{"filename": "dumas_robin_hood_prince_des_voleurs.pdf", "content": " \nAlexandre Dumas \nROBIN HOOD, \nLE PRINCE DES VOLEURS \n \nTome I \n \u00c9dition du groupe \u00ab Ebooks libres et gratuits \u00bb (1872) Table des mati\u00e8res \n \nPR\u00c9FACE. ................................................................................. 5 \nI ................................................................................................. 8 \nII............................................................................................. 20 \nIII ............................................................................................ 35 \nIV............................................................................................. 50 \nV .............................................................................................. 66 \nVI........................................................................................... 103 \nVII .......................................................................................... 113 \nVIII ........................................................................................ 128 \nIX............................................................................................ 141 \nX ............................................................................................ 157 \nXI........................................................................................... 179 \nXII ......................................................................................... 195 \nXIII........................................................................................ 219 \nXIV ........................................................................................ 241 \nXV......................................................................................... 260 \nXVI ........................................................................................ 277 \nXVII....................................................................................... 295 \nXVIII ..................................................................................... 325 \nXIX ........................................................................................ 367 \u2013 3 \u2013 XX.......................................................................................... 399 \nBibliographie \u2013 \u0152uvres compl\u00e8tes ...................................... 421 \n\u00c0 propos de cette \u00e9dition \u00e9lectronique................................ 448 \n \u2013 4 \u2013 \n \n \u2013 5 \u2013 PR\u00c9FACE. \n \nLa vie aventureuse de l' outlaw (hors-la-loi, proscrit) Robin \nHood, transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, est devenue en \nAngleterre un sujet populaire. N\u00e9anmoins l'historien manque \nsouvent de documents pour retracer l'existence \u00e9trange de ce c\u00e9l\u00e8bre bandit. Un grand nombre de traditions qui ont trait \u00e0 Robin Hood portent un cachet de v\u00e9rit\u00e9 et jettent un vif \u00e9clat \nsur les m\u0153urs et les habitudes de son \u00e9poque. \n Les biographes de Robin Hood n'ont pas \u00e9t\u00e9 d'accord sur \nl'origine de notre h\u00e9ros. Les uns lui ont donn\u00e9 une naissance illustre, les autres lui ont contest\u00e9 son titre de Comte de Hun-tingdon. Quoi qu'il en soit, Robin Hood fut le dernier Saxon qui tenta de s'opposer \u00e0 la domination normande. \n Les \u00e9v\u00e9nements qui composent l'histoire que nous avons \nentrepris de raconter, quelque vraisemblables et admissibles \nqu'ils puissent para\u00eetre, ne sont peut-\u00eatre, apr\u00e8s tout, qu'un effet \nde l'imagination, car la preuve mat\u00e9rielle de leur authenticit\u00e9 \nmanque compl\u00e8tement. L'universe lle popularit\u00e9 de Robin Hood \nest arriv\u00e9e jusqu'\u00e0 nous dans toute la fra\u00eecheur et dans tout l'\u00e9clat des premiers jours de sa na issance. Il n'est pas un auteur \nanglais qui ne lui consacre quelques bonnes paroles. Cordun, \u00e9crivain eccl\u00e9siastique du quatorzi\u00e8me si\u00e8cle, l'appelle ille fa-\nmosissimus sicarius (le tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre bandit), Major lui donne la \nqualification de \u00ab tr\u00e8s humain prince des voleurs \u00bb. L'auteur \nd'un po\u00e8me latin tr\u00e8s curieux, dat\u00e9 de 1304, le compare \u00e0 Wil-\nliam Wallace, le h\u00e9ros de l'\u00c9cosse. Le c\u00e9l\u00e8bre Gamden dit, en parlant de lui : \u00ab Robin Hood est le plus galant des brigands. \u00bb \nEnfin le grand Shakespeare, dans Comme il vous plaira , vou-\u2013 6 \u2013 lant peindre la mani\u00e8re de vivre du duc et faire allusion \u00e0 son \nbonheur, s'exprime ainsi : \n \n\u00ab Il est d\u00e9j\u00e0 dans la for\u00eat de l'Arden (des Ardennes), avec \nune bande d'hommes joyeux, et ils y vivent \u00e0 la mani\u00e8re du vieux Robin Hood d'Angleterre, laissant couler le temps, libre de tout souci, comme \u00e0 l'\u00e9poque heureuse de l'\u00e2ge d'or. \u00bb \n Si nous voulions \u00e9num\u00e9rer ici les noms de tous les auteurs \nqui ont fait l'\u00e9loge de Robin Ho od, nous lasserions la patience \ndu lecteur ; il nous suffira de dire que dans toutes les l\u00e9gendes, chansons, ballades, chroniques, qu i parlent de lui, on le repr\u00e9-\nsente comme un homme d'un esprit distingu\u00e9, d'un courage et \nd'une audace sans \u00e9gale. G\u00e9n\u00e9re ux, patient et bon, Robin Hood \n\u00e9tait ador\u00e9, non seulement de ses compagnons (il ne fut jamais trahi ni abandonn\u00e9 par aucun d'eux), mais encore de tous les habitants du comt\u00e9 de Nottingham. \n Robin Hood offre le seul ex emple d'un homme qui, sans \navoir \u00e9t\u00e9 canonis\u00e9, ait un jour de f\u00eate. Jusqu'\u00e0 la fin du seizi\u00e8me \nsi\u00e8cle, le peuple, les rois, les prin ces, les magistrats en \u00c9cosse et \nen Angleterre, c\u00e9l\u00e9br\u00e8rent la f\u00eate de notre h\u00e9ros par des jeux institu\u00e9s en son honneur. \n La Biographie universelle nous apprend encore que le \nbeau roman d' Ivanho\u00e9 , de sir Walter Scott, a fait conna\u00eetre Ro-\nbin Hood en France. Mais, pour appr\u00e9cier l'histoire de cette \ntroupe de bandits, il faut se rappeler que, depuis la conqu\u00eate de l'Angleterre par Guillaume, les lois normandes sur la chasse pu-nissaient les braconniers par la perte des yeux et la castration. Ce double supplice, pire que la mort, for\u00e7ait les malheureux qui \nl'avaient encouru \u00e0 se r\u00e9fugier dans les bois. Toute leur res-source pour vivre devenait alors le m\u00e9tier m\u00eame qui les avait mis hors la loi. La plupart de ces braconniers appartenaient \u00e0 la race saxonne, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e par la conqu\u00eate. Piller un riche sei-gneur normand, c'\u00e9tait presque reprendre le bien de leurs p\u00e8res. \u2013 7 \u2013 Cette circonstance, parfaitement expliqu\u00e9e dans le roman \u00e9pi-\nque d' Ivanho\u00e9 et dans ce r\u00e9cit des aventures de Robin Hood, \nemp\u00eache de confondre les outlaws avec les voleurs ordinaires. \n \u2013 8 \u2013 I \n \nC'\u00e9tait sous le r\u00e8gne de Henri II et en l'an de gr\u00e2ce 1162 : \ndeux voyageurs, aux v\u00eatements souill\u00e9s par une longue route et \naux traits ext\u00e9nu\u00e9s par une longue fatigue, traversaient un soir \nles sentiers \u00e9troits de la for\u00eat de Sherwood, dans le comt\u00e9 de Nottingham. \n L'air \u00e9tait froid ; les arbres, sur lesquels commen\u00e7ait \u00e0 \npoindre la faible verdure de ma rs, frissonnaient au souffle des \nderni\u00e8res bises de l'hiver, et un sombre brouillard s'\u00e9panchait sur la contr\u00e9e \u00e0 mesure que le s rayonnements du soleil cou-\nchant s'\u00e9teignaient dans les nuag es empourpr\u00e9s de l'horizon. \nBient\u00f4t le ciel devint obscur, et des rafales passant sur la for\u00eat \npr\u00e9sag\u00e8rent une nuit orageuse. \n \u2013 Ritson, dit le plus \u00e2g\u00e9 des voyageurs en s'enveloppant \ndans son manteau, le vent redouble de violence ; ne craignez-\nvous pas que l'orage nous surp renne avant notre arriv\u00e9e, et \nsommes-nous bien sur la bonne route ? \n \u2013 Nous allons droit au but, milord, r\u00e9pondit Ritson, et, si \nma m\u00e9moire n'est pas en d\u00e9faut, nous frapperons avant une heure \u00e0 la porte du garde forestier. \n Les deux inconnus march\u00e8rent en silence pendant trois \nquarts d'heure, et le voyageur que son compagnon gratifiait de milord s'\u00e9cria impatient\u00e9 : \n \u2013 Arriverons-nous bient\u00f4t ? \n \n\u2013 Dans dix minutes, milord. \u2013 9 \u2013 \n\u2013 Bien, mais ce garde forestie r, cet homme que tu appelles \nHead, est-il digne de ma confiance ? \n \n\u2013 Parfaitement digne, milord : Head, mon beau-fr\u00e8re, est \nun homme rude, franc et honn\u00eate ; il \u00e9coutera avec respect \nl'admirable histoire invent\u00e9e par Votre Seigneurie, et il y croira ; il ne sait pas ce que c'est que le mensonge, il ne conna\u00eet m\u00eame pas la m\u00e9fiance. Tenez, milord, s'\u00e9cria joyeusement Ritson, in-terrompant l'\u00e9loge du garde, regardez l\u00e0-bas cette lumi\u00e8re dont les reflets colorent les arbres, eh bien ! elle s'\u00e9chappe de la mai-son de Gilbert Head. Que de fois dans ma jeunesse l'ai-je salu\u00e9e \navec bonheur, cette \u00e9toile du foyer, quand le soir nous revenions fatigu\u00e9s de la chasse ! \n Et Ritson demeura immobile, r\u00eaveur et les yeux fix\u00e9s avec \nattendrissement sur la lumi\u00e8re vacillante qui lui rappelait les \nsouvenirs du pass\u00e9. \n \u2013 L'enfant dort-il ? demanda le gentilhomme, fort peu tou-\nch\u00e9 de l'\u00e9motion de son serviteur. \n \u2013 Oui, milord, r\u00e9pondit Ritson, dont la figure reprit aussi-\nt\u00f4t une expression de compl\u00e8te indiff\u00e9rence, il dort profond\u00e9-ment ; et, sur mon \u00e2me ! je ne comprends pas que Votre Sei-\ngneurie se donne tant de peine po ur conserver la vie d'un petit \n\u00eatre si nuisible \u00e0 vos int\u00e9r\u00eats. Po urquoi, si vous voulez vous d\u00e9-\nbarrasser \u00e0 jamais de cet enfant, ne pas lui enfoncer deux pou-ces d'acier dans le c\u0153ur ? Je suis \u00e0 vos ordres, parlez. Promet-tez-moi pour r\u00e9compense d'\u00e9crire mon nom sur votre testa-ment, et notre jeune dormeur ne se r\u00e9veillera plus. \n \u2013 Tais-toi, reprit brusquement le gentilhomme, je ne d\u00e9sire \npas la mort de cette innocente cr\u00e9ature. Je puis craindre d'\u00eatre d\u00e9couvert dans l'avenir, mais je pr\u00e9f\u00e8re les angoisses de la crainte aux remords d'un crime. Du reste, j'ai lieu d'esp\u00e9rer et \u2013 10 \u2013 m\u00eame de croire que le myst\u00e8re qui enveloppe la naissance de cet \nenfant ne sera jamais d\u00e9voil\u00e9. Si le contraire arrivait, ce ne \npourrait \u00eatre que ton ouvrage, Ritson, et je te jure que tous les \ninstants de ma vie seront empl oy\u00e9s \u00e0 une rigoureuse surveil-\nlance de tes faits et gestes. \u00c9lev\u00e9 comme un paysan, cet enfant ne souffrira pas de la m\u00e9diocrit\u00e9 de sa condition ; il s'y cr\u00e9era un \nbonheur en rapport avec ses go\u00fbts et ses habitudes, et ne regret-tera jamais le nom et la fortun e qu'il perd aujourd'hui sans les \nconna\u00eetre. \n \u2013 Que votre volont\u00e9 soit faite, milord ! r\u00e9pliqua froidement \nRitson ; mais en v\u00e9rit\u00e9 la vie d'un si petit enfant ne vaut pas les fatigues d'un voyage de Huntingdonshire \u00e0 Nottinghamshire. \n Enfin les voyageurs mirent pied \u00e0 terre devant une jolie \nmaisonnette cach\u00e9e comme un nid d' oiseau dans un massif de la \nfor\u00eat. \n \u2013 Hol\u00e0 ! voisin Head, cria Ritson d'une voix joyeuse et re-\ntentissante, hol\u00e0 ! ouvrez vite ; la pluie tombe dru, et d'ici je vois \nflamboyer votre \u00e2tre. Ouvrez, bonhomme, c'est un parent qui vous demande l'hospitalit\u00e9. \n Les chiens grond\u00e8rent dans l'int\u00e9rieur du logis, et le pru-\ndent garde r\u00e9pondit d'abord : \n \n\u2013 Qui frappe ? \u2013 Un ami. \u2013 Quel ami ? \u2013 Roland Ritson, ton fr\u00e8re. Ouvre donc, bon Gilbert. \u2013 Toi, Roland Ritson, de Mansfeld ? \u2013 11 \u2013 \u2013 Oui, oui, moi-m\u00eame, le fr\u00e8re de Marguerite. Allons, ou-\nvriras-tu ? ajouta Ritson impatient\u00e9 ; nous causerons \u00e0 table. \n \nLa porte s'ouvrit enfin, et les voyageurs entr\u00e8rent. Gilbert Head serra cordialement la main de son beau-fr\u00e8re, \net dit au gentilhomme en le saluant avec politesse : \n \u2013 Soyez le bienvenu, messire ch evalier, et ne m'accusez pas \nd'avoir enfreint les lois de l'hospitalit\u00e9 si, pendant quelques ins-tants, j'ai tenu ma porte ferm\u00e9e entre vous et mon foyer. L'iso-lement de cette demeure et le vagabondage des outlaws dans la for\u00eat me commandent la prudence, car il ne suffit pas d'\u00eatre vaillant et fort pour \u00e9chapper au danger. Agr\u00e9ez donc mes excu-\nses, noble \u00e9tranger, et regardez ma maison comme la v\u00f4tre. As-seyez-vous au feu et s\u00e9chez vos v\u00eatements, on va s'occuper de vos montures. Hol\u00e0 ! Lincoln ! s'\u00e9cria Gilbert entr'ouvrant la porte d'une chambre voisine, co nduis les chevaux de ces voya-\ngeurs sous le hangar, puisque notr e \u00e9curie est trop petite pour \nles recevoir, et qu'il ne leur manque rien : du foin plein le r\u00e2te-lier, et de la paille jusqu'au ventre. \n Un robuste paysan v\u00eatu en fore stier parut aussit\u00f4t, traversa \nla salle, et sortit sans m\u00eame je ter un curieux regard sur les nou-\nveaux venus ; puis une jolie femme , de trente ans \u00e0 peine, vint \noffrir ses deux mains et son front aux baisers de Ritson. \n \n\u2013 Ch\u00e8re Marguerite ! ch\u00e8re s\u0153ur ! s'\u00e9criait celui-ci, redou-\nblant ses caresses et la contem plant avec une na\u00efve admiration \nm\u00eal\u00e9e de surprise ; mais tu n'es pas chang\u00e9e, mais ton front est aussi pur, tes yeux aussi brillant s, tes l\u00e8vres et tes joues aussi \nroses et aussi fra\u00eeches que lorsque notre bon Gilbert te faisait la cour. \n \u2013 C'est que je suis heureuse, r\u00e9pondit Marguerite lan\u00e7ant \u00e0 \nson mari un tendre regard. \u2013 12 \u2013 \n\u2013 Vous pouvez dire : nous so mmes heureux, Maggie, ajouta \nl'honn\u00eate forestier. Gr\u00e2ce \u00e0 votre heureux caract\u00e8re, il n'y a en-\ncore eu ni bouderie ni querelle dans notre m\u00e9nage. Mais assez caus\u00e9 sur ce chapitre, et pensons \u00e0 nos h\u00f4tes\u2026 \u00c7a ! l'ami beau-fr\u00e8re, \u00f4tez votre manteau, et vous, messire chevalier, d\u00e9barras-\nsez-vous de cette pluie qui ruis selle sur vos habits comme une \nros\u00e9e du matin sur les feuilles. Nous souperons ensuite. Vite, \nMaggie, un fagot, deux fagots dans l'\u00e2tre, sur la table les meil-leurs plats et dans les lits les draps les plus blancs ; vite. \n Tandis que l'alerte jeune femme ob\u00e9issait \u00e0 son mari, Rit-\nson rejetait son manteau en arri\u00e8re et d\u00e9couvrait un bel enfant envelopp\u00e9 dans une mante et cach emire bleu. Ronde, fra\u00eeche et \nvermeille, la figure de cet enfant, \u00e2g\u00e9 de quinze mois \u00e0 peine, annon\u00e7ait une sant\u00e9 parfaite et une robuste constitution. \n Quand Ritson eut arrang\u00e9 soig neusement les plis froiss\u00e9s \ndu bonnet de ce baby, il pla\u00e7a sa jolie petite t\u00eate sous un rayon de lumi\u00e8re qui en faisait ressortir toute la beaut\u00e9 et appela dou-\ncement sa s\u0153ur. \n Marguerite accourut. \u2013 Maggie, lui dit-il, j'un cadeau \u00e0 te faire, et tu ne m'accu-\nseras pas de revenir vers toi les mains vides apr\u00e8s huit ans d'ab-\nsence\u2026 Tiens, regarde ce que je t'apporte. \n \n\u2013 Sainte Marie ! s'\u00e9cria la je une femme les mains jointes, \nsainte Marie, un enfant ! Mais, Ro land, est-il \u00e0 toi ce beau petit \nange ? Gilbert, Gilbert, viens donc voir un amour d'enfant ! \n \u2013 Un enfant ! un enfant entre les mains de Ritson ! Et, loin \nde s'enthousiasmer comme sa femme, Gilbert lan\u00e7a un coup d'\u0153il s\u00e9v\u00e8re sur son parent. Fr\u00e8re, dit le garde forestier d'un ton grave, \u00eates-vous donc devenu nourrisseur de marmots depuis \u2013 13 \u2013 qu'on vous a r\u00e9form\u00e9 comme soldat ? Elle est assez bizarre, mon \ngar\u00e7on, la fantaisie qui vous pren d de courir la campagne avec \nun enfant sous votre manteau ! Que signifie tout cela ? pourquoi \nvenez-vous ici ? quelle est l'histoire de ce poupon ? Voyons, par-lez, soyez franc, je veux tout savoir. \n \u2013 Cet enfant ne m'appartient pa s, brave Gilbert ; c'est un \norphelin, et le gentilhomme que voici est son protecteur. Sa Sei-gneurie conna\u00eet la famille de ce t ange et vous dira pourquoi \nnous venons ici. En attendant, bonne Maggie, charge-toi de ce pr\u00e9cieux fardeau qui p\u00e8se sur mon bras depuis deux jours\u2026 \nc'est-\u00e0-dire deux heures. Je suis d\u00e9j\u00e0 las de mon r\u00f4le de nour-rice. \n Marguerite s'empara vivement du petit dormeur, le trans-\nporta dans sa chambre, le d\u00e9posa sur son lit, lui couvrit les mains et le cou de baisers, l'enveloppa chaudement dans son beau mantelet de f\u00eate, et rejoignit ses h\u00f4tes. \n Le souper se passa joyeusement, et, \u00e0 la fin du repas, le \ngentilhomme dit au garde : \n \u2013 L'int\u00e9r\u00eat que votre charmante femme t\u00e9moigne \u00e0 cet en-\nfant me d\u00e9cide \u00e0 vous faire une proposition relative \u00e0 son bien-\u00eatre futur. Mais d'abord permettez-moi de vous instruire de cer-\ntaines particularit\u00e9s qui se ratta chent \u00e0 la famille, \u00e0 la naissance \net \u00e0 la situation actuelle de ce pauvre orphelin dont je suis l'uni-que protecteur. Son p\u00e8re, ancien compagnon d'armes de ma jeunesse, pass\u00e9e au milieu des ca mps, fut mon meilleur et mon \nplus intime ami. Au commencement du r\u00e8gne de notre glorieux souverain Henri II, nous s\u00e9journ\u00e2mes ensemble en France, tan-t\u00f4t en Normandie, tant\u00f4t en Aq uitaine, tant\u00f4t en Poitou, et, \napr\u00e8s une s\u00e9paration de quelques ann\u00e9es, nous nous retrouv\u00e2-\nmes dans le pays de Galles. Mon ami, avant de quitter la France, \u00e9tait devenu \u00e9perdument amoureux d'une jeune fille, l'avait \u00e9pous\u00e9e et conduite en Angleterre aupr\u00e8s de sa famille \u00e0 lui. \u2013 14 \u2013 Malheureusement cette famille, fi\u00e8re et orgueilleuse branche \nd'une maison princi\u00e8re et imbue de sots pr\u00e9jug\u00e9s, refusa d'ad-\nmettre dans son sein la jeune femme, qui \u00e9tait pauvre et n'avait \nd'autre noblesse que celle des sent iments. Cette injure la frappa \nau c\u0153ur, et elle mourut huit jours apr\u00e8s avoir mis au monde \nl'enfant que nous voulons confie r \u00e0 vos bons soins, et qui n'a \nplus de p\u00e8re, car mon pauvre ami tombait bless\u00e9 \u00e0 mort dans un combat en Normandie, voil\u00e0 bient\u00f4t dix mois. Les derni\u00e8res pens\u00e9es de mon ami mourant furent pour son fils ; il me manda \npr\u00e8s de lui, me donna \u00e0 la h\u00e2te le nom et l'adresse de la nourrice \nde l'enfant, et me fit jurer au nom de notre vieille amiti\u00e9 de de-venir l'appui, le protecteur de cet orphelin. Je jurai et je tiendrai mon serment, mais mission est bi en difficile \u00e0 remplir, ma\u00eetre \nGilbert ; je suis encore soldat, je passe ma vie dans les garnisons \nou sur les champs de bataille, et je ne puis veiller moi-m\u00eame sur cette fr\u00eale cr\u00e9ature. D'un autre c\u00f4t\u00e9, je n'ai ni parents ni amis aux mains desquels je puisse sans crainte remettre ce pr\u00e9cieux d\u00e9p\u00f4t. Je ne savais donc plus \u00e0 quel saint me vouer quand l'id\u00e9e me vint de consulter votre beau-fr\u00e8re Roland Ritson : il pensa de suite \u00e0 vous ; il me dit que, mari\u00e9 depuis huit ans \u00e0 une ado-rable et vertueuse femme, vous n'aviez pas encore le bonheur \nd'\u00eatre p\u00e8re, et que sans doute, il vous serait agr\u00e9able, moyen-\nnant salaire, bien entendu, d'accu eillir sous votre toit un pauvre \norphelin, le fils d'un brave soldat . Si Dieu accorde vie et sant\u00e9 \u00e0 \ncet enfant, il sera le compagnon de ma vieillesse ; je lui raconte-\nrai l'histoire triste et glorieuse de l'auteur de ses jours, et je lui enseignerai \u00e0 marcher d'un pas ferme dans les m\u00eames sentiers \no\u00f9 nous march\u00e2mes, son vaillant p\u00e8re et moi. En attendant, vous \u00e9l\u00e8verez l'enfant comme s'il \u00e9tait le v\u00f4tre, et vous ne l'\u00e9l\u00e8-verez pas gratuitement, je vous le jure. R\u00e9pondez, ma\u00eetre Gil-bert : acceptez-vous ma proposition ? \n Le gentilhomme attendit avec anxi\u00e9t\u00e9 la r\u00e9ponse du fores-\ntier, qui avant de s'engager interrogeait sa femme du regard ; mais la jolie Margaret d\u00e9tournait la t\u00eate, et, le col pench\u00e9 vers la \u2013 15 \u2013 porte de la chambre voisine, elle essayait en souriant d'\u00e9couter \nl'imperceptible murmure de la respiration de l'enfant. \n \nRitson, qui analysait furtivement du coin de l'\u0153il l'expres-\nsion de la physionomie des deux \u00e9poux, comprit que sa s\u0153ur \n\u00e9tait dispos\u00e9e \u00e0 garder l'enfant, malgr\u00e9 les h\u00e9sitations de Gil-bert, et dit d'une voix persuasive : \n \u2013 Les rires de cet ange feront la joie de ton foyer, ma douce \nMaggie, et, par saint Pierre ! je te le jure, tu entendras un autre \nbruit non moins joyeux, le bruit des guin\u00e9es que Sa Seigneurie versera chaque ann\u00e9e dans ta main. Ah ! je te vois d\u00e9j\u00e0 riche et \ntoujours heureuse, conduisant par la main aux f\u00eates du pays le \njoli baby qui t'appellera maman : il sera v\u00eatu comme un prince, brillant comme le soleil, et toi, tu rayonneras de plaisir et d'or-gueil. \n Marguerite ne r\u00e9pondit rien, mais elle regarda en souriant \nGilbert, Gilbert dont le silence fut mal interpr\u00e9t\u00e9 par le gentil-\nhomme. \n \u2013 Vous h\u00e9sitez, ma\u00eetre Gilbert ? dit ce dernier en fron\u00e7ant \nles sourcils. Est-ce que ma proposition vous d\u00e9pla\u00eet ? \n \u2013 Pardon, messire, votre proposition m'est fort agr\u00e9able, et \nnous garderons cet enfant, si ma ch\u00e8re Maggie n'y voit pas \nd'obstacle. Allons, femme, dis ce que tu penses ; ta volont\u00e9 sera la mienne. \n \u2013 Ce brave soldat a raison, r\u00e9pondit la jeune femme ; il lui \nest impossible d'\u00e9lever cet enfant. \n \u2013 Eh bien ? \u2013 Eh bien ? je deviendrai sa m\u00e8re. Puis s'adressant au gen-\ntilhomme, elle ajouta : Et si un jour il vous plaisait de reprendre \u2013 16 \u2013 votre fils d'adoption, nous vous le rendrons le c\u0153ur serr\u00e9, mais \nnous nous consolerons de sa pe rte en pensant qu'il sera d\u00e9sor-\nmais plus heureux pr\u00e8s de vous que sous l'humble toit d'un pau-\nvre garde forestier. \n \u2013 Les paroles de ma femme sont un engagement, reprit Gil-\nbert, et, pour ma part, je jure de veiller sur cet enfant et de lui servir de p\u00e8re. Messire chevalier, voici le gage de ma foi. \n En arrachant de sa ceinture un de ses gantelets, il le jeta \nsur la table. \n \u2013 Foi pour foi et gantelet pour gantelet, r\u00e9pliqua le gentil-\nhomme, jetant aussi un gantelet sur la table. Il s'agit maintenant \nde s'entendre sur le prix de la pension du baby. Tenez, brave \nhomme, prenez cela ; chaque an n\u00e9e vous en recevrez autant. \n Et, tirant de dessous son pourpoint un petit sac de cuir, \nrempli de pi\u00e8ces d'or, il essaya de le placer entre les mains du \nforestier. \n Mais celui-ci refusa. \u2013 Gardez votre or, messire ; les caresses et le pain de Mar-\nguerite ne se vendent pas. \n \nLongtemps le petit sac de cuir fut renvoy\u00e9 des mains de \nGilbert dans celles du gentilhomme. On transigea enfin et on convint, d'apr\u00e8s la proposition de Marguerite, que l'argent re\u00e7u chaque ann\u00e9e en payement de la pension de l'enfant serait plac\u00e9 en lieu s\u00fbr, pour \u00eatre remis \u00e0 l' orphelin \u00e0 l'\u00e9poque de sa majori-\nt\u00e9. \n Cette affaire r\u00e9gl\u00e9e \u00e0 la satisfaction de tous, on se s\u00e9para \npour dormir. Le lendemain Gilbert \u00e9tait sur pied au point du \u2013 17 \u2013 jour, et regardait d'un \u0153il d'envie les chevaux de ses h\u00f4tes, Lin-\ncoln s'occupait d\u00e9j\u00e0 de leur pansage. \n \n\u2013 Quelles magnifiques b\u00eates ! disait-il \u00e0 son domestique ; \non ne croirait pas qu'elles viennent de trotter pendant deux jours, tant elles montrent de vigu eur. Par la sainte messe ! il n'y \na que les princes qui puissent monter de pareils coursiers, et ils doivent valoir de l'argent gros comme mes bidets ; mais je les oubliais, ces pauvres compagnons ! leur r\u00e2telier doit \u00eatre vide. Et Gilbert entra dans son \u00e9curie. L'\u00e9curie \u00e9tait d\u00e9serte. Tiens, ils ne sont plus l\u00e0. Oh\u00e9 ! Lincoln, as-tu d\u00e9j\u00e0 conduit les bidets au p\u00e2turage ? \n \u2013 Non, ma\u00eetre. \u2013 Voil\u00e0 qui est singulier, murmur a Gilbert ; et saisi d'un se-\ncret pressentiment, il s'\u00e9lan\u00e7a vers la chambre de Ritson. Ritson \nn'y \u00e9tait pas. Mais peut-\u00eatre a-t-il \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 le gentilhomme, se dit Gilbert en passant dans la chambre donn\u00e9e au chevalier. \nCette chambre \u00e9tait vide. Marguerite parut, tenant dans ses bras le petit orphelin. Femme, s'\u00e9cria Gilbert, nos b\u00eates ont disparu ! \n \u2013 Est-ce possible ? \u2013 Ils ont enfourch\u00e9 nos chevaux et nous ont laiss\u00e9 les leurs. \n \u2013 Mais pourquoi nous ont-ils quitt\u00e9s ainsi ? \u2013 Devine, Maggie, moi je n'en sais rien. \u2013 Ils voulaient peut-\u00eatre nous cacher la direction de leur \nroute. \n \u2013 Ils auraient donc alors quelque mauvaise action \u00e0 se re-\nprocher ? \n \u2013 18 \u2013 \u2013 Ils n'ont pas voulu nous pr\u00e9venir qu'ils rempla\u00e7aient \nleurs b\u00eates harass\u00e9es de fatigue par les n\u00f4tres. \n \n\u2013 Ce n'est pas cela, car on di rait que leurs chevaux n'ont \npas voyag\u00e9 depuis huit jours, tant ils montrent ce matin de viva-cit\u00e9 et de vigueur. \n \u2013 Bah ! n'y pensons plus ! Tiens, regarde l'enfant comme il \nest beau, comme il sourit. Embrasse-le. \n \u2013 Peut-\u00eatre bien que ce seigneur inconnu a voulu nous r\u00e9-\ncompenser de notre obligeance en \u00e9changeant ses deux chevaux de prix contre nos deux roquentins. \n \u2013 Peut-\u00eatre ; et craignant notre refus, il sera parti pendant \nque nous dormions. \n \u2013 Eh bien ! s'il en est ainsi, je le remercie de grand c\u0153ur ; \nmais je ne suis point content du beau-fr\u00e8re Ritson qui nous de-vait un bonjour. \n \u2013 Eh ! ne sais-tu pas que, depu is la mort de ta pauvre s\u0153ur \nAnnette, sa fianc\u00e9e, Ritson \u00e9vite la contr\u00e9e ? L'aspect de notre bonheur en m\u00e9nage aura r\u00e9veill\u00e9 ses chagrins. \n \n\u2013 Tu as raison, femme, r\u00e9pond it Gilbert en poussant un \ngros soupir. Pauvre Annette ! \n \u2013 Le plus f\u00e2cheux de l'affaire, reprit Marguerite, c'est que \nnous n'avons ni le nom ni l'adresse du protecteur de cet enfant. Qui avertirons-nous s'il tombe malade ? Lui-m\u00eame comment l'appellerons-nous ? \n \u2013 Choisis son nom, Marguerite. \u2013 19 \u2013 \u2013 Choisis-le toi-m\u00eame, Gilbert ; c'est un gar\u00e7on, et cela te \nregarde. \n \n\u2013 Eh bien ! nous lui donnerons, si tu veux, le nom du fr\u00e8re \nque j'ai tant aim\u00e9 ; je ne puis penser \u00e0 Annette sans me souvenir de l'infortun\u00e9 Robin. \n \u2013 Soit, il est baptis\u00e9, et voil\u00e0 notre gentil Robin ! s'\u00e9cria \nMarguerite en couvrant de baisers la figure de l'enfant qui lui \nsouriait d\u00e9j\u00e0 comme si la douce Marguerite e\u00fbt \u00e9t\u00e9 sa m\u00e8re. \n L'orphelin fut donc nomm\u00e9 Robin Head. Plus tard, et sans \ncause connue, le mot Head se changea en Hood , et le petit \n\u00e9tranger devint c\u00e9l\u00e8bre sous le nom de Robin Hood. \u2013 20 \u2013 II \n \nQuinze ans se sont \u00e9coul\u00e9s depuis cet \u00e9v\u00e9nement ; le calme \net le bonheur n'ont pas cess\u00e9 de r\u00e9 gner sous le toit du garde fo-\nrestier, et l'orphelin croit toujours \u00eatre le fils bien-aim\u00e9 de Mar-\nguerite et de Gilbert Head. \n Par une belle matin\u00e9e de juin , un homme au retour de \nl'\u00e2ge, v\u00eatu comme un paysan ai s\u00e9 et mont\u00e9 sur un poney vigou-\nreux, suivait la route qui condui t par la for\u00eat de Sherwood au \njoli village de Mansfeldwoohaus. \n Le ciel \u00e9tait pur ; le soleil levant illuminait ces grandes soli-\ntudes ; la bise passant \u00e0 travers les taillis entra\u00eenait dans l'at-\nmosph\u00e8re les senteurs \u00e2cres et p\u00e9n\u00e9trantes du feuillage des ch\u00eanes et les mille parfums des fleurs sauvages ; sur les mous-ses, sur les herbes, les gouttes de ros\u00e9e brillaient comme des \nsemis de diamants ; aux coins des futaies chantaient et volti-\ngeaient les oiseaux ; les daims bramaient dans les fourr\u00e9s ; par-tout enfin la nature s'\u00e9veillait, et les derniers brouillards de la nuit fuyaient au loin. \n La physionomie de notre voyageur s'\u00e9panouissait sous l'in-\nfluence d'un si beau jour ; sa po itrine se dilatait, il respirait \u00e0 \npleins poumons, et d'une voix forte et sonore il jetait aux \u00e9chos les refrains d'un vieil hymne sa xon, d'un hymne \u00e0 la mort des \ntyrans. \n Soudain une fl\u00e8che passa en siff lant \u00e0 son oreille et alla se \nplanter dans la branche d'un ch\u00eane au bord de la route. \n \u2013 21 \u2013 Le paysan, plus surpris qu'effr ay\u00e9, sauta en bas de son che-\nval, se cacha derri\u00e8re un arbre, banda son arc et se tint sur la \nd\u00e9fensive. Mais il eut beau surveiller le sentier dans toute sa \nlongueur, scruter du regard les taillis environnants et pr\u00eater l'oreille aux moindres bruits de la for\u00eat, il ne vit rien, n'entendit rien et ne sut que penser de cette attaque impr\u00e9vue. \n Peut-\u00eatre l'inoffensif voyageur a-t-il failli tomber sous le \ntrait d'un chasseur maladroit ; mais alors il entendrait le bruit des pas du chasseur, les aboiements des chiens, mais alors il verrait le daim en fuite traversant le sentier ? \n Peut-\u00eatre est-ce un outlaw, un proscrit comme il y en a tant \ndans le comt\u00e9, gens ne vivant que de meurtres et de rapines, et passant leurs journ\u00e9es \u00e0 l'aff\u00fbt des voyageurs ? Mais tous ces \nvagabonds le connaissent ; ils savent qu'il n'est pas riche, et que j a m a i s i l n e l e u r r e f u s e u n m o r c e a u d e p a i n e t u n v e r r e d ' a l e quand ils frappent \u00e0 sa porte. \n A-t-il outrag\u00e9 quelqu'un qui cherche \u00e0 se venger ? Non, il \nne se conna\u00eet pas d'ennemis \u00e0 vingt milles \u00e0 la ronde. \n Quelle main invisible a donc voulu le blesser \u00e0 mort ? \u00c0 mort ! car la fl\u00e8che a ras\u00e9 si pr\u00e8s l'une de ses tempes \nqu'elle a fait voltiger ses cheveux. \n \nTout en r\u00e9fl\u00e9chissant sur sa position, notre homme se di-\nsait : \n \u2013 Le danger n'est pas imminent, puisque l'instinct de mon \ncheval ne le pressent pas. Au contraire, il demeure l\u00e0 tranquille comme dans son \u00e9curie, et allong e le col vers la feuill\u00e9e comme \nvers son r\u00e2telier. Mais s'il reste ici, il indiquera \u00e0 celui qui me poursuit l'endroit o\u00f9 je me ca che. Hol\u00e0 ! poney, au trot ! \n \u2013 22 \u2013 Ce commandement fut donn\u00e9 par un coup de sifflet en \nsourdine, et le docile animal, habitu\u00e9 depuis longtemps \u00e0 cette \nman\u0153uvre de chasseur qui veut s'isoler en embuscade, dressa \nses oreilles, roula de grands yeux flamboyants vers l'arbre qui prot\u00e9geait son ma\u00eetre, lui r\u00e9pondit par un petit hennissement et s'\u00e9loigna au trot. Vainement, pend ant un grand quart d'heure, le \npaysan attendit, l'\u0153il au guet, une nouvelle attaque. \n \u2013 Voyons, dit-il, puisque la pa tience n'aboutit \u00e0 rien, es-\nsayons de la ruse. \n Et, calculant, d'apr\u00e8s la direction du pennage de la fl\u00e8che, \nl'endroit o\u00f9 son ennemi pouvait stationner, il d\u00e9cocha un trait \nde ce c\u00f4t\u00e9 avec l'espoir d'effrayer le malfaiteur ou de le provo-quer \u00e0 force de mouvement. Le tr ait fendit l'espace, alla s'im-\nplanter dans l'\u00e9corce d'un arbre, et personne ne r\u00e9pondit \u00e0 cette \nprovocation. Un second trait r\u00e9ussira peut-\u00eatre ? Ce second trait partit, mais il fut arr\u00eat\u00e9 dans son vol. Une fl\u00e8che, lanc\u00e9e par un \narc invisible, le rencontra pres que \u00e0 angle droit au-dessus du \nsentier, et le fit tomber en piro uettant sur le sol. Ce coup avait \n\u00e9t\u00e9 si rapide, si inattendu, il a nnon\u00e7ait tant d'adresse et une si \ngrande habilet\u00e9 de la main et de l'\u0153il, que le paysan \u00e9merveill\u00e9, oublieux de tout danger, bondit de sa cachette. \n \u2013 Quel coup ! quel merveilleux coup ! s'\u00e9cria-t-il en gam-\nbadant sur la lisi\u00e8re des fourr\u00e9s pour y d\u00e9couvrir le myst\u00e9rieux \narcher. \n Un rire joyeux r\u00e9pondit \u00e0 ces acclamations, et non loin de \nl\u00e0 une voix argentine et suave comme la voix d'une femme chan-\nta : \n \n\u00ab Il y a des daims dans la for\u00eat, il y a des fleurs sur la lisi\u00e8re des \ngrands bois ; \n\u00ab Mais laisse le daim \u00e0 sa vie sauv age, laisse la fleur sur sa tige \nflexible, \u2013 23 \u2013 \u00ab Et viens avec moi, mon amour, mon cher Robin Hood ; \n\u00ab Je sais que tu aimes le daim dans les clairi\u00e8res, les fleurs pour \ncouronner mon front ; \n\u00ab Mais abandonne aujourd'hui chasse et fra\u00eeche r\u00e9colte, \n\u00ab Et viens avec moi, mon amour, mon cher Robin Hood. \u00bb \n \n\u2013 Oh ! c'est Robin, l'effront\u00e9 Robin Hood qui chante. Viens \nici, gar\u00e7on. Quoi ? tu oses tirer \u00e0 l'arc sur ton p\u00e8re ? Par saint Dunstan, j'ai cru que les outlaws en voulaient \u00e0 ma peau ! Oh ! \nle m\u00e9chant enfant qui prend pour but ma t\u00eate grisonnante ! Ah ! \nle voici, ajouta le bon vieillard, le voici, l'espi\u00e8gle ! il chante la chanson que je composais pour les amours de mon fr\u00e8re Ro-bin\u2026 alors que je faisais des chansons et que le pauvre ami courtisait la jolie May, sa fianc\u00e9e. \n \u2013 Eh quoi ! bon p\u00e8re, eh quoi ! ma fl\u00e8che vous a bless\u00e9 en \nchatouillant votre oreille, r\u00e9pondit de l'autre c\u00f4t\u00e9 d'un fourr\u00e9 un \njeune gar\u00e7on qui recommen\u00e7a \u00e0 chanter. \n \n\u00ab Il n'y a ni nuage sur l'or p\u00e2le de la lune, ni bruit dans la vall\u00e9e, \n\u00ab Il n'y a d'autre voix dans l'air que la douce cloche du couvent. \n\u00ab Viens avec moi, mon amour, viens avec moi, mon cher Robin \nHood, \n\u00ab Viens avec moi dans la joyeuse for\u00eat de Sherwood, \n\u00ab Viens avec moi sous l'arbre t\u00e9moin de notre premier serment, \n\u00ab Viens avec moi, mon amour, mon cher Robin Hood. \u00bb \n \nLes \u00e9chos de la for\u00eat r\u00e9p\u00e9taient encore ce tendre refrain \nquand un jeune homme, paraissant avoir vingt ans, quoique en r\u00e9alit\u00e9 il n'en e\u00fbt que seize, s'ar r\u00eata devant le vieux paysan, que \nvous reconnaissez sans doute pour \u00eatre le brave Gilbert Head du \npremier chapitre de notre histoire. \n Ce jeune homme souriait au vieillard et tenait respectueu-\nsement \u00e0 la main son bonnet vert, orn\u00e9 d'une plume de h\u00e9ron. Une masse de cheveux noirs l\u00e9g\u00e8rement boucl\u00e9s couronnait un \u2013 24 \u2013 front plus blanc que l'ivoire et largement d\u00e9velopp\u00e9. Les paupi\u00e8-\nres, repli\u00e9es sur elles-m\u00eames, la issaient jaillir au-dehors les ful-\ngurances de deux prunelles d'un bleu sombre, dont l'\u00e9clat se \nveloutait sous la frange des long s cils qui projetaient leur ombre \njusque sur les pommettes ros\u00e9es des joues. Son regard nageait \ndans un fluide transparent comme un \u00e9mail liquide ; les pen-s\u00e9es, les croyances, les sentiments d'une adolescence candide s'y refl\u00e9taient comme dans un miroir ; l'expression des traits du visage de Robin annon\u00e7ait le courage et l'\u00e9nergie ; son exquise beaut\u00e9 n'avait rien d'eff\u00e9min\u00e9, et son sourire \u00e9tait presque le \nsourire d'un homme ma\u00eetre de lui-m\u00eame, lorsque ses l\u00e8vres, marg\u00e9es de corail et r\u00e9unies par une courbe gracieuse \u00e0 son nez \ndroit et fin, aux narines mobiles et transparentes, s'entr'ou-vraient sur une dentition \u00e9burn\u00e9enne. \n Le h\u00e2le avait bruni cette noble physionomie, mais la blan-\ncheur satin\u00e9e de la carnation re paraissait \u00e0 la naissance du col \net au-dessus des poignets. \n Un bonnet avec plume de h\u00e9ron pour aigrette, un pour-\npoint de drap vert de Lincoln serr\u00e9 \u00e0 la taille, des hauts-de-chausses en peau de daim, une paire de unhege sceo (brode-\nquins saxons) attach\u00e9s au-dessus des chevilles par de fortes courroies, un baudrier clout\u00e9 d'acier brillant et supportant un carquois garni de fl\u00e8ches, le petit cor et le couteau de chasse \u00e0 la \nceinture, et l'arc en main, telles \u00e9taient les pi\u00e8ces de l'habille-\nment et de l'\u00e9quipement de Robin Hood, et leur ensemble plein d'originalit\u00e9 \u00e9tait loin de nuire \u00e0 la beaut\u00e9 de l'adolescent. \n \u2013 Et si tu m'avais transperc\u00e9 le cr\u00e2ne au lieu de me cha-\ntouiller l'oreille ? dit le bon vieillard en r\u00e9p\u00e9tant les derni\u00e8res paroles de son fils d'un ton de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 affect\u00e9e. M\u00e9fiez-vous de ce chatouillement-l\u00e0, sir Robin, il tuerait plus souvent qu'il ne ferait rire. \n \u2013 25 \u2013 \u2013 Pardonnez-moi, bon p\u00e8re. Je n'avais nullement l'inten-\ntion de vous blesser. \n \n\u2013 Je le crois parbleu bien ! ch er enfant, mais cela pouvait \narriver ; un changement dans l'allure de mon cheval, un pas \u00e0 gauche ou \u00e0 droite de la ligne que je suivais, un mouvement de \nma t\u00eate, un tremblement de ta main, une erreur de ton coup d'\u0153il, un rien enfin, et le jeu que tu jouais \u00e9tait mortel. \n \u2013 Mais ma main n'a pas trembl\u00e9, et mon coup d'\u0153il est tou-\njours s\u00fbr. Ne me faites donc pas de reproches, bon p\u00e8re, et par-\ndonnez-moi mon espi\u00e8glerie. \n \u2013 Je te la pardonne de grand c\u0153ur ; mais, ainsi que le dit \n\u00c9sope, dont le chapelain t'apprit les fables, est-ce un divertis-sement pour un homme que le jeu qui peut tuer un autre homme ? \n \u2013 C'est vrai, r\u00e9pondit Robin d'un ton plein de repentir. Je \nvous en conjure, oubliez mon \u00e9tou rderie, ma faute, veux-je dire, \nc'est l'orgueil qui me l'a fait commettre. \n \u2013 L'orgueil ? \u2013 Oui, l'orgueil ; ne m'avez-vous pas dit hier soir, \u00e0 la veil-\nl\u00e9e, que je n'\u00e9tais pas encore a ssez bon archer pour effleurer le \npoil de l'oreille d'un chevreuil afin de l'effrayer sans le blesser ? \net\u2026 j'ai voulu vous prouver le contraire. \n \u2013 Jolie mani\u00e8re d'exercer son ta lent ! Mais brisons l\u00e0, mon \ngar\u00e7on ; je te pardonne, c'est entendu, et je ne te garde pas ran-cune, seulement je t'engage \u00e0 ne jamais me traiter comme un cerf. \n \u2013 Ne crains rien, p\u00e8re, s'\u00e9cri a l'enfant avec tendresse, ne \ncrains rien ; aussi espi\u00e8gle, aussi \u00e9tourdi, aussi grand joueur de \u2013 26 \u2013 tours que je puisse \u00eatre, je n'oublierai jamais le respect et l'affec-\ntion que tu m\u00e9rites, et, pour la possession de la for\u00eat de Sher-\nwood tout enti\u00e8re, je ne voudrais pas faire tomber un cheveu de \nta t\u00eate. \n Le vieillard saisit affectueusement la main que lui tendait le \njeune homme, et la pressa en disant : \n \u2013 Dieu b\u00e9nisse ton excellent c\u0153ur et te donne la sagesse ! \nPuis il ajouta avec un na\u00eff sentiment d'orgueil qu'il avait sans doute r\u00e9prim\u00e9 jusqu'alors afin de morig\u00e9ner l'imprudent ar-cher : Et dire que c'est mon \u00e9l\u00e8ve ! Oui, c'est moi, Gilbert Head, qui le premier lui ai appris \u00e0 bander un arc et \u00e0 d\u00e9cocher une fl\u00e8che ! L'\u00e9l\u00e8ve est digne du ma\u00eetre, et, s'il continue, il n'y aura pas de plus adroit tireur dans tout le comt\u00e9, dans toute l'Angle-terre m\u00eame. \n \u2013 Que mon bras droit perde sa force, et que pas une de mes \nfl\u00e8ches n'atteigne le but si jamais j'oublie votre amour, mon p\u00e8re ! \n \u2013 Enfant, tu sais d\u00e9j\u00e0 que je ne suis ton p\u00e8re que par le \nc\u0153ur. \n \u2013 Oh ! ne me parlez pas des droits qui vous manquent sur \nmoi, car si la nature vous les a refus\u00e9s, vous les avez acquis par \nune sollicitude, par un d\u00e9vouement de quinze ann\u00e9es. \n \n\u2013 Parlons-en, au contraire, dit Gilbert, reprenant sa route \u00e0 \npied et tra\u00eenant par la bride le poney qu'un vigoureux coup de sifflet avait rappel\u00e9 \u00e0 l'ordre, un secret pressentiment m'avertit que des malheurs prochains nous menacent. \n \u2013 Quelle folle id\u00e9e, mon p\u00e8re ! \u2013 27 \u2013 \u2013 Tu es d\u00e9j\u00e0 grand, tu es fort , tu es rempli d'\u00e9nergie, gr\u00e2ce \n\u00e0 Dieu ; mais l'avenir qui s'ouvr e devant toi n'est plus celui que \nj'entrevoyais lorsque petit et faible enfant, tant\u00f4t boudeur, tan-\nt\u00f4t joyeux, tu grandissais su r les genoux de Marguerite. \n \u2013 Qu'importe ! je ne fais qu'un v\u0153u, c'est que l'avenir res-\nsemble au pass\u00e9 et au pr\u00e9sent. \n \u2013 Nous vieillirions d\u00e9sormais sans regret si le myst\u00e8re qui \ncouvre ta naissance se d\u00e9voilait. \n \u2013 Vous n'avez donc jamais revu le brave soldat qui m'a \nconfi\u00e9 \u00e0 vos soins ? \n \u2013 J e n e l ' a i j a m a i s r e v u , e t j e n ' a i r e \u00e7 u q u ' u n e f o i s d e s e s \nnouvelles. \n \u2013 Peut-\u00eatre est-il mort \u00e0 la guerre ? \u2013 Peut-\u00eatre. Un an apr\u00e8s ton a rriv\u00e9e chez moi, je re\u00e7us par \nun messager inconnu un sac d'arge nt et un parchemin scell\u00e9 de \ncire, mais dont le cachet n'avai t pas d'armes. Je donnai ce par-\nchemin \u00e0 mon confesseur, qui l'ouvr it et m'en r\u00e9v\u00e9la le contenu \nque voici, mot pour mot : \u00ab Gilbert Head, j'ai plac\u00e9 depuis douze m o i s u n e n f a n t s o u s t a p r o t e c t i o n , e t j ' a i p r i s v i s - \u00e0 - v i s d e t o i \nl'engagement de te payer pour ta peine une rente annuelle ; je te l'envoie ; je quitte l'Angleterre et j'ignore l'\u00e9poque de mon re-tour. En cons\u00e9quence, j'ai pris des arrangements pour que tu \ntouches tous les ans la somme du e. Tu n'auras donc \u00e0 l'\u00e9poque \ndes \u00e9ch\u00e9ances qu'\u00e0 te pr\u00e9senter dans le cabinet du sh\u00e9rif de Nottingham, et tu seras pay\u00e9. \u00c9l \u00e8ve le gar\u00e7on comme s'il \u00e9tait \nton propre fils, \u00e0 mon retour, je viendrai te le r\u00e9clamer. \u00bb Pas de signature, pas de date ; et d'o\u00f9 venait ce message ? je l'ignore. \nLe messager partit sans vouloir sati sfaire ma curiosit\u00e9. Je t'ai \nsouvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9 ce que le gentilhomme inconnu nous avait ra-cont\u00e9 \u00e0 propos de ta naissance et de la mort de tes parents. Je \u2013 28 \u2013 ne sais donc rien de plus sur ton origine, et le sh\u00e9rif qui me paye \nta pension r\u00e9pond invariablement, lorsque je l'interroge, qu'il ne \nconna\u00eet ni le nom ni la demeure de celui qui lui a donn\u00e9 mandat \nde me compter tant de guin\u00e9es par an. Si maintenant ton pro-\ntecteur te rappelait \u00e0 lui, ma do uce Marguerite et moi nous nous \nconsolerions de ton d\u00e9part en pensant que tu retrouves des ri-chesses et des honneurs qui t'appartiennent par droit de nais-sance ; mais si nous devons mourir avant que le gentilhomme inconnu reparaisse, un grand chagrin empoisonnera notre der-ni\u00e8re heure. \n \u2013 Quel grand chagrin, p\u00e8re ? \u2013 Le chagrin de te savoir seul et abandonn\u00e9 \u00e0 toi-m\u00eame, et \nlivr\u00e9 \u00e0 tes passions au moment de devenir homme. \n \u2013 Ma m\u00e8re et vous avez encore de longs jours \u00e0 vivre. \u2013 Dieu le sait ! \u2013 Dieu le permettra. \u2013 Que sa volont\u00e9 soit faite ! En tout cas, si une mort pro-\nchaine nous s\u00e9pare, sache, mon enfant, que tu es notre seul h\u00e9-ritier ; la chaumi\u00e8re o\u00f9 tu as grandi est tienne, les d\u00e9friche-\nments qui l'entourent sont ta prop ri\u00e9t\u00e9, et, avec l'argent de ta \npension, accumul\u00e9 depuis quinze ann\u00e9es, tu n'auras pas \u00e0 re-\ndouter la mis\u00e8re et tu pourras \u00eatre heureux si tu es sage. Le malheur t'a frapp\u00e9 d\u00e8s ta naissance, et tes parents adoptifs se sont efforc\u00e9s de r\u00e9parer ce malheur ; tu penseras souvent \u00e0 eux, ils n'ambitionnent pas d'autre r\u00e9compense. \n L'adolescent s'attendrissait ; de grosses larmes commen-\n\u00e7aient \u00e0 sourdre entre ses paupi\u00e8res : mais il contint son \u00e9mo-tion pour ne pas augmenter celle du vieillard, d\u00e9tourna la t\u00eate, \u2013 29 \u2013 essuya ses yeux d'un revers de ma in, et s'\u00e9cria d'un ton de voix \npresque joyeux : \n \n\u2013 Ne touchez plus jamais \u00e0 un aussi triste sujet, mon p\u00e8re ; \nla pens\u00e9e d'une s\u00e9paration, quelque \u00e9loign\u00e9e qu'elle soit, me rend faible comme une femme, et la faiblesse ne convient pas \u00e0 un homme (il se croyait d\u00e9j\u00e0 ho mme). Sans nul doute je saurai \nun jour qui je suis, mais ne le saurais-je pas que cette ignorance \nne m'emp\u00eacherait jamais de dormir tranquille ni de me r\u00e9veiller gaiement. Parbleu ! si j'ignore mon v\u00e9ritable nom, noble ou ro-turier, je n'ignore pas ce que je veux \u00eatre\u2026 le plus habile archer qui ait jamais tir\u00e9 une fl\u00e8che sur les daims de la for\u00eat de Sher-wood. \n \u2013 Et vous l'\u00eates d\u00e9j\u00e0, sir Robin, r\u00e9pliqua Gilbert avec fiert\u00e9 ; \nne suis-je pas votre instituteur ? En route, Gip, mon gentil po-\nney, ajouta le vieillard en remontant en selle, il faut que je me h\u00e2te d'aller \u00e0 Mansfeldwoohaus et de revenir, sans quoi Maggie ferait une mine plus longue que la plus longue de mes fl\u00e8ches. En attendant, cher enfant, exerce ton adresse, et elle ne tardera pas \u00e0 \u00e9galer celle de Gilbert He ad dans ses plus beaux jours\u2026 \nAu revoir. \n Robin s'amusa pendant quelques instants \u00e0 d\u00e9chiqueter \u00e0 \ncoups de fl\u00e8ches les feuilles qu'il choisissait de l'\u0153il \u00e0 la cime des \nplus grands arbres ; puis, las de ce jeu, il s'\u00e9tendit sur l'herbe \u00e0 l'ombre d'une clairi\u00e8re, et r\u00e9capitula une \u00e0 une dans sa pens\u00e9e les paroles qu'il venait d'\u00e9changer avec son p\u00e8re adoptif. Avec \nson ignorance du monde, Robin ne d\u00e9sirait rien en dehors de la f\u00e9licit\u00e9 dont il jouissait sous le toit du garde forestier, et le su-\npr\u00eame bonheur pour lui consistait \u00e0 pouvoir chasser en libert\u00e9 dans les solitudes giboyeuses de la for\u00eat de Sherwood ; que lui importait donc alors un avenir de noble ou de vilain ? \n Un froissement prolong\u00e9 du feuillage et les craquements \npr\u00e9cipit\u00e9s des broussailles voisines troubl\u00e8rent bient\u00f4t les r\u00eave-\u2013 30 \u2013 ries de notre jeune archer ; il leva la t\u00eate et aper\u00e7ut un daim ef-\nfray\u00e9 qui trouait le fourr\u00e9, s'\u00e9lan\u00e7ait \u00e0 travers la clairi\u00e8re et dis-\nparaissait aussit\u00f4t dans les profondeurs de la for\u00eat. \n Bander son arc et poursuivre l'animal, tel fut le projet ins-\ntantan\u00e9 de Robin ; mais ayant par hasard ou par instinct de chasseur examin\u00e9 l'endroit du d\u00e9 bouch\u00e9 avant d'entrer en cam-\npagne, il aper\u00e7ut \u00e0 quelques toises de distance un homme ac-croupi derri\u00e8re un tertre domina nt la route ; ainsi cach\u00e9, cet \nhomme pouvait voir sans \u00eatre vu tout ce qui passerait sur la \nroute, et, l'\u0153il au guet, la fl\u00e8che en corde, il attendait. \n Certes il ressemblait par ses v\u00eatements \u00e0 un honn\u00eate fores-\ntier, connaissant de longue main les allures du gibier et se don-nant le loisir d'une paisible chasse \u00e0 l'aff\u00fbt. Mais s'il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 r\u00e9el-\nlement chasseur, et chasseur de daims surtout, il n'e\u00fbt pas h\u00e9si-t\u00e9 \u00e0 suivre en toute h\u00e2te la piste de l'animal. Pourquoi cette em-buscade alors ? Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce un meurtrier \u00e0 l'aff\u00fbt des voyageurs ? \n Robin pressentit un crime, et, esp\u00e9rant y mettre obstacle, il \nse cacha derri\u00e8re un bouquet de h\u00eatres et surveilla attentive-ment les mouvements de l'inconnu. Celui-ci, toujours accroupi derri\u00e8re le tertre, tournait le do s \u00e0 Robin, et par cons\u00e9quent se \ntrouvait plac\u00e9 entre lui et le sentier. \n \nT o u t \u00e0 c o u p l e b r i g a n d o u l e c h a s s e u r d \u00e9 c o c h a u n e f l \u00e8 c h e \ndans la direction du sentier, et se releva \u00e0 moiti\u00e9 comme pour bondir vers le but vis\u00e9 ; mais il s'arr\u00eata, prof\u00e9ra un jurement \u00e9nergique, et se remit \u00e0 l'aff\u00fbt avec une fl\u00e8che \u00e0 son arc. \n Cette nouvelle fl\u00e8che fut suivie comme la premi\u00e8re d'un \nodieux blasph\u00e8me. \n \u2013 \u00c0 qui donc en veut-il ? se demandait Robin. Essaye-t-il \nde donner \u00e0 un de ses amis un coup de peigne comme celui que \u2013 31 \u2013 j'ai donn\u00e9 ce matin au vieux Gilb ert ? Le jeu n'est pas des plus \nfaciles. Mais je ne vois rien l\u00e0-bas du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 il vise ; il voit ce-\npendant quelque chose, lui, puisqu'il pr\u00e9pare une troisi\u00e8me fl\u00e8-\nche. \n Robin allait quitter sa cachette pour faire connaissance \navec le tireur inconnu et maladroit, lorsqu'en \u00e9cartant sans des-sein quelques branches d'un h\u00eatre il aper\u00e7ut, arr\u00eat\u00e9s au bout du sentier et \u00e0 l'endroit o\u00f9 le chemin de Mansfeldwoohaus forme un coude, un gentleman et un e jeune dame qui semblaient \n\u00e9prouver beaucoup d'inqui\u00e9tude et se demander s'il fallait tour-\nner bride, ou braver le danger. Les chevaux s'\u00e9brouaient, et le gentleman promenait ses regards de tous c\u00f4t\u00e9s pour d\u00e9couvrir l'ennemi et lui tenir t\u00eate, puis il s'effor\u00e7ait en m\u00eame temps de calmer les terreurs de sa compagne. \n Soudain la jeune femme poussa un cri d'angoisse et tomba \npresque \u00e9vanouie : une fl\u00e8che venait de s'implanter dans le pommeau de sa selle. \n Plus de doute, l'homme en em buscade \u00e9tait un l\u00e2che assas-\nsin. \n Saisi d'une g\u00e9n\u00e9reuse indignation, Robin choisit dans son \ncarquois une fl\u00e8che des plus aigu\u00ebs, banda son arc et visa. La \nmain gauche de l'assassin demeura clou\u00e9e sur le bois de l'arc qui mena\u00e7ait de nouveau le cavalier et sa compagne. \n Rugissant de col\u00e8re et de douleur, le bandit d\u00e9tourna la t\u00eate \net chercha \u00e0 d\u00e9couvrir d'o\u00f9 venait cette attaque impr\u00e9vue ; mais la taille svelte de notre jeune ar cher le cachait derri\u00e8re le tronc \ndu h\u00eatre, et les nuances de son pourpoint se confondaient avec celles du feuillage. \n \u2013 32 \u2013 R o b i n a u r a i t p u t u e r l e b a n d i t , i l s e c o n t e n t a d e l ' e f f r a y e r \napr\u00e8s l'avoir puni, et lui d\u00e9cocha une nouvelle fl\u00e8che qui empor-\nta son bonnet \u00e0 vingt pas. \n Saisi de vertige et d'\u00e9pouvante, le bless\u00e9 se redressa, et, \nsoutenant de sa main solide sa main ensanglant\u00e9e, hurla, tr\u00e9pi-\ngna, tournoya pendant quelques instants sur lui-m\u00eame, prome-\nna des yeux hagards sur les tailli s environnants, et s'enfuit en \ncriant : \n \u2013 C'est le d\u00e9mon ! le d\u00e9mon ! le d\u00e9mon ! Robin salua le d\u00e9part du bandit par un rire joyeux, sacrifia \nune derni\u00e8re fl\u00e8che qui, apr\u00e8s l'avoir \u00e9peronn\u00e9 pendant sa course, devait l'emp\u00eacher de longtemps de s'asseoir en repos. \n Le danger pass\u00e9, Robin sortit de sa cachette et vint s'ados-\nser nonchalamment au tronc d'un ch\u00eane sur le bord du sentier ; \nil se pr\u00e9parait ainsi \u00e0 souhaite r la bienvenue aux voyageurs ; \nmais \u00e0 peine ceux-ci, qui s'avan\u00e7aient au trot, l'eurent-il aper\u00e7u que la jeune femme poussa un grand cri et que le cavalier \ns'\u00e9lan\u00e7a vers lui l'\u00e9p\u00e9e \u00e0 la main. \n \u2013 Hol\u00e0 ! messire chevalier, s'\u00e9c ria Robin, retiens ton bras et \nmod\u00e8re ta fureur. Les fl\u00e8ches lanc\u00e9es vers vous ne sortaient pas \nde mon carquois. \n \u2013 Te voil\u00e0 donc, mis\u00e9rable ! te voil\u00e0 donc ! r\u00e9p\u00e9ta le cava-\nlier en proie \u00e0 la plus violente col\u00e8re. \n \u2013 Je ne suis pas un assassin, bien au contraire, c'est moi \nqui vous ai sauv\u00e9 la vie. \n \u2013 L'assassin, o\u00f9 est-il alors ? Parle, ou je te fends la t\u00eate. \u2013 33 \u2013 \u2013 \u00c9coutez et vous le saurez, r\u00e9pondit froidement Robin. \nQuant \u00e0 me fendre la t\u00eate, n'y songez pas, et permettez-moi de \nvous faire observer, messire, que cette fl\u00e8che, dont la pointe est \ndirig\u00e9e sur vous, traversera vo tre c\u0153ur avant que votre \u00e9p\u00e9e \nn'effleure ma peau. Tenez-vous do nc pour averti, et \u00e9coutez en \npaix : je dirai la v\u00e9rit\u00e9. \n \u2013 J'\u00e9coute, reprit le cavalier presque fascin\u00e9 par le sang-\nfroid de Robin. \n \u2013 J'\u00e9tais l\u00e0 tranquillement couch\u00e9 sur l'herbe derri\u00e8re ces \nh\u00eatres ; un daim passa, je voul us le poursuivre, mais, au mo-\nment de prendre sa piste, j'ai vu un homme qui lan\u00e7ait des fl\u00e8-ches vers un but d'abord invisible pour moi. J'oubliai alors le daim ; je me pla\u00e7ai en observation afin de veiller sur cet homme qui m'\u00e9tait suspect, et je ne tardai pas \u00e0 d\u00e9couvrir qu'il prenait cette gracieuse dame pour point de mire. On dit que je suis le plus habile archer de la for\u00eat de Sherwood ; j'ai voulu profiter de \nl'occasion pour me prouver \u00e0 moi-m\u00eame qu'on dit vrai. Du pre-mier coup, la main et l'arc du bandit ont \u00e9t\u00e9 chevill\u00e9s ensemble par une de mes fl\u00e8ches, du second je lui ai enlev\u00e9 son bonnet, qu'il nous est facile de retrouver, enfin du troisi\u00e8me, j'ai mis le bandit en fuite, et il court encore\u2026 Voil\u00e0. \n Le cavalier tenait toujours l'\u00e9p\u00e9e haute ; il doutait encore. \n \u2013 Allons, messire, reprit Robin, regardez-moi en face, et \nvous avouerez que je n'ai pas l'air d'un brigand. \n \u2013 Oui, oui, mon enfant, je l'avoue, tu n'as pas l'air d'un bri-\ngand, dit enfin l'\u00e9tranger apr\u00e8s avoir attentivement consid\u00e9r\u00e9 Robin. Le front radieux, la physionomie pleine de franchise, les yeux o\u00f9 p\u00e9tillait le feu du courage, les l\u00e8vres qu'entr'ouvrait le sourire d'un l\u00e9gitime orgueil, tout en ce noble adolescent inspi-rait, commandait la confiance ; \n \u2013 34 \u2013 \u2013 Dis-moi qui tu es, et conduis-nous, je te prie, dans un \nlieu o\u00f9 nos montures puissent se repa\u00eetre et se reposer, ajouta le \ncavalier. \n \u2013 Avec plaisir ; suivez-moi. \u2013 Mais d'abord accepte ma bourse, en attendant que Dieu \nte r\u00e9compense. \n \u2013 Gardez votre or, messire cheval ier ; l'or m'est inutile, je \nn'ai pas besoin d'or. Je me nomme Robin Hood, et je demeure avec mon p\u00e8re et ma m\u00e8re \u00e0 deux milles d'ici, sur la lisi\u00e8re de la for\u00eat ; venez, vous trouverez dans notre maisonnette une cor-diale hospitalit\u00e9. \n La jeune femme, qui s'\u00e9tait ju squ'alors tenue \u00e0 l'\u00e9cart, se \nrapprocha de son cavalier, et Robin vit resplendir l'\u00e9clat de deux grands yeux noirs sous le capuchon de soie qui pr\u00e9servait sa t\u00eate \nde la fra\u00eecheur du matin ; il rema rqua aussi sa divine beaut\u00e9, et \nla d\u00e9vora du regard en s'inclinant poliment devant elle. \n \u2013 Devons-nous croire \u00e0 la parole de ce jeune homme, de-\nmanda la dame \u00e0 son cavalier. \n Robin releva fi\u00e8rement la t\u00eate, et, sans donner au chevalier \nle temps de r\u00e9pondre, il s'\u00e9cria : \n \n\u2013 Il n'y aurait plus alors de bonne foi sur la terre. Les deux \u00e9trangers sourirent ; ils ne doutaient plus. \u2013 35 \u2013 III \n \nLa petite caravane marcha d'abord silencieusement ; le ca-\nvalier et la jeune fille pensaient encore au danger qu'ils avaient \ncouru, et tout un monde d'id\u00e9es no uvelles surgissait dans la t\u00eate \nde notre jeune archer : il admirait pour la premi\u00e8re fois la beau-\nt\u00e9 d'une femme. \n Fier par instinct de race autant que par caract\u00e8re, il ne vou-\nlait pas para\u00eetre inf\u00e9rieur \u00e0 ceux qui lui devaient la vie, et affec-tait en les guidant des mani\u00e8res orgueilleuses et pleines de ru-desse : il devinait que ces personnages modestement v\u00eatus et voyageant sans \u00e9quipage appartenai ent \u00e0 la noblesse, mais il se \ncroyait leur \u00e9gal dans la for\u00eat de Sherwood, et m\u00eame leur sup\u00e9-rieur devant les emb\u00fbches des assassins. \n La plus grande ambition de Robin \u00e9tait de para\u00eetre habile \narcher et forestier audacieux ; il m\u00e9ritait le premier titre, mais \non lui refusait le second, que d\u00e9mentaient d'ailleurs ses formes juv\u00e9niles. \n \u00c0 tous ces avantages naturels , Robin joignait encore le \ncharme d'une voix m\u00e9lodieuse : il le savait et chantait partout o\u00f9 il lui plaisait de chanter, il lui plut donc de donner aux voya-\ngeurs une id\u00e9e de son talent, et il entonna all\u00e9grement une joyeuse ballade ; mais d\u00e8s les premiers mots une \u00e9motion extra-ordinaire paralysa sa voix, et ses l\u00e8vres se ferm\u00e8rent en trem-blant ; il essaya de nouveau, et redevint muet en poussant un gros soupir ; il essaya encore, m\u00eame soupir, m\u00eame \u00e9motion. \n \nLe na\u00eff enfant \u00e9prouvait d\u00e9j\u00e0 les timidit\u00e9s de l'amour ; il \nadorait sans le savoir l'image de la belle inconnue qui chevau-\u2013 36 \u2013 chait derri\u00e8re lui, et il oubliait ses chansons en r\u00eavant \u00e0 ses yeux \nnoirs. \n \nIl finit cependant par comprend re les causes de son trou-\nble, et s'\u00e9cria en retrouvant son sang-froid : \n \u2013 Patience, je la verrai bient\u00f4t sans son capuchon. Le cavalier interrogea Robin sur ses go\u00fbts, ses habitudes et \nses occupations avec bienveilla nce ; mais Robin lui r\u00e9pondit \nfroidement, et ne changea de ton qu'au moment o\u00f9 son amour-propre fut mis en jeu. \n \u2013 Tu n'as donc pas craint, dit l'\u00e9tranger, que ce mis\u00e9rable \noutlaw cherch\u00e2t \u00e0 se venger sur toi de son insucc\u00e8s ? \n \u2013 Parbleu ! non, messire, car il m'\u00e9tait impossible d'avoir \ncette derni\u00e8re crainte. \n \u2013 Impossible ! \u2013 Oui, l'habitude m'a fait un jeu des coups les plus diffici-\nles. \n Il y avait trop de bonne foi et de noble orgueil dans les r\u00e9-\nponses de Robin pour que l'\u00e9tranger s'en moqu\u00e2t, et il reprit : \n \n\u2013 Serais-tu assez bon tireur pour atteindre \u00e0 cinquante pas \nce que tu touches \u00e0 quinze ? \n \u2013 Certainement ; mais, ajouta l'enfant d'un ton railleur, \nj'esp\u00e8re, messire, que vous ne regardez pas comme un trait \nd'adresse la le\u00e7on que j'ai donn\u00e9e \u00e0 ce bandit ? \n \u2013 Pourquoi ? \u2013 37 \u2013 \u2013 C'est qu'une pareille bagatelle ne prouve rien. \n \n\u2013 Et quelle meilleure preuve pourras-tu me donner ? \u2013 Qu'une occasion se pr\u00e9sente, et vous verrez. Le silence se r\u00e9tablit pendant quelques minutes, et la cara-\nvane arriva au bord d'une grande clairi\u00e8re que le chemin cou-pait en diagonale. Au m\u00eame instant un gros oiseau de proie s'\u00e9levait dans l'atmosph\u00e8re, et un jeune faon, alarm\u00e9 par le bruit du passage des chevaux, sortait d' un fourr\u00e9 voisin et traversait \nl'espace bois\u00e9 pour se remiser de l'autre c\u00f4t\u00e9. \n \u2013 Attention ! s'\u00e9cria Robin en tenant une fl\u00e8che entre ses \ndents et en pla\u00e7ant une seconde \u00e0 son arc ; que pr\u00e9f\u00e9rez-vous, le \ngibier \u00e0 plumes ou le gibier \u00e0 poil ? Choisissez. \n Mais avant que le chevalier e\u00fbt eu le loisir de r\u00e9pondre, le \nfaon tombait bless\u00e9 \u00e0 mort, et l'oiseau de proie descendait en tournoyant sur la clairi\u00e8re. \n \u2013 Puisque vous n'avez pas choisi quand ils vivaient, vous \nchoisirez ce soir quand ils seront r\u00f4tis. \n \u2013 Admirable ! s'\u00e9cria le chevalier. \n \u2013 Merveilleux ! murmura la jeune fille. \u2013 Vos Seigneuries n'ont qu'\u00e0 suiv re le droit chemin et apr\u00e8s \ncette futaie elles apercevront la maison de mon p\u00e8re. Salut ! je \nprends les devants pour vous a nnoncer \u00e0 ma m\u00e8re et envoyer \nnotre vieux domestique ramasser le gibier. \n Cela dit, Robin disparut en courant. \u2013 38 \u2013 \u2013 C'est un noble enfant, n'est- ce pas, Marianne ? dit le che-\nvalier \u00e0 sa compagne ; un charmant gar\u00e7on, et le plus joli fores-\ntier anglais que j'aie jamais vu. \n \u2013 Il est bien jeune encore, r\u00e9pondit l'\u00e9trang\u00e8re. \u2013 Et peut-\u00eatre plus jeune encore que ne l'annoncent sa \ntaille \u00e9lanc\u00e9e et la vigueur de ses membres. Vous ne sauriez \ncroire, Marianne, combien la vie en plein air favorise le d\u00e9ve-loppement de nos forces et entretient la sant\u00e9 ; il n'en est pas ainsi dans l'atmosph\u00e8re \u00e9touffante des villes, ajouta le cavalier \nen soupirant. \n \u2013 Je crois, messire Allan Clare, r\u00e9pliqua la jeune dame avec \nun fin sourire, que vos soupirs s'adressent beaucoup moins aux \narbres verts de la for\u00eat de Sherwood qu'\u00e0 leur charmante feuda-taire, la noble fille du baron de Nottingham. \n \u2013 Vous avez raison, Marianne, ma s\u0153ur ch\u00e9rie, et, je \nl'avoue, je pr\u00e9f\u00e9rerais, si le choix d\u00e9pendait de ma volont\u00e9, pas-ser mes jours \u00e0 r\u00f4der dans ces for\u00eats, ayant pour demeure la \nchaumi\u00e8re d'un yeoman et Christabel pour femme, plut\u00f4t que \nde m'asseoir sur un tr\u00f4ne. \n \u2013 Fr\u00e8re, l'id\u00e9e est belle, mais un peu romanesque. \u00cates-\nvous certain d'ailleurs que Christabel consente \u00e0 \u00e9changer sa vie \nprinci\u00e8re contre la mesquine existence dont vous parlez ? Ah ! cher Allan, ne vous bercez pas de folles esp\u00e9rances ; je doute fort que le baron vous accorde jamais la main de sa fille. \n Le front du jeune homme se rembrunit ; mais il chassa aus-\nsit\u00f4t ce nuage de tristesse, et dit \u00e0 sa s\u0153ur d'un ton calme : \n \u2013 Je croyais vous avoir entendue parler avec enthousiasme \ndes agr\u00e9ments de la vie champ\u00eatre. \n \u2013 39 \u2013 \u2013 C'est vrai, Allan, je le confesse, j'ai parfois des go\u00fbts \n\u00e9tranges ; mais je ne pense pas que Christabel en ait de sembla-\nbles. \n \u2013 Si Christabel m'aime v\u00e9ritablement, elle se plaira dans \nma demeure, quelle qu'elle soit. Ah ! vous pressentez le refus du \nbaron ? Mais si je voulais, je n'aurais qu'\u00e0 dire un mot, un seul, et le fier, l'irascible Fitz-Alwine agr\u00e9erait ma demande sous peine d'\u00eatre proscrit et de voir son ch\u00e2teau de Nottingham r\u00e9-duit en poussi\u00e8re. \n \u2013 Chut ! voici la chaumi\u00e8re, dit Marianne interrompant son \nfr\u00e8re. La m\u00e8re du jeune homme nous attend \u00e0 la porte. Vrai-\nment, l'ext\u00e9rieur de cette femme est des plus agr\u00e9ables. \n \u2013 Son enfant poss\u00e8de le m\u00eame avantage, r\u00e9pondit le jeune \nhomme en souriant. \n \u2013 Oh ! ce n'est plus un enfant, murmura Marianne, et une \nsubite rougeur envahit sa figure. \n Mais quand la jeune fille eut mis pied \u00e0 terre \u00e0 l'aide de son \nfr\u00e8re, quand son capuchon, rejet\u00e9 en arri\u00e8re, eut d\u00e9couvert ses traits, la rougeur avait fait place \u00e0 une l\u00e9g\u00e8re teinte ros\u00e9e. Ro-bin, qui se tenait pr\u00e8s de sa m\u00e8re, admirait avec une radieuse \nsurprise la premi\u00e8re femme qu i e\u00fbt fait battre son c\u0153ur, et \nl'\u00e9motion du jeune archer \u00e9tait si vive, si franche, si vraie, qu'il s'\u00e9cria sans avoir la conscience de ses paroles : \n \u2013 Ah ! j'\u00e9tais bien s\u00fbr que de si beaux yeux ne pouvaient \n\u00e9clairer qu'une belle figure ! \n Marguerite, \u00e9tonn\u00e9e de la hardiesse de son fils, se tourna \nvers lui et l'interpella d'une vo ix presque grondeuse. Allan se \nprit \u00e0 rire, et la belle Marianne devint aussi rouge que l'effront\u00e9 Robin, qui, pour cacher son embarra s et sa honte, se jeta au cou \u2013 40 \u2013 de sa m\u00e8re ; mais le na\u00eff espi\u00e8gle eut soin d'\u00e9pier d'un regard de \nc\u00f4t\u00e9 la physionomie de Marianne, et il n'y vit point de col\u00e8re ; \nau contraire, un bienveillant sourire, que la jeune fille croyait d\u00e9rober au coupable, illuminait se s traits, et le coupable, assur\u00e9 \nd'obtenir sa gr\u00e2ce, se hasarda \u00e0 lever timidement les yeux sur son idole. \n Une heure apr\u00e8s, Gilbert Head revint au logis portant en \ncroupe sur son cheval un homme bless\u00e9 qu'il avait rencontr\u00e9 en route ; il descendit l'\u00e9tranger avec des pr\u00e9cautions infinies de son si\u00e8ge incommode, et le port a dans la salle en appelant Mar-\nguerite, occup\u00e9e \u00e0 installer les voyageurs dans les chambres du premier \u00e9tage. \n \u00c0 la voix de Gilbert, Maggie accourut. \u2013 Tiens, femme, voici un pauv re homme qui a grand besoin \nde tes soins. Un mauvais plaisant lui a jou\u00e9 le tour atroce de lui clouer avec une fl\u00e8che la main sur son arc, au moment o\u00f9 il vi-sait un daguet. Allons, bonne Maggie, h\u00e2tons-nous ; cet homme \nest tr\u00e8s affaibli par la perte de son sang. Comment te trouves-tu, \ncamarade ? ajouta le vieillard en s'adressant au bless\u00e9. Courage, \ntu gu\u00e9riras. Allons donc ; rel\u00e8ve un peu la t\u00eate, et ne te laisse pas \nabattre ainsi ; prends courage, morbleu ! on ne meurt pas pour une pointe de clou dans la main. \n \nLe bless\u00e9, affaiss\u00e9 sur lui-m\u00eame et la t\u00eate entre les \u00e9paules, \ncourbait le front et semblait vouloir d\u00e9rober \u00e0 ses h\u00f4tes la vue de son visage. \n En ce moment, Robin rentra dans la maison et courut vers \nson p\u00e8re pour l'aider \u00e0 soutenir le bless\u00e9, mais \u00e0 peine eut-il jet\u00e9 \nles yeux sur lui qu'il s'\u00e9loigna et fit signe au vieux Gilbert de ve-\nnir lui parler. \n \u2013 41 \u2013 \u2013 P\u00e8re, dit tout bas le jeune homme, ayez bien soin de ca-\ncher aux voyageurs de l\u00e0-haut la pr\u00e9sence de ce bless\u00e9 dans no-\ntre maison. Plus tard vous sa urez pourquoi. Soyez prudent. \n \n\u2013 Eh ! quel autre sentiment que celui de la compassion \npourrait \u00e9veiller chez nos h\u00f4tes la pr\u00e9sence de ce pauvre fores-\ntier baign\u00e9 dans son sang ? \n \u2013 Vous le saurez ce soir, p\u00e8re ; en attendant, suivez mon \nconseil. \n \u2013 Je le saurai, je le saurai ce soir, reprit Gilbert m\u00e9content. \nE h b i e n ! j e v e u x l e s a v o i r d e suite, car je trouve fort \u00e9trange \nqu'un enfant tel que toi se permette de me donner des le\u00e7ons de prudence. Parle, quel rapport y a-t-il entre le forestier et Leurs Seigneuries ? \n \u2013 Attendez, je vous e n c o n j u r e , j e v o u s l e d i r a i c e s o i r \nquand nous serons seuls. \n Le vieillard quitta Robin et vi nt vers le bless\u00e9. Un instant \napr\u00e8s ce dernier poussa un long cri de douleur. \n \u2013 Ah ! ma\u00eetre Robin, voil\u00e0 encore un de tes chefs-d'\u0153uvre, \ndit Gilbert courant apr\u00e8s son fils et le retenant au moment o\u00f9 il \nallait franchir le seuil de la porte. Je t'avais d\u00e9fendu ce matin \nd'exercer ton adresse aux d\u00e9pens de tes semblables, et tu m'as parfaitement ob\u00e9i, t\u00e9moin ce malheureux forestier ! \n \u2013 Quoi donc ? r\u00e9pliqua le jeune homme plein d'une respec-\ntueuse indignation ; vous croyez que\u2026 \n \u2013 Oui, je crois que c'est toi qui as clou\u00e9 la main de cet \nhomme sur son arc, il n'y a que toi dans la for\u00eat capable d'une \npareille adresse. Regarde, le fer de cette fl\u00e8che te trahit ; il est \u2013 42 \u2013 poin\u00e7onn\u00e9 \u00e0 notre chiffre\u2026 Ah ! tu ne nieras plus ta faute, j'es-\np\u00e8re. \n \nEt Gilbert lui montrait le fer de la fl\u00e8che qu'il avait arrach\u00e9 \nde la blessure. \n \u2013 Eh bien ! oui, mon p\u00e8re, c'est moi qui ai bless\u00e9 cet \nhomme, r\u00e9pondit froidement Robin. \n Le front du vieux Gilbert devint s\u00e9v\u00e8re. \u2013 C'est chose horrible et criminelle, ma\u00eetre ; n'es-tu donc \npas honteux d'avoir dangereuseme nt bless\u00e9 par forfanterie un \nhomme qui ne te faisait aucun mal ? \n \u2013 Je n'\u00e9prouve ni honte ni regret de ma conduite, r\u00e9pondit \nRobin d'un ton ferme. La honte et le regret reviennent \u00e0 celui qui attaquait dans l'ombre des vo yageurs inoffensifs et sans d\u00e9-\nfense. \n \u2013 Qui donc s'est rendu coupable de cette f\u00e9lonie ? \u2013 L'homme que vous avez si g\u00e9n\u00e9reusement ramass\u00e9 dans \nla for\u00eat. \n \nEt Robin raconta \u00e0 son p\u00e8re tous les d\u00e9tails de l'\u00e9v\u00e9nement. \u2013 Ce mis\u00e9rable t'a-t-il vu ? demanda Gilbert avec inqui\u00e9-\ntude. \n \u2013 Non, car il s'est enfui presque atteint de folie et croyant \u00e0 \nl'intervention du diable. \n \u2013 Pardonne-moi mon injustice, dit le vieillard en pressant \naffectueusement entre les siennes les mains de l'enfant. J'ad-mire ton adresse. Il faudra d\u00e9sormais surveiller attentivement \u2013 43 \u2013 les approches du logis. La blessure de ce coquin ne tardera pas \u00e0 \n\u00eatre gu\u00e9rie ; et, pour me remercier de mes soins et de mon hos-\npitalit\u00e9, il serait capable de re venir en compagnie de ses pareils \nmettre ici tout \u00e0 feu et \u00e0 sang. Il me semble, ajouta Gilbert apr\u00e8s avoir r\u00e9fl\u00e9chi un moment, que la physionomie de cet homme ne m'est pas inconnue ; mais j'ai be au fouiller dans mes souvenirs, \nje ne retrouve pas son nom ; il doit avoir chang\u00e9 d'expression de figure. Quand je l'ai connu, il ne portait pas sur ses joues l'ex-pression avilissante de la d\u00e9bauche et du crime. \n Cet entretien fut interrompu par l'arriv\u00e9e d'Allan et de Ma-\nrianne, auxquels le ma\u00eetre du logis souhaita cordialement la \nbienvenue. \n Le soir de ce m\u00eame jour, la maison du garde forestier \u00e9tait \npleine d'animation : Gilbert, Marguerite, Lincoln et Robin, Ro-bin surtout, se ressentaient viveme nt du changement et du trou-\nble provoqu\u00e9s dans leur paisible existence par l'arriv\u00e9e de ces nouveaux h\u00f4tes. Le ma\u00eetre du lo gis surveillait attentivement le \nbless\u00e9, la m\u00e9nag\u00e8re pr\u00e9parait le repas ; Lincoln, tout en s'occu-pant de ses chevaux, faisait bonne garde et ouvrait l'\u0153il sur les \nenvirons ; Robin seul \u00e9tait oisif, mais son c\u0153ur travaillait. La vue de la belle Marianne \u00e9veillait en lui des sensations jus-qu'alors inconnues, et il demeurait immobile, plong\u00e9 dans une muette admiration ; il rougissait, il p\u00e2lissait, il frissonnait \nquand la jeune fille marchait, parlait ou laissait errer ses regards autour d'elle. \n Jamais aux f\u00eates de Mansfeldw oohaus il n'avait vu beaut\u00e9 \npareille ; il dansait, il riait, il causait avec les filles de Mansfeld-woohaus, et d\u00e9j\u00e0 m\u00eame il avait murmur\u00e9 aux oreilles de quel-ques-unes de banales paroles d'amour, mais d\u00e8s le lendemain il les oubliait en chassant dans la for\u00eat ; aujourd'hui il serait mort \nde peur plut\u00f4t que d'oser dire un mot \u00e0 la noble amazone qui lui devait la vie, et il sentait qu'il ne l'oublierait jamais. \n \u2013 44 \u2013 Il cessait d'\u00eatre enfant. \n \nPendant que Robin, assis dans un coin de la salle, adorait \nMarianne en silence, Allan complimentait Gilbert sur le courage et l'adresse du jeune archer, et f\u00e9licitait le vieillard d'\u00eatre le p\u00e8re d'un tel fils ; mais Gilbert, qui esp\u00e9rait toujours recevoir au moment o\u00f9 il s'y attendait le moins des renseignements sur l'origine de Robin, ne manquait jamais d'avouer que le jeune \ngar\u00e7on n'\u00e9tait pas son fils, et racontait comment et \u00e0 quelle \u00e9po-que un inconnu lui avait apport\u00e9 cet enfant. \n Allan apprit donc avec \u00e9tonnement que Robin n'\u00e9tait point \nfils de Gilbert, et ce dernier ayant ajout\u00e9 que le protecteur in-connu de l'orphelin \u00e9tait venu probablement de Huntingdon, puisque le sh\u00e9rif de cet endroit payait chaque ann\u00e9e la pension \nde l'enfant, le jeune homme r\u00e9pondit : \n \u2013 Huntingdon est notre lieu de naissance, et nous l'avons \nquitt\u00e9 il y a quelques jours \u00e0 peine. L'histoire de Robin, brave forestier, pourrait \u00eatre vraie, mais j'en doute. Aucun gentil-homme de Huntingdon n'est mort en Normandie \u00e0 l'\u00e9poque de \nla naissance de cet enfant, et je n'ai pas ou\u00ef dire qu'un membre \ndes nobles familles du comt\u00e9 se soit jamais m\u00e9salli\u00e9 avec une \nFran\u00e7aise roturi\u00e8re et pauvre. En suite, pour quel motif aurait-\non transport\u00e9 cet enfant aussi lo in de Huntingdon ? Dans l'int\u00e9-\nr\u00eat de son bien-\u00eatre, dites-vous, de l'avis de Ritson, votre parent, \nqui avait pens\u00e9 \u00e0 vous et s'\u00e9tait rendu garant de votre humanit\u00e9. \nNe serait-ce pas plut\u00f4t parce que l'on avait int\u00e9r\u00eat \u00e0 cacher la \nnaissance de ce petit \u00eatre et qu 'on voulait l'abandonner, n'osant \npas le faire p\u00e9rir ? Ce qui confirmerait mes soup\u00e7ons, c'est que depuis lors vous n'avez plus revu votre beau-fr\u00e8re. \u00c0 mon retour \n\u00e0 Huntingdon, je prendrai de minutieuses informations, et je m'efforcerai de d\u00e9couvrir la famille de Robin ; ma s\u0153ur et moi nous lui devons la vie, fasse le ciel que nous puissions r\u00e9ussir et \nlui payer ainsi la dette sacr\u00e9e d'une \u00e9ternelle reconnaissance ! \n \u2013 45 \u2013 Peu \u00e0 peu les caresses d'Allan et les douces et famili\u00e8res pa-\nroles de Marianne rendirent \u00e0 Robi n sa gaiet\u00e9 et son sang-froid \nhabituels, et bient\u00f4t la joie la plus vraie, la plus franche, la plus \ncordiale r\u00e9gna dans la maison du garde. \n \n\u2013 Nous nous sommes \u00e9gar\u00e9s en traversant la for\u00eat de Sher-\nwood pour aller \u00e0 Nottingham, dit Allan Clare, et je compte me \nremettre en route demain matin. Voudriez-vous me servir de guide, cher Robin ? Ma s\u0153ur restera ici confi\u00e9e aux bons soins de votre m\u00e8re, et nous rentrerons dans la soir\u00e9e. Y a-t-il loin d'ici \u00e0 Nottingham ? \n \u2013 Douze milles environ, r\u00e9pondit Gilbert ; un bon cheval ne \nmet pas deux heures \u00e0 faire le voya ge ; je dois une visite au sh\u00e9-\nrif, que je n'ai pas vu depuis un an, et je vous accompagnerai, \nmessire Allan. \n \u2013 Tant mieux, nous serons trois ! s'\u00e9cria Robin. \u2013 Non, non ! s'\u00e9cria Marguerite ; et se penchant \u00e0 l'oreille \nde son mari, elle ajout\u00e9 \u00e0 voix basse : \n \u2013 Y pensez-vous ? laisser deux femmes seules dans la mai-\nson avec ce bandit ! \n \n\u2013 Seules, dit Gilbert en riant. Ne comptez-vous pour rien, \nch\u00e8re Maggie, notre vieux Lincoln et mon fid\u00e8le chien, le brave Lance, qui arracherait le c\u0153ur \u00e0 quiconque oserait lever la main \nsur vous ? \n Marguerite jeta un regard supp liant sur la jeune \u00e9trang\u00e8re, \net Marianne d\u00e9clara r\u00e9solument qu 'elle suivrait son fr\u00e8re si Gil-\nbert ne renon\u00e7ait pas aux plaisirs du voyage projet\u00e9. \n Gilbert c\u00e9da, et il fut conven u qu'aux premiers rayons du \nsoleil, Allan et Robin se mettraient en route. \u2013 46 \u2013 \nLa nuit venue et les portes closes, nos personnes s'attabl\u00e8-\nrent et firent honneur aux talents culinaires de la bonne Mar-\nguerite. Le principal met se composait d'un quartier de faon r\u00f4ti ; sire Robin rayonnait de joie, il avait tu\u00e9 ce faon, et elle dai-\ngnait en trouver la chair d\u00e9licieuse au go\u00fbt ! \n Assises l'une aupr\u00e8s de l'autre, ces deux charmantes cr\u00e9a-\ntures causaient comme on cause entre vieilles connaissances ; \nAllan, de son c\u00f4t\u00e9, prenait plaisir \u00e0 entendre raconter les chro-niques de la for\u00eat, et Maggie veillait \u00e0 ce qu'il ne manqu\u00e2t rien sur la table. L'aspect qu'offrait alors la demeure du forestier e\u00fbt servi de mod\u00e8le pour peindre un de ces tableaux d'int\u00e9rieur de l'\u00e9cole hollandaise, o\u00f9 l'artiste po\u00e9tise le r\u00e9alisme du m\u00e9nage. \n Tout \u00e0 coup un sifflement prolong\u00e9, parti de la chambre \noccup\u00e9e par le malade, attira les regards des convives vers l'es-\ncalier conduisant \u00e0 l'\u00e9tage sup\u00e9rieur, et \u00e0 peine ce sifflement se fut-il \u00e9vanoui dans l'air qu'une r\u00e9ponse sur le m\u00eame ton retentit \u00e0 quelque distance dans la for\u00eat. Nos cinq convives tressailli-\nrent, un des chiens de garde au -dehors poussa quelques hurle-\nments d'inqui\u00e9tude, et le silence le plus absolu r\u00e9gna de nou-veau dans les environs et devant le foyer du garde. \n \u2013 Il se passe par ici quelque ch ose d'inusit\u00e9, dit Gilbert, et \nje serais fort surpris s'il n'y av ait pas dans la for\u00eat certains per-\nsonnages qui n'\u00e9prouvent aucun scrupule \u00e0 fouiller dans d'au-\ntres poches que les leurs. \n \u2013 Avez-vous donc r\u00e9ellement \u00e0 craindre la visite des vo-\nleurs ? demanda Allan. \n \u2013 Quelquefois. \u2013 47 \u2013 \u2013 Je pensais qu'ils laissaient en repos la demeure d'un \nhonn\u00eate forestier, qui d'ordinair e n'est pas riche, et qu'ils \navaient assez de bon sens pour ne s'attaquer qu'aux gens riches. \n \n\u2013 Les gens riches sont rares, et il faut bien que messieurs \nles vagabonds se contentent de pain quand ils ne trouvent pas de viande, et je vous prie de croire que les outlaws ne sont nul-lement honteux d'arracher un morceau de pain de la main d'un pauvre homme. Ils devraient cependant respecter mon domicile ainsi que ma personne et les miens, car plus d'une fois je les ai laiss\u00e9s se r\u00e9chauffer \u00e0 mon foyer et manger \u00e0 cette table en temps d'hiver et de disette. \n \u2013 Les bandits ne savent pas ce que c'est que la reconnais-\nsance. \n \u2013 Ils le savent si peu que main tes fois ils ont voulu entrer \nici par la force. \n Marianne, \u00e0 ces mots, frissonna de terreur et se rapprocha \ninvolontairement de Robin. Robin voulut la rassurer, mais l'\u00e9motion lui coupa de nouveau la parole, et Gilbert s'\u00e9tant aper-\n\u00e7u des craintes de la jeune fille, reprit en souriant : \n \u2013 Tranquillisez-vous, noble de moiselle, nous avons \u00e0 votre \nservice de braves c\u0153urs et de bons arcs, et si les outlaws osent \npara\u00eetre, ils en seront quittes pour s'enfuir comme ils se sont enfuis tant de fois, n'emportant pour tout butin qu'une fl\u00e8che au bas de leur jaquette. \n \u2013 Merci, dit Marianne ; puis je tant vers son fr\u00e8re un regard \nsignificatif, la jeune fille ajouta : \n \u2013 La vie de forestier n'est donc pas sans inconv\u00e9nients et \nsans dangers ? \n \u2013 48 \u2013 Robin se trompa sur le sens de cette phrase ; il se l'attribua \net ne comprit pas que la jeune fi lle faisait allusion au pr\u00e9tendu \ngo\u00fbt de son fr\u00e8re pour la vie ch amp\u00eatre, aussi s'\u00e9cria-t-il avec \nenthousiasme : \n \n\u2013 Moi je n'y trouve que plaisir et bonheur. Je passe souvent \ndes journ\u00e9es enti\u00e8res dans les villages voisins, et je rentre dans ma belle for\u00eat avec une joie inexprimable, me disant \u00e0 moi-m\u00eame que je pr\u00e9f\u00e9rerais la mort au supplice d'\u00eatre enferm\u00e9 dans les murs d'une ville. \n Robin allait continuer sur le m\u00eame ton quand retentit un \ncoup violent \u00e0 la porte ext\u00e9rieure de la salle ; l'\u00e9difice en trem-bla, les chiens couch\u00e9s devant le foyer bondirent en aboyant, et Gilbert, Allan, Robin s'\u00e9lanc\u00e8rent vers la porte tandis que Ma-rianne se r\u00e9fugiait entre les bras de Marguerite. \n \u2013 Hol\u00e0 ! cria le garde, quel malotru visiteur ose ainsi d\u00e9-\nfoncer ma porte ? \n Un second coup plus violent encore que le premier servit \nde r\u00e9ponse : Gilbert r\u00e9it\u00e9ra sa demande, mais les aboiements furieux des chiens rendirent d'abord tout dialogue impossible, et ce ne fut qu'avec peine qu'on entendit enfin au-dehors une v o i x s o n o r e d o m i n a n t l e t u m u l t e e t p r o n o n \u00e7 a n t c e t t e f o r m u l e \nsacramentelle : \n \u2013 Ouvrez, pour l'amour de Dieu ! \u2013 Qui \u00eates-vous ? \u2013 Deux moines de l'ordre de Saint-Benoist. \u2013 D'o\u00f9 venez-vous et o\u00f9 allez-vous ? \u2013 49 \u2013 \u2013 Nous venons de notre abbaye, l'abbaye de Laiton, et nous \nallons \u00e0 Mansfeldwoohaus. \n \n\u2013 Que voulez-vous ? \u2013 Un abri pour la nuit et quelque chose \u00e0 manger ; nous \nnous sommes \u00e9gar\u00e9s dans la for\u00eat et nous mourons de faim. \n \u2013 T a v o i x n ' e s t c e p e n d a n t p a s l a v o i x d ' u n h o m m e m o u -\nrant ; comment veux-tu que je m'assure si tu dis vrai ? \n \u2013 Parbleu ! en ouvrant la port e et en nous regardant, r\u00e9-\npondit la m\u00eame voix d'un ton que l'impatience rendait d\u00e9j\u00e0 moins humble. Allons, ent\u00eat\u00e9 fore stier, ouvriras-tu, nos jambes \nfl\u00e9chissent et nos estomacs crient. \n Gilbert se consultait avec ses h\u00f4tes et h\u00e9sitait lorsqu'une \nautre voix, une voix de vieillard timide et suppliante, intervint : \n \u2013 Pour l'amour de Dieu ! ouvrez , bon forestier ; je vous jure \npar les reliques de notre saint patron que mon fr\u00e8re a dit la v\u00e9ri-t\u00e9 ! \n \u2013 Apr\u00e8s tout, dit Gilbert de mani\u00e8re \u00e0 \u00eatre entendu au-\ndehors, nous sommes ici quatre ho mmes, et avec l'aide de nos \nchiens nous aurons bien raison de ces gens-l\u00e0, quels qu'ils \nsoient. Je vais ouvrir. Robin, Lincoln, retenez un moment les chiens, et vous les l\u00e2cherez si des malfaiteurs nous attaquent. \n \u2013 50 \u2013 IV \n \nLa porte tournait \u00e0 peine su r ses gonds qu'un homme cal\u00e9 \nen quelque sorte sur elle pour l'emp\u00eacher de se refermer appa-\nraissait et franchissait le seuil instantan\u00e9ment. Cet homme, \njeune, robuste, et d'une taille colossale, portait une longue robe noire \u00e0 capuchon et \u00e0 larges ma nches ; une corde lui servait de \nceinture ; un immense chapelet pendait \u00e0 son c\u00f4t\u00e9, et sa main s'appuyait sur un gros et no ueux b\u00e2ton de cornouiller. \n Un vieillard v\u00eatu de la m\u00eame mani\u00e8re suivait humblement \nce beau moine. \n Apr\u00e8s les salutations d'usage, on se r\u00e9unit \u00e0 table avec les \nnouveaux venus, et la joie ainsi que la confiance reparurent. Ce-pendant les ma\u00eetres du cottage n'avaient pas oubli\u00e9 le coup de sifflet de l'\u00e9tage sup\u00e9rieur et celu i de la for\u00eat, mais ils dissimu-\nlaient leurs appr\u00e9hensions pour ne pas effrayer leurs h\u00f4tes. \n \n\u2013 Bon et brave forestier, re\u00e7ois mes congratulations ; la ta-\nble est admirablement bien servie ! s'\u00e9cria le grand moine en d\u00e9vorant une tranche de venaison. Si je n'ai pas attendu ton in-vitation pour venir souper avec toi, c'est que mon app\u00e9tit, aussi \naigu que la lame d'un poignard, s'y opposait. \n Vraiment les paroles et les ma ni\u00e8res de ce personnage sans \ng\u00eane \u00e9taient plut\u00f4t celles d'un soudard que d'un homme d'\u00c9glise. Mais en ce temps-l\u00e0 les moines avaient les coud\u00e9es franches ; ils \u00e9taient nombreux, et la pi\u00e9t\u00e9 sinc\u00e8re ainsi que les vertus du plus grand nombre attiraient les respects du peuple \nsur l'esp\u00e8ce enti\u00e8re. \n \u2013 51 \u2013 \u2013 Bon forestier, que la b\u00e9n\u00e9diction de la tr\u00e8s-sainte Vierge \nr\u00e9pande sur ta maison le bonheur et la paix ! dit le vieux moine \nen rompant un premier morceau de pain, tandis que son \nconfr\u00e8re d\u00e9vorait \u00e0 belles dents et absorbait verre d'ale sur verre d'ale. \n \u2013 Vous me pardonnerez, mes bons p\u00e8res, reprit Gilbert, si \nj'ai tant tard\u00e9 \u00e0 vous ouvrir ma porte ; mais la prudence\u2026 \n \u2013 C'est entendu\u2026 la prudence est de saison, dit le jeune \nmoine, reprenant haleine entre deux coups de dents. Une bande de farouches coquins r\u00f4de dans les environs, et, voici une heure \u00e0 peine, nous avons \u00e9t\u00e9 assaillis par deux de ces mis\u00e9rables qui, \nen d\u00e9pit de nos protestations, mettaient de l'ent\u00eatement \u00e0 croire que nous poss\u00e9dions dans nos besaces quelques \u00e9chantillons de ce vil m\u00e9tal que l'on nomme argent. Par saint Benoist ! ils s'adressaient \u00e0 bonne enseigne, et j'allais ex\u00e9cuter sur leur dos \nun cantique \u00e0 coups de b\u00e2ton, quand un long sifflement auquel ils ont r\u00e9pondu leur a donn\u00e9 le signal de la retraite. \n Les convives se regard\u00e8rent avec anxi\u00e9t\u00e9, le moine seul pa-\nraissait ne s'inqui\u00e9ter de rien et continuait philosophiquement ses exercices gastronomiques. \n \u2013 Que la Providence est grande ! reprit-il apr\u00e8s un instant \nde silence ; sans les aboiements d'un de vos chiens qu'alarm\u00e8-\nrent ces coups de sifflet, nous ne pouvions d\u00e9couvrir votre de-\nmeure, et, vu la pluie qui commen\u00e7ait \u00e0 tomber, nous n'avions pour tout rafra\u00eechissement que de l'eau pure, selon les r\u00e8gles de notre ordre. \n Cela dit, le moine remplit et vida son verre. \u2013 Brave chien, ajouta le religieux en se penchant pour ca-\nresser de la main le vieux Lance, qui se trouvait par hasard cou-\nch\u00e9 \u00e0 ses pieds ; noble animal ! \u2013 52 \u2013 \nMais Lance, refusant de r\u00e9pondre aux caresses du moine, \nse dressa sur ses pattes, allongea le col et flaira l'espace et gron-\nda sourdement. \n \n\u2013 L\u00e0 ! l\u00e0 ! qui vous inqui\u00e8 te, mon bon Lance ? demanda \nGilbert en flattant l'animal. \n Le chien, comme pour r\u00e9pondre , s'\u00e9lan\u00e7a d'un bond vers la \nporte, et l\u00e0, sans aboyer, il flai ra de nouveau, \u00e9couta, tourna la \nt\u00eate vers son ma\u00eetre, et sembla demander avec des yeux en-flamm\u00e9s de col\u00e8re que la porte lui f\u00fbt ouverte. \n \u2013 Robin, donne-moi mon b\u00e2ton et prends le tien, dit Gil-\nbert \u00e0 voix basse. \n \u2013 Et moi, dit de m\u00eame le jeune moine, j'ai un bras de fer, \nune poigne d'acier et un b\u00e2ton de cornouiller au bout : tout cela est \u00e0 votre service en cas d'attaque. \n \u2013 Merci, r\u00e9pondit le garde forestier ; je croyais que la r\u00e8gle \nde ton ordre te d\u00e9fendait d'employer tes forces \u00e0 un tel usage ? \n \u2013 Mais avant tout la r\u00e8gle de mon ordre me commande de \npr\u00eater secours et assistance \u00e0 mes semblables. \n \n\u2013 Patience, mes enfants, dit le vieux moine ; n'attaquez pas \nles premiers. \n \u2013 On suivra votre conseil, mon p\u00e8re ; nous allons d'abord\u2026 Mais Gilbert fut soudain inte rrompu dans l'explication de \nson plan de d\u00e9fense par un cri de terreur pouss\u00e9 par Marguerite. La pauvre femme venait d'entrevoir au haut de l'escalier le bles-\ns\u00e9, qu'on croyait mourant dans son lit, et, muette d'\u00e9pouvante, elle tendait les bras vers cette sinistre apparition. Les regards \u2013 53 \u2013 des convives se dirig\u00e8rent aussit\u00f4 t du m\u00eame c\u00f4t\u00e9, mais d\u00e9j\u00e0 l'es-\ncalier \u00e9tait vide. \n \n\u2013 Allons, ch\u00e8re Maggie, dit Gilbert avant de continuer son \nplan de d\u00e9fense, ne tremble pas ainsi ; le pauvre homme de l\u00e0-haut n'a pas quitt\u00e9 son lit, il est trop faible, et je le crois plus \u00e0 \nplaindre qu'\u00e0 redouter, car si on l'attaquait, il ne pourrait se d\u00e9-fendre, tu es la dupe d'une illusion, Maggie. \n En parlant ainsi, le brave forestier dissimulait ses craintes, \ncar lui seul avec Robin connaissait le v\u00e9ritable caract\u00e8re du bles-s\u00e9. Sans nul doute ce bandit \u00e9t ait de connivence avec ceux du \ndehors ; mais il fallait, tout en veillant sur lui, ne pas montrer \nqu'on redoutait sa pr\u00e9sence da ns la maison, sinon les femmes \nauraient perdu la t\u00eate ; il jeta donc un coup d'\u0153il significatif \u00e0 Robin, et celui-ci, sans que personne s'en aper\u00e7\u00fbt et sans faire plus de bruit qu'un chat dans ses rondes nocturnes, grimpa sur la derni\u00e8re marche de l'escalier. \n La porte de la chambre \u00e9tait entreb\u00e2ill\u00e9e, les reflets des \nlumi\u00e8res de la salle p\u00e9n\u00e9traient dans l'appartement, et du pre-mier coup d'\u0153il Robin put voir le bless\u00e9, qui, au lieu de garder le lit, se tenait pench\u00e9 \u00e0 moiti\u00e9 co rps sur l'appui de la fen\u00eatre ou-\nverte, et causait \u00e0 voix basse avec un personnage du dehors. \n \nNotre h\u00e9ros, rampant sur le pl ancher, se glissa jusqu'aux \npieds du bandit et pr\u00eata l'oreille \u00e0 ce dialogue. \n \u2013 L a j e u n e d a m e e t l e c a v a l i e r s o n t i c i , d i s a i t l e b l e s s \u00e9 , j e \nviens de les voir. \n \u2013 Est-ce bien possible ? s'\u00e9cria l'interlocuteur. \u2013 Oui, j'allais r\u00e9gler leur comp te ce matin, quand le diable a \npris leur d\u00e9fense ; une fl\u00e8che partie de je ne sais o\u00f9 a mutil\u00e9 ma main, et ils m'ont \u00e9chapp\u00e9. \u2013 54 \u2013 \n\u2013 Enfer et damnation ! \n \u2013 Le hasard a voulu qu'\u00e9gar\u00e9s de leur route ils se r\u00e9fugias-\nsent pour la nuit chez le m\u00eame brave homme qui m'a ramass\u00e9 baign\u00e9 dans mon sang. \n \u2013 Tant mieux, ils ne nous \u00e9chapperont plus maintenant. \u2013 Combien \u00eates-vous, mes gar\u00e7ons ? \u2013 Sept. \u2013 Ils ne sont que quatre. \u2013 Mais le plus difficile est d'entrer, car la porte me para\u00eet \nsolidement verrouill\u00e9e, et j'entends gronder une meute de chiens. \n \u2013 Ne nous occupons pas de la porte ; mieux vaux qu'elle \nreste ferm\u00e9e pendant la bagarre, sans quoi la belle et son fr\u00e8re pourraient nous \u00e9chapper encore. \n \u2013 Que comptez-vous faire alors ? \n\u2013 Eh ! parbleu ! vous aider \u00e0 entrer par la fen\u00eatre. J'ai tou-\njours une main \u00e0 mon service, la droite, et je vais attacher \u00e0 \ncette barre d'appui mes draps de lit et mes couvertures. Allons, pr\u00e9parez-vous \u00e0 monter \u00e0 l'\u00e9chelle. \n \u2013 Vraiment ! s'\u00e9cria tout \u00e0 coup Robin ; et, saisissant le \nbandit par les jambes, il essaya de le culbuter au-dehors. \n L'indignation, la col\u00e8re, le d\u00e9sir ardent de conjurer les dan-\ngers qui mena\u00e7aient la vie de ses par ents et la libert\u00e9 de la belle \nMarianne, centupl\u00e8rent les forces de cet enfant. Le bandit se \u2013 55 \u2013 raidit en vain contre une impulsion si brusquement donn\u00e9e ; il \ndut y ob\u00e9ir, et, perdant l'\u00e9quilibre, disparut dans l'espace pour \ntomber, non pas sur la terre nue, mais dans le r\u00e9servoir plein \nd'eau qui se trouvait sous la fen\u00eatre. \n Les hommes du dehors, surpris par la chute inopin\u00e9e de \nleur comp\u00e8re, s'enfuirent dans la for\u00eat, et Robin descendit ra-\nconter l'aventure. On en rit d'abord, mais la r\u00e9flexion vint apr\u00e8s le rire ; Gilbert affirma que les malfaiteurs, revenus de leur stu-\np\u00e9faction, attaqueraient de nouveau la maison ; on se pr\u00e9para donc de nouveau \u00e0 les repousser, et le vieux moine, le p\u00e8re El-dred, proposa d'invoquer par une pri\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale la protection du Tr\u00e8s-Haut. \n Le jeune moine, dont l'app\u00e9tit s'\u00e9tait enfin \u00e9mouss\u00e9 n'y mit \npas d'obstacle ; au contraire, il entonna d'une voix de stentor le psaume Exaudi nos . Mais Gilbert lui imposa silence, et, les \nconvives s'\u00e9tant agenouill\u00e9s, le p\u00e8re Eldred pronon\u00e7a \u00e0 voix basse une fervente oraison. \n La pri\u00e8re durait encore qu and des g\u00e9missements entrem\u00ea-\nl\u00e9s de coups de sifflet saccad\u00e9s s'\u00e9lev\u00e8rent du c\u00f4t\u00e9 du r\u00e9servoir ; la victime de Robin appelait les fuyards \u00e0 son secours ; les \nfuyards, honteux d'avoir l\u00e2ch\u00e9 pied, se rapproch\u00e8rent sans \nbruit, aid\u00e8rent le bless\u00e9 \u00e0 sortir du bain, le d\u00e9pos\u00e8rent presque \nmourant sous le hangar, et d\u00e9lib\u00e9r\u00e8rent sur un nouveau plan d'attaque. \n \u2013 Morts ou vifs, il faut nous emparer d'Allan Clare et de sa \ns\u0153ur, disait le chef de cette escouade de soudards, c'est l'ordre du baron Fitz-Alwine, et j'aimera is mieux braver le diable ou me \nlaisser mordre par un loup enrag\u00e9 plut\u00f4t que de retourner pr\u00e8s du baron les mains vides. Sans la maladresse de cet imb\u00e9cile Taillefer, nous serions d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9s au ch\u00e2teau. \n \u2013 56 \u2013 Nos lecteurs devineront que le sacripant si bien trait\u00e9 par \nRobin se nommait Taillefer. Quant au baron Fitz-Alwine, ils \nferont prochainement connaissance avec lui ; qu'il leur suffise maintenant de savoir que ce vindicatif personnage a jur\u00e9 la mort d'Allan, premi\u00e8rement parce qu'A llan aime et est aim\u00e9 de lady \nChristabel Fitz-Alwine sa fille ; et que lady Christabel est desti-\nn\u00e9e \u00e0 un riche seigneur de Londres ; secondement, parce que ce m\u00eame Allan est possesseur de certains secrets politiques dont la r\u00e9v\u00e9lation entra\u00eenerait la ruine et la mort du baron. Or, en ces \ntemps de f\u00e9odalit\u00e9, le baron Fitz-Alwine, seigneur de Notting-ham, avait droit de haute et basse justice sur tout le comt\u00e9, et il lui \u00e9tait facile d'employer sa mar\u00e9chauss\u00e9e \u00e0 l'ex\u00e9cution de ses \nvengeances personnelles. Et quelle mar\u00e9chauss\u00e9e, grand Dieu ! Taillefer en faisant le plus bel ornement. \n \u2013 Allons, enfants, suivez-moi, la dague au poing, et n'\u00e9par-\ngnez personne si on r\u00e9siste\u2026 No us allons d'abord employer la \ndouceur. Et, apr\u00e8s avoir ainsi parl\u00e9 aux sept coquins enr\u00f4l\u00e9s au service de lord Fitz-Alwine, il f r a p p a v i g o u r e u s e m e n t d u p o m -\nmeau de son \u00e9p\u00e9e \u00e0 la porte de la maison et s'\u00e9cria : Au nom du \nb a r o n d e N o t t i n g h a m , n o t r e h a u t e t p u i s s a n t s e i g n e u r , j e t ' o r -donne d'ouvrir et de nous livrer\u2026 Mais les aboiements furieux des chiens couvrirent sa voix, et on n'entendit qu'avec peine la phrase. Je t'ordonne de nous livrer le cavalier et la jeune femme \nqui se cachent chez toi. \n \nGilbert se tourna aussit\u00f4t ve rs Allan et sembla lui deman-\nder du regard s'il \u00e9tait coupable. \n \u2013 Coupable, moi ! r\u00e9pondit Allan. Oh ! non, je vous le jure, \nbrave forestier, je ne suis coupable d'aucun crime, d'aucune ac-tion d\u00e9shonorante et punissable, et mes seuls torts, vous les connaissez\u2026 \n \u2013 Fort bien. Vous \u00eates toujou rs mon h\u00f4te, alors, et nous \nvous devons aide et protection selon l'\u00e9tendue de nos moyens. \u2013 57 \u2013 \n\u2013 Ouvriras-tu, satan\u00e9 rebelle ! criait le chef des assaillants. \n \u2013 Je n'ouvrirai pas. \u2013 C'est ce que nous allons voir. Et \u00e0 coups de masse d'armes, le chef \u00e9branla la porte, qui \naurait c\u00e9d\u00e9 sans une barre de fe r pass\u00e9e transversalement \u00e0 l'in-\nt\u00e9rieur. \n Le but de Gilbert \u00e9tait de gagn er du temps, afin d'achever \nses pr\u00e9paratifs de d\u00e9fense ; il n'avait confiance en la solidit\u00e9 de sa porte que pour quelques instan ts, et il voulait que lorsqu'il \nl'ouvrirait lui-m\u00eame les brigands trouvassent \u00e0 qui parler. \n Aussi ressemblait-il au command ant d'une citadelle sur le \npoint d'\u00eatre prise d'assaut ; il distribuait les r\u00f4les, d\u00e9signait un poste \u00e0 chacun, inspectait les armes, et recommandait surtout la prudence et le sang-froid. Mais du courage, il n'en parlait pas, car ceux qui l'entouraient avai ent d\u00e9j\u00e0 fait leurs preuves. \n \u2013 \u00c7a ! bonne Maggie, dit Gilbert \u00e0 sa femme, retirez-vous \navec cette noble demoiselle dans une chambre l\u00e0-haut ; les femmes sont inutiles ici. Marguerite et Marianne n'ob\u00e9irent \nqu'\u00e0 regret. Toi, Robin, va dire au vieux Lincoln que nous avons \nde l'ouvrage \u00e0 lui donner, puis tu iras te poster \u00e0 une fen\u00eatre du \npremier, afin de surveiller les brigands. \n \u2013 Et je ne me contenterai pas de les surveiller, r\u00e9pliqua le \njeune homme, qui disparut en brandissant son arc. En d\u00e9pit de l'obscurit\u00e9, je saurai atteindre mon but. \n \u2013 Vous avez votre \u00e9p\u00e9e, messire Allan ; vous, mon p\u00e8re, vo-\ntre b\u00e2ton, et puisque la r\u00e8gle de votre ordre ne s'y oppose pas, vous en ferez un usage convenable. \u2013 58 \u2013 \n\u2013 Je m'offre pour \u00f4ter les verrous de la porte, dit le jeune \nmoine. Mon b\u00e2ton inspirera peut -\u00eatre du respect au premier \narrivant. \n \n\u2013 Soit. S\u00e9parons-nous, r\u00e9pondit Gilbert ; moi, dans cet an-\ngle, d'o\u00f9 je ferai pleuvoir des fl\u00e8ches sur les intrus ; vous, ici, Allan, pr\u00eat \u00e0 vous porter de votre personne partout o\u00f9 il faudra du secours ; toi, Lincoln\u2026 \n En ce moment un vieillard d'une taille colossale et arm\u00e9 \nd'un b\u00e2ton proportionn\u00e9 \u00e0 sa taille entra dans la salle. \n \u2013 Toi, Lincoln, de l'autre c\u00f4t\u00e9 de la porte, vis-\u00e0-vis le bon \nfr\u00e8re, vos b\u00e2tons agiront de concert ; mais d'abord, place de c\u00f4t\u00e9 la table et les si\u00e8ges, pour que le champ de bataille soit libre. \u00c9teignons aussi les lumi\u00e8res, le foyer flamboyant donne assez de \nclart\u00e9. Quant \u00e0 vous, mes braves chiens, ajouta le garde en ca-ressant ses bouledogues, et toi, Lance, mon ch\u00e9ri, vous savez o\u00f9 \nil faut mordre, attention. Le p\u00e8 re Eldred, qui prie maintenant \npour nous, priera bient\u00f4t pour des \u00e9clop\u00e9s et des tr\u00e9pass\u00e9s. \n En effet, le p\u00e8re Eldred se tenait agenouill\u00e9 dans un angle \nde l'appartement avec ferveur, le dos tourn\u00e9 aux acteurs de ce \ndrame. \n \nPendant cette mise en sc\u00e8ne de la d\u00e9fense, les assaillants, \nfatigu\u00e9s de marteler inutilement la porte, avaient chang\u00e9 de tac-\ntique, et le cottage du forest ier courait un grand danger. Heu-\nreusement que du haut de son observatoire, Robin veillait. \n \u2013 P\u00e8re, vint-il dire en sourdine au haut de l'escalier, p\u00e8re, \nles brigands entassent du bois devant la porte et vont y mettre le feu ; ils sont sept en tout, sans compter le bless\u00e9, \u00e0 moiti\u00e9 mort \nsans doute. \n \u2013 59 \u2013 \u2013 Par la messe ! s'\u00e9cria Gilber t, ne leur laissons pas le \ntemps d'allumer un fagot ; mon bois est sec, et en un clin d'\u0153il \nl a m a i s o n f l a m b e r a i t c o m m e u n f e u d e j o i e d e l a S a i n t - J e a n . \nOuvrez vite, ouvre, p\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin, et attention, vous tous ! \n Le moine, se tenant de c\u00f4t\u00e9, allongea le bras, enleva la \nbarre de fer, fit grincer les verr ous, et un tas de broussailles \ns'\u00e9croula dans la salle par la porte entr'ouverte. \n \u2013 Hourrah ! s'\u00e9cria le chef des brigands, qui se pr\u00e9cipita la \nt\u00eate la premi\u00e8re dans la salle. Hourrah ! \n Mais il ne poussa que ce seul cri et ne fit qu'un pas, un \nseul ; Lance lui sauta \u00e0 la gorge, le b\u00e2ton de Lincoln et celui du p\u00e8re tomb\u00e8rent simultan\u00e9ment sur sa nuque, et il roula immo-\nbile sur le sol. \n L'homme qui le suivait eut le m\u00eame sort. Le troisi\u00e8me pareillement, mais les quatre autres bandits \nayant pu entrer en lice, sans \u00eatre arr\u00eat\u00e9s comme leurs pr\u00e9cur-seurs par les chiens qui ne l\u00e2chai ent pas encore leur proie, un \ncombat en r\u00e8gle s'engagea, combat que Gilbert et Robin, post\u00e9s comme ils l'\u00e9taient, auraient pu faire cesser bien vite \u00e0 leur \navantage, en vidant les fl\u00e8ches de leurs carquois sur les ennemis \nqui attaquaient avec des lances ; mais Gilbert, plut\u00f4t que de ver-\nser du sang, pr\u00e9f\u00e9rait laisser au b\u00e9n\u00e9dictin et \u00e0 Lincoln la gloire d'assommer en d\u00e9tail les sbires du baron Fitz-Alwine, et il se \ncontentait, ainsi qu'Allan Clare, de tenir \u00e0 la parade contre les coups de lance. \n Le sang n'avait donc encore coul\u00e9 que par les morsures des \nchiens ; Robin, honteux de son inaction, voulut montrer son savoir-faire, et digne \u00e9l\u00e8ve de Lincoln en la science du b\u00e2ton \ncomme il l'\u00e9tait de Gilbert en celle de l'arc, il s'empara d'un \u2013 60 \u2013 manche de hallebarde et r\u00e9unit ses moulinets aux moulinets \nterribles de ses partenaires. \n \n\u00c0 l'approche de Robin, un des bandits, un colosse, un Her-\ncule, poussa des ricanements moqueurs et f\u00e9roces, rompit d'une semelle devant Lincoln et le moine, et fit un retour offensif sur l'adolescent. Mais Robin, sans s'\u00e9mouvoir, esquiva le coup de lance, qui e\u00fbt pu l'embrocher, et , r\u00e9pondant par un coup droit et \nhorizontal en pleine poitrine, envoya choir le bandit au long de la muraille. \n \u2013 Bravo, Robin ! cria Lincoln. \u2013 Enfer et mort ! murmura le bandit qui vomissait des cail-\nlots de sang et semblait pr\u00e8s d'expirer. Mais soudain, se redres-sant sur ses jarrets, il feignit un instant de chanceler, et, ivre de \nfureur, il se pr\u00e9cipita sur Robin, le fer de sa lance en avant. \n C'en \u00e9tait fait de Robin ! Le malheureux, dans son triom-\nphe, avait oubli\u00e9 de se mettre en garde, et la lance allait le transpercer rapide comme un \u00e9cla ir, quand le vieux Lincoln, qui \nouvrait l'\u0153il sur tout, renversa le meurtrier d'un coup de b\u00e2ton perpendiculairement ass\u00e9n\u00e9 sur le somme du cr\u00e2ne. \n \u2013 Et de quatre ! s'\u00e9cria-t-il alors en riant. \n En effet, quatre bandits gisaient sur le sol, et il n'en restait \nplus que trois en bataille, lesquels semblaient plut\u00f4t dispos\u00e9s \u00e0 prendre la fuite qu'\u00e0 maintenir l'offensive. \n C'est que l'\u00e9norme branche de cornouiller man\u0153uvr\u00e9e par \nle p\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin ne cessait de leur caresser les membres. \n Qu'il \u00e9tait beau, le p\u00e8re, avec sa t\u00eate nue et enflamm\u00e9e \nd'une sainte col\u00e8re, avec ses manches retrouss\u00e9es jusqu'au coude, avec sa longue robe relev\u00e9e au-dessus des genoux ! \u2013 61 \u2013 \nL'ange Gabriel combattant le d\u00e9mon n'avait pas une pres-\ntance plus terrifiante. \n \nPendant que ce moine h\u00e9ro\u00efque, devant lequel Lincoln se \ntenait en admiration, l'arme au br as, continuait la lutte, Gilbert, \naid\u00e9 de Robin et d'Allan, s'occupait \u00e0 garrotter solidement les membres des vaincus qui respirai ent encore. Deux d'entre eux \ndemandaient merci, un troisi\u00e8me \u00e9tait mort ; le chef, celui que Lance cravatait toujours avec ses m\u00e2choires, r\u00e2lait horriblement \net reprenait par moments assez de forces pour crier \u00e0 ses com-pagnons : \n \u2013 Tue ! tue ! tue le chien ! Mais les compagnons ne l'entendaient pas, et, l'eussent-ils \nentendu, que leur d\u00e9fense personnelle les e\u00fbt emp\u00each\u00e9s de lui porter secours. \n Cependant, un homme, sur la pr\u00e9sence duquel on ne \ncomptait gu\u00e8re, osa venir \u00e0 son se cours ; Taillefer, qui avait \u00e9t\u00e9 \npresque asphyxi\u00e9 dans le r\u00e9servoi r, et que ses confr\u00e8res avaient \nd\u00e9pos\u00e9 mourant sur la terre du ha ngar, Taillefer, ranim\u00e9 par le \nbruit du combat, s'\u00e9tait gliss\u00e9 en rampant au milieu du champ de bataille et allait poignarder le brave Lance, lorsque Robin, \nl'apercevant tout \u00e0 coup, le saisit par les \u00e9paules, le renversa sur \nle dos, lui arracha son poignard des mains et demeura agenouil-\nl\u00e9 sur sa poitrine jusqu'\u00e0 ce qu e Gilbert et Allan lui eussent gar-\nrott\u00e9 bras et jambes. \n Cette tentative de Taillefer devait acc\u00e9l\u00e9rer la mort du \nchef ; Lance \u00e9prouva l'acc\u00e8s de fureur que tous les chiens \u00e9prou-vent quand on veut leur arracher un os de la gueule ; il enfon\u00e7a \nde plus en plus profond\u00e9ment se s dents aigu\u00ebs dans la gorge de \nsa victime ; l'art\u00e8re carotide et les veines jugulaires furent d\u00e9chi-r\u00e9es, et la vie du malfaiteur s'en alla avec son sang. \u2013 62 \u2013 \nInstruits de la mort de leur chef, les bandits n'en continu\u00e8-\nrent pas moins la lutte ; mais elle ne pouvait durer longtemps \nencore, la fuite m\u00eame leur \u00e9tait devenue impossible depuis que Lincoln avait ferm\u00e9 et barr\u00e9 la porte, et ils \u00e9taient pris comme dans une sourici\u00e8re. \n \u2013 Gr\u00e2ce ! cria l'un d'eux, \u00e9tourdi, meurtri, moulu par les \ncoups de b\u00e2ton du moine. \n \u2013 Pas de gr\u00e2ce ! r\u00e9pliqua le moine. Ah ! vous avez voulu des \ncaresses, et bien ! en voil\u00e0 ! \n \u2013 Gr\u00e2ce ! pour l'amour de Dieu ! \u2013 Pas de gr\u00e2ce pour un seul ! Et la branche de cornouiller tombait sans cesse, et ne se re-\nlevait que pour retomber encore. \n \u2013 Gr\u00e2ce ! gr\u00e2ce ! s'\u00e9cri\u00e8rent-ils enfin tous \u00e0 la fois. \u2013 \u00c0 bas les lances d'abord ! Ils jet\u00e8rent leurs lances par terre. \n \u2013 \u00c0 genoux maintenant ! Les bandits s'agenouill\u00e8rent. \u2013 Tr\u00e8s bien ! je n'ai plus alors qu'\u00e0 essuyer mon b\u00e2ton. Le \njoyeux fr\u00e8re appelait essuyer son b\u00e2ton envoyer une derni\u00e8re et vigoureuse gr\u00eale de coups sur le do s des vaincus. Cela fait, il se \ncroisa les bras, et, s'accoudant du coude droit sur l'extr\u00e9mit\u00e9 de son arme vigoureuse, dans une position d'Hercule triomphant, \nil dit : \u2013 63 \u2013 \n\u2013 Maintenant, c'est au patron du logis \u00e0 d\u00e9cider de votre \nsort. \n \nGilbert Heas \u00e9tait ma\u00eetre de la vie de ces sacripants ; il au-\nrait pu les mettre \u00e0 mort selon les us et coutumes de l'\u00e9poque, o\u00f9 chacun se rendait justice, mais il avait horreur du sang vers\u00e9 \nhors le cas de l\u00e9gitime d\u00e9fense ; il prit donc un autre parti. \n On releva les six bless\u00e9s, on ranima les forces des plus mal-\ntrait\u00e9s, on leur lia les mains derri\u00e8re le dos, on les attacha \u00e0 la suite les uns des autres comme des gal\u00e9riens, et Lincoln, assist\u00e9 \ndu jeune moine, les conduisit \u00e0 quelques milles de la maison, dans un des plus \u00e9pais fourr\u00e9s de la for\u00eat, o\u00f9 il les abandonna \u00e0 \nleurs r\u00e9flexions. \n Taillefer ne faisait pas partie du convoi. \u2013 Gilbert Head, avait-il dit au moment o\u00f9 Lincoln voulait le \nrattacher \u00e0 la cha\u00eene, Gilbert Head, fait-moi placer sur un lit ; il faut que je te parle avant de mourir. \n \u2013 Non, chien d'ingrat ; je devrais plut\u00f4t te pendre \u00e0 un ar-\nbre voisin. \n \n\u2013 De gr\u00e2ce ! \u00e9coute. \u2013 Non, tu vas marcher avec les autres. \u2013 \u00c9coute, ce que j'ai \u00e0 te dire est de la derni\u00e8re importance. Gilbert allait refuser encore, mais il crut entendre sortir de \nla bouche de Taillefer un nom qui r\u00e9veillait en lui tout un \nmonde de douloureux souvenirs. \n \u2013 64 \u2013 \u2013 Annette ! il a prononc\u00e9 le nom d'Annette ! murmura Gil-\nbert, en se penchant aussit\u00f4t vers le bless\u00e9. \n \n\u2013 Oui, j'ai prononc\u00e9 le nom d'Annette, r\u00e9pondit faiblement \nle moribond. \n \u2013 Eh bien ! parle, dis-moi tout ce que tu sais d'Annette. \u2013 Pas ici ; l\u00e0-haut, quand nous serons seuls. \u2013 Nous sommes seuls. Gilbert le croyait, car Robin et Allan s'occupaient alors \u00e0 \ncreuser \u00e0 quelque distance de la maison un trou pour y ensevelir \nle mort, et Marguerite et Maria nne n'avaient pas encore quitt\u00e9 \nleur retraite. \n \u2013 Non, nous ne sommes pas seuls, dit Taillefer en mon-\ntrant le vieux moine qui priait sur le cadavre du bandit. \n Puis, saisissant le bras de Gilb ert, le bless\u00e9 essaya de se \nsoulever de terre ; mais le vieillard le repoussa vivement. \n \u2013 Ne me touche pas, m\u00e9cr\u00e9ant ! \nLe malheureux retomba sur le dos, et Gilbert attendri mal-\ngr\u00e9 lui, le releva doucement ; le souvenir d'Annette mitigeait sa col\u00e8re. \n \u2013 Gilbert, reprit Taillefer d'une voix de plus en plus faible, \nje vous ai fait beaucoup de mal ; mais je vais essayer de le r\u00e9pa-rer. \n \u2013 Je ne demande pas de r\u00e9para tion ; j'\u00e9coute seulement ce \nque tu as \u00e0 dire. \n \u2013 65 \u2013 \u2013 Ah ! Gilbert, de gr\u00e2ce ! emp\u00eache-moi de mourir\u2026 \nJ'\u00e9touffe\u2026 rends-moi la vie pour un instant, je te dirai tout, l\u00e0-\nhaut ! L\u00e0-haut ! \n \nGilbert allait sortir pour appe ler Robin et Allan afin qu'ils \nl'aidassent \u00e0 transporter le moribond dans un lit, quand celui-ci, croyant que le garde forestier l'aba ndonnait, fit un nouvel effort \npour se dresser sur son s\u00e9ant, et s'\u00e9cria : \n \u2013 Tu ne me reconnais donc pas, Gilbert ? \u2013 Je te reconnais pour ce que tu es, un assassin, un maudit, \nun tra\u00eetre ! cria Gilbert le pied d\u00e9j\u00e0 sur le seuil de la porte. \n \u2013 Je suis pire que tout cela, Gilbert ; je suis Ritson, Roland \nRitson, le fr\u00e8re de ta femme. \n \u2013 Ritson ! Ritson ! \u00d4 sainte Vierge, m\u00e8re de Dieu ? est-ce \npossible ? \n E t G i l b e r t v i n t t o m b e r \u00e0 g e n o u x p r \u00e8 s d u m o u r a n t q u i s e \nd\u00e9battait dans les derni\u00e8res angoisses de l'agonie. \n \u2013 66 \u2013 V \n \n\u00c0 cette orageuse soir\u00e9e succ\u00e9da une nuit de calme et de si-\nlence. Le jeune moine et Lincoln \u00e9taient revenus de leur exp\u00e9di-\ntion dans la for\u00eat pour enterrer le cadavre du bandit ; Marianne \net Marguerite n'entendaient plus qu'en r\u00eave le bruit de la ba-\ntaille ; Allan, Robin, Lincoln et les deux moines r\u00e9paraient leurs \nforces dans un profond sommeil ; seul Gilbert Head veillait en-core. \n Pench\u00e9 sur le lit de Ritson, toujours \u00e9vanoui, il attendait \nplein d'anxi\u00e9t\u00e9 que l'agonisant ouvr\u00eet les yeux et il doutait\u2026 il doutait que cet homme \u00e0 la face li vide et d\u00e9compos\u00e9e, aux traits \nstigmatis\u00e9s par le vice et vieillis par la d\u00e9bauche plut\u00f4t que par l'\u00e2ge, f\u00fbt le joyeux et beau Ritson d'autrefois, le fr\u00e8re bien-aim\u00e9 de Marguerite, le fianc\u00e9 de la malheureuse Annette. \n \nEt, joignant les mains, Gilbert s'\u00e9criait : \u2013 Permets, mon Dieu, qu'il ne meure pas encore ! Dieu le permit, et quand le soleil levant inonda l'apparte-\nment de lumi\u00e8re, Ritson, comme s' il se r\u00e9veillait du sommeil de \nla mort, tressaillit, poussa un long cri de repentir, et, saisissant la main de Gilbert, la porta \u00e0 ses l\u00e8vres et balbutia ces mots : \n \u2013 Me pardonnes-tu ? \u2013 Parle d'abord, r\u00e9pondit Gilbert qui avait h\u00e2te de recevoir \ndes \u00e9claircissements sur la mort de sa s\u0153ur Annette et sur la \nnaissance de Robin ; je pardonnerai ensuite. \n \u2013 67 \u2013 \u2013 Je mourrai donc moins malheureux. \n \nRitson allait commencer ses r\u00e9 v\u00e9lations, quand un bruit de \nvoix joyeuses retentit dans la salle du rez-de-chauss\u00e9e. \n \u2013 P\u00e8re, dormez-vous ? demanda Robin au bas de l'escalier. \u2013 Il est temps de partir pour Nottingham si nous voulons \nrevenir ce soir, ajouta Allan Clare. \n \u2013 Et, s'il vous plaisait, messeigneurs, s'\u00e9criait le moine her-\ncul\u00e9en, je serais votre compag non de voyage, car une bonne \n\u0153uvre m'appelle au ch\u00e2teau de Nottingham. \n \u2013 Allons, p\u00e8re, descendez qu'on vous dise adieu. Gilbert descendit, mais \u00e0 regret ; il craignait que le mori-\nbond n'expir\u00e2t d'un instant \u00e0 l'autr e, et il s'arrangea de mani\u00e8re \n\u00e0 remonter promptement aupr\u00e8s de lui et \u00e0 ne plus \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 pendant cet entretien solennel d'o\u00f9 sortiraient sans doute des r\u00e9v\u00e9lations importantes. \n Il cong\u00e9dia donc imm\u00e9diatement Robin, Allan et le moine ; \nMarianne et Marguerite devaie nt les accompagner \u00e0 quelque \ndistance de la maison, afin de s'\u00e9gayer par une promenade ma-\ntinale ; Lincoln fut envoy\u00e9 sous un pr\u00e9texte quelconque \u00e0 Mans-\nfeldwoohaus, et le p\u00e8re Eldred profita de l'occasion pour aller visiter le village : on devait se trouver r\u00e9unis \u00e0 la fin de la jour-n\u00e9e. \n \u2013 Nous sommes seuls maintenant, parle, je t'\u00e9coute, dit \nGilbert en s'asseyant au chevet de Ritson. \n \u2013 Je ne vous raconterai pas, fr\u00e8re, tous les crimes, toutes \nles actions monstrueuses dont je me suis rendu coupable. Ce r\u00e9cit serait trop long. \u00c0 quoi bon d'ailleurs raconter tout cela ? \u2013 68 \u2013 Vous ne voulez savoir que deux choses : ce qui concerne Annette \net ce qui concerne Robin, n'est-ce pas ? \n \n\u2013 Oui ; mais parle-moi d'abord de Robin, r\u00e9pondit Gilbert, \ncar il craignit que le moribond n'e\u00fbt pas le temps de faire tous \nses aveux. \n \u2013 Vous savez que je quittai Ma nsfeldwoohaus, il y a vingt-\ntrois ans pour entrer au service de Philippe Fitzooth, baron de Beasant. Ce titre avait \u00e9t\u00e9 donn \u00e9 \u00e0 mon ma\u00eetre par le roi Henri \nen r\u00e9compense de services rendus pendant la guerre de France. Philippe Fitzooth \u00e9tait le fils cadet du vieux comte de Hunting-don, qui mourut longtemps av ant mon entr\u00e9e dans cette mai-\nson, et laissa ses biens et son titre \u00e0 son fils a\u00een\u00e9 Fitzooth. \n \u00ab Quelque temps apr\u00e8s cet h\u00e9ritage, Robert perdit sa \nfemme par suite de couches, et concentra toutes ses affections sur l'h\u00e9ritier qu'elle lui laissa ; faible et souffreteux enfant dont \nla vie ne fut entretenue qu'\u00e0 l' aide de soins constants et minu-\ntieux. Le comte Robert, d\u00e9j\u00e0 in consolable de la mort de sa \nfemme, et d\u00e9sesp\u00e9rant de l'avenir de son fils, se laissa dominer par le chagrin, et mourut en conf iant \u00e0 son fr\u00e8re Philippe la mis-\nsion de veiller sur l'unique rejeton de sa race. \n \u00ab D\u00e9sormais le baron de Beasant, Philippe de Fitzooth, \navait un devoir imp\u00e9rieux \u00e0 remplir. Mais l'ambition, le d\u00e9sir \nd'acqu\u00e9rir de nouveaux titres nobiliaires et d'h\u00e9riter d'une for-tune colossale lui firent oublier les recommandations de son fr\u00e8re, et, apr\u00e8s quelques jours d' h\u00e9sitation, il r\u00e9solut de se d\u00e9-\nbarrasser de l'enfant ; mais il dut bient\u00f4t renoncer \u00e0 ce projet, le j e u n e R o b e r t v i v a n t a u m i l i e u d ' u n n o m b r e u x d o m e s t i q u e , l e s laquais, les gardes, les habitants du comt\u00e9 lui \u00e9taient d\u00e9vou\u00e9s et \nn'eussent pas manqu\u00e9 de protester et m\u00eame de se r\u00e9volter si Philippe Fitzooth e\u00fbt os\u00e9 le d\u00e9pouiller ouvertement de ses droits. \n \u2013 69 \u2013 \u00ab Il temporisa donc en exploitant la faible constitution de \nl'h\u00e9ritier qui, selon les avis des m\u00e9decins, ne tarderait pas \u00e0 suc-\ncomber si on lui donnait le go\u00fbt de la d\u00e9bauche et des exercices \nviolents. \n \u00ab C'est dans ce but que Philippe Fitzooth me prit \u00e0 son ser-\nvice. D\u00e9j\u00e0 le comte Robert avait atteint sa seizi\u00e8me ann\u00e9e, et, d'apr\u00e8s les inf\u00e2mes calculs de son on cle, je devais le pousser \u00e0 sa \nperte par tous les moyens possibles , les chutes, les accidents, les \nmaladies ; je devais tout tenter enfin pour qu'il mour\u00fbt promp-\ntement, tout, sauf l'assassinat. \n \u00ab Je l'avoue \u00e0 ma honte, brave Gi lbert, je fus un digne et z\u00e9-\nl\u00e9 mandataire du baron de Beasant, qui ne pouvait surveiller mon travail de corrupteur et de meurtrier, puisque le roi Henri l'avait envoy\u00e9 commander un corps d'arm\u00e9e en France. Dieu me pardonne ! j'aurais d\u00fb profiter de son absence pour d\u00e9jouer cette trame odieuse ; au contraire, je m'effor\u00e7ai de gagner la r\u00e9-compense promise pour le jour o\u00f9 je lui annoncerais la mort de Robert. \n \u00ab Mais Robert en grandissant \u00e9tait devenu fort. La fatigue \nn'avait plus de prise sur lui ; nous avions beau courir de jour et de nuit, et par tous les temps, les plaines, les for\u00eats, les tavernes et les mauvais lieux, c'\u00e9tait moi souvent qui criais le premier \nmerci ! Mon amour-propre en souf f r a i t , e t s i l e b a r o n m ' e \u00fb t \nalors \u00e9crit un mot, un seul mo t \u00e0 double entente \u00e0 propos de \ncette sant\u00e9 merveilleuse et invincible, je n'eusse pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 faire intervenir quelque poison lent pour accomplir mon \u0153uvre. \n \u00ab Ma t\u00e2che devenait donc plus rude de jour en jour, j'\u00e9pui-\nsais toutes les ressources de mon esprit sans trouver un moyen naturel d'\u00e9branler l'\u00e9trange vigueu r de mon \u00e9l\u00e8ve ; je m'\u00e9puisais \nmoi-m\u00eame et j'\u00e9tais sur le point de r\u00e9silier mon march\u00e9 avec le baron de Beasant, quand je crus voir enfin quelques change-ments dans la physionomie et dans les allures du jeune comte ; \u2013 70 \u2013 ces changements presque imperceptibles d'abord devinrent peu \n\u00e0 peu visibles, r\u00e9els, importants ; il perdait sa vivacit\u00e9 et sa gaie-\nt\u00e9 ; il demeurait triste et r\u00eaveur pendant de longues heures ; il \ns'arr\u00eatait immobile au d\u00e9but d'un lancer, ou se promenait soli-tairement tandis que les chiens for\u00e7 aient la b\u00eate ; il ne mangeait \nplus, ne buvait plus, ne dormait plus, fuyait les femmes, et me \nparlait \u00e0 peine une ou deux fois le jour. \n \u00ab Ne m'attendant \u00e0 aucune confid ence de sa part, je voulus \nl'espionner pour d\u00e9couvrir la cause d'un si grand changement ; mais l'espionnage \u00e9tait difficile, car il trouvait toujours des pr\u00e9-textes pour m'\u00e9loigner de lui. \n \u00ab Un jour que nous \u00e9tions en chasse, nous arriv\u00e2mes, \u00e0 la \npoursuite d'un cerf, sur les lisi\u00e8res de la for\u00eat de Huntingdon ; l\u00e0 \nl e c o m t e f i t h al t e , e t a pr \u00e8 s u n m o m e n t d e r e po s i l m e d i t d ' u n ton bref : \n \u00ab \u2013 Roland, attendez-moi pr\u00e8s de ce ch\u00eane ; je reviendrai \ndans quelques heures. \n \u00ab \u2013 Oui, seigneur, r\u00e9pondis-je. \u00ab Et le comte s'enfon\u00e7a dans un fourr\u00e9. Aussit\u00f4t j'attachai \nmes chiens \u00e0 un arbre et m'\u00e9lan\u00e7ai \u00e0 sa piste, en suivant dans les \nbroussailles les traces de son pas sage ; mais quelque diligence \nque je fisse il m'\u00e9chappa, et j\u2019 errai longtemps, si longtemps que \nje finis par m'\u00e9garer. \n \u00ab Tandis que, fort d\u00e9sappoint\u00e9 d'avoir manqu\u00e9 cette occa-\nsion de d\u00e9couvrir le myst\u00e8re dont s'enveloppait Robert, je cher-chais \u00e0 retrouver l'arbre au pied duquel il m'avait ordonn\u00e9 de l'attendre, j'entendis \u00e0 quelques pas de moi, derri\u00e8re un bouquet \nd'arbustes, une douce voix, une voix de jeune fille\u2026 Je m'arr\u00ea-tai, j'\u00e9cartai sans bruit quelques branches, et je vis, assis l'un \u2013 71 \u2013 pr\u00e8s de l'autre, causant et sour iant, les mains entrelac\u00e9es, mon \nma\u00eetre et une belle enfant de seize ou dix-sept ans. \n \n\u00ab \u2013 Ah ! ah ! pensai-je, voil\u00e0 du nouveau auquel ne s'attend \npas monseigneur le baron de Beasant ! Robert est amoureux ; cela explique ses insomnies, sa tristesse, son manque d'app\u00e9tit \net surtout ses promenades solitaires. \n \u00ab Je pr\u00eatai une oreille attentive aux paroles des deux \namants, esp\u00e9rant surprendre quelqu e secret ; mais je n'entendis \nrien autre chose que le langage usit\u00e9 en pareille circonstance. \n \u00ab Le jour baissait : Robert se leva, et, prenant le bras de la \njeune fille, la conduisit sur la lisi\u00e8re de la for\u00eat, o\u00f9 l'attendait un domestique avec deux chevaux ; je les suivis de loin, l\u00e0 ils se s\u00e9-par\u00e8rent, et mon ma\u00eetre revint \u00e0 grands pas o\u00f9 il m'avait laiss\u00e9. \n \u00ab J'eus le temps d'y arriver avant lui, et, quand il parut, les \nchiens \u00e9taient d\u00e9tach\u00e9s et je donnais du cor \u00e0 pleins poumons. \n \u00ab \u2013 Pourquoi une telle sonnerie ? demanda-t-il. \u00ab \u2013 Le soleil est couch\u00e9, seigneur comte, r\u00e9pondis-je, et je \ncraignais que vous ne vous fussiez \u00e9gar\u00e9 dans la for\u00eat. \n \n\u00ab \u2013 Je n'\u00e9tais point \u00e9gar\u00e9, r\u00e9pliqua-t-il froidement. Ren-\ntrons au ch\u00e2teau. \n \u00ab Les entrevues de Robert et de sa bien-aim\u00e9e se renouve-\nl\u00e8rent longtemps. Pour les faciliter, Robert m'en confia le secret, et je ne racontai l'affaire au baron de Beasant qu'apr\u00e8s m'\u00eatre \nbien renseign\u00e9 sur la position de la jeune fille. Miss Laura ap-\npartenait \u00e0 une famille moins \u00e9lev\u00e9e dans la hi\u00e9rarchie nobi-liaire que celle de Robert, mais dont l'alliance \u00e9tait cependant honorable. \n \u2013 72 \u2013 \u00ab Le baron me dit d'emp\u00eacher \u00e0 tout prix le mariage de Ro-\nbert avec cette miss Laura, il alla m\u00eame jusqu'\u00e0 m'ordonner de \nsacrifier la jeune fille. \n \u00ab Cet ordre me parut fort cruel, fort dangereux, et surtout \nfort difficile \u00e0 ex\u00e9cuter ; j'aurais voulu refuser d'y ob\u00e9ir, mais le \npouvais-je, vendu que j'\u00e9tais corps et \u00e2me au baron de Beasant ? \n \u00ab Je ne savais plus quel parti prendre ni \u00e0 quel d\u00e9mon de-\nmander conseil, lorsque, confiant et indiscret comme l'est tout homme heureux, Robert m'apprit que, ayant voulu \u00eatre aim\u00e9 pour lui-m\u00eame, il avait cach\u00e9 son rang \u00e0 miss Laura. \n \u00ab Miss Laura le croyait fils d' un forestier, et consentait, \nmalgr\u00e9 cette basse extraction, \u00e0 lui donner sa main. \n \u00ab Robert avait lou\u00e9 une maisonnette dans la petite ville de \nLoockeys, en Nottinghamshire ; il devait s'y r\u00e9fugier avec sa jeune femme, et, pour qu'on ne se dout\u00e2t de rien, il annoncerait, \nen quittant le ch\u00e2teau de Hunt ingdon, qu'il allait passer quel-\nques mois en Normandie pr\u00e8s de son oncle le baron de Beasant. \n \u00ab Ce plan r\u00e9ussit \u00e0 merveille ; un pr\u00eatre unit clandestine-\nment les deux amoureux ; je fus l'unique t\u00e9moin du mariage, et \nnous all\u00e2mes vivre dans la maisonnette de Loockeys. \n \n\u00ab L\u00e0 s'\u00e9coul\u00e8rent de longs jo urs de bonheur, en d\u00e9pit des \nordres pressants du baron, que je tenais au courant de tout ce qui se passait, et qui me mena\u00e7a i t d e s a c o l \u00e8 r e p o u r n ' a v o i r \npoint mis obstacle \u00e0 cette union\u2026 Dieu soit lou\u00e9, maintenant ! je \nn'en eus pas le pouvoir. \n \u00ab Apr\u00e8s une ann\u00e9e de f\u00e9licit\u00e9 sa ns nuages, Laura mit un fils \nau monde, mais la naissance de ce fils lui co\u00fbta la vie. \n \u2013 73 \u2013 \u2013 Et ce fils, demanda anxieusement Gilbert, ce fils serait-\nce ?\u2026 \n \n\u2013 Oui, c'est l'enfant que nous t'avons confi\u00e9 voil\u00e0 quinze \nans. \n \u2013 Robin alors doit porter le nom de comte de Huntingdon ? \u2013 Oui, Robin est comte, Robin\u2026 Et Ritson, qui, soutenu par la fi\u00e8vre du remords, avait pu \nparler si longuement, sembla pr\u00e8s de rendre le dernier soupir, maintenant que Gilbert in terrompait sa narration. \n \u2013 Ah ! mon fils adoptif est co mte, r\u00e9p\u00e9ta orgueilleusement \nle vieux Gilbert Head, comte de Huntingdon ! Ach\u00e8ve, fr\u00e8re, ach\u00e8ve l'histoire de mon Robin. \n Ritson r\u00e9unit tout ce qui lui restait de force et continua ain-\nsi : \n \u2013 Robert, fou de douleur, repo ussa les consolations, perdit \ncourage et tomba s\u00e9rieusement malade. \n \u00ab Le baron de Beasant, m\u00e9content de ma surveillance, \nm'avait annonc\u00e9 son prochain retour ; je crus agir selon ses d\u00e9-\nsirs en faisant enterrer la comte sse Laura dans un couvent du \nvoisinage, sans r\u00e9v\u00e9ler sa qualit\u00e9 de femme du comte Robert, et je pla\u00e7ai l'enfant en nourrice chez une fermi\u00e8re de mes connais-\nsances. Sur ces entrefaites, le baron de Beasant revint en Angle-terre, et, trouvant favorable \u00e0 ses projets de ne pas d\u00e9mentir la pr\u00e9tendue excursion de Robert en France, il le fit transporter au ch\u00e2teau en annon\u00e7ant qu'il \u00e9t ait tomb\u00e9 malade pendant le \nvoyage. \n \u2013 74 \u2013 \u00ab Le sort favorisait le baron de Beasant, il touchait au but \nde ses d\u00e9sirs, il se voyait d\u00e9j\u00e0 h\u00e9 ritier des titres et de la fortune \ndu comte de Huntingdon : Robert allait mourir\u2026 \n \n\u00ab Quelques instants avant de rendre le dernier soupir, cet \ninfortun\u00e9 jeune homme manda le baron \u00e0 son chevet, lui ra-conta son mariage avec Laura, et lui fit jurer sur l'\u00c9vangile \nd'\u00e9lever l'orphelin. L'oncle ju ra\u2026 mais le cadavre du malheu-\nreux Robert n'\u00e9tait pas encore refroidi que le baron m'appelait dans la chambre mortuaire, et \u00e0 son tour me faisait jurer sur l'\u00c9vangile de ne jamais r\u00e9v\u00e9ler, sa vie durant, ni le mariage de Robert, ni la naissance de son fils, ni les circonstances de sa mort. \n \u00ab J'avais l'\u00e2me navr\u00e9e ; je pleurais au souvenir de mon ma\u00ee-\ntre, ou plut\u00f4t de mon \u00e9l\u00e8ve, de mon compagnon, si doux, si bon, si magnifique pour moi et pour to us ; mais il fallait ob\u00e9ir au ba-\nron de Beasant. \n \u00ab Je jurai donc, et nous vous apport\u00e2mes l'enfant d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9. \n \u2013 Et le baron de Beasant, devenu comte de Huntingdon par \nusurpation, o\u00f9 est-il ? demanda Gilbert. \n \u2013 Il est mort dans un naufrage sur les c\u00f4tes de France, et \nc'est moi qui l'accompagnais alors comme je l'accompagnai \nquand nous v\u00eenmes ici ; c'est moi qui ai apport\u00e9 en Angleterre la \nnouvelle de sa mort. \n \u2013 Et qui donc lui a succ\u00e9d\u00e9 ? \u2013 Le riche abb\u00e9 de Ramsay, William Fitzooth. \u2013 Quoi ! c'est un abb\u00e9 qui d\u00e9po uille \u00e0 son profit mon fils \nRobin ? \n \u2013 75 \u2013 \u2013 Oui, cet abb\u00e9 me prit \u00e0 son service, et voil\u00e0 quelques \njours il me chassa injustement, \u00e0 la suite d'une dispute que j'eus \navec un de ses valets. Je sortis de chez lui le c\u0153ur plein de rage \net jurant de me venger\u2026 Et quoique la mort me rende impuis-\nsant, je me venge, car je ne connais gu\u00e8re Gilbert Head s'il per-met que Robin soit longtemps encore priv\u00e9 de son h\u00e9ritage. \n \u2013 Non, il n'en sera pas longte mps priv\u00e9, r\u00e9pliqua Gilbert, \nou je mourrai \u00e0 la peine. Quels sont ses parents du c\u00f4t\u00e9 de sa \nm\u00e8re ? Il est de leur int\u00e9r\u00eat que Robin soit reconnu comte d'An-gleterre. \n \u2013 Sir Guy de Gamwell-Hall est le p\u00e8re de la comtesse Lau-\nra. \n \u2013 Comment ! le vieux sir Guy de Gamwell-Hall, le m\u00eame \nqui habite de l'autre c\u00f4t\u00e9 de la for\u00eat avec ses six robustes fils, les hercules chasseurs de Sherwood ? \n \u2013 Oui, fr\u00e8re. \u2013 Eh bien ! avec son aide, je me fais fort de jeter hors du \nch\u00e2teau de Huntingdon monsieur l'abb\u00e9, quoiqu'on l'appelle le \nriche, le puissant abb\u00e9 de Ramsay, baron de Broughton. \n \n\u2013 Fr\u00e8re, mourrai-je veng\u00e9 ? demanda Ritson ouvrant \u00e0 \nplein la bouche. \n \u2013 Sur ma parole et sur mon bras , je jure, si Dieu me pr\u00eate \nvie, que Robin sera comte de Hu ntingdon en d\u00e9pit de tous les \nabb\u00e9s de l'Angleterre !\u2026 et cependant il y en a un joli nombre. \n \u2013 Merci ! j'aurai du moins r\u00e9par\u00e9 quelques-uns de mes \ntorts. \n \u2013 76 \u2013 L'agonie de Ritson se prolongeait, et de temps en temps, il \nreprenait quelques forces pour faire de nouveaux aveux. Il \nn'avait pas tout dit encore ; \u00e9tait- ce honte, ou bien les approches \nde la mort obscurcissaient-elles sa m\u00e9moire ? \n \n\u2013 Ah ! reprit-il apr\u00e8s un long r\u00e2le, j'oubliais une chose im-\nportante\u2026 bien importante\u2026 \n \u2013 Parle, dit Gilbert en lui soutenant la t\u00eate, parle. \u2013 C e c a v a l i e r e t c e t t e j e u n e d a m e a u x q u e l s t u a s d o n n \u00e9 \nl'hospitalit\u00e9\u2026 \n \u2013 Eh bien ? \u2013 Je voulais les tuer. Hier\u2026 le baron Fitz-Alwine m'avait \npay\u00e9 pour cela, et de peur que je manquasse de les rencontrer, il \navait envoy\u00e9 \u00e0 leur poursuite ces gens, mes complices, que vous avez battus ce soir. Je ne sais pourquoi le baron en veut \u00e0 la vie de ces deux personnes\u2026 mais avertis-les de ma part qu'elles se gardent bien d'approcher du ch\u00e2teau de Nottingham. \n Gilbert fr\u00e9mit en pensant qu'A llan et Robin \u00e9taient partis \npour Nottingham, mais il \u00e9tait tr op tard pour les avertir du dan-\nger. \n \n\u2013 Ritson, dit-il, je connais un p\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin qui n'est pas \nloin d'ici ; veux-tu que j'aille le chercher, il te r\u00e9conciliera avec Dieu ? \n \u2013 Non, je suis damn\u00e9, damn\u00e9, damn\u00e9, et d'ailleurs il n'arri-\nverait pas \u00e0 temps\u2026 je meurs. \n \u2013 Courage, fr\u00e8re. \u2013 77 \u2013 \u2013 Je meurs, et si tu me pard onnes, Gilbert, promets-moi de \nm'enterrer entre le ch\u00eane et le h\u00ea tre qui sont l\u00e0-bas \u00e0 l'angle du \ncarrefour de Mansfeldwoohaus ; tu creuseras ma tombe entre \neux. Le promets-tu ? \n \n\u2013 Je le promets. Merci, bon Gilbert\u2026 Puis Ritson ajouta en tordant ses membres de d\u00e9sespoir : \u2013 Ah ! tu ne connais pas tous mes crimes ! Il faut que \nj'avoue tout !\u2026 mais si j'avou e tout, promettras-tu encore de \nm'enterrer l\u00e0-bas ? \n \u2013 Je le promets encore. \u2013 Gilbert Head, tu avais une s\u0153ur ! t'en souvient-il ? \u2013 Oh ! s'\u00e9cria Gilbert qui devi nt p\u00e2le et dont les mains se \njoignirent convulsivement, si je m'en souviens ! Qu'as-tu \u00e0 me dire de ma pauvre s\u0153ur, perdue dans la for\u00eat, enlev\u00e9e par un \noutlaw, ou d\u00e9vor\u00e9e par les loups ; Annette, ma douce et belle Annette ! \n \nRitson frissonna du frisson de la mort, et d'une voix pres-\nque \u00e9teinte il dit : \n \u2013 Tu aimais ma s\u0153ur Marguerite, Gilbert, moi j'aimais la \ntienne ; je l'aimais \u00e0 la folie, je l'aimais jusqu'au d\u00e9lire, et vous ignoriez tous que je l'aimais ainsi. Un jour je la rencontrai dans la for\u00eat, et j'oubliai qu'un homme d'honneur doit respecter la jeune fille dont il veut faire sa femme. Annette me repoussa avec \nm\u00e9pris et jura qu'elle ne me pardonnerait jamais ma faute\u2026 J'implorai ma gr\u00e2ce, je tombai \u00e0 ses genoux, je parlais de mou-rir\u2026 Elle s'attendrit, et l\u00e0-bas, sous les arbres o\u00f9 je veux \u00eatre \u2013 78 \u2013 enterr\u00e9, nous \u00e9change\u00e2mes nos serments d'amour\u2026 Quelques \njours apr\u00e8s, je la trompai d'une mani\u00e8re indigne, affreuse\u2026 un \nde mes amis, d\u00e9guis\u00e9 en pr\u00eatre nous maria secr\u00e8tement. \n \u2013 Enfer et mort ! rugit Gilbert ivre de col\u00e8re et se cram-\nponnant au bois du lit pour r\u00e9sist er \u00e0 la tentation d'\u00e9trangler le \nmis\u00e9rable. \n \u2013 O u i , j e m \u00e9 r i t e l a m o r t , e t l a m o r t v a v e n i r \u2026 G i l b e r t , n e \nme tue pas, je ne t'ai pas tout dit encore\u2026 Annette croyait donc \u00eatre ma femme ; elle \u00e9tait trop pure, trop innocente pour soup-\u00e7onner ma perfidie, et elle ajou tait foi aux raisons que j'inven-\ntais pour me dispenser de d\u00e9voil er notre union \u00e0 sa famille ; je \nreculais toujours le moment de cette r\u00e9v\u00e9lation, lorsqu'elle de-\nvint m\u00e8re. Il lui \u00e9tait d\u00e9sormais impossible d'habiter sous le toit de son p\u00e8re. Vous \u00e9pous\u00e2tes alors ma s\u0153ur ; le moment de tout avouer \u00e9tait donc venu, et elle me conjura de le faire ; mais je ne l'aimais plus, et je r\u00eavais aux moyens de quitter le pays sans l'avertir de mon d\u00e9part. Un soir Annette m'attendait sous le ch\u00eane o\u00f9 j'avais jur\u00e9 de l'aimer \u00e9ternellement : j'allai au rendez-\nvous, la t\u00eate remplie de pens\u00e9es sinistres, et j'\u00e9coutai froidement ses pri\u00e8res, ses reproches entrem\u00eal\u00e9s de larmes et de sanglots. Ah ! que ne restai-je sourd et indiff\u00e9rent lorsque, \u00e9perdue \u00e0 mes pieds et serrant mes genoux sur sa poitrine, elle me supplia de la frapper de mon poignard plut\u00f4t que de l'abandonner. \u00c0 peine \nces mots : \u00ab Tue-moi ! \u00bb furent-ils tomb\u00e9s de ses l\u00e8vres que le d\u00e9mon, oui, le d\u00e9mon, me pous sa \u00e0 m'armer de mon poignard, \net\u2026 je frappai une fois, deux fois, trois fois\u2026 Nous \u00e9tions seuls, la nuit \u00e9tait obscure ; je restai l\u00e0 debout, immobile, je n'avais pas conscience de mon crime, je ne me souvenais plus d'avoir frapp\u00e9, et je ne pensais \u00e0 rien, je crois ; quand soudain j'\u00e9prou-\nvai aux jambes une sensation de chaleur : c'\u00e9tait le sang d'An-nette qui ruisselait sur moi !\u2026R\u00e9vei ll\u00e9 de ma l\u00e9thargie, averti de \nmon crime, je voulus fuir alors ; mais ses mains enserr\u00e8rent mes \npieds, et j'entendis sa douce voix qui disait : \u00ab Mon Roland, merci ! \u00bb Oh ! Dieu voulut alors me punir pour toute ma vie, car \u2013 79 \u2013 en ce moment o\u00f9 je comprenais l'\u00e9tendue de mon forfait, il me \nrefusa la force de me poignarder sur le cadavre de la pauvre An-\nnette. \n \n\u2013 Mis\u00e9rable ! mis\u00e9rable ! qui as tu\u00e9 ma s\u0153ur ! r\u00e9p\u00e9ta Gil-\nbert chaque fois que Ritson s'arr\u00eatait pour reprendre haleine. Qu'as-tu fait de son corps, assassin, inf\u00e2me assassin ? \n \u2013 Pendant qu'elle me disait merci, les rayons de la lune, \ntraversant le feuillage, \u00e9clair\u00e8rent sa p\u00e2le figure, et je lus mon pardon dans ses yeux\u2026 Puis elle me tendit la main et poussa son \ndernier soupir, apr\u00e8s avoir murmur\u00e9 ces mots : \u00ab Merci, Ro-land, merci, car je pr\u00e9f\u00e8re la mo rt \u00e0 la vie sans ton amour ! Je \nd\u00e9sire qu'on ignore toujours ce que je suis devenue\u2026 enfouis mon corps au pied de cet arbre. \u00bb \nJe ne sais combien de temps je demeurai foudroy\u00e9, \u00e9vanoui \npr\u00e8s du cadavre de la malheureuse Annette ; je ne revins \u00e0 moi que sous l'impression d'une vive douleur, il me semblait que les chairs de mon bras \u00e9taient d\u00e9chiquet\u00e9es par des dents aigu\u00ebs ; je ne me trompais pas : c'\u00e9tait un loup, qui, attir\u00e9 par l'odeur du sang, arrivait \u00e0 la cur\u00e9e\u2026 La lutt e que je soutins avec cet animal \nme rendit tout mon sang-froid ; je compris que si je n'enfouis-\nsais pas au plus t\u00f4t le corps de ma victime, mon crime serait \nd\u00e9couvert ; je creusai donc une tombe entre le ch\u00eane et le h\u00eatre dont je vous ai parl\u00e9, et quand j'y eus d\u00e9pos\u00e9 la pauvre Annette, \nje m'enfuis, et, bourrel\u00e9 de remord s, je vagabondai dans la for\u00eat \njusqu'au jour\u2026 C'est alors que vo us me rencontr\u00e2tes \u00e9tendu sur \nle sol, couvert de morsures et baign\u00e9 dans mon sang\u2026 les loups \nme poursuivaient, ils allaient me d\u00e9vorer, et sans vous je rece-vais d\u00e9j\u00e0 le ch\u00e2timent de mon crime !\u2026 Le lendemain, quand on s'alarma de la disparition d'Annette, je n'eus garde d'avouer mon forfait, je vous aidai m\u00eame dans vos recherches pour la \nd\u00e9couvrir, et je laissai croire qu'un outlaw l'avait enlev\u00e9e, ou \nqu'elle avait servi de p\u00e2ture aux b\u00eates f\u00e9roces\u2026 \n \u2013 80 \u2013 Gilbert n'\u00e9coutait plus Ritson ; il sanglotait, appuy\u00e9 sur le \nr e b o r d d e l a f e n \u00ea t r e . E n v a i n l e m i s \u00e9 r a b l e l u i c r i a i t - i l : \u00ab J e \nmeurs ! je meurs ! n'oublie pas le ch\u00eane ! \u00bb il demeura long-temps \u00e0 cette m\u00eame place, immobile et ab\u00eem\u00e9 dans sa douleur, et quand il revint pr\u00e8s du lit, Ritson avait rendu le dernier sou-pir. \n Pendant cette longue agonie de Roland Ritson, nos trois \nvoyageurs pour Nottingham, Allan, Robin et le moine, le moine \nau robuste app\u00e9tit, au c\u0153ur vaillant et aux membres vigoureux, cheminaient rapidement \u00e0 travers l'immense for\u00eat de Sherwood. Ils causaient, riaient et chantaient ; tant\u00f4t le gros moine ra-contait quelque aventure \u00e9grillarde, tant\u00f4t la voix argentine de \nRobin entamait une ballade, tant\u00f4t Allan, par ses r\u00e9flexions spi-\nrituelles, captivait l'attention de ses compagnons de voyage. \n \u2013 Ma\u00eetre Allan, dit tout \u00e0 coup Robin, le soleil marque d\u00e9j\u00e0 \nmidi, et mon estomac ne se souvient plus du d\u00e9jeuner de ce ma-tin. Si vous voulez m'en croire, nous gagnerons les bords d'un ruisseau qui coule \u00e0 quelques pas d'ici ; j'ai des vivres dans mon \nsac, et nous mangerons en nous reposant. \n \u2013 Ce que tu proposes est plein de sens, mon fils, r\u00e9pliqua le \nmoine, et j'y adh\u00e8re de tout mon c\u0153ur, je voulais dire de toutes mes dents. \n \n\u2013 Je n'y mets pas d'obstacle, cher Robin, dit Allan ; mais \npermets-moi de te faire observer que je veux absolument arriver \nau ch\u00e2teau de Nottingham avant le coucher du soleil, et si ce que tu proposes nous en emp\u00eache, je pr\u00e9f\u00e8re continuer ma route sans m'arr\u00eater. \n \u2013 \u00c0 vos souhaits, messire, r\u00e9pondit Robin ; o\u00f9 vous irez, \nnous irons. \n \u2013 81 \u2013 \u2013 Au ruisseau ! au ruisseau ! cria le moine ; nous ne som-\nmes plus qu'\u00e0 trois milles de Nottingham, et nous avons dix fois \nle temps d'y arriver avant la nuit ; ce n'est pas une heure de re-pos et un bon repas qui pourront nous en emp\u00eacher. \n Rassur\u00e9 par les paroles du mo ine, Allan consentit \u00e0 faire \nhalte, et ils all\u00e8rent s'asseoir sous l'ombre d'un grand ch\u00eane, au fond d'une d\u00e9licieuse vall\u00e9e o\u00f9 se rpentait un petit ruisseau aux \neaux limpides et transparentes, au lit pav\u00e9 de cailloux blancs et roses, aux rives bord\u00e9es d'herbes fleuries. \n \u2013 Quel ravissant paysage ! s'\u00e9c ria Allan dont les regards in-\nventoriaient les beaut\u00e9s de ce petit recoin du monde ; mais il me semble, cher Robin, que ce paradis terrestre est trop \u00e9loign\u00e9 de ta demeure pour que tu viennes t'y reposer souvent ? \n \u2013 En effet, messire, nous n'y venons que rarement, une fois \npar ann\u00e9e, et non pas quand tout verdit, quand tout fleurit, quand tout est beau comme aujourd'hui, mais quand l'hiver a tout d\u00e9vast\u00e9 et que le vent secoue lugubrement les branches des arbres d\u00e9pouill\u00e9es de leurs feuilles et charg\u00e9es de givre ; notre c\u0153ur alors est rempli de tristesse, de m\u00eame que le ciel est rem-pli de nuages, et le deuil de la nature sympathise avec le n\u00f4tre. \n \u2013 Pourquoi ce deuil, Robin ? \n \u2013 Voyez-vous ce h\u00eatre qui s'\u00e9l\u00e8ve l\u00e0-bas au centre d'un \nmassif d'\u00e9glantiers ? Il y a une tomb e sous ce h\u00eatre, la tombe du \nfr\u00e8re de mon p\u00e8re, Robin Hood, dont je porte le nom. C'\u00e9tait quelque temps avant ma naissance : les deux forestiers reve-\nnaient de la chasse, quand ils furent assaillis par une bande \nd'outlaws ; ils se d\u00e9fendirent vaillamment, mais, h\u00e9las ! mon oncle Robin re\u00e7ut une fl\u00e8che en pleine poitrine et tomba pour ne plus se relever ; Gilbert veng ea sa mort et lui \u00e9leva cet hum-\nble mausol\u00e9e, devant lequel nous venons prier et pleurer chaque \nann\u00e9e, le jour anniversaire du malheur. \u2013 82 \u2013 \n\u2013 Il n'y a pas d'endroit en l'un ivers, quelque beau qu'il soit, \nque l'homme n'ait profan\u00e9, dit sentencieusement le moine. \n \nPuis, changeant de ton, il ajouta avec une joyeuse impa-\ntience : \n \u2013 Hol\u00e0 ! Robin, laisse dormir ton mort, et pense aux vi-\nvants qui t'accompagnent ; un mort n'a pas faim, et la faim nous taquine. Voyons, \u00e7a ! ouvre ta besace ; elle contient, m'as-tu dit, des tr\u00e9sors de provisions. \n Assis sur l'herbe au bord du ruisseau, les trois compagnons \nbanquet\u00e8rent largement, gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9voyance de la bonne Marguerite, et une volumineuse gourde, remplie d'un vieux vin de France, passa et repassa si souvent des mains aux l\u00e8vres et \ndes l\u00e8vres aux mains, que la gaiet\u00e9 de chacun devint tr\u00e8s expan-sive, et que le temps consacr\u00e9 \u00e0 cette halte se prolongea ind\u00e9fi-niment sans qu'ils s'en aper\u00e7u ssent. Robin chantait, chantait \nsans rel\u00e2che. Allan, transport\u00e9 au septi\u00e8me ciel, d\u00e9crivait pom-peusement les charmes et les qualit\u00e9s de lady Christabel. Le moine bavardait \u00e0 tort et \u00e0 travers, et d\u00e9clarait aux \u00e9chos qu'il se nommait Gilles Sherbowne, qu'il appartenait \u00e0 une bonne fa-mille de campagnards, qu'il pr\u00e9f\u00e9rait \u00e0 la vie de couvent la vie active et ind\u00e9pendante du forestier, et qu'il avait achet\u00e9 et pay\u00e9 \nfort cher au sup\u00e9rieur de son ordre le droit d'agir \u00e0 sa guise et de \nmanier le b\u00e2ton. \n \u2013 On m'a surnomm\u00e9 le fr\u00e8re Tuck , ajoutait-il, \u00e0 cause de \nmon talent b\u00e2tonniste et de l'habitude que j'ai de relever ma robe jusqu'aux genoux. Je suis bon avec les bons et m\u00e9chant avec les m\u00e9chants, je donne un co up de main \u00e0 mes amis et un \ncoup de b\u00e2ton \u00e0 mes ennemis, je ch ante la ballade pour rire et la \nchanson \u00e0 boire \u00e0 qui aime \u00e0 rire, \u00e0 qui aime \u00e0 boire, je prie avec les d\u00e9vots, j'entonne des Oremus avec les bigots, et j'ai de joyeux \ncontes \u00e0 raconter \u00e0 ceux qui d\u00e9testent les hom\u00e9lies. Voil\u00e0, voil\u00e0 \u2013 83 \u2013 le fr\u00e8re Tuck ! Et vous, messire Allan, dites-nous donc qui vous \n\u00eates ? \n \n\u2013 Volontiers, si vous me laissez parler, r\u00e9pondit Allan. En ce moment Robin tenait \u00e0 la main sa gourde, qui n'\u00e9tait \npas tout \u00e0 fait vide, et fr\u00e8re Tuck allongeait le bras pour s'en sai-sir. \n \u2013 Hop ! minute ! s'\u00e9cria le jeune homme ; je te donnerai la \ngourde, fr\u00e8re Tuck, si tu n'interromps pas messire Allan Clare. \n \u2013 Donne, je n'interromprai pas. \u2013 C'est ce que nous verrons quand le chevalier aura fini. \u2013 M\u00e9chant Robin ! la soif m'\u00e9trangle ! \u2013 Eh bien ! jette ta soif \u00e0 l'eau. Le moine fit une longue grimace de d\u00e9pit, et s'\u00e9tendit sur \nl'herbe comme pour dormir au lieu d'\u00e9couter l'histoire d'Allan Clare. \n \u2013 Je suis d'origine saxonne, dit ce dernier ; mon p\u00e8re \u00e9tait \nl'intime ami du Premier ministre d'Henri II, Thomas Becket, et \ncette amiti\u00e9 causa tous ses malheurs, car il fut exil\u00e9 \u00e0 la mort de ce ministre. \n Robin allait imiter le moine, ca r il ne s'int\u00e9ressait gu\u00e8re aux \n\u00e9loges pompeux que le chevalier faisait de ses anc\u00eatres et de sa famille ; mais il cessa d'\u00eatre indiff\u00e9rent d\u00e8s que le nom de Ma-rianne fut prononc\u00e9 et, le c\u0153ur dans les oreilles, il \u00e9couta\u2026 il \n\u00e9couta si attentivement qu'il ne s'aper\u00e7ut pas que Tuck se re-dressait sur son s\u00e9ant et lui en levait des mains sa gourde. Cha-\nque fois qu'Allan cessait de parler de la belle Marianne, Robin \u2013 84 \u2013 trouvait le moyen de ramener la conversation sur elle ; il dut \ncependant permettre au chevalier de parler de ses amours et de \ns'extasier longuement sur les char mes de la noble Christabel, la \nf i l l e d u b a r o n d e N o t t i n g h a m . L e c h e v a l i e r , d e v e n u t r \u00e8 s c o m -\nmunicatif sous l'influence du vin de France, parla ensuite de sa haine pour le baron. \n \u2013 Quand les faveurs de la cour pleuvaient sur ma famille, \ndit-il, le baron de Nottingham souriait \u00e0 nos amours et m'appe-lait son fils ; mais d\u00e8s que la fo rtune nous fut contraire, il me \nferma sa porte et jura que Christabel ne serait jamais ma femme ; je jurai \u00e0 mon tour de faire fl\u00e9chir sa volont\u00e9 et de de-venir l'\u00e9poux de sa fille, et depuis lors j'ai lutt\u00e9 sans cesse pour \natteindre mon but, et je crois avoir r\u00e9ussi\u2026 Ce soir, oui, ce soir, il m'accordera la main de Christabe l, ou il sera puni de sa for-\nfanterie. Gr\u00e2ce au hasard, j'ai d\u00e9couvert un secret dont la r\u00e9v\u00e9-lation entra\u00eenerait sa ruine et sa mort, et je vais lui dire en face : Baron de Nottingham, je te propose un \u00e9change : mon silence contre ta fille. \n Allan aurait continu\u00e9 sur ce ton longtemps encore, et Ro-\nbin, qui \u00e9tablissait dans son esprit des comparaisons entre Ma-rianne et Christabel, n'avait garde de l'interrompre, lorsqu'il s'aper\u00e7ut que le soleil baissait \u00e0 l'horizon. \n \n\u2013 En route, dit Allan. \u2013 En route, fr\u00e8re Tuck, ajouta Robin. Mais fr\u00e8re Tuck dormait couch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9, et tenait la \ngourde vide aplatie sur son c\u0153ur. \n Robin laissa au chevalier le soin de r\u00e9veiller le moine et \ncourut s'agenouiller sur la tombe du fr\u00e8re de Gilbert ; il se serait \ncru coupable d'un sacril\u00e8ge s'il avait quitt\u00e9 ces lieux sans rem-plir ce pieux devoir. \u2013 85 \u2013 \nIl se signait apr\u00e8s une courte pri\u00e8re quand il entendit un \ngrand bruit de cris, de jurements et de rires ; le chevalier et le \nmoine se battaient, ou plut\u00f4t le moine faisait tournoyer son ter-\nrible b\u00e2ton sur la t\u00eate d'Allan, et Allan cherchait \u00e0 parer les \ncoups avec sa lance, et riait, riait \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e, tandis que le \nb\u00e9n\u00e9dictin vocif\u00e9rait des mal\u00e9dictions. \n \u2013 Hol\u00e0 ! messeigneurs, quelle mouche vous pique ? s'\u00e9cria \nRobin. \n \u2013 Si ta lance pique fort, mon b\u00e2ton tape dur, beau cheva-\nlier, disait le moine enflamm\u00e9 de col\u00e8re. \n Allan riait en se sauvegardant des atteintes du moine ; ce-\npendant, \u00e0 la vue de quelques gouttes de sang qui tombaient de dessous la robe du fr\u00e8re et rougi ssaient le gazon, il comprit que \nla col\u00e8re de son adversaire \u00e9tait l\u00e9gitime, aussi demanda-t-il imm\u00e9diatement merci. Le moine interrompit donc ses mouli-nets en grognant sourdement et en manifestant tous les symp-t\u00f4mes d'une vive douleur ; et po rtant sa main derri\u00e8re lui pres-\nque au bas de sa robe, il r\u00e9pondit au jeune archer qui s'enqu\u00e9-rait des causes de la dispute : \n \u2013 Les causes, les causes sont l\u00e0, et c'est une honte, un crime \nque de troubler les d\u00e9votions d'un saint homme comme moi en \nlui enfon\u00e7ant un fer de lance dans un endroit o\u00f9 la pointe ne \nrencontre point d'os. \n Allan s'\u00e9tait avis\u00e9 de r\u00e9veiller le moine en lui lardant le bas \ndes reins avec la pointe de sa lance ; certes, il avait voulu rire et non blesser jusqu'au sang le pauv re Tuck, aussi lui fit-il des ex-\ncuses en r\u00e8gle et, la paix conclue, la petite caravane reprit la \nroute de Nottingham. En moins d'une heure elle atteignit la ville et gravit la colline au sommet de laquelle s'\u00e9levait le ch\u00e2teau f\u00e9odal. \u2013 86 \u2013 \n\u2013 O n m ' o u v r i r a l a p o r t e d u c a stel quand je demanderai \u00e0 \nparler au baron, dit Allan ; mais vous, mes amis, quel motif \ndonnerez-vous pour me suivre ? \n \u2013 Ne vous inqui\u00e9tez pas de cela, messire, r\u00e9pondit le \nmoine. Il y a au ch\u00e2teau une jeun e fille dont je suis le confes-\nseur, le p\u00e8re spirituel ; cette jeune fille commande quand il lui pla\u00eet les man\u0153uvres du pont-levis, et, gr\u00e2ce \u00e0 son autorit\u00e9, j'ai mes entr\u00e9es au ch\u00e2teau de nuit au ssi bien que de jour ; faites \nattention \u00e0 vous, beau chevalier, vous g\u00e2teriez vos affaires en \nagissant avec le baron aussi rudement qu'avec moi ; c'est un vrai lion que vous allez relancer jusq ue dans sa caverne, prenez-le \npar la douceur, sinon malheur \u00e0 vous, mon fils. \n \u2013 J'aurai \u00e0 la fois de la douceur et de la fermet\u00e9. \u2013 Dieu vous inspire ! mais nous voici arriv\u00e9s, attention ! et, \nd'une voix de stentor, le moine s'\u00e9cria : Que la b\u00e9n\u00e9diction de mon v\u00e9n\u00e9r\u00e9 patron, le grand saint Beno\u00eet, r\u00e9pande ses bienfaits sur toi et sur les tiens, ma\u00eetre Herbert Lindsay, gardien des por-\ntes du ch\u00e2teau de Nottingham ! Laisse-nous entrer ; j'accompa-\ngne deux amis : l'un d\u00e9sire entretenir ton ma\u00eetre de choses tr\u00e8s importantes ; l'autre a besoin de se rafra\u00eechir, de se reposer, et moi, si tu le permets encore, je donnerai \u00e0 ta fille les conseils \nspirituels que r\u00e9clame l'\u00e9tat de son \u00e2me. \n \u2013 Comment, c'est vous, joyeux et honn\u00eate Tuck, la perle \ndes moines de l'abbaye de Linton ? r\u00e9pondit-on de l'int\u00e9rieur avec cordialit\u00e9. Soyez les bienvenu s, vous et vos amis, mon tr\u00e8s \ncher gentleman. \n Aussit\u00f4t le pont-levis s'abaissa et les voyageurs p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent \ndans le ch\u00e2teau. \n \u2013 87 \u2013 \u2013 Le baron s'est d\u00e9j\u00e0 retir\u00e9 dans sa chambre, r\u00e9pondit ma\u00ee-\ntre Herbert Lindsay, le porte-clefs, \u00e0 Allan, qui voulait \u00eatre \nconduit sans retard pr\u00e8s du baro n, et si les paroles que vous \navez \u00e0 dire \u00e0 milord ne sont pas des paroles de paix, je vous \nconseillerais de remettre cette entr evue \u00e0 demain, car ce soir le \nbaron est en proie \u00e0 une violente col\u00e8re. \n \u2013 Est-il malade ? demanda le moine. \u2013 Il a sa goutte dans une \u00e9paule, et souffre comme un \ndamn\u00e9 ; si on le laisse seul, il grince des dents et appelle au se-cours ; si on l'approche, il \u00e9cume de rage et menace de mort quiconque ose lui dire un mot de consolation. Ah ! mes amis, \najouta ma\u00eetre Herbert avec tris tesse, depuis que monseigneur a \nre\u00e7u des coups de cimeterre sur la t\u00eate au pays de J\u00e9rusalem, il \na perdu la patience et le bon sens. \n \u2013 Ses fureurs ne m'inqui\u00e8tent pas , dit Allan, je veux lui par-\nler sur-le-champ. \n \u2013 \u00c0 vos souhaits, monsieur. Oh\u00e9 ! Tristan, cria le gardien \nen interpellant un domestique qu i traversait la cour, donne-moi \ndes nouvelles de l'humeur de Sa Seigneurie. \n \u2013 Toujours la m\u00eame ; il temp\u00eat e et rugit comme un tigre, \nparce que son m\u00e9decin a fait un fa ux pli \u00e0 l'un de ses bandages. \nFigurez-vous, messieurs, que le ba ron a chass\u00e9 le pauvre m\u00e9de-\ncin \u00e0 grands coups de pied, et qu'ensuite, arm\u00e9 de son poignard, \nil m'a contraint de remplacer le docteur, en me disant d'une voix terrible qu'\u00e0 la moindre maladresse il me couperait le nez. \n \u2013 Je vous en conjure, messire chevalier, reprit tristement \nHerbert, ne paraissez pas ce soir devant monseigneur, attendez. \n \u2013 Je n'attendrai pas une minute, pas une seconde ; condui-\nsez-moi dans sa chambre. \u2013 88 \u2013 \n\u2013 Vous l'exigez ? \n \u2013 Je l'exige. \u2013 Que Dieu vous garde alors ! dit le vieux Lindsay en fai-\nsant un grand signe de croix. Tristan, conduisez ce gentleman. \n Tristan devint livide de peur et trembla de tous ses mem-\nbres ; il se f\u00e9licitait d'\u00eatre sorti sain et sauf d'entre les griffes de cette b\u00eate f\u00e9roce, et n'\u00e9tait pas d'avis de s'y exposer de nouveau ; il calculait avec raison que la co l\u00e8re du baron tomberait sur l'in-\ntroducteur aussi bien que sur le visiteur. \n \u2013 Monseigneur attend sans doute la visite de ce gentil-\nhomme ? demanda-t-il d'un air embarrass\u00e9. \n \u2013 Non, mon ami. \u2013 Voulez-vous me permettre alors de pr\u00e9venir monsei-\ngneur ? \n \u2013 Non, je veux vous suivre ; conduisez-moi. \u2013 Ah ! s'\u00e9cria douloureusement le pauvre diable, je suis \nperdu ! \n \nEt il s'\u00e9loigna suivi d'Allan, pendant que le vieux porte-clefs \ndisait en riant : \n \u2013 Ce pauvre Tristan, il monte l'escalier de la chambre du \nbaron aussi gaiement que celui d'un \u00e9chafaud. Par la sainte \nmesse ! son c\u0153ur doit battre la chamade. Mais je perds ici mon temps, mes braves, au lieu de passer la revue des sentinelles \nplac\u00e9es sur les murailles. Fr\u00e8re Tu ck, tu trouveras ma fille dans \u2013 89 \u2013 l'office, va l'y rejoindre, et, s'il pla\u00eet \u00e0 Dieu, je me rendrai aupr\u00e8s \nde vous avant une heure. \n \n\u2013 Grand merci, dit le moine. Et, suivi de Robin, il s'engagea dans un d\u00e9dale de couloirs, \nde galeries et d'escaliers o\u00f9 Robin se serait \u00e9gar\u00e9 mille fois. Fr\u00e8re Tuck, au contraire, poss\u00e9da it la connaissance exacte des \nlieux ; l'abbaye de Linton ne lu i \u00e9tait pas plus famili\u00e8re que le \nch\u00e2teau de Nottingham, et ce fut avec l'aisance et l'aplomb d'un h o m m e c o n t e n t d e l u i - m \u00ea m e e t f i e r d e c e r t a i n s d r o i t s a c q u i s depuis longtemps qu'il frappa \u00e0 la porte de l'office. \n \u2013 Entrez, dit une voix juv\u00e9nile et fra\u00eeche. Ils entr\u00e8rent, et, \u00e0 la vue du grand moine, une jolie fille de \nseize \u00e0 dix-sept ans \u00e0 peine, au li eu de s'alarmer, s'\u00e9lan\u00e7a vive-\nment au-devant d'eux et les accueillit avec un coquet et bienveil-lant sourire. \n \u2013 Ah ! ah ! pensa Robin, voici donc la na\u00efve p\u00e9nitente du \nsaint moine. Par ma foi ! cette belle enfant aux yeux p\u00e9tillants \nde gaiet\u00e9, aux l\u00e8vres rouges et souriantes, est la plus jolie chr\u00e9-tienne que j'aie jamais vue. \n \nRobin ne put dissimuler l'impre ssion que produisait sur lui \nla beaut\u00e9 de l'aimable fille, ca r lorsque la belle Maude tendit \nvers lui ses deux petites mains pour lui souhaiter la bienvenue, Tuck, en bon fr\u00e8re qu'il \u00e9tait alors, s'\u00e9cria : \n \u2013 Ne te contente pas de ces ma ins, mon gar\u00e7on, vise aux l\u00e8-\nvres, aux jolies l\u00e8vres vermeilles, et embrasse-les ; \u00e0 bas la timi-dit\u00e9 ! la timidit\u00e9, c'est une vertu des sots. \n \u2013 90 \u2013 \u2013 F i d o n c ! r \u00e9 pl i q u a l a j e u n e f i l l e e n s e c o u an t l a t \u00ea t e d ' u n \nair moqueur, fi donc ! comment osez-vous dire de pareilles cho-\nses, mon p\u00e8re ? \n \n\u2013 Mon p\u00e8re ! mon p\u00e8re ! r\u00e9p\u00e9ta le moine avec fatuit\u00e9. Robin suivit le conseil du moin e en d\u00e9pit de la faible r\u00e9sis-\ntance oppos\u00e9e par la jeune fille, et Tuck donna ensuite le baiser de gr\u00e2ce, puis le baiser de paix\u2026 enfin, soyons franc, et avouons \nque Maude traitait le fr\u00e8re Tuck beaucoup plus en amoureux \nqu'en conseiller spirituel ; avouon s aussi que les allures du fr\u00e8re \n\u00e9taient fort peu canoniques. \n Robert le remarqua, et pendant qu'ils faisaient honneur \naux rafra\u00eechissements et aux vivres dont Maude avait charg\u00e9 une table, il insinua d'un air candide que le moine ne ressem-\nblait gu\u00e8re \u00e0 un confesseur redoutable et respect\u00e9. \n \u2013 Un peu d'affection et d'intimit\u00e9 entre parents n'a rien de \nr\u00e9pr\u00e9hensible, dit le moine. \n \u2013 Ah ! vous \u00eates parents ? Je l'ignorais. \u2013 \u00c0 un tr\u00e8s proche degr\u00e9, mon jeune ami, tr\u00e8s proche et \ntr\u00e8s peu prohib\u00e9, c'est-\u00e0-dire que mon grand-p\u00e8re \u00e9tait fils d'un \ndes neveux du cousin de la grand-tante de Maude. \n \u2013 Ah ! ah ! voici un cousinage parfaitement \u00e9tabli. Maude rougissait pendant ce dialogue et semblait implorer \nla piti\u00e9 de Robin. Les bouteilles se vid\u00e8rent, l'office retentit du choc des verres, du bruit des rires et du murmure de quelques baisers d\u00e9rob\u00e9s \u00e0 Maude. \n \u2013 91 \u2013 A u m o m e n t l e p l u s j o y e u s e m e n t a n i m \u00e9 d e l a s o i r \u00e9 e , l a \nporte de l'office s'ouvrit brusqu ement, et un sergent, accompa-\ngn\u00e9 de six soldats, apparut sur le seuil. \n \nLe sergent salua courtoisement la jeune fille, et, jetant un \nregard s\u00e9v\u00e8re sur les convives, il dit : \n \u2013 \u00cates-vous les compagnons de l'\u00e9tranger qui est venu ren-\ndre visite \u00e0 notre seigneur, lord Fitz-Alwine, baron de Notting-\nham ? \n \u2013 Oui, r\u00e9pondit Robin d'un ton d\u00e9gag\u00e9. \u2013 Et apr\u00e8s ? demanda audacieusement fr\u00e8re Tuck. \u2013 Suivez-moi tous deux dans la chambre de monseigneur. \u2013 Pour quoi faire ? demanda encore Tuck. \u2013 Je l'ignore ; j'ai des ordres, ob\u00e9issez. \u2013 Mais avant de partir buvez un coup, dit la belle Maude en \np r \u00e9 s e n t a n t a u s o l d a t u n v e r r e r e m p l i d ' a l e ; c e l a n e p e u t p a s vous faire de mal. \n \n\u2013 Volontiers. Et apr\u00e8s avoir vid\u00e9 son verre, le sergent renouvela aux \nconvives de Maude l'ordre de le suivre. \n Robin et Tuck ob\u00e9irent, laissant \u00e0 regret la jolie Maude \nseule et triste dans l'office. \n Apr\u00e8s avoir travers\u00e9 d'immenses galeries et une salle d'ar-\nmes, le soldat arriva devant une grande porte en ch\u00eane solide-ment ferm\u00e9e, et frappa trois coups violents sur cette porte. \u2013 92 \u2013 \n\u2013 Entrez, cria-t-on brusquement. \n \u2013 Suivez-moi de pr\u00e8s, dit le sergent \u00e0 Robin et \u00e0 Tuck. \u2013 Entrez, mais entrez donc, sacripants, bandits, gibiers de \npotence ; entrez, r\u00e9p\u00e9tait d'une voix tonnante le vieux baron. \nEntrez, Simon. \n Le sergent ouvrit enfin la porte. \u2013 Ah ! vous voil\u00e0, coquins ! O\u00f9 as-tu perdu ton temps de-\npuis que je t'ai envoy\u00e9 \u00e0 leur re cherche ? dit le baron en jetant \nsur le chef de la petite troupe des regards foudroyants. \n \u2013 S'il pla\u00eet \u00e0 Votre Seigneurie, j'ai\u2026 \u2013 Tu mens, chien ! Comment oses-tu t'excuser apr\u00e8s \nm'avoir fait attendre pendant trois heures ? \n \u2013 Trois heures ? milord se trom pe, il y a \u00e0 peine cinq minu-\ntes qu'il m'a donn\u00e9 l'ordre de conduire ici ces gens. \n \u2013 L'insolent esclave ! il ose me donner un d\u00e9menti, et \u00e0 ma \nbarbe encore ! Coquins, ajouta-t-il en s'adressant aux soldats \n\u00e9bahis, n'ob\u00e9issez pas \u00e0 ce tra\u00eetre ; enlevez-lui ses armes, saisis-sez-vous de lui, emportez-le dans un cachot, et s'il ose vous r\u00e9-sister en route, jetez-le sans piti\u00e9 dans les oubliettes ! Alerte, \nob\u00e9issez ! \n Les soldats s'encourag\u00e8rent mutuellement du regard et \ns'approch\u00e8rent de leur chef pour le d\u00e9sarmer ; le sergent, plus mort que vif, gardait le silence. \n \u2013 93 \u2013 \u2013 Coquins, reprit le baron, osez-vous bien toucher \u00e0 cet \nhomme avant qu'il ait r\u00e9pondu aux questions que je vais lui \nfaire ? \n Les soldats recul\u00e8rent. \u2013 Maintenant, sc\u00e9l\u00e9rat, mainte nant que je t'ai donn\u00e9 des \npreuves de ma bont\u00e9 en emp\u00eachant ces brutes de te d\u00e9sarmer, h\u00e9siteras-tu encore \u00e0 r\u00e9pondre et \u00e0 me dire si ces deux chiens que voil\u00e0 sont les compagnons de ce hardi m\u00e9cr\u00e9ant qui a os\u00e9 venir m'insulter en face ? \n \u2013 Oui, milord. \u2013 Et comment le sais-tu, imb\u00e9cile ? comment l'as-tu ap-\npris ? comment t'en es-tu assur\u00e9 ? \n \u2013 Ils me l'ont avou\u00e9, milord. \u2013 Tu as donc os\u00e9 les interroger sans ma permission ? \u2013 Milord, ils me l'ont dit quand je leur ai command\u00e9 de me \nsuivre devant vous. \n \u2013 Ils me l'ont dit, ils me l'ont dit, r\u00e9p\u00e9ta le baron en contre-\nfaisant la voix tremblante du pa uvre soldat ; belle raison ! tu \ncrois donc ce que te dit le premier venu ? \n \n\u2013 Milord, je pensais\u2026 \u2013 Silence, fripon ! en voil\u00e0 assez ; sortez d'ici. Le sergent fit faire volte-face \u00e0 ses hommes. \u2013 Attendez ! \u2013 94 \u2013 Le sergent commanda halte. \n \n\u2013 Non, partez, partez ! Le sergent fit de nouveau un signe de d\u00e9part. \u2013 Et o\u00f9 allez-vous ainsi, mis\u00e9rables ? Le sergent pour la seconde fois, commanda halte. \u2013 Mais sortez donc, vous dis-je , chiens de plomb, escargots \nde milice, sortez ! \n Cette fois-ci l'escouade ne manqua pas la sortie, et elle ren-\ntrait au poste quand le vieux baron grondait encore. \n Robin avait attentivement suivi les phases diverses de cette \nint\u00e9ressante conversation entre Fitz -Alwine et le sergent ; il en \n\u00e9tait ahuri et regardait avec des yeux plus \u00e9tonn\u00e9s qu'effray\u00e9s le \nfougueux et bizarre seigneur du ch\u00e2teau de Nottingham. \n Cinquante ans environ, taille moyenne, yeux petits et vifs, \nnez aquilin, longues moustaches et sourcils \u00e9pais, les traits \u00e9nergiques, la face color\u00e9e et presque inject\u00e9e de sang, et une \n\u00e9trange expression de sauvagerie dans toutes les mani\u00e8res, voil\u00e0 \nson portrait ; il portait une armure \u00e9caill\u00e9e, et un large pardes-\nsus en \u00e9toffe blanche sur lequel se d\u00e9tachait en rouge la croix \ndes paladins de terre sainte. Dans cette nature \u00e9minemment inflammable, vitriolique pour ainsi dire, la moindre contrari\u00e9t\u00e9 provoquait des explosions terribles ; un regard, une parole, un geste qui lui d\u00e9plaisaient le transformaient en ennemi implaca-ble, et il ne r\u00eavait plus alors que vengeance, vengeance \u00e0 mort. \n La tournure de l'interrogatoire qu'allaient subir nos deux \namis annon\u00e7ait de nouvelles temp\u00eates pour la soir\u00e9e, et ce fut \u2013 95 \u2013 d'un ton sardonique et avec l'ironie de la cruaut\u00e9 que le baron \ns'\u00e9cria : \n \n\u2013 Avance \u00e0 l'ordre, jeune loup de Sherwood, et toi aussi, \nmoine vagabond, vermine de couven t, avance ! Vous me direz, \nj'esp\u00e8re, sans fard et sans caut\u00e8le, pourquoi vous avez os\u00e9 p\u00e9n\u00e9-trer dans mon ch\u00e2teau, et quel plan de brigandage vous a fait \nquitter, l'un ses broussailles et l'autre son bouge ? Parlez et par-\nlez franc, sinon je connais un pr oc\u00e9d\u00e9 merveilleux pour arracher \nles paroles du gosier des muets, et, par saint Jean d'Acre ! ce proc\u00e9d\u00e9, je l'emploierai sur votre peau de m\u00e9cr\u00e9ants. \n Robin jeta sur le baron un regard de m\u00e9pris et ne daigna \npas lui r\u00e9pondre ; le moine garda le m\u00eame silence et pressa convulsivement entre ses mains ce vaillant b\u00e2ton, cette noble \nbranche de cornouiller que vous connaissez d\u00e9j\u00e0 et sur laquelle il s'appuyait toujours, soit en marchant, soit au repos, afin de se donner un certain air de v\u00e9n\u00e9rabilit\u00e9. \n \u2013 Ah ! vous ne r\u00e9pondez pas ; vous boudez, mes gentils-\nhommes, s'\u00e9cria le baron ; et je ne puis savoir \u00e0 quel motif je \ndois l'honneur de votre visite ? Savez-vous, messeigneurs, que vous \u00eates parfaitement bien coupl\u00e9 s : un b\u00e2tard d'outlaw et un \nmendiant crasseux ! \n \n\u2013 Tu mens, baron, r\u00e9pondit Robin ; je ne suis pas le b\u00e2tard \nd'un proscrit, et le moine n'est pas un mendiant crasseux ; tu mens ! \n \u2013 Vils esclaves ! \u2013 Tu mens encore ; je ne suis ni ton esclave ni celui de per-\nsonne, et si ce moine allongeait le bras vers toi, ce ne serait pas \npour mendier. \n Tuck caressa son b\u00e2ton. \u2013 96 \u2013 \n\u2013 Ah ! ah ! le chien des bois, il ose me braver, m'insulter ! \ns'\u00e9cria le baron \u00e9touffant de col\u00e8 re. Hol\u00e0 ! puisqu'il a les oreilles \nassez longues, qu'on le cloue par les oreilles sur la grande porte \ndu ch\u00e2teau, et qu'on lui donne cent coups de verges. \n \nRobin, p\u00e2le d'indignation, mais toujours plein de sang-\nfroid, restait muet et regardait fixement le terrible Fitz-Alwine, tout en prenant une fl\u00e8che dans son carquois. Le baron tressail-\nlit, mais n'eut pas l'air de comprendre l'intention du jeune homme. Apr\u00e8s une seconde de silence, il reprit d'un ton moins violent : \n \u2013 La jeunesse excite ma commis\u00e9ration, et, en d\u00e9pit de ton \nimpertinence, je veux bien ne pas te faire jeter imm\u00e9diatement \ndans un cachot ; mais il faut qu e tu r\u00e9pondes \u00e0 mes questions, et \nen y r\u00e9pondant tu dois te souvenir que si je te laisse vivre, c'est par bont\u00e9 d'\u00e2me. \n \u2013 Je ne suis point en votre pouvoir aussi compl\u00e8tement que \nvous le pensez, noble seigneur, r\u00e9pondit Robin avec un d\u00e9dai-gneux sang-froid, et la preuve c' est qu'\u00e0 toute vos questions je \nm'abstiendrai de r\u00e9pondre. \n Habitu\u00e9 \u00e0 une ob\u00e9issance passive et absolue de la part de \nses serviteurs et des \u00eatres plus fa ibles que lui, le baron stup\u00e9fait \ndemeura bouche b\u00e9ante ; puis les pens\u00e9es tumultueuses qui se \nheurtaient dans son cerveau se formul\u00e8rent en paroles incoh\u00e9-rentes et en invectives. \n \u2013 Ah ! ah ! reprit-il alors avec un rire strident, ah ! tu n'es \npas en mon pouvoir, jeune ourson mal l\u00e9ch\u00e9 ? ah ! tu veux gar-\nder le silence, m\u00e9tis de singe, enfant de sorci\u00e8re ? Mais d'un geste, d'un regard, d'un signe, je puis t'envoyer en enfer. At-tends, attends, je vais t'\u00e9trangler avec ma ceinture. \n \u2013 97 \u2013 Robin, toujours impassible, avait band\u00e9 son arc et tenait \nune fl\u00e8che pr\u00eate pour le baron, quand Tuck intervint en disant \nd'une voix presque pateline : \n \n\u2013 J'esp\u00e8re que Sa Seigneurie n'ex\u00e9cutera pas ses menaces ? Les paroles du moine op\u00e9r\u00e8rent une diversion ; Fitz-Alwine \nse retourna vers lui comme un loup enrag\u00e9 vers une nouvelle proie. \n \u2013 Encha\u00eene ta langue de vip\u00e8re, moine du diable ! s'\u00e9cria le \nbaron en toisant Tuck de la t\u00eate au x pieds ; puis il ajouta, afin de \nrendre plus expressif son d\u00e9daigneux regard : Voil\u00e0 bien le type de ces gloutons rapaces qu'on appelle fr\u00e8res mendiants. \n \u2013 Je ne suis pas tout \u00e0 fait de votre avis, monseigneur, r\u00e9-\npliqua placidement ma\u00eetre Tuck, et vous me permettrez de vous \ndire, avec tout le respect qui est d\u00fb \u00e0 un grand personnage, que votre mani\u00e8re de voir, compl\u00e8tement fausse, d\u00e9note un manque total de bon sens. Vous avez peut-\u00eatre perdu l'esprit dans un violent acc\u00e8s de goutte, milord ; peut-\u00eatre encore l'avez-vous \nlaiss\u00e9 au fond d'une bouteille de gin. \n Robin partit d'un grand \u00e9clat de rire. \nLe baron exasp\u00e9r\u00e9 saisit un mi ssel et le lan\u00e7a \u00e0 la t\u00eate du \nmoine avec une telle force que le pauvre Tuck, violemment at-teint, chancela \u00e9tourdi ; mais il se remit aussit\u00f4t, et, comme il n'\u00e9tait pas homme \u00e0 recevoir un tel cadeau sans en t\u00e9moigner imm\u00e9diatement sa reconnaissance, il brandit son terrible b\u00e2ton et en ass\u00e9na un coup violent sur l'\u00e9paule goutteuse de Fitz-\nAlwine. \n Le noble lord bondit, rugit, mugit comme le taureau d'un \ncirque \u00e0 sa premi\u00e8re blessure, et allongea le bras pour d\u00e9crocher du mur sa grande \u00e9p\u00e9e des croisa des ; mais Tuck ne lui en don-\u2013 98 \u2013 na pas le temps, et conservant l' offensive, il administra une vi-\ngoureuse bastonnade au tr\u00e8s haut, tr\u00e8s noble et tr\u00e8s puissant \nseigneur de Nottingham, qui, ma lgr\u00e9 sa pesante armure et ses \ninfirmit\u00e9s de goutteux, courait \u00e0 toutes jambes autour de l'ap-\npartement afin d'\u00e9chapper autant que possible aux atteintes du \nterrible b\u00e2ton. \n Le baron appelait au secours depuis plusieurs minutes \nlorsque le sergent qui avait arr\u00eat\u00e9 Tuck et Robin ouvrit la porte \n\u00e0 demi, et, la t\u00eate pass\u00e9e entre les deux vantaux, demanda fleg-matiquement si on avait besoin de lui. \n Devenu ingambe comme \u00e0 vingt ans, le baron ne fit qu'un \nsaut du coin de la chambre o\u00f9 l'acculait la bastonnade de Tuck \nau seuil de la porte que le sergent n'osait franchir sans son or-dre, m\u00eame pour venir \u00e0 son secours. \n Pauvre sergent, il m\u00e9ritait d'\u00eatre accueilli comme un sau-\nv e u r , c o m m e u n a n g e g a r d i e n , e t l a c o l \u00e8 r e d u m a \u00ee t r e , i m p u i s -sante contre le moine, se d\u00e9chargea sur lui sous forme de coups de pied et de coups de poing. \n Enfin, las de battre cet \u00eatre inoffensif qui n'osait regimber, \ncar \u00e0 cette \u00e9poque tout personn age noble \u00e9tait pour un vassal \nsaintement inviolable, le baron reprit haleine et intima l'ordre \nau sergent d'appr\u00e9hender au corp s Robin et le moine et de les \njeter dans un cachot. \n Le sergent, hors des griffes de son seigneur, partit comme \nun trait en criant : Aux armes ! aux armes ! et revint aussit\u00f4t accompagn\u00e9 d'une douzaine de soldats. \n \u00c0 la vue de ce renfort, le moin e saisit sur la table un cruci-\nfix d'ivoire, se pla\u00e7a devant Robin qui voulait d\u00e9cocher quelques fl\u00e8ches, et s'\u00e9cria : \n \u2013 99 \u2013 \u2013 Au nom de la tr\u00e8s-sainte Vierge, au nom de son Fils, mort \npour vous, je vous ordonne de me laisser passer. Malheur et ex-\ncommunication \u00e0 qui osera y mettre obstacle. \n Ces paroles, prononc\u00e9es d'une voix tonnante, p\u00e9trifi\u00e8rent \nles soudards, et le moine sortit sans obstacle de l'appartement. Robin allait suivre son ami quan d, sur un signe du baron, les \nsoldats s'\u00e9lanc\u00e8rent sur le jeune homme, lui enlev\u00e8rent son arc et ses fl\u00e8ches, et le repouss\u00e8rent dans l'int\u00e9rieur de la chambre. \n Bris\u00e9 de lassitude et meurtri de coups, le baron s'\u00e9tait jet\u00e9 \ndans un fauteuil. \n \u2013 \u00c0 nous deux maintenant, dit-il, quand, apr\u00e8s beaucoup \nd'efforts, il put parler, \u00e0 nous deux. \n Ces \u00e9v\u00e9nements se passaient \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il n'\u00e9tait pas \nprudent de s'attaquer aux fils de l'\u00c9glise ainsi que pour son malheur l'avait \u00e9prouv\u00e9 Henri II lors de sa querelle avec Tho-\nmas Becket. Le baron avait donc \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de laisser \u00e9chapper \nle moine mais il comptait prendre sa revanche sur Robin. \n \u2013 Vous avez accompagn\u00e9 Allan Clare ici ? demanda-t-il \nd'un ton ironiquement calme. Pourriez-vous me dire pour quelle raison il s'est pr\u00e9sent\u00e9 chez moi ? \n \nTout autre que Robin se serait cru perdu, perdu sans r\u00e9-\nmission, en se voyant \u00e0 la merci d'un personnage aussi cruel que \nle vieux Fitz-Alwine ; mais le je une et vaillant archer de Sher-\nwood \u00e9tait de ceux qui ne tremblent jamais, m\u00eame devant une mort imminente et certaine, et il r\u00e9pondit avec un admirable sang-froid : \n \u2013 Je sais que j'ai accompagn\u00e9 messire Allan Clare ici, mais \nj'ignore pour quelle raison il y est venu. \n \u2013 100 \u2013 \u2013 Vous mentez ! \n \nRobin sourit d\u00e9daigneusement, et le calme affect\u00e9 du lord \nfit place \u00e0 une violente explosion de col\u00e8re ; mais plus cette co-l\u00e8re se d\u00e9cha\u00eenait, plus Robin souriait. \n \u2013 Depuis combien de temps connaissez-vous Allan Clare ? \nreprit le baron. \n \u2013 Depuis vingt-quatre heures. \u2013 Tu mens, tu mens ! rugit le baron. Irrit\u00e9 de toutes ces injures, Robin riposta froidement : \u2013 Je mens, moi, je mens ? mais c'est toi-m\u00eame qui nies la \nv\u00e9rit\u00e9, intraitable vieillard ! Eh bien ! soit, je mens ; mais je ne mentirai plus, car d\u00e9sormais je garderai le silence. \n \u2013 Enfant \u00e9cervel\u00e9, tu veux donc \u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9 du haut des \nremparts dans les foss\u00e9s du ch\u00e2tea u, ainsi que le sera dans une \nheure, apr\u00e8s sa confession, ton complice Allan Clare ? Voyons, \nencore une question ; mais, si tu n'y r\u00e9ponds pas, c'en est fait de \ntoi. N'avez-vous pas \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9s en venant ici ? \n \nRobin ne r\u00e9pondit pas. Fitz-Alwine exasp\u00e9r\u00e9, mais concen-\ntrant sa fureur, quitta son fauteuil et s'arma de sa grande \u00e9p\u00e9e. \nRobin regardait fixement le baron ; il attendait. Cependant un meurtre allait \u00eatre commis quand la porte s'ouvrit tout \u00e0 coup et livra passage \u00e0 deux hommes. Ces deux hommes avaient la t\u00eate envelopp\u00e9e de linges ensanglant\u00e9s, et ne marchaient qu'avec peine. Leurs v\u00eatements \u00e9taient d\u00e9chir\u00e9s et souill\u00e9s de boue, et ils semblaient sortir d'une lutte o\u00f9 ils n'avaient pas remport\u00e9 la victoire. \u00c0 l'aspect de Robin, ils pouss\u00e8rent \u00e0 l'unisson un cri de \nsurprise, et Robin, non moins \u00e9tonn\u00e9, les reconnut comme \u00e9tant les survivants de cette troupe de bandits qui la derni\u00e8re nuit \u2013 101 \u2013 avait attaqu\u00e9 la demeure de Gilbert Head. La col\u00e8re du baron \nremonta \u00e0 son paroxysme quand il s eurent racont\u00e9 les malheurs \nde cette nuit et signal\u00e9 Robin comme ayant \u00e9t\u00e9 un de leurs plus \nterribles adversaires ; aussi n'attendit-il pas la fin du r\u00e9cit pour s'\u00e9crier avec rage : \n \u2013 Enlevez ce mis\u00e9rable et jetez- le dans un cachot ! vous l'y \nlaisserez jusqu'\u00e0 ce qu'il raconte ce qu'il sait de relatif \u00e0 Allan \nClare, et qu'il nous demande pardon \u00e0 deux genoux de ses inso-lences\u2026 et d'ici l\u00e0, ni pain ni eau, qu'il meure de faim. \n \u2013 Adieu, baron Fitz-Alwine, r\u00e9pliqua Robin, adieu. Si je ne \ndois sortir de mon cachot qu'apr\u00e8s avoir rempli ces deux condi-tions, nous ne nous reverrons jamais. Adieu donc pour toujours. \n Les soldats rudoyaient d\u00e9j\u00e0 Ro bin pour h\u00e2ter sa sortie de \nl'appartement quand, r\u00e9sistant \u00e0 leurs efforts, le jeune homme, tourn\u00e9 vers le baron, ajouta encore : \n \u2013 Serais-tu assez bon, noble seigneur, pour vouloir faire \npr\u00e9venir Gilbert Head, l'honn\u00eate et courageux garde de la for\u00eat \nde Sherwood, que tu as l'intention de me loger sans me nourrir pendant quelque temps ?\u2026 Tu me ferais plaisir et je t\"adresse \nc e t t e p r i \u00e8 r e , m i l o r d , p a r c e q u e t u e s p \u00e8 r e e t q u e t u d o i s c o m -prendre les angoisses d'un p\u00e8re qu and il ignore ce qu'est devenu \nson fils ou sa fille. \n \n\u2013 Mille d\u00e9mons ! Enl\u00e8verez-vous ce bavard ? \u2013 Oh ! ne suppose pas que je veuille te tenir compagnie \nplus longtemps, illustre baron de Nottingham. Nous avons une \nmutuelle envie de nous s\u00e9parer. \n D\u00e8s que Robin fut sorti de la chambre du baron, il se mit \u00e0 \nchanter \u00e0 pleine voix et sa voix fra\u00eeche et argentine r\u00e9sonnait \u2013 102 \u2013 encore sous les sombres galeries du ch\u00e2teau quand la porte de la \nprison se referma sur lui. \n \u2013 103 \u2013 VI \n \nLe prisonnier \u00e9couta longtemps les mille bruits confus du \ndehors, et lorsque le pas des hommes d'armes ne troubla plus le \nsilence des galeries, il se mit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la gravit\u00e9 de sa posi-\ntion. \n La col\u00e8re, les menaces du tout-puissant ch\u00e2telain ne \nl'\u00e9pouvantaient gu\u00e8re, et il ne pensait, le noble enfant, qu'aux \ninqui\u00e9tudes et \u00e0 la douleur de Gilbert et de Marguerite qui l'at-tendraient en vain, ce soir, demain et plus longtemps peut-\u00eatre. \n Ces tristes pens\u00e9es \u00e9veill\u00e8rent en Robin un violent d\u00e9sir de \nl i b e r t \u00e9 , e t , d e m \u00ea m e q u ' u n l i o n c e a u c a p t i f t o u r n o i e s a n s c e s s e autour de sa cage pour d\u00e9couvrir une issue, de m\u00eame Robin tournoya autour de son cachot, frappant le sol du pied, mesu-\nrant la hauteur de la lucarne, \u00e9tudiant les murailles, et suppu-\ntant ce qu'il lui faudrait de forc e, de ruse ou d'adresse pour bri-\nser ou se faire ouvrir une porte bar d\u00e9e de fer, dont la clef devait \n\u00eatre entre les mains du brutal cerb\u00e8re. \n \nLe cachot \u00e9tait petit et perc\u00e9 de trois ouvertures : la porte, \navec une petite lucarne au-dessus, et vis-\u00e0-vis une autre lucarne \nplus grande ; cette derni\u00e8re, \u00e9lev\u00e9e de dix pieds au-dessus du sol, \u00e9tait garnie d'\u00e9pais barreaux ; l'ameublement se composait d'une table, d'un banc et d'une botte de paille. \n \u2013 \u00c9videmment, se disait Robin, le baron ne se montre pas \naussi cruel qu'il est injuste, puis qu'il me laisse pieds et mains \nlibres ; profitons-en et voyons un peu ce qui se passe l\u00e0-haut. \n \u2013 104 \u2013 Et, pla\u00e7ant le banc sur la table, Robin grimpa jusqu'\u00e0 la lu-\ncarne \u00e0 l'aide de ce banc dress\u00e9 debout le long de la muraille. \n \n\u00d4 bonheur ! sa main vient de sa isir un des barreaux, et il \nreconna\u00eet que ces barreaux, au lieu d'\u00eatre en fer, ne sont qu'en ch\u00eane, et en ch\u00eane vermoulu. Il les \u00e9branle facilement, facile-\nment aussi il pourra les briser ; et quand m\u00eame ils r\u00e9sisteraient \u00e0 son poignet, ne sont-ils pas assez espac\u00e9s pour que sa t\u00eate passe entre eux, et ne sait-il pas que l\u00e0 o\u00f9 la t\u00eate passe le corps peut suivre ? \n Enchant\u00e9 de cette d\u00e9couverte, notre h\u00e9ros jugea utile de \nreconna\u00eetre la position de l'autre c\u00f4t\u00e9, afin de ne pas compro-mettre ses chances d'\u00e9vasion ; un gardien veillait peut-\u00eatre sournoisement dans le corridor et approcherait au premier bruit \nsuspect. \n Le banc fut donc dress\u00e9 le long de la porte, et la t\u00eate intelli-\ngente du prisonnier s'encadra dans la lucarne. Mais elle n'y de-\nmeura pas une minute, pas une seconde, pas m\u00eame moins qu'une demi-seconde, car un soldat se glissait le long du mur de \nla galerie et s'approchait de la porte, afin sans doute d'\u00e9pier par le trou de la serrure les occupations du prisonnier. \n Robin chanta tout \u00e0 coup une de ses plus joyeuses ballades, \net entre deux couplets il entendit les pas du soldat qui s'\u00e9loi-\ngnait, puis il revenait avec pr \u00e9caution pour s'\u00e9loigner de nou-\nveau et revenir encore. Ce man\u00e8ge , ces all\u00e9es et venues dur\u00e8rent \nun bon quart d'heure. \n \u2013 Si le gaillard, \u2013 pensait Robin, \u2013 continue sa promenade \npendant toute la nuit, je cours grand risque d'\u00eatre encore l\u00e0 au point du jour. Je ne pourrai jamais prendre mon vol par l\u00e0-haut sans qu'il m'entende. \n \u2013 105 \u2013 D\u00e9j\u00e0 depuis quelques instants un profond silence r\u00e9gnait \ndans la galerie, et le promeneur semblait avoir renonc\u00e9 \u00e0 son \nespionnage ; mais Robin, qui en sa qualit\u00e9 de rus\u00e9 chasseur \nconnaissait toutes les feintes, jugea que dans cette circonstance il \u00e9tait plus prudent de s'en ra pporter au t\u00e9moignage des yeux \nqu'\u00e0 celui des oreilles, et se hasarda \u00e0 utiliser une seconde fois le judas de son cachot. \n Et bien lui en prit, car au lieu d'un espion le jeune homme \nen vit deux, deux aux \u00e9coutes et coll\u00e9s nez \u00e0 nez sur la porte. \n Au m\u00eame instant la jolie Maude, un flambeau d'une main \net quelques objets de l'autre, apparaissait \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 de la \ngalerie et poussait un cri de surp rise en voyant poindre la t\u00eate \nde Robin au-dessus de cette paire de ge\u00f4liers. \n Aussi l\u00e9ger que la feuille qui to mbe, Robin se laissa tomber \nsur le sol, et \u00e9couta plein d'anxi\u00e9t \u00e9 ce qui allait se passer ; la voix \nde Maude avait heureusement masqu\u00e9 le bruit de sa chute, et il \nentendit la jeune fille gourmander les soldats et babiller avec une volubilit\u00e9 toute f\u00e9minine afin de donner des pr\u00e9textes \u00e0 son cri de surprise ou d'\u00e9pouvante. \n Robin se h\u00e2ta alors de remettre le banc et la table \u00e0 leurs \nplaces respectives, ce qu'il fit en chantant \u00e0 tue-t\u00eate, et en se \ndemandant pourquoi Maude errait ainsi dans le ch\u00e2teau au mi-\nlieu de la nuit. Maude, la joli e Maude, ne tarda pas \u00e0 lui donner \nle mot de cette \u00e9nigme, car, apr\u00e8s quelques pourparlers conci-liateurs avec les ge\u00f4liers, elle entra radieuse dans le cachot, d\u00e9-posa des vivres et des rafra\u00eechissements sur la table, et exigea qu'on la laiss\u00e2t seule avec le pris onnier afin d'\u00e9changer avec lui \nquelques paroles. \n \u2013 Eh bien ! jeune forestier, dit la belle enfant d\u00e8s que la \nporte fut ferm\u00e9e, vous voil\u00e0 dans une belle position ; vous res-semblez \u00e0 un rossignol en cage, et j'ai grand'peur que cette cage \u2013 106 \u2013 ne s'ouvre pas de sit\u00f4t, car le baron est dans une col\u00e8re \u00e9pou-\nvantable ; il jure, il temp\u00eate, et il parle de vous traiter comme il \na trait\u00e9 les Maures M\u00e9cr\u00e9ants de la terre sainte. \n \u2013 Soyez ma compagne de captivit\u00e9, charmante Maude, r\u00e9-\npliqua Robin en embrassant la jeune fille, et je ne regretterai pas ma libert\u00e9. \n \u2013 Pas tant de hardiesse, messire, s'\u00e9cria la jeune fille en se \nd\u00e9gageant de l'\u00e9treinte de Robin ; vous n'agissez pas en galant chevalier. \n \u2013 Pardon, vous \u00eates si belle que\u2026 Mais causons s\u00e9rieuse-\nment ; asseyez-vous l\u00e0 et mettez vos deux mains dans les mien-nes ; bien, merci. Dites-moi mainte nant si vous savez ce qu'est \ndevenu Allan Clare, mon compagno n de route, celui qui est en-\ntr\u00e9 dans le ch\u00e2teau avec moi et votre oncle Tuck. \n \u2013 H\u00e9las ! il est dans un cachot plus sombre et plus affreux \nque celui-ci ; il a os\u00e9 dire \u00e0 Sa Seigneurie : \u00ab Inf\u00e2me coquin, j'\u00e9pouserai malgr\u00e9 toi lady Chri stabel. \u00bb Au moment o\u00f9 votre \nimprudent ami pronon\u00e7ait ces paroles, j'entrai dans la chambre du baron avec ma jeune ma\u00eetresse . \u00c0 la vue de milady, sir Allan \nClare s'est oubli\u00e9 au point de s'\u00e9lancer vers elle, de la prendre dans ses bras, de l'embrasser en s'\u00e9criant : \u00ab Christabel, ma \nch\u00e8re et bien-aim\u00e9e Christabel ! \u00bb Milady a perdu l'usage de ses sens, et je l'ai entra\u00een\u00e9e hors de la pr\u00e9sence de monseigneur. Par l'ordre de ma jeune ma\u00eetresse, je me suis inform\u00e9e de messire Allan ; comme je vous l'ai dit, il est prisonnier. Gilles, le joyeux moine, m'a appris votre sort, et je suis venue pour\u2026 \n \u2013 Pour m'aider \u00e0 fuir, n'est-ce pas, ch\u00e8re Maude ? Merci, \nmerci, oui, je serai bient\u00f4t libre ; avant une heure, si Dieu me prot\u00e8ge. \n \u2013 107 \u2013 \u2013 Vous, libre ! mais comment sortirez-vous d'ici ? il y a \ndeux factionnaires \u00e0 cette porte. \n \n\u2013 Je voudrais qu'il y en e\u00fbt mille. \u2013 \u00cates-vous donc sorcier, beau forestier ? \u2013 Non, mais j'ai appris \u00e0 gr imper sur les arbres comme un \n\u00e9cureuil et \u00e0 sauter les foss\u00e9s comme un li\u00e8vre. \n Le jeune homme montra du regard la lucarne grill\u00e9e, et, se \npenchant \u00e0 l'oreille de la jeune fille, se penchant si bien qu'au \ncontact des l\u00e8vres de Robin, Maude rougit, il dit : \n \u2013 Les barreaux ne sont pas en fer. Maude comprit, et un sourire de joie \u00e9claira son visage. \u2013 Maintenant, il faut que je sache, ajouta Robin, o\u00f9 je puis \nretrouver fr\u00e8re Tuck. \n \u2013 Dans\u2026 l'office, r\u00e9pondit Maude un peu honteuse : si mi-\nlady a besoin de son secours pour d\u00e9livrer messire Allan, il est convenu qu'elle l'enverra chercher \u00e0 l'office. \n \n\u2013 Quel chemin suivrai-je pour m'y rendre ? \u2013 Une fois sorti d'ici, vous pr endrez les remparts \u00e0 gauche, \net vous les suivrez jusqu'\u00e0 ce que vous trouviez une porte ou-\nverte. Cette porte vous conduira \u00e0 un escalier, l'escalier \u00e0 une galerie et la galerie \u00e0 un corridor au bout duquel est l'office. La \nporte sera ferm\u00e9e ; si vous n'en tendez aucun bruit au-dedans, \nentrez ; si Tuck n'y est pas, c'es t que milady l'aura mand\u00e9, ca-\nchez-vous alors dans une armoir e et attendez mon arriv\u00e9e ; \nnous nous occuperons de votre sortie du ch\u00e2teau. \n \u2013 108 \u2013 \u2013 Mille gr\u00e2ces vous soient rendues, ma jolie Maude, je \nn'oublierai jamais vos bont\u00e9s ! s'\u00e9cria Robin joyeusement. \n \nEt le feu qui jaillissait de ses yeux heurta celui qui jaillissait \ndes yeux de la jeune fille ; ces deux \u00e9tincelles se m\u00eal\u00e8rent, et en-tre ces deux \u00eatres si jeunes, si beaux, il se fit un \u00e9change de pen-s\u00e9es et de d\u00e9sirs, \u00e9change que couronna un double et br\u00fblant baiser. \n \u2013 Bravo ! bravissimo, mes amoureux ! Voil\u00e0 donc en quoi \nconsiste cet \u00e9change de paroles ! s'\u00e9cria l'un des ge\u00f4liers en ou-vrant brusquement la porte du cachot. Corbleu ! belle demoi-\nselle, vous apportez d'\u00e9tranges ra fra\u00eechissements au prisonnier ! \nJe vous en f\u00e9licite, et vous vous entendez si bien \u00e0 donner des consolations que je ne serais pa s f\u00e2ch\u00e9 d'\u00eatre mis en cage \u00e0 mon \ntour. \n \u00c0 cette subite interpellation, la figure de Maude s'empour-\npra, et la pauvre fille demeura un instant muette et tremblante ; mais le soldat s'\u00e9tant approch\u00e9 d' elle pour lui intimer l'ordre de \nsortir du cachot, elle retrouva son aplomb, et, levant sa petite \nmain blanche \u00e0 la hauteur des joues tann\u00e9es du soldat, elle y appliqua d'un air cr\u00e2ne un soufflet bilat\u00e9ral, et s'enfuit en riant \ncomme une folle de son espi\u00e8glerie. \n \n\u2013 Hum ! hum ! grommela le ge\u00f4lier se frottant les joues et \njetant sur Robin un regard des moins affectueux, le jouvenceau \net moi ne sommes pas pay\u00e9s de la m\u00eame monnaie. \n Et le ge\u00f4lier sortit, puis affecta de verrouiller la porte avec \nfracas et de multiplier les tours de clef dans la serrure. \n Quant au prisonnier, il buvait, riait et mangeait \u00e0 c\u0153ur joie. \n Bient\u00f4t une sentinelle arm\u00e9e de pied en cap vint remplacer \nle guichetier, et Robin, pour ne pas para\u00eetre soucieux ni pr\u00e9oc-\u2013 109 \u2013 cup\u00e9, recommen\u00e7a \u00e0 chanter aussi fort que le lui permettaient \nses poumons. \n \nLa sentinelle, d\u00e9j\u00e0 irrit\u00e9e de monter la garde, lui intima du-\nrement l'ordre de garder le silence. Robin ob\u00e9it, c'\u00e9tait son plan, et d'un ton moqueur il souhaita au factionnaire une bonne nuit et des r\u00eaves heureux. \n Une heure apr\u00e8s, la lune \u00e0 son z\u00e9nith annon\u00e7ait \u00e0 Robin \nqu'il \u00e9tait temps de fuir, et Robi n, ma\u00eetrisant les pulsations pr\u00e9-\ncipit\u00e9es de son c\u0153ur, improvisa une \u00e9chelle avec son banc et atteignit sans peine les barreaux de la lucarne ; un d'eux tout \nvermoulu c\u00e9da promptement \u00e0 qu elques secousses et lui livra \npassage ; il s'accroupit alors sur le rebord de la lucarne, et me-\nsura d'un \u0153il inquiet la distance qui le s\u00e9parait du sol ; cette \ndistance lui ayant paru trop grande de plusieurs pieds, il pensa \u00e0 \nutiliser son ceinturon en l'attachant par une de ses extr\u00e9mit\u00e9s au barreau le plus solide. \n Ces pr\u00e9paratifs, qui ne demandaient qu'une minute, \u00e9taient \nachev\u00e9s et il allait op\u00e9rer sa descente, quand il aper\u00e7ut \u00e0 quel-\nques pas de lui sur la terrasse un soldat lui tournant le dos et contemplant, accoud\u00e9 sur sa piqu e, les lointaines profondeurs \nde la vall\u00e9e. \n \n\u2013 Hol\u00e0 ! se dit-il, j'allais tomb er dans la gueule du loup. At-\ntention ! \n Par bonheur, un nuage passa entr e la lune et le ch\u00e2teau, la \nterrasse rentra dans l'obscurit\u00e9 tandis que la vall\u00e9e resplendis-\nsait de lumi\u00e8re. Le soldat, un enfant de cette vall\u00e9e peut-\u00eatre, la contemplait toujours immobile. \n \u2013 Allons, \u00e0 la garde de Dieu ! murmura Robin, qui, apr\u00e8s \nun fervent signe de croix, se laissa glisser le long de la muraille \nen se tenant au ceinturon. \u2013 110 \u2013 \nMalheureusement le ceinturon \u00e9t ait trop court, et, arriv\u00e9 \u00e0 \nson extr\u00e9mit\u00e9, il sentit que ses pieds \u00e9taient encore \u00e9loign\u00e9s du \nsol, et Robin craignit d'\u00e9veiller l'attention du factionnaire en tombant trop lourdement. Que faire ? remonter dans la prison ? mais les barreaux qui servaient de point d'appui pouvaient ne pas r\u00e9sister aux efforts d'une ascension ; mieux valait donc \npousser l'aventure jusqu'au bout ; aussi, confiant en la Provi-\ndence, et se faisant aussi l\u00e9ge r que possible, le jeune homme \ns'abandonna \u00e0 son propre poids. \n Un fracas \u00e9pouvantable, quelque chose comme le retentis-\nsement d'une trappe retombant su r un soupirail de cave, tel fut \nle bruit qui troubla les r\u00eaveries de la sentinelle au moment o\u00f9 notre h\u00e9ros touchait terre. \n La sentinelle poussa le cri d' alarme et marcha la pique en \navant vers l'endroit signal\u00e9 par le bruit insolite ; mais elle ne vit rien, n'entendit rien, et sans plus s'inqui\u00e9ter des causes d'un tel fracas, elle regagna son poste et contempla de nouveau sa ch\u00e8re vall\u00e9e. \n Robin, ne se sentant pas bless\u00e9, avait profit\u00e9 de l'\u00e9bahisse-\nment du factionnaire pour gagner du terrain, sans s'inqui\u00e9ter lui \naussi des causes de ce fracas ; il venait cependant de courir un \ngrand danger. Les souterrains du ch\u00e2teau prenaient jour direc-tement au-dessous de la fen\u00eatre de son cachot, et la trappe de ce soupirail n'\u00e9tait pas ferm\u00e9e ; le hasard voulut qu'il la repouss\u00e2t du pied en tombant, sans quoi il disparaissait \u00e0 jamais dans les profondeurs du souterrain. Autre hasard heureux, il ne pouvait \n\u00e9 c h a p p e r a u f a c t i o n n a i r e s i l a trappe e\u00fbt \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e, car il e\u00fbt \n\u00e9t\u00e9 trahi par sa sonorit\u00e9 en sautant sur elle. \n La chance tournait donc en sa faveur, et, d'un pas rapide, \nmais silencieux, il suivait la route indiqu\u00e9e par Maude. \n \u2013 111 \u2013 Ainsi que l'avait annonc\u00e9 la je une fille, il trouva une porte \nouverte \u00e0 sa gauche, et apr\u00e8s l'avoir franchie, il prit un escalier, \npuis une galerie, puis un immense corridor. \n Arriv\u00e9 \u00e0 la bifurcation de deux galeries, notre h\u00e9ros, plong\u00e9 \ndans une profonde obscurit\u00e9, t\u00e2ta it le sol du pied et palpait la \nmuraille afin de ne pas faire fa usse route, lorsqu'il entendit \nquelqu'un demander \u00e0 voix basse : \n \u2013 Qui est l\u00e0 ? que faites-vous l\u00e0 ? Robin se blottit le long du mur et retint sa respiration. \u00c9ga-\nlement arr\u00eat\u00e9, l'inconnu fouillait l\u00e9g\u00e8rement les dalles avec la pointe de son \u00e9p\u00e9e, et cherchait \u00e0 se rendre compte du bruit caus\u00e9 par l'approche de Robin. \n \u2013 C'est sans doute un grincement de la porte, se dit le pro-\nmeneur nocturne ; puis il continua son chemin. \n Pensant avec raison que, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d'un guide, il lui serait \nplus facile de sortir du d\u00e9dale o\u00f9 il errait depuis un quart \nd'heure, Robin suivit l'\u00e9tranger \u00e0 une distance respectueuse. \n Bient\u00f4t ce dernier ouvrit une porte et disparut. \nCette porte conduisait dans la chapelle. Robin h\u00e2ta le pas, s'\u00e9lan\u00e7a l\u00e9g\u00e8rement derri\u00e8re l'inconnu, \net se glissa sans bruit derri\u00e8re un des piliers du saint lieu. \n Les rayons de la lune inondaie nt la chapelle de leurs blan-\nches clart\u00e9s, et une femme voil\u00e9e priait \u00e0 genoux devant un tombeau ; l'\u00e9tranger, rev\u00eatu de la robe des moines, promenait \nses regards inquiets sur tout l'\u00e9dif ice ; soudain, \u00e0 la vue de cette \nfemme voil\u00e9e, il tressaillit, retint une exclamation, un cri de bonheur pr\u00eat \u00e0 lui \u00e9chapper, traversa la nef, et s'approcha d'elle \u2013 112 \u2013 les mains jointes. Au bruit des pa s de l'inconnu, la femme releva \nla t\u00eate et le regarda, agit\u00e9e d'une crainte ou frissonnante d'un \nespoir. \n \u2013 Christabel ! murmura doucement le moine. La jeune fille se redressa, un e rougeur profonde envahit ses \njoues, et, s'\u00e9lan\u00e7ant dans les br as tendus du jeune homme, elle \ns'\u00e9cria d'un ton de joie inexprimable : \n \u2013 Allan ! Allan ! mon cher Allan ! \u2013 113 \u2013 VII \n \nGilbert raconta \u00e0 Marguerite l'histoire de Roland Ritson, \nmais il garda le silence sur ses plus grands crimes, et ne parla \nq u e t r \u00e8 s p e u d e s a m o u r s e t d e l a f i n m a l h e u r e u s e d e s a s \u0153 u r \nAnnette. \n \u2013 Implorons pour cet insens\u00e9 la mis\u00e9ricorde de Dieu, dit \nMarguerite. \n Et elle cacha ses larmes pour ne pas augmenter la douleur \nde son mari. \n Le vieux moine s'agenouilla \u00e0 demeure pr\u00e8s du cadavre et \nr\u00e9cita les pri\u00e8res des morts ; Gilbert et Marguerite se r\u00e9unirent \u00e0 lui par intervalles ; Lincoln fut charg\u00e9 de creuser une fosse entre le ch\u00eane et le h\u00eatre d\u00e9sign\u00e9s par le mis\u00e9rable Ritson, et l'on at-\ntendit le retour des voyageurs de Nottingham pour proc\u00e9der aux fun\u00e9railles. \n Fatigu\u00e9e d'errer devant le co ttage, Marianne, abandonn\u00e9e \u00e0 \nelle-m\u00eame, eut envie d'aller au-d evant de son fr\u00e8re. Lance dor-\nmait \u00e9tendu sur le seuil de la po rte ; elle l'appela, le caressa de \nsa blanche main, et partit avec lui sans avertir Gilbert. \n Longtemps la jeune fille marcha pensive et r\u00eavant \u00e0 l'avenir \nde son fr\u00e8re ; puis elle s'assit au pied d'un arbre, et, la t\u00eate dans \nses mains, elle se prit \u00e0 pleurer. Pourquoi ? le savait-elle ? non. \nDe noirs pressentiments la faisaient tressaillir, et \u00e0 travers mille images confuses elle apercevait dans un sombre lointain l'image \nch\u00e9rie d'Allan et celle du jeune forestier, du v\u00e9ritable comte de \nHuntingdon. \u2013 114 \u2013 \nLance, le fid\u00e8le animal, s'\u00e9tait couch\u00e9 \u00e0 ses pieds, et, le mu-\nseau en l'air, braquait sur elle ses deux grands yeux ronds o\u00f9 \nflamboyait l'intelligence ; on aurait dit qu'il \u00e9tait triste de la tris-\ntesse de cette jeune fille, et qu'il \u00e9prouvait comme elle de noirs pressentiments, car il ne dormait pas, il veillait. \n Le soleil n'\u00e9clairait plus que la cime des grands arbres, et \nd\u00e9j\u00e0 le cr\u00e9puscule assombrissait le taillis, lorsque Lance se re-\ndressa sur ses pattes et poussa de petits cris plaintifs en agitant \nla queue. \n Marianne, arrach\u00e9e \u00e0 ses r\u00eaveries par cet avertissement, se \nrepentit d'\u00eatre rest\u00e9e si longtemp s dans la for\u00eat ; mais les joyeu-\nses gambades de l'animal qui saluait son lever la rassur\u00e8rent, et elle reprit aussit\u00f4t le chemin du cottage en ne d\u00e9sesp\u00e9rant pas \nencore du prompt retour d'Allan. \n Lance ne marchait plus derri\u00e8re Marianne comme le ma-\ntin ; il furetait au contraire en avan t, afin d'\u00e9clairer le sentier, et \nd'instant en instant il tournait la t\u00eate pour voir si la jeune fille le suivait toujours. \n Quoique certaine de ne pas s'\u00e9garer en s'abandonnant \u00e0 \nl'instinct de son guide, Marianne h\u00e2tait le pas, car l'obscurit\u00e9 \naugmentait rapidement, et les premi\u00e8res \u00e9toiles scintillaient dans le bleu du ciel. \n Lance s'arr\u00eata soudain, se roid it sur ses jarrets, allongea le \nr\u00e2ble et le cou, dressa les orei lles, contracta le museau, flaira \nl'espace, \u00e9venta la voie et se prit \u00e0 aboyer avec fureur, avec rage. \n Marianne tremblante demeura cl ou\u00e9e \u00e0 sa place, et chercha \n\u00e0 reconna\u00eetre la cause des aboiements du chien. \n \u2013 115 \u2013 \u2013 Il signale peut-\u00eatre l'approche d'Allan, se dit la jeune fille \nen \u00e9coutant attentivement. \n \nTout \u00e9tait silencieux autour d'elle. Le chien lui-m\u00eame cessa \nses plaintes, et d\u00e9j\u00e0 Marianne ne tremblait plus. Mais au mo-\nment o\u00f9, riant de sa frayeur, la jeune fille allait reprendre sa marche, un bruit de pas pr\u00e9cipit\u00e9s retentit dans un fourr\u00e9 voi-sin, et les aboiements de Lance recommenc\u00e8rent avec plus de furie et de rage que jamais. \n La crainte de tomber entre les mains d'un outlaw donna \ndes ailes \u00e0 la jeune fille, et elle s'\u00e9lan\u00e7a en courant dans le sen-tier ; mais bient\u00f4t, \u00e0 bout de ses forces, elle dut s'arr\u00eater, et fail-lit s'\u00e9vanouir en entendant un homme crier d'une voix rude et imp\u00e9rieuse : \n \u2013 Rappelez votre chien ! Lance, qui s'\u00e9tait tenu \u00e0 l'a rri\u00e8re-garde pour prot\u00e9ger la \nfuite de Marianne, venait de sauter \u00e0 la gorge de l'individu qui la \npoursuivait. \n \u2013 Rappelez votre chien ! cria de nouveau l'\u00e9tranger ; je n'ai \npas l'intention de vous faire du mal. \n \n\u2013 Comment puis-je savoir que vous dites vrai ? r\u00e9pondit \nMarianne d'un ton presque ferme. \n \u2013 Il y a longtemps que je vous aurais envoy\u00e9 une fl\u00e8che \ndans le c\u0153ur, si j'\u00e9tais un malfaiteur ; encore une fois, vous dis-je, rappelez votre chien ! \n D\u00e9j\u00e0 les crocs de Lance avaien t d\u00e9chiquet\u00e9 les v\u00eatements et \nentamaient la peau. \n \u2013 116 \u2013 Au premier mot de Marianne, le chien l\u00e2cha prise et vint se \nposter devant elle, sans perdre de vue cet inconnu qu'il conti-\nnuait \u00e0 menacer des dents. \n Cet inconnu, c'\u00e9tait bien un outlaw, un de ces proscrits sans \nfeu ni lieu qui volent et pillent les forestiers moins courageux que Gilbert, et assassinent les vo yageurs sans d\u00e9fense. Ce mis\u00e9-\nrable, dont la face suait le crime, \u00e9tait v\u00eatu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses en peau de ch\u00e8vre ; un large feutre, souil-l\u00e9, malax\u00e9, recouvrait \u00e0 peine sa longue chevelure tombant en d\u00e9sordre sur ses \u00e9paules. L'\u00e9cume \u00e9chapp\u00e9e de la gueule du chien blanchissait sa barbe \u00e9paisse ; \u00e0 son c\u00f4t\u00e9 pendait une da-gue, d'une main il tenait son arc, et de l'autre des fl\u00e8ches. \n Malgr\u00e9 son \u00e9pouvante, Maria nne simulait un grand sang-\nfroid. \n \u2013 Ne m'approchez pas, dit la jeune fille avec un imp\u00e9rieux \nregard. \n L'outlaw s'arr\u00eata, car le chien prenait son \u00e9lan pour sauter \nsur lui. \n \u2013 Que voulez-vous ? parlez, je vous \u00e9coute, ajouta Ma-\nrianne. \n \n\u2013 Je parlerai, mais d'abord il faut que vous veniez avec moi. \u2013 O\u00f9 ? \u2013 Peu vous importe l'endroit de la for\u00eat ; suivez-moi. \u2013 Je ne vous suivrai pas. \u2013 117 \u2013 \u2013 Ah ! ah ! vous refusez, belle demoiselle, s'\u00e9cria le coquin \navec un \u00e9clat de rire f\u00e9roce ; vous faites la d\u00e9daigneuse, la diffi-\ncile ! \n \n\u2013 Je ne vous suivrai pas, r\u00e9p\u00e9ta fermement Marianne. \u2013 Je serai donc oblig\u00e9 alors d'employer les grands moyens, \net les grands moyens ne seront pas de votre go\u00fbt, je vous en pr\u00e9viens. \n \u2013 Et moi je vous pr\u00e9viens que, si vous avez l'audace d'user \nde violence envers moi, vous serez cruellement puni. \n Marianne ne tremblait plus ; le courage lui \u00e9tait revenu en \nface du danger, et elle avait prononc\u00e9 ces derni\u00e8res paroles d'une voix assur\u00e9e, et le bras tendu vers le proscrit comme pour lui dire : Retirez-vous. \n Le proscrit se remit \u00e0 rire de son rire f\u00e9roce ; et Lance fit en \ngrondant craquer ses m\u00e2choires. \n \u2013 Vraiment, la belle fille, reprit le bandit apr\u00e8s un instant \nde silence, vraiment j'admire votre courage et la hardiesse de vos paroles, mais cette admiration ne me fera pas modifier mes projets ; je sais qui vous \u00eates, je sais que vous \u00eates arriv\u00e9e hier \nchez Gilbert Head le forestier, en compagnie de votre fr\u00e8re Al-\nlan, et que ce matin votre fr\u00e8re Allan est parti pour Nottingham, \nje sais tout cela aussi bien que vo us ; mais ce que je sais encore \net ce que vous ne savez pas, c'es t que les portes du ch\u00e2teau de \nFitz-Alwine, qui se sont ouvertes pour laisser entrer messire Allan, ne se rouvriront jamais pour le laisser sortir. \n \u2013 Que dites-vous ? s'\u00e9cria Ma rianne en proie \u00e0 une nou-\nvelle terreur. \n \u2013 118 \u2013 \u2013 Je dis que messire Allan Clare est prisonnier du baron de \nNottingham. \n \n\u2013 Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura douloureusement la \njeune fille. \n \u2013 Et je ne le plains pas, votre estimable fr\u00e8re. Pourquoi va-\nt-il se fourrer dans la gueule du lion ? C'est que c'est un vrai lion que le vieux Fitz-Alwine. Nous avon s fait la guerre en Palestine, \net je connais ses go\u00fbts ; il veut avoir la s\u0153ur comme il a d\u00e9j\u00e0 le fr\u00e8re. Hier vous avez \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 ses limiers, et aujourd'hui\u2026 \n Marianne poussa un cri de d\u00e9sespoir. \u2013 Oh ! rassurez-vous, je veux dire qu'aujourd'hui vous lui \n\u00e9chapperez encore. \n Marianne osa lever les yeux sur le bandit, il y avait d\u00e9j\u00e0 \npresque de la reconnaissance dans son regard. \n \u2013 Oui, vous lui \u00e9chapperez en core\u2026 mais vous ne m'\u00e9chap-\nperez pas \u00e0 moi ; \u00e0 lui le fr\u00e8re, \u00e0 moi la s\u0153ur, et vive mon lot ! Allons, pas de larmes, la belle fille ! vous qui seriez esclave chez le baron, vous serez livre avec moi, libre et reine dans ces vieux bois, et j'en connais plus d'une, brune ou blonde, qui enviera \nvotre sort. En route donc, ma belle \u00e9pous\u00e9e ; l\u00e0-bas, dans ma caverne, nous trouverons un bon souper de venaison et notre lit \nde feuilles s\u00e8ches. \n \u2013 Oh ! je vous en conjure, pa rlez-moi de mon fr\u00e8re, de mon \ncher Allan, s'\u00e9cria Marianne, qui ne tenait aucun compte des absurdes propos de ce mis\u00e9rable. \n \u2013 Parbleu ! reprit-il sans remarquer l'inattention de Ma-\nrianne, si votre fr\u00e8re s'\u00e9chappe des griffes de la b\u00eate, il viendra vivre avec nous ; mais je ne cr ois pas que nous puissions jamais \u2013 119 \u2013 chasser le daim de compagnie, ca r le vieux Fitz-Alwine ne laisse \npas moisir ses prisonniers dans les cachots, il les exp\u00e9die \npromptement pour l'\u00e9ternit\u00e9. \n \u2013 Mais comment avez-vous appris que mon fr\u00e8re \u00e9tait pri-\nsonnier du baron ? \n \u2013 Au diable les questions, la belle ! il s'agit maintenant des \noffres que je te fais d'\u00eatre ma reine, et non de la corde qui doit \u00e9trangler monsieur ton fr\u00e8re. Pa r saint Dunstan, de gr\u00e9 ou de \nforce tu vas me suivre. \n Et il fit un pas vers Marianne, qui se rejeta vivement en ar-\nri\u00e8re en s'\u00e9criant : \n \u2013 \u00c0 lui, Lance ! \u00e0 lui ! Le courageux animal n'attendait que cet ordre et sauta \u00e0 la \ngorge du proscrit ; mais celui-ci, habitu\u00e9 sans doute \u00e0 de pareil-les luttes, saisit les deux pattes de devant du chien, et avec une force irr\u00e9sistible le lan\u00e7a \u00e0 vingt pas ; le chien sans s'effrayer revint \u00e0 la charge, et, par une feinte habile, attaqua de c\u00f4t\u00e9 au lieu d'attaquer en face, mordit dans la masse de cheveux qui \ns'\u00e9chappait de dessous le feutre du bandit, et implanta si pro-fond\u00e9ment ses crocs que l'oreille tout enti\u00e8re se d\u00e9tacha et lui \nresta dans la gueule. \n Un flot de sang inonda le bless\u00e9, qui s'adossa \u00e0 un arbre en \npoussant des rugissements affreux et en blasph\u00e9mant Dieu, et Lance, d\u00e9sappoint\u00e9 de n'avoir pas mis la dent sur un morceau de r\u00e9sistance, bondit de nouveau comme \u00e0 la cur\u00e9e. \n Mais cette troisi\u00e8me attaque deva it lui \u00eatre fatale ; son ad-\nversaire, quoique \u00e9puis\u00e9 par la perte de son sang, lui ass\u00e9na du plat de sa dague un coup telleme nt violent sur le cr\u00e2ne, qu'il \nroula comme une masse inerte aux pieds de Marianne. \u2013 120 \u2013 \n\u2013 \u00c0 nous deux maintenant ! s'\u00e9cria le bandit apr\u00e8s avoir \nsuivi d'un \u0153il satisfait la chut e de Lance. \u00c0 nous deux, la \nbelle !\u2026 Enfer et damnation ! aj outa-t-il, rugissant et prome-\nnant ses regards aux alentours ; partie ! sauv\u00e9e ! Ah ! de par \ntous les diables, elle ne m'\u00e9chappera pas ! \n Et il s'\u00e9lan\u00e7a \u00e0 la poursuite de Marianne. La pauvre jeune \nfille courut longtemps sans savoir si le sentier qu'elle avait pris \nla conduirait au cottage de Gilbert Head. Une seule chance lui restait apr\u00e8s la mise hors de com bat de son d\u00e9fenseur, la chance \nd'\u00e9chapper \u00e0 l'outlaw \u00e0 la faveur de l'obscurit\u00e9 ; aussi fit-elle des \nefforts surhumains pour gagner promptement le plus de terrain \npossible : la Providence veillerait ensuite sur elle. Hors d'ha-leine, Marianne s'arr\u00eata enfin dans une clairi\u00e8re o\u00f9 aboutis-\nsaient diverses routes, et respir a plus librement en n'entendant \naucun bruit de pas derri\u00e8re elle ; mais l\u00e0, nouvelle angoisse ; quelle route fallait-il prendre ? Son h\u00e9sitation ne pouvait durer : elle devait choisir, et choisir bien vite, sinon le limier lanc\u00e9 sur ses traces allait para\u00eetre. L'infortun\u00e9e invoqua le secours de la sainte Vierge, ferma les yeux, fit deux ou trois tours sur elle-m\u00eame, et indiqua en \u00e9tendant le br as au hasard le sentier qu'elle \nallait suivre. \u00c0 peine avait-elle qu itt\u00e9 la clairi\u00e8re que l'outlaw y \narrivait et h\u00e9sitait aussi sur le choix du chemin pour rattraper la \nfugitive. Malheureusement la lu ne, cette lune qui \u00e0 la m\u00eame \nheure \u00e9clairait l'\u00e9vasion de Robin, \u00e9claira la fuite de Marianne ; \nsa robe blanche la trahit. \n \n\u2013 Enfin, s'\u00e9cria le bandit, je la tiens ! Marianne entendit ces horribles paroles : Je la tiens ! et \nplus agile qu'un daim, plus rapide qu'une fl\u00e8che, elle vola, vola, \nvola ; mais bient\u00f4t, \u00e9puis\u00e9e, d\u00e9 faillante et n'ayant plus que la \nforce de crier pour la derni\u00e8re fois : \n \u2013 Allan ! Allan ! Robin ! au secours ! au secours ! \u2013 121 \u2013 \nElle tomba et s'\u00e9vanouit. \n Guid\u00e9 par cette robe blanche, l'outlaw avait redoubl\u00e9 de vi-\ntesse, et d\u00e9j\u00e0 il se courbait et allongeait les bras pour enserrer sa proie, quand un homme, un garde qui se trouvait par l\u00e0 en em-\nbuscade pour veiller \u00e0 la conservation du gibier royal, intervint en s'\u00e9criant : \n \u2013 Hol\u00e0 ! mis\u00e9rable coquin ! ne touche pas \u00e0 cette femme, \nou tu es mort ! \n Le bandit n'eut pas l'air d'entendre et glissa ses mains sous \nles \u00e9paules de la jeune fille pour la soulever de terre. \n \u2013 Ah ! tu fais la sourde oreille, reprit le forestier d'une voix \ntonnante ; soit ! \n Et il b\u00e2tonna rudement le proscrit avec le manche de sa pi-\nque. \n \u2013 Mais cette femme m'appartient, dit l'outlaw en se levant. \u2013 Tu mens ! tu la poursuivai s comme un ours poursuit un \nfaon ! Mis\u00e9rable coquin ! arri\u00e8re, ou je t'embroche ! \n \nLe bandit recula, car le fer de la pique du forestier entamait \nd\u00e9j\u00e0 son haut-de-chausses. \n \u2013 \u00c0 bas les fl\u00e8ches ! \u00e0 bas l'arc ! \u00e0 bas la dague ! ajouta le \nforestier, la pique toujours en arr\u00eat. \n Le bandit jeta ses armes \u00e0 terre. \u2013 Fort bien. Maintenant, volte-face, et file, file rondement, \nlestement, sinon je t'\u00e9peronne \u00e0 coups de fl\u00e8ches. \u2013 122 \u2013 \nIl fallait ob\u00e9ir ; plus d'armes, plus de r\u00e9sistance possible. Le \nbandit s'\u00e9loigna donc en vomissant des torrents de blasph\u00e8mes \net de mal\u00e9dictions, et jurant de se venger t\u00f4t ou tard. Le fores-tier s'occupa aussit\u00f4t de rappel er \u00e0 la vie la pauvre Marianne, \nqui gisait immobile sur l'herbe comme une blanche statue de marbre renvers\u00e9e de son pi\u00e9desta l ; la lune \u00e9clairant son p\u00e2le \nvisage aidait encore \u00e0 l'illusion. \n Non loin de l\u00e0 serpentait un ruisseau, la jeune fille fut \ntransport\u00e9e au bord ; quelques gouttes d'eau subitement proje-t\u00e9es sur ses tempes et sur son front la ranim\u00e8rent, et ouvrant les yeux comme si elle sortait d'un long sommeil, elle s'\u00e9cria : \n \u2013 O\u00f9 suis-je ? \u2013 Dans la for\u00eat de Sherwood, r\u00e9pondit na\u00efvement le garde \nforestier. \n Au son de cette voix qui lui \u00e9tait \u00e9trang\u00e8re, Marianne vou-\nlut se relever et fuir encore ; ma is les forces lui manqu\u00e8rent, et \nelle s'\u00e9cria d'une voix plaintive et les mains jointes : \n \u2013 Ne me faites pas de mal, ayez piti\u00e9 de moi ! \n\u2013 Rassurez-vous, mademoiselle ; le mis\u00e9rable qui a os\u00e9 \nvous attaquer est loin de nous, et voudrait-il recommencer qu'il \naurait affaire \u00e0 moi avant de toucher un pli de votre robe. \n Marianne, toujours tremblante, jetait des regards effar\u00e9s \nautour d'elle, et cependant la voix qu'elle entendait r\u00e9sonner \u00e0 \nson oreille lui paraissait \u00eatre une voix amie. \n \u2013 Voulez-vous, mademoiselle, que je vous conduise \u00e0 notre \nhall ? Vous y recevrez bon accueil, je vous le jure. Au hall, vous \ntrouverez des jeunes filles pour vous servir et pour vous conso-\u2013 123 \u2013 ler, des gar\u00e7ons forts et vigour eux pour vous d\u00e9fendre, et un \nvieillard pour vous servir de p\u00e8re. Venez au hall, venez. \n \nIl y avait tant de cordialit\u00e9 et de franchise dans ces offres \nque Marianne se leva instinctiv ement et suivit sans mot dire \nl'honn\u00eate forestier. Le grand air et le mouvement lui rendirent bient\u00f4t l'intelligence et le sang-froid ; elle consid\u00e9ra attentive-ment aux clart\u00e9s de la lune la tournure de son guide, et, comme si un secret pressentiment l'avertissait que cet inconnu \u00e9tait un ami de Gilbert Head, elle dit : \n \u2013 O\u00f9 allons-nous, messire ? Ce chemin conduit-il \u00e0 la mai-\nson de Gilbert Head ? \n \u2013 Quoi ! vous connaissez Gilb ert Head ? Seriez-vous sa \nfille, par hasard ? Vraiment, je gronderai le vieux sournois pour le silence qu'il a gard\u00e9 sur la po ssession d'un aussi joli tr\u00e9sor. \nPardon, miss, sans vous offenser , c'est que, voyez-vous, il y a \nlongtemps que je connais le bonh omme. Head et son fils Robin \nHood, et je ne les croyais pas si discrets. \n \u2013 Vous \u00eates dans l'erreur, messire ; je ne suis point la fille \nde Gilbert, mais son amie, son h\u00f4te depuis hier. \n Et racontant tout ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9 depuis son d\u00e9part \nde la maison du forestier, Ma rianne termina son r\u00e9cit par un \ncompliment plein d'effusion \u00e0 l'adresse de son sauveur. \n \nCe compliment n'\u00e9tait pas achev\u00e9 que le forestier l'inter-\nrompit en rougissant : \n \u2013 Il ne faut pas penser \u00e0 rent rer ce soir chez Gilbert ; sa \ndemeure est trop \u00e9loign\u00e9e d'ici ; mais le hall de mon oncle est \u00e0 deux pas ; vous y serez en s\u00fbret\u00e9 , miss, et de peur que vos h\u00f4tes \nne s'inqui\u00e8tent, j'irai leur porter de vos nouvelles. \n \u2013 124 \u2013 \u2013 Merci mille fois, messire ; j'accepte vos offres, car je \ntombe de fatigue. \n \n\u2013 Pas de remerciements, miss, je ne fais que mon devoir. Marianne en effet tombait de fatigue, et chancelait \u00e0 cha-\nque pas ; le forestier s'en aper\u00e7ut et lui offrit son bras ; mais comme la jeune fille \u00e9tait plong \u00e9e dans ses r\u00e9flexions, elle ne \nl'entendit pas et continua de marcher isol\u00e9e. \n \u2013 Miss, est-ce que vous manque riez de confiance en moi ? \ndemanda le jeune homme avec tris tesse et en r\u00e9it\u00e9rant son of-\nfre ; craindriez-vous donc de vous appuyer sur ce bras qui\u2026 \n \u2013 J'ai pleine confiance en vous, messire, r\u00e9pondit Ma-\nrianne en prenant aussit\u00f4t le bras de son compagnon ; vous \u00eates incapable, n'est-ce pas, de tromper une femme ? \n \u2013 C'est comme vous le dites, miss, j'en suis incapable\u2026oui, \nPetit-Jean en est incapable\u2026 Allo ns, appuyez-vous ferme sur le \nbras de Petit-Jean, qui vous porterait tout enti\u00e8re s'il le fallait, miss, et sans plus fatiguer que ne fatigue la branche d'arbre qui porte une tourterelle. \n \u2013 Petit-Jean, Petit-Jean, murmur a la jeune fille \u00e9tonn\u00e9e et \nlevant la t\u00eate pour mesurer du re gard la taille colossale de son \ncavalier. Petit-Jean ! \n \n\u2013 Oui, Petit-Jean, ainsi nomm\u00e9 parce qu'il a six pieds six \npouces de haut, parce que ses \u00e9paules sont larges en proportion, parce que d'un coup prompt il assomme un b\u0153uf, parce que ses jambes fournissent une traite de quarante milles anglais sans \ns'arr\u00eater, parce qu'il n'y a ni vals eur, ni coureur, ni lutteur, ni \nchasseur qui puisse lui faire crier merci, parce que enfin ses six cousins, ses compagnons, les fils de sir Guy de Gamwell, sont tous plus petits que lui ; voici pourquoi, miss, celui qui a l'hon-\u2013 125 \u2013 neur de vous pr\u00eater l'appui de so n bras est appel\u00e9 Petit-Jean par \ntous ceux qui le connaissent ; et le bandit qui vous a attaqu\u00e9e \nme conna\u00eet bien, lui, car il s'es t gard\u00e9 de faire le m\u00e9chant quand \nla sainte Vierge qui vous prot\u00e8ge a permis que je vous ren-\ncontrasse. Permettez-moi, miss, d'ajouter que je suis aussi bon que robuste, que mon nom de fami lle est John Baylot, neveu de \nsir Guy Gamwell, que je suis forestier de naissance, archer par go\u00fbt, garde-chasse par \u00e9tat, et que j'ai vingt-quatre ans depuis un mois. \n Ainsi causant et riant, Marianne et son compagnon \ns'acheminaient vers le hall de Ga mwell ; ils atteignirent bient\u00f4t \nla lisi\u00e8re de la for\u00eat, et l\u00e0 un spectacle magnifique se d\u00e9roula \ndevant eux ; la jeune fille, malg r\u00e9 sa lassitude et son \u00e9puise-\nment, ne pouvait se lasser d'admirer ce merveilleux paysage. Sur une \u00e9tendue de terrain de plusieurs milles qu'encadraient des bordures de for\u00eats d'un vert sombre, miroitaient les sites les \nplus enchanteurs, les plus accident\u00e9s, les plus capricieusement dissemblables : \u00e7\u00e0 et l\u00e0 sur les lisi\u00e8res des bois, sur les collines, dans le creux des vallons, de blanches maisonnettes jouaient au fant\u00f4me, les unes myst\u00e9rieusement isol\u00e9es, les autres fraternel-lement group\u00e9es autour de l'\u00e9gli s e d ' o \u00f9 l e v e n t e m p o r t a i t l e s \nderniers tintements du couvre-feu. \n \u2013 L\u00e0-bas, \u00e0 droite du village et de l'\u00e9glise, voyez-vous, dit \nPetit-Jean \u00e0 sa compagne, ce vaste b\u00e2timent dont les fen\u00eatres \u00e0 \nmoiti\u00e9 closes laissent s'\u00e9chapper de vives clart\u00e9s ? le voyez-vous, \nmiss ? Eh bien ! c'est le hall de Gamwell, la demeure de mon \no n c l e . D a n s t o u t l e c o m t \u00e9 o n n e t r o u v e r a i t p a s d e l o g i s p l u s confortable, ni dans toute l'Angleterre un coin de pays plus en-chanteur. Qu'en dites-vous, miss ? \n Marianne approuva par un so urire l'enthousiasme du ne-\nveu de sir Guy de Gamwell. \n \u2013 126 \u2013 \u2013 H\u00e2tons le pas, miss, reprit celu i-ci, la ros\u00e9e de la nuit est \na b o n d a n t e , e t j e n e v o u d r a i s p a s v o u s v o i r t r e m b l e r d e f r o i d \nquand vous avez cess\u00e9 de trembler de peur. \n Bient\u00f4t une meute de chiens de garde en libert\u00e9 accueilli-\nrent bruyamment Petit-Jean et sa compagne. Le jeune homme mod\u00e9ra leurs transports avec de rudes paroles d'amiti\u00e9 et quel-\nques l\u00e9gers coups de b\u00e2ton \u00e0 l'adresse des plus turbulents, et, apr\u00e8s avoir travers\u00e9 des groupe s de serviteurs \u00e9tonn\u00e9s qui le \nsalu\u00e8rent respectueusement, il p\u00e9 n\u00e9tra dans la grande salle du \nhall, au moment o\u00f9 toute la fami lle allait s'asseoir \u00e0 table pour \nle repas du soir. \n \u2013 Mon bon oncle, s'\u00e9cria le jeune homme en conduisant \nMarianne par la main devant un fauteuil o\u00f9 tr\u00f4nait le v\u00e9n\u00e9rable sir Guy de Gamwell, je vous demande l'hospitalit\u00e9 pour cette belle et noble demoiselle. Gr\u00e2ce \u00e0 la Providence, dont je n'ai \u00e9t\u00e9 que l'indigne instrument, elle vi ent d'\u00e9chapper aux fureurs d'un \ninf\u00e2me outlaw. \n Marianne, fuyant dans la for\u00eat, avait perdu le bandeau de \nvelours qui d'ordinaire, retenait se s longs cheveux, et, afin de se \ngarantir du froid, elle avait accept\u00e9 le plaid de Petit-Jean, qui couvrait encore sa t\u00eate et s'entr ecroisait sur sa poitrine, en ne \nlaissant voir son doux visage qu e par un ovale tr\u00e8s \u00e9troit. G\u00ean\u00e9e \npar la draperie de cette coiffure, ou honteuse peut-\u00eatre de se \nservir devant tous d'un objet fa isant partie de la toilette d'un \nhomme, Marianne se d\u00e9barrassa vivement du plaid, et apparut aux regards de la famille de Gamw ell dans toute la splendeur de \nsa beaut\u00e9. \n Les six cousins de Petit-Jean admiraient Marianne bouche \nb\u00e9ante, tandis que les deux filles de sir Guy s'\u00e9lan\u00e7aient avec un \nempressement plein de gr\u00e2ce au-devant de la voyageuse. \n \u2013 127 \u2013 \u2013 Bravo ! disait le patriarche du hall, bravo ! Petit-Jean ; tu \nnous raconteras comment tu t'y es pris pour ne pas effaroucher \ncette jeune fille en l'accostant en pleine nuit au milieu de la fo-r\u00eat, et comment tu lui as inspir\u00e9 assez de confiance pour qu'elle se d\u00e9cid\u00e2t \u00e0 te suivre sans te conna\u00eetre et \u00e0 nous faire l'honneur de venir se reposer sous notre toit. Noble et belle demoiselle, vous me paraissez souffrante et fatigu\u00e9e. \u00c7\u00e0 ! prenez place ici entre ma femme et moi ; un doigt de vin g\u00e9n\u00e9reux ranimera vos forces, et mes filles vous conduiront ensuite dans un bon lit. \n On attendit que Marianne se f\u00fbt retir\u00e9e dans sa chambre \npour demander \u00e0 Petit-Jean un r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 des aventures de sa soir\u00e9e, et Petit-Jean termina sa narration en annon\u00e7ant qu'il \nallait se mettre en route pour le cottage de Gilbert Head. \n \u2013 Eh bien ! s'\u00e9cria William, le plus jeune des six Gamwell, \npuisque cette demoiselle est une amie du brave Gilbert et de \nRobin mon camarade, je veux vous accompagner, cousin Petit-Jean. \n \u2013 Pas ce soir, Will, dit le vieux baronnet ; il est trop tard, et \nRobin sera couch\u00e9 avant que vous n'ayez travers\u00e9 la for\u00eat ; vous irez lui rendre visite demain, mon gar\u00e7on. \n \u2013 Mais, mon bon p\u00e8re, reprit William, Gilbert doit \u00eatre tr\u00e8s \ninquiet sur le sort de cette demoiselle, et je gagerais qu'\u00e0 cette \nheure Robin est \u00e0 sa recherche. \n \u2013 Tu as raison, mon fils ; agis comme tu l'entendras, je te \nlaisse libre. \n Petit-Jean et Will quitt\u00e8rent aussit\u00f4t la table et prirent le \nchemin de la for\u00eat. \n \u2013 128 \u2013 VIII \n \nNous avons laiss\u00e9 Robin dans la chapelle ; il se tenait cach\u00e9 \nderri\u00e8re un pilier et se demandait par quel heureux concours de \ncirconstances Allan avait pu recouvrer sa libert\u00e9. \n \n\u2013 Sans nul doute, pensait Robin, c'est Maude, la gentille \nM a u d e , q u i j o u e d e p a r e i l s t o u r s a u b a r o n , e t m a f o i ! s i e l l e continue \u00e0 nous ouvrir ainsi toutes les portes du ch\u00e2teau, je lui \npromets un million de baisers. \n \n\u2013 Une fois encore, ch\u00e8re Christabel, disait Allan en portant \n\u00e0 ses l\u00e8vres les mains de la jeune fille, j'ai donc le bonheur, apr\u00e8s deux ans de s\u00e9paration, d'oublier pr\u00e8s de vous tout ce que j'ai souffert. \n \u2013 Vous avez souffert, cher Allan ? demanda Christabel d'un \nton l\u00e9g\u00e8rement incr\u00e9dule. \n \n\u2013 Pourriez-vous en douter ? Oh ! oui, j'ai souffert, et depuis \nle jour o\u00f9 je fus chass\u00e9 du ch\u00e2teau de votre p\u00e8re, la vie pour moi n'a jamais \u00e9t\u00e9 qu'un enfer. Ce jour-l\u00e0 je quittai Nottingham, \nmarchant \u00e0 reculons tant que mes yeux purent reconna\u00eetre \u00e0 travers l'espace les plis flottant s de l'\u00e9charpe que vous agitiez \nsur les remparts en signe d'adieu. Je crus alors que cet adieu serait \u00e9ternel, car je me sentais mourir de douleur. Mais Dieu prit compassion de moi : il me permit de pleurer comme un en-fant qui a perdu sa m\u00e8re ; je pleurai et je v\u00e9cus. \n \u2013 Allan, le ciel m'est t\u00e9moin que s'il \u00e9tait en mon pouvoir \nde faire votre bonheur, vous seriez heureux. \n \u2013 129 \u2013 \u2013 Je serai donc heureux un jour ! s'\u00e9cria Allan avec trans-\nport. Dieu voudra ce que vous voulez. \n \n\u2013 M'avez-vous \u00e9t\u00e9 bien fid\u00e8le ? demanda Christabel en in-\nterrompant le jeune homme avec une coquette na\u00efvet\u00e9, et le se-rez-vous toujours ? \n \u2013 En pens\u00e9es, en paroles, en acti ons, je l'ai toujours \u00e9t\u00e9, je \nle suis et je le serai toujours. \n \u2013 Merci, Allan ! la foi que j'ai en vous me soutient dans \nmon isolement ; je dois ob\u00e9issance aux volont\u00e9s de mon p\u00e8re, mais il est une de ses volont\u00e9s \u00e0 laquelle je ne me soumettrai jamais : il peut nous s\u00e9parer encore ainsi qu'il l'a d\u00e9j\u00e0 fait, il ne \npourra jamais me contraindre \u00e0 aimer un autre que vous seul. \n Robin, pour la premi\u00e8re fois de sa vie, entendait parler le \nlangage de l'amour ; il le comprena it par intuition, il tressaillait \nde bonheur \u00e0 ses r\u00e9sonances, et se disait en soupirant : \n \u2013 Oh ! si la belle Marianne voulait me parler ainsi ! \u2013 Ch\u00e8re Christabel, reprit Allan, comment avez-vous pu \nd\u00e9couvrir le cachot o\u00f9 j'\u00e9tais renferm\u00e9 ? qui m'a ouvert cette porte ? qui m'a procur\u00e9 ce costume de moine ? Je n'ai pu recon-\nna\u00eetre mon sauveur dans l'obscurit\u00e9. On m'a seulement dit \u00e0 voix basse : \u00ab Allez \u00e0 la chapelle. \u00bb \n \u2013 Il n'y a qu'une seule personne dans le ch\u00e2teau \u00e0 laquelle \nje puisse me confier : c'est \u00e0 une jeune fille aussi bonne qu'ing\u00e9-nieuse, c'est \u00e0 Maude, ma femm e de chambre, que nous som-\nmes redevables de votre \u00e9vasion. \n \u2013 J'en \u00e9tais s\u00fbr, murmura Robin. \u2013 130 \u2013 \u2013 Quand mon p\u00e8re, apr\u00e8s nous avoir si violemment s\u00e9pa-\nr\u00e9s, vous eut jet\u00e9 dans un ca chot, Maude, touch\u00e9e de mon d\u00e9-\nsespoir, me dit : \u00ab Consolez-vous, milady, vous reverrez bient\u00f4t \nmessire Allan. \u00bb Et elle a tenu parole, la bonne petite Maude, car elle m'a avertie, il y a quelqu es instants, que je pouvais vous \nattendre ici. Il para\u00eetrait que le ge\u00f4lier charg\u00e9 de votre garde n'a pas \u00e9t\u00e9 insensible aux agaceries de Maude : Maude lui a port\u00e9 \u00e0 \nboire, lui a chant\u00e9 des ballades, et l'a si bien enivr\u00e9 de vin et de regards que le pauvre homme s'est endormi comme un loir ; alors la rus\u00e9e lui a enlev\u00e9 ses cl efs. Par un hasard providentiel, \nl e c o n f e s s e u r d e M a u d e s e t r o u v a i t a u c h \u00e2 t e a u , e t l e s a i n t homme n'a pas craint de se d\u00e9pouiller de sa robe en votre fa-veur. Je ne connais pas encore ce v\u00e9n\u00e9rable serviteur de Dieu, mais je veux le conna\u00eetre afin de le remercier du paternel appui qu'il a pr\u00eat\u00e9 \u00e0 Maude. \n \u2013 L'appui est en effet tr\u00e8s paternel, se dit Robin toujours \ncach\u00e9 derri\u00e8re son pilier. \n \u2013 Ce moine ne porte-t-il pas le nom de fr\u00e8re Tuck ? de-\nmanda Allan. \n \u2013 Oui, mon ami. Le connaissez-vous ? \u2013 Un peu, r\u00e9pondit le jeune homme en souriant. \n \u2013 C'est un bon vieillard, j'en su is s$ure, ajouta Christabel ; \nmais pourquoi riez-vous donc ainsi, Allan ? Est-ce que ce bon p\u00e8re ne m\u00e9rite pas notre v\u00e9n\u00e9ration ? \n \u2013 Je ne pr\u00e9tends pas le contraire, ch\u00e8re Christabel. \u2013 Mais pourquoi riez-vous, mon ami ? je veux le savoir. \u2013 Pour une bagatelle, ch\u00e8re. C' est que ce bon vieillard de \nmoine n'est pas tout \u00e0 fait aussi vieux que vous le pensez. \u2013 131 \u2013 \n\u2013 Je m'\u00e9tonne que mon erreur vous fasse tant sourire. \nN'importe, vieux ou jeune, j'aime ce moine, et Maude me para\u00eet \nl'aimer beaucoup. \n \u2013 Oh ! \u00e0 cela pas d'objection ; mais je serais d\u00e9sol\u00e9 que \nvous puissiez l'aimer autant que Maude l'aime. \n \u2013 Que voulez-vous dire ? demanda Christabel d'un ton f\u00e2-\nch\u00e9. \n \u2013 Pardonnez-moi, mon amour, tout cela n'est qu'une plai-\nsanterie que vous comprendrez pl us tard, quand nous remercie-\nrons le moine de son obligeance. \n \u2013 Soit. Mais vous ne me parlez pas de mon amie, de Ma-\nrianne, votre s\u0153ur ; ah ! celle-l\u00e0 du moins, vous me permettrez de l'aimer, n'est-ce pas ? \n \u2013 Marianne nous attend chez un honn\u00eate forestier de Sher-\nwood ; elle a quitt\u00e9 Huntingdon pour vivre avec nous car j'esp\u00e9-rais que votre p\u00e8re m'accorderai t votre main ; mais puisque, \nnon content de me repousser, il attente \u00e0 ma libert\u00e9, pour atten-ter plus tard \u00e0 ma vie sans dout e, une seule chance de bonheur \nnous reste, la fuite\u2026 \n \n\u2013 Oh ! non, Allan, non, jamais je n'abandonnerai mon \np\u00e8re ! \n \u2013 Mais sa col\u00e8re tombera su r vous comme elle vient de \ntomber sur moi. Marianne, vous et moi nous serions si heureux \nisol\u00e9s du monde ; partout o\u00f9 tu voudras vivre, dans les bois, \u00e0 la ville, partout, Christabel. Oh ! viens, viens, je ne veux pas sortir \nde cet enfer sans toi ! \n \u2013 132 \u2013 Christabel, \u00e9perdue, sanglotait , la t\u00eate cach\u00e9e entre ses \nmains, et ne pronon\u00e7ait que ce seul mot : \u00ab Non ! non ! \u00bb chaque \nfois qu'Allan parlait de fuir. \n A h ! s i e n c e m o m e n t A l l a n C l a r e s e f \u00fb t t r o u v \u00e9 e n p u b l i c , \ncomme il e\u00fbt d\u00e9voil\u00e9 les crimes du baron Fitz-Alwine, et r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant cet orgueilleux et cruel personnage ! \n Pendant que le jeune gentleman et Christabel, serr\u00e9s l'un \ncontre l'autre, se confiaient leurs douleurs et leurs esp\u00e9rances, Robin, devant qui se jouait pour la premi\u00e8re fois une sc\u00e8ne de \nv\u00e9ritable amour, se sentait transport\u00e9 dans un monde nouveau. \n La porte par laquelle les prisonniers \u00e9vad\u00e9s \u00e9taient entr\u00e9s \ndans la chapelle se rouvrit douc ement, et Maude, portant une \ntorche en main, apparut, suivie de fr\u00e8re Tuck d\u00e9pouill\u00e9 de sa \nrobe. \n \u2013 Ah ! ah ! ah ! ch\u00e8re ma\u00eetresse ! s'\u00e9cria Maude avec des \nsanglots, tout est perdu ! nous allons mourir, c'est un massacre g\u00e9n\u00e9ral ! Ah ! ah ! ah ! \n \u2013 Que dites-vous, Maude ? s'\u00e9cria Christabel \u00e9pouvant\u00e9e. \u2013 Je dis que nous allons mourir : le baron met tout \u00e0 feu et \n\u00e0 sang ; il n'\u00e9pargnera personne, ni vous, ni moi ! Ah ! ah ! mou-\nrir si jeune, c'est affreux ! Non, non, mille fois non, milady, je ne veux pas mourir ! \n Elle tremblait, elle pleurait v\u00e9ritablement, la gentille \nMaude, mais elle ne devait pas tarder \u00e0 sourire. \n \u2013 Que signifient ces verbiages et ces sanglots ? dit Allan \nd'un ton s\u00e9v\u00e8re, \u00eates-vous folle ? et vous, ma\u00eetre Tuck, ne pou-vez-vous pas me dire ce qui se passe ? \n \u2013 133 \u2013 \u2013 Impossible, messire chevalier, r\u00e9pondit le moine d'un air \npresque goguenard, car tout ce qu e je sais se r\u00e9sume en ceci : \nJ'\u00e9tais assis\u2026 non, \u00e0 genoux\u2026 \n \n\u2013 Assis, interrompit Maude. \u2013 \u00c0 genoux, riposta le moine. \u2013 Assis, r\u00e9p\u00e9ta Maude. \u2013 \u00c0 genoux, vous dis-je ! j'\u00e9t ais \u00e0 genoux\u2026 je faisais mes \npri\u00e8res. \n \u2013 Vous buviez de l'ale, interrompit de nouveau tr\u00e8s d\u00e9dai-\ngneusement Maude, vous en buviez m\u00eame beaucoup. \n \u2013 Douceur et civilit\u00e9 sont qualit\u00e9s remarquables, ma jolie \nMaude, et il me semble qu'aujou rd'hui vous \u00eates port\u00e9e \u00e0 l'ou-\nblier. \n \u2013 Pas de morale, et surtout pas de discussion, reprit Allan \nd'une voix imp\u00e9rieuse ; faites-moi conna\u00eetre simplement la cause de votre arriv\u00e9e soudaine et quel danger nous menace. \n \u2013 Interrogez le r\u00e9v\u00e9rend p\u00e8re, dit Maude en secouant sa jo-\nlie t\u00eate d'un air mutin ; tout \u00e0 l'heure vous vous \u00eates adress\u00e9 \u00e0 \nlui, messire chevalier, il est juste qu'il vous r\u00e9ponde. \n \u2013 Vous vous jouez cruellement de mon effroi, Maude, ajou-\nta Christabel ; dites-moi ce que nous avons \u00e0 craindre, je vous \nen supplie, je vous l'ordonne. \n La jeune cam\u00e9riste, intimid\u00e9e, rougit et dit enfin en s'ap-\nprochant de sa ma\u00eetresse : \n \u2013 134 \u2013 \u2013 Voil\u00e0 ce que c'est, milady. Vo us savez que j'ai fait prendre \n\u00e0 Egbert le ge\u00f4lier plus de vin que sa t\u00eate n'est capable d'en sup-\nporter ; il s'est donc endormi. Au milieu de son sommeil, som-meil lourd d'ivresse, Egbert a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 par milord ; milord voulait rendre visite \u00e0 votre\u2026 \u00e0 me ssire Allan ; le pauvre ge\u00f4lier, \nencore sous l'influence du vin que je lui avais vers\u00e9, oubliant le respect qu'il doit \u00e0 Sa Seigneurie, s'est pr\u00e9sent\u00e9 devant elle les poings sur les hanches et lui a demand\u00e9 d'un ton fort irr\u00e9v\u00e9ren-\ncieux pourquoi on osait le troubler, lui, brave et honn\u00eate gar\u00e7on, au milieu de son sommeil. Mons ieur le baron a \u00e9t\u00e9 tellement \nsurpris en entendant cette \u00e9trange question qu'il est demeur\u00e9 quelques instants \u00e0 contempler Egbert sans daigner lui r\u00e9pon-dre. Enhardi par ce silence, le ge\u00f4lier s'est approch\u00e9 de monsei-gneur, et, s'accoudant sur l'\u00e9paule de monsieur le baron, il s'est \n\u00e9cri\u00e9 d'un ton jovial : \u00ab Dis donc, mon vieux d\u00e9bris de Palestine, et cette ch\u00e8re sant\u00e9, comment va-t -elle ? J'esp\u00e8re que la goutte \nte laissera dormir tranquille cette nuit\u2026 \u00bb Vous savez, milady, que Sa Seigneurie n'\u00e9tait pas d\u00e9 j\u00e0 de tr\u00e8s bonne humeur, jugez \nalors de sa col\u00e8re apr\u00e8s les paroles et les gestes d'Egbert\u2026 Ah ! si vous aviez vu monseigneur, milady, vous trembleriez comme \nje tremble, vous redouteriez une sanglante catastrophe ; mon-sieur \u00e9cumait de rage, il rugissait plus fort qu'un lion bless\u00e9, il \u00e9branlait la salle en tr\u00e9pignant et cherchant quelque chose \u00e0 \n\u00e9craser dans ses mains ; tout \u00e0 co up il s'est empar\u00e9 du trousseau \nde clefs suspendu \u00e0 la ceinture d'Egbert, et a cherch\u00e9 parmi tou-\ntes ces clefs celle du cachot de votre\u2026 de messire chevalier. Cette clef n'y \u00e9tait plus. \u00ab Qu'en as-tu fait ? \u00bb s'est \u00e9cri\u00e9 monsei-gneur d'une voix de tonnerre. \u00c0 cette question, Egbert, soudai-nement d\u00e9gris\u00e9, est devenu livide d'\u00e9pouvante. Monseigneur n'avait plus la force de crier ; mais le fr\u00e9missement convulsif qui agitait tout son corps annon\u00e7ait qu'il allait se venger. Il a de-mand\u00e9 une escouade de soldats et s'est fait conduire au cachot \nde messire en annon\u00e7ant que si le prisonnier ne s'y trouvait plus, Egbert serait pendu\u2026 Messi re, ajouta Maude, en se tour-\nnant vers Allan, il faut fuir au plus vite, fuir avant que mon p\u00e8re, \u2013 135 \u2013 inform\u00e9 de tout ce qui se passe, ne ferme les portes du ch\u00e2teau \net n'abaisse le pont-levis. \n \n\u2013 Partez, partez, cher Allan ! s'\u00e9cria Christabel ; nous se-\nrions \u00e0 jamais s\u00e9par\u00e9s si mon p\u00e8re nous trouvait ensemble. \n \u2013 Mais vous, Christabel, vous ! dit Allan au d\u00e9sespoir. \u2013 Moi, je reste\u2026 je calmerai la fureur de mon p\u00e8re. \u2013 Moi aussi, je reste. \u2013 N o n , n o n , f u y e z , a u n o m d u c i e l ! s i v o u s m ' a i m e z , \nfuyez\u2026 nous nous reverrons. \n \u2013 Nous nous reverrons : vous le jurez, Christabel ? \u2013 Je le jure. \u2013 Eh bien ! Christabel, je vous ob\u00e9is. \u2013 Adieu ! \u00e0 bient\u00f4t. \u2013 Et vous allez me suivre, messire chevalier, ainsi que ce \nv\u00e9n\u00e9rable moine. \n \n\u2013 Mais \u00eates-vous certaine, Maude, que votre p\u00e8re nous lais-\nsera sortir du ch\u00e2teau ? demanda fr\u00e8re Tuck. \n \u2013 Oui, surtout si on ne l'a pas encore instruit des \u00e9v\u00e9ne-\nments de la soir\u00e9e. Allons, venez, il n'y a pas de temps \u00e0 perdre. \n \u2013 Mais nous sommes entr\u00e9s trois au ch\u00e2teau, dit le moine. \u2013 C'est vrai, ajouta Allan. Qu'est devenu Robin ? \u2013 136 \u2013 \u2013 Pr\u00e9sent ! s'\u00e9cria le jeune forestier en sortant de sa ca-\nchette. \n \nChristabel poussa un l\u00e9ger cri d'effroi, et Maude salua Ro-\nbin avec un si gracieux empre ssement que le moine fron\u00e7a les \nsourcils. \n \u2013 L'habile gar\u00e7on ! dit Maude av ec un sourire et effleurant \nde sa main le bras de Robin ; il s'est sauv\u00e9 d'un cachot que sur-\nveillaient deux sentinelles ! \n \u2013 Vous \u00e9tiez donc emprisonn\u00e9 aussi ? s'\u00e9cria Allan. \u2013 Je raconterai mon aventure qu and nous serons loin d'ici, \nr\u00e9pondit le jeune forestier. Part ons bien vite\u2026 Mais venez donc, \nmessire ; il me semble que vous devez tenir \u00e0 la vie\u2026 et bien plus que je n'y tiens, moi, ajouta tristement le jeune gar\u00e7on, car \nvotre s\u0153ur et d'autres personnes pleureraient votre mort, tandis \nque moi\u2026 Mais vite, vite, profit ons du secours de Maude ; par-\ntons, les murailles du ch\u00e2teau de Nottingham me p\u00e8sent sur la \npoitrine. Partons ! \n Maude, \u00e0 ces derni\u00e8res paroles, jeta sur le jeune homme un \nsingulier regard. \n \nTout \u00e0 coup un bruit de pas se fit entendre dans le passage \nconduisant \u00e0 la chapelle. \n \u2013 Que Dieu ait piti\u00e9 de nous ! s'\u00e9cria Maude. Voici le ba-\nron ; au nom du ciel ! partez. \n Se d\u00e9pouillant avec promptitude de sa robe de moine, Al-\nlan la rendit \u00e0 Tuck et s'\u00e9lan\u00e7a vers Christabel afin de lui dire un \ndernier adieu. \n \u2013 137 \u2013 \u2013 Par ici, chevalier ! s'\u00e9cria imp\u00e9rieusement Maude, qui \nouvrait une des portes de sortie. \n \nAllan d\u00e9posa sur les l\u00e8vres de Christabel le plus ardent des \nbaisers, et r\u00e9pondit \u00e0 l'appel de Maude. \n \u2013 Que saint Beno\u00eet me prot\u00e8ge, ma douce amie ! dit le \nmoine qui voulut aussi embrasser Maude. \n \u2013 Impertinent ! s'\u00e9cria la jeune fille ; mais passez donc, \npassez donc ! \n Robin, d\u00e9j\u00e0 expert en galanterie, s'inclina devant Christa-\nbel et lui baisa respectueuseme nt la main en lui disant : \n \u2013 Que la Vierge soit votre appu i, votre consolation et votre \nguide ! \n \u2013 Merci, r\u00e9pondit Christabel \u00e9tonn\u00e9e de voir tant de no-\nblesse dans les mani\u00e8res d'un simple forestier. \n \u2013 Pendant que nous fuyons, milady, dit Maude, mettez-\nvous en pri\u00e8re et faites l'ignorante, si bien que le baron ne puisse se douter que vous connaissez la cause de sa col\u00e8re. \n \nLa porte se refermait \u00e0 peine sur les fugitifs que le baron, \u00e0 \nla t\u00eate de ses hommes d'armes, faisait irruption dans la cha-pelle. \n Nous l'y rejoindrons plus tard ; accompagnons d'abord nos \ntrois amis, dont la gentille Maude est l'ange gardien. \n La petite bande parcourait une longue et \u00e9troite galerie et \nmarchait ainsi : Maude en t\u00eate et portant une torche, Robin \u00e0 sa suite, et fr\u00e8re Tuck presque \u00e0 c\u00f4 t\u00e9 de Robin ; Allan venait le \ndernier. \u2013 138 \u2013 \nMaude h\u00e2tait le pas, autant pour mettre une certaine dis-\ntance entre Robin et elle que pour arriver plus t\u00f4t \u00e0 la porte du \nch\u00e2teau ; elle ne riait pas, gardait un profond silence, et de sa main rest\u00e9e libre repoussait la main de Robin, qui tentait vai-\nnement de saisir au vol quelques plis de sa robe. \n \u2013 Vous \u00eates donc f\u00e2ch\u00e9e contre moi ? demanda le jeune \nhomme d'un ton suppliant. \n \u2013 Oui, r\u00e9pondit laconiquement Maude. \u2013 Qu'ai-je fait pour vous d\u00e9plaire ? \u2013 Vous n'avez rien fait. \u2013 Qu'ai-je dit alors ? \u2013 Ne me le demandez pas, messire, cela ne peut ni ne doit \nvous int\u00e9resser. \n \u2013 Mais cela m'afflige. \u2013 Qu'importe, vous vous consolerez promptement. Ne se-\nrez-vous pas bient\u00f4t \u00e9loign\u00e9 de ce ch\u00e2teau de Nottingham dont \nles murailles p\u00e8sent tant sur votre poitrine ? \n \u2013 Ah ! ah ! je comprends, se dit Robin ; et il ajouta : \u2013 Si je suis fatigu\u00e9 du baron, des murailles de son ch\u00e2teau \net des verrous de ses prisons, je ne le suis pas de votre char-mante figure, ni de vos sourires, ni de vos gracieuses paroles, \nma ch\u00e8re Maude. \n \u2013 Vrai ? s'\u00e9cria Maude tournant \u00e0 demi la t\u00eate. \u2013 139 \u2013 \u2013 Bien vrai, ch\u00e8re Maude. \n \n\u2013 La paix, alors\u2026 Et Maude se laissa embrasser par le jeune forestier. Cette petite man\u0153uvre causa un temps d'arr\u00eat dans la mar-\nche des fugitifs ; aussi le moine, dont l'oreille avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9sa-gr\u00e9ablement affect\u00e9e par le bruit de ce baiser, s'\u00e9cria-t-il d'un ton bourru : \n \u2013 Hol\u00e0 ! marchez donc plus vite\u2026 Quel chemin faut-il \nprendre ? \n Ils \u00e9taient arriv\u00e9s \u00e0 un embranchement de couloirs. \u2013 \u00c0 droite, r\u00e9pondit Maude ; et vingt pas plus loin, ils attei-\ngnirent le poste du concierge. \n La jeune fille appela son p\u00e8re. \u2013 Comment ! s'\u00e9cria le vieux Lindsay, qui par bonheur \nignorait encore les \u00e9v\u00e9nements de la soir\u00e9e, comment, vous nous quittez d\u00e9j\u00e0, et de nuit encore ! Vraiment, fr\u00e8re Tuck, je comptais trinquer avec vous avan t de m'endormir ; mais est-ce \nbien n\u00e9cessaire que vous partiez ce soir ? \n \n\u2013 Oui, mon fils, r\u00e9pondit Tuck. \u2013 Adieu donc, joyeux Gilles ; et vous aussi, braves gentle-\nmen, au revoir ! \n Le pont-levis s'abaissa ; Alla n s'\u00e9lan\u00e7a le premier hors du \nch\u00e2teau, le moine le suivit apr\u00e8s avoir parlement\u00e9 avec la jeune \nfille, qui ne lui permit pas cette fois de lui donner ce qu'il appe-\nlait sa b\u00e9n\u00e9diction, un baiser, ca r elle profita d'un instant d'inat-\u2013 140 \u2013 tention du moine pour imprimer ses l\u00e8vres br\u00fblantes sur la \nmain de Robin. \n \nEn faisant tressaillir le jeune homme dans tout son \u00eatre, ce \nbaiser l'affligea profond\u00e9ment. \n \u2013 Nous nous reverrons bient\u00f4t, n'est-ce pas ? dit Maude \u00e0 \nvoix basse. \n \u2013 Je l'esp\u00e8re, r\u00e9pondit Robin, et, en attendant mon retour, \nayez l'obligeance, ch\u00e8re enfant, de reprendre mon arc dans la chambre du baron ainsi que mes fl\u00e8ches, vous les remettrez \u00e0 \nqui viendra les demander de ma part. \n \u2013 Venez vous-m\u00eame. \u2013 Eh bien ! je viendrai moi-m\u00eame, Maude. Adieu, Maude. \u2013 Adieu, Robin, adieu ! Les sanglots qui \u00e9touffaient la voix de la pauvre fille ne \npermirent pas de reconna\u00eetre si elle disait aussi : \u00ab Adieu, Al-lan ; adieu, Tuck. \u00bb \n Les fugitifs descendirent rapidement la colline, travers\u00e8-\nrent la ville sans s'arr\u00eater, et ne ralentirent leur marche que \nsous l'ombrage protecteur de la for\u00eat de Sherwood. \n \u2013 141 \u2013 IX \n \nVers dix heures du soir, Gilbert, qui attendait avec impa-\ntience le retour des voyageurs, laissa le p\u00e8re Eldred dans la \nchambre de Ritson et descendit pr\u00e8s de Marguerite, qui s'occu-\npait des soins du m\u00e9nage ; il voul ait s'informer si miss Marianne \nne s'inqui\u00e9tait pas trop de la longue absence de son fr\u00e8re. \n \u2013 Miss Marianne ? s'\u00e9cria Marguerite, qui, pr\u00e9occup\u00e9e de \nsa douleur, n'avait pas remarqu\u00e9 l' absence de la jeune fille, miss \nMarianne ? mais elle est sans doute dans sa chambre. \n Gilbert y courut : l'appartement \u00e9tait vide. \u2013 Il est dix heures, Maggie, dix heures, et cette jeune fille \nn'est pas dans la maison. \n \n\u2013 Elle se promenait tant\u00f4t av ec Lance dans l'avenue vis-\u00e0-\nvis. \n \u2013 Elle aura perdu le cottage de vue et se sera \u00e9gar\u00e9e. Ah ! \nMaggie, je tremble qu'il lui soit arriv\u00e9 malheur. Dix heures pas-s\u00e9es ! mais \u00e0 cette heure, il n'y a que les loups et les outlaws d'\u00e9veill\u00e9s dans la for\u00eat. \n Gilbert prit son arc, ses fl\u00e8ches, une dague bien affil\u00e9e, et \nl'\u00e9lan\u00e7a dans la for\u00eat \u00e0 la recher che de Marianne ; il connaissait \ntous les fourr\u00e9s, tous les taillis, tous les buissons, toutes les clai-\nri\u00e8res, et il voulait fouiller un \u00e0 un tous les endroits si connus de \nlui et dangereux pour une femme. I l f au t q u e j e r e t r o u v e c e t t e \njeune fille, se disait Gilbert ; par saint Pierre ! il faut que je la retrouve. \u2013 142 \u2013 \nGuid\u00e9 par l'instinct ou plut\u00f4t par cette prescience particu-\nli\u00e8re que les forestiers arrivent \u00e0 acqu\u00e9rir en pratiquant les bois, \nGilbert suivit exactement la ro ute que Marianne avait suivie \njusqu'\u00e0 l'endroit o\u00f9 elle \u00e9tait assise. Arriv\u00e9 l\u00e0, le forestier crut entendre un sourd g\u00e9missement su r le bord d'une all\u00e9e voisine \nque l'\u00e9paisseur du feuillage d\u00e9roba it aux rayons de la lune ; il \npr\u00eata l'oreille et reconnut que ces g\u00e9missements \u00e9taient entre-m\u00eal\u00e9s de cris faibles, aigus et plaintifs comme ceux d'un animal qui souffre. L'obscurit\u00e9 \u00e9tait profonde, et Gilbert se dirigea \u00e0 t\u00e2tons vers l'endroit d'o\u00f9 partaient ces cris ; \u00e0 mesure qu'il s'ap-prochait, ces cris devenaient plus distincts, et bient\u00f4t les pieds du garde se heurt\u00e8rent contre une masse inerte \u00e9tendue sur le \nsol ; il se baissa, allongea le bras , et sa main toucha la robe poi-\nlue mais gluante de sueur froide d'un animal. L'animal, comme ranim\u00e9 par le toucher de cette main, fit un mouvement, et ses \nplaintes se chang\u00e8rent en un faible aboiement de reconnais-sance. \n \u2013 Lance, mon pauvre Lance ! s'\u00e9cria Gilbert. Lance essaya de se redresser su r ses pattes ; mais fatigu\u00e9 de \nl'effort, il retomba en g\u00e9missant. \n \u2013 Un effroyable malheur est arriv\u00e9 \u00e0 cette pauvre jeune \nfille, se dit mentalement Gilbert, et Lance, en voulant la d\u00e9fen-\ndre, a succomb\u00e9 dans la lutte. L\u00e0 ! l\u00e0 ! murmurait le forestier en \ncaressant tendrement la fid\u00e8le b\u00ea te, l\u00e0 ! mon pauvre vieux, o\u00f9 \nes-tu bless\u00e9 ? au ventre ? non. Au r\u00e2ble ? aux pattes ? Non, non. \nAh ! sur la t\u00eate ! le coquin a voul u te fendre le cr\u00e2ne\u2026 Ah ! tout \nbeau ! nous n'en mourrons pas. Tu as perdu bien du sang, mais \nil t'en reste encore\u2026 Le c\u0153ur bat, oui, je le sens battre, et il ne bat pas la retraite. \n Gilbert, ainsi que tous les campagnards, connaissait les \nvertus m\u00e9dicales de certaines plante s ; il se h\u00e2ta donc d'aller en \u2013 143 \u2013 cueillir quelques-unes dans les clairi\u00e8res voisines, o\u00f9 l'obscurit\u00e9 \n\u00e9tait combattue par les premiers rayons de la lune, et, apr\u00e8s les \navoir broy\u00e9es entre deux pierres, il les pla\u00e7a sur la blessure de \nLance et les y maintint \u00e0 l'aide d'une compresse improvis\u00e9e avec \nun lambeau de son surtout en peau de ch\u00e8vre. \n \u2013 Il faut que je te quitte, pauvre vieux ; mais sois tranquille, \nje reviendrai te chercher ; en at tendant, tu vas te reposer l\u00e0 sur \ncette liti\u00e8re de feuilles s\u00e8ches, et je recouvrirai ton corps avec d'autres feuilles afin que tu n'aies pas froid, mon bon Lance ! \n Tout en parlant ainsi \u00e0 son chien comme il aurait parl\u00e9 \u00e0 un \nhomme, le vieux forestier, prenant l'animal entre ses bras, le transporta dans un fourr\u00e9. Cela fait, il donna une derni\u00e8re ca-resse au fid\u00e8le animal, et reprit sa course \u00e0 la recherche de Ma-rianne. \n \u2013 Par saint Pierre ! murmurait Gilbert en explorant d'un \n\u0153il de lynx les taillis et les clairi\u00e8res, par saint Pierre ! si le bon Dieu jette sur mon chemin le fils du diable qui a endommag\u00e9 le cuir de mon pauvre Lance, je lu i ferai danser une ronde \u00e0 coups \nde plat de dague comme jamais il n'en dansera. Ah ! le coquin ! \nah ! le bandit ! \n Gilbert suivait pr\u00e9cis\u00e9ment le sentier par o\u00f9 s'\u00e9tait enfuie \nMarianne apr\u00e8s la chute de Lance, et arriva dans la clairi\u00e8re non \nloin de laquelle Petit-Jean avait d\u00e9livr\u00e9 la fugitive. Gilbert allait \nexplorer les alentours assez d\u00e9bois\u00e9s de cette clairi\u00e8re, lors-qu'une ombre rendue gigantesque par les rayons obliques de la \nlune lui apparut s'agitant sur le sol ; il crut d'abord qu'elle pro-\nvenait d'un grand arbre et n'y pr\u00eata pas d'attention ; mais l'ins-tinct souffla \u00e0 Gilbert que ce tte ombre avait quelque chose \nd'\u00e9trange : il la consid\u00e9ra donc attentivement et reconnut bien-t\u00f4t qu'elle ne pouvait appartenir qu'\u00e0 un \u00eatre vivant, \u00e0 un \nhomme. \n \u2013 144 \u2013 \u00c0 vingt pas du lieu o\u00f9 il se trouvait, Gilbert vit un homme \ndebout appuy\u00e9 contre un arbre, le dos tourn\u00e9 et agitant ses bras \nautour de sa t\u00eate comme s'il voulait se coiffer d'un turban. \n Le forestier n'h\u00e9sita pas \u00e0 planter sa vigoureuse main sur \ncelui qu'il croyait \u00eatre un outlaw, et peut-\u00eatre aussi le meurtrier de miss Marianne. \n \u2013 Qui es-tu ? lui demanda-t-il en m\u00eame temps d'une voix \nde tonnerre. \n L'homme, moiti\u00e9 saisissement, moiti\u00e9 faiblesse, chancela et \nse laissa glisser le long de l'arbre jusqu'aux pieds de Gilbert. \n \u2013 Qui es-tu ? r\u00e9p\u00e9ta Gilbert en redressant brusquement \nl'\u00e9tranger. \n \u2013 Que vous importe ? grommela le personnage sit\u00f4t que, \nremis sur ses jambes, il se fut ap er\u00e7u que Gilbert \u00e9tait seul ; que \nvous\u2026 \n \u2013 Il m'importe beaucoup. Je suis garde forestier, et comme \ntel charg\u00e9 de la police de Sher wood ; or tu ressembles \u00e0 un ban-\ndit autant que la pleine lune de ce mois-ci ressemble \u00e0 celle du \nmois dernier, et je te soup\u00e7onne de ne chasser qu'un seul genre \nde gibier. N\u00e9anmoins je te laisserai partir en libert\u00e9 si tu veux r\u00e9pondre clairement et sinc\u00e8rement \u00e0 certaines questions que je vais t'adresser ; mais si tu refuses, par saint Dunstan ! je t'aban-donne \u00e0 la sollicitude du sh\u00e9rif. \n \u2013 Questionnez-moi, je verrai si je dois r\u00e9pondre. \u2013 As-tu rencontr\u00e9 ce soir dans la for\u00eat une jeune fille v\u00eatue \nd'une robe blanche ? \n Un affreux sourire passa sur les l\u00e8vres du bandit. \u2013 145 \u2013 \n\u2013 Je comprends, tu l'as rencon tr\u00e9e. Mais que vois-je ? Tu es \nbless\u00e9 \u00e0 la t\u00eate ? oui, et cette blessure a \u00e9t\u00e9 faite par les dents \nd'un chien. Ah ! mis\u00e9rable ! je vais m'en assurer. \n Et Gilbert arracha vivement le bandeau ensanglant\u00e9 qui re-\ncouvrait la blessure ; l'homme ainsi d\u00e9masqu\u00e9 laissa voir un \nlambeau de chair retombant sur son cou, et, fou de douleur, s'\u00e9cria sans songer qu'il s'accusait lui-m\u00eame : \n \u2013 Comment peux-tu savoir que c'est un chien ? nous \u00e9tions \nseuls ! \n \u2013 Et la jeune fille, o\u00f9 est-elle ? Parle, mis\u00e9rable, parle ou je \nte tue. \n Pendant que Gilbert, la main su r la poign\u00e9e de sa dague, at-\ntendait une r\u00e9ponse, l'outlaw re levait sournoisement son arba-\nl\u00e8te et lui en ass\u00e9nait un coup violent au sommet de la t\u00eate. Le vieillard, \u00e9tourdi un instant, reprit bien vite son aplomb, s'af-fermit sur ses jambes et d\u00e9gaina. Le proscrit re\u00e7ut alors du plat \nde sa dague une si furieuse gr\u00eal e de coups serr\u00e9s et continus, sur \nle dos, sur les \u00e9paules, sur les br as et sur les flancs, qu'il tomba \net demeura gisant \u00e0 terre immobile et presque mort. \n \n\u2013 Je ne sais pas pourquoi je ne te tue pas, mis\u00e9rable ! criait \nl e f o r e s t i e r ; m a i s p u i s q u e t u n e v e u x p a s d i r e o \u00f9 e l l e e s t , j e t'abandonne au hasard. Meurs l\u00e0, comme une b\u00eate fauve. \n Et Gilbert s'\u00e9loigna pour recommencer ses recherches. \u2013 Je ne suis pas encore mort , vil esclave du fouet ! murmu-\nra le proscrit, en se soulevant sur son coude d\u00e8s que Gilbert fut \nparti ; je ne suis pas mort, et je te le prouverai ! Ah ! tu voudrais savoir o\u00f9 elle se trouve maintena nt, cette jeune fille ? Je serais \nbien niais de faire cesser tes angoisses en te disant qu'un des \u2013 146 \u2013 Gamwell l'a conduite vers le hall. Oh ! l\u00e0, l\u00e0 ! que je souffre ! \nmes os sont fracass\u00e9s, mes membres disloqu\u00e9s, et je ne suis pas \nmort, non, non, Gilbert Head, je ne suis pas mort ! \n Et, se tra\u00eenant sur les genoux et sur les mains, il alla cher-\ncher du repos et un abri dans l'\u00e9paisseur d'un fourr\u00e9. \n Le vieillard, de plus en plus in quiet, ne cessait de parcourir \nla for\u00eat, et commen\u00e7ait \u00e0 perdre tout espoir de rencontrer la jeune fille, du moins vivante, lorsque non loin de l\u00e0 il entendit chanter une de ces joyeuses ballades qu'il avait jadis compos\u00e9es en l'honneur de son fr\u00e8re Robin. \n Le chanteur invisible arrivait au-devant de lui dans le \nm\u00eame sentier ; Gilbert \u00e9couta, et son amour-propre de po\u00e8te lui fit oublier les inqui\u00e9tudes du moment. \n \u2013 Que la rouge figure de ce sot Will, si bien nomm\u00e9 l'\u00c9car-\nlate, se balance pendue \u00e0 la branche d'un ch\u00eane, murmura Gil-bert d'un ton de mauvaise humeur ; il chante l'air de ma ballade d'une fa\u00e7on bien peu en rapport avec les paroles. Oh\u00e9 ! ma\u00eetre Gamwell ; oh\u00e9 ! William Gamwell, n'estropiez donc pas ainsi la musique et la po\u00e9sie ! Eh ! qu e diable faites-vous \u00e0 cette heure \ndans la for\u00eat ? \n \n\u2013 Hol\u00e0 ! r\u00e9pondit le jeune gentleman, qui donc ose inter-\nrompre les chants de William de Gamwell avant que William de Gamwell ne lui ait souhait\u00e9 la bienvenue ? \n \u2013 Quiconque a entendu une fois, une seule fois, la voix de \nWill l'\u00c9carlate ne l'oublie jamais, et n'a besoin pour reconna\u00eetre l'approche de Will ni des clart\u00e9s du soleil ni de celles de la lune, pas m\u00eame de celles des \u00e9toiles. \n \u2013 Bravo ! bien ripost\u00e9 ! dit joyeusement un autre person-\nnage. \u2013 147 \u2013 \n\u2013 Avance, spirituel \u00e9tranger, r\u00e9pliqua Will d'un ton provo-\ncateur, et nous verrons \u00e0 te donner une le\u00e7on de politesse. \n \nEt Will faisait d\u00e9j\u00e0 tournoyer son b\u00e2ton quand Petit-Jean \nintervint. \n \u2013 Mais tu es fou, mon cousin ; ne reconnais-tu donc pas le \nvieux Gilbert, chez lequel nous allons ? \n \u2013 Gilbert, vraiment ! \u2013 Eh ! oui, Gilbert. \u2013 Ah ! c'est diff\u00e9rent, dit le jeune homme ; et il s'\u00e9lan\u00e7a au-\ndevant du forestier en s'\u00e9criant : \n \u2013 Bonnes nouvelles, mon vieux, bonnes nouvelles ! La \njeune dame est en s\u00fbret\u00e9 au hall, et miss Barbara ainsi que miss \nWinifred ont grand soin d'elle ; Pe tit-Jean l'a rencontr\u00e9e dans la \nfor\u00eat au moment o\u00f9 un outlaw al lait lui faire un mauvais parti. \nMais vous \u00eates donc seul, Gilb ert ? et Robin, mon cher Robin \nHood, o\u00f9 est-il ? \n \u2013 Paix, paix donc, Will ! m\u00e9nage z vos poumons et nos oreil-\nles. Robin est parti ce matin pour Nottingham ; et n'\u00e9tait pas \nencore de retour quand j'ai quitt\u00e9 la maison. \n \u2013 Ah ! c'est mal \u00e0 Robin Hood d'aller sans moi \u00e0 Notting-\nham ; nous nous \u00e9tions promis de passer huit jours \u00e0 la ville. On \ns'y amuse tant ! \n \u2013 Mais comme vous \u00eates p\u00e2le, Gilbert, dit Petit-Jean ; \nqu'avez-vous ? \u00eates-vous malade ? \n \u2013 148 \u2013 \u2013 Non, j'ai des chagrins : mon beau-fr\u00e8re est mort aujour-\nd'hui, et j'ai appris que\u2026 mais qu'importe, n'en parlons plus. \nDieu soit lou\u00e9 ! miss Marianne est hors de danger. C'est elle que je cherchais dans la for\u00eat ; jugez de mon inqui\u00e9tude, surtout apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 tout \u00e0 l'heure le meilleur de mes chiens, le pauvre Lance, presque mort. \n \u2013 Lance presque mort, ce chien si bon, si\u2026 \u2013 Oui, Lance, une b\u00eate comme il ne s'en fait plus, la race en \nest perdue. \n \u2013 Qui a fait cela, qui a commis ce crime ? dites-moi o\u00f9 il \nest, ce coquin, que je lui brise le s c\u00f4tes ! O\u00f9 est-il ? o\u00f9 est-il ? \ndemandait vivement le jeun e homme aux cheveux rouges. \n \u2013 Soyez tranquille, mon fils, j'ai veng\u00e9 le vieux Lance. \n \u2013 C'est \u00e9gal, je veux le venger aussi, moi ; dites, o\u00f9 est-il, le \nmis\u00e9rable assez l\u00e2che pour tuer un chien ? il faut que je prenne son signalement avec mon b\u00e2ton. C'est un outlaw, sans doute ? \n \u2013 O u i , e t j e l ' a i l a i s s \u00e9 l \u00e0 - b a s \u2026 d e c e c \u00f4 t \u00e9 \u2026 p r e s q u e m o r t , \napr\u00e8s l'avoir rou\u00e9 de coups avec le plat de ma dague. \n \n\u2013 Si cet homme est le m\u00eame que celui qui a os\u00e9 violenter \nmiss Marianne, il est de mon devoir de le conduire \u00e0 Notting-ham, devant le sh\u00e9rif, dit Petit-Jean. Montrez-moi o\u00f9 vous l'avez laiss\u00e9, Gilbert. \n \u2013 Par ici, par ici, mes enfants ! Le vieux forestier retrouva facilement l'endroit o\u00f9 le pros-\ncrit \u00e9tait tomb\u00e9 sous ses coups ; mais le proscrit n'y \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus. \n \u2013 149 \u2013 \u2013 C'est f\u00e2cheux ! s'\u00e9cria Will. Tiens, voil\u00e0 justement o\u00f9 \nnous nous donnons rendez-vous, en partant du hall, pour la \nchasse, l\u00e0-bas, dans ce carrefour, entre ce ch\u00eane et ce h\u00eatre. \n \u2013 Entre ce ch\u00eane et ce h\u00eatre ! r\u00e9p\u00e9ta Gilbert dont tout le \ncorps frissonna subitement. \n \u2013 Oui, entre ces deux arbr es. Mais qu'avez-vous, mon \nvieux ? s'\u00e9cria Will ; vous tremblez, comme une feuille. \n \u2013 C'est que\u2026 Ah ! rien, rien, r\u00e9pliqua Gilbert en compri-\nmant son \u00e9motion ; un souvenir, rien. \n \u2013 Bah ! vous craignez les revenants, vous, mon brave, dit \nPetit-Jean qui ignorait la cause du trouble de Gilbert ; je vous \ncroyais blas\u00e9 l\u00e0-dessus, en votre qualit\u00e9 de doyen des forestiers. Il est vrai n\u00e9anmoins que cet endroit ne jouit pas d'une tr\u00e8s bonne r\u00e9putation ; on dit que l'\u00e2me en peine d'une jeune fille, tu\u00e9e par des proscrits, erre chaque nuit sous ces grands arbres ; j e n e l ' a i j a m a i s v u e , m o i , q u oique je fr\u00e9quente la for\u00eat aussi \nbien de nuit que de jour ; mais beaucoup de gens de Mansfeld, \nde Nottingham, du hall et des villages voisins affirment sous \nserment l'avoir rencontr\u00e9e dans le carrefour. \n \u00c0 mesure que Petit-Jean parlait ainsi, l'\u00e9motion de Gilbert \ncroissait ; une sueur froide mouillait son visage, ses dents cla-\nquaient, et, les yeux hagards, le bras tendu vers le h\u00eatre, il mon-trait du doigt \u00e0 ses compagnons un objet invisible. \n Tout \u00e0 coup, la brise, l\u00e9g\u00e8re jusqu'alors, se tourna en rafale \net balaya de dessous ces arbres les feuilles s\u00e8ches qui s'y \u00e9taient entass\u00e9es, et du milieu du tour billon surgit une forme humaine. \n \u2013 Annette, Annette, ma s\u0153ur, s'\u00e9cria Gilbert tombant \u00e0 ge-\nnoux et levant ses mains join tes, Annette, que d\u00e9sires-tu ? \nqu'ordonnes-tu ? \u2013 150 \u2013 \nWill et Petit-Jean, tout intr\u00e9pid es qu'ils \u00e9taient, fr\u00e9mirent \net se sign\u00e8rent d\u00e9votement, car Gilbert n'\u00e9tait point la dupe \nd'une hallucination, et comme lui ils voyaient un grand fant\u00f4me \nblanc debout entre les deux arbres ; le fant\u00f4me eut l'air de vou-loir s'avancer vers eux, mais la ra fale redoublant de violence, il \ns'\u00e9loigna \u00e0 reculons comme s'il ob\u00e9issait \u00e0 la force du vent, et disparut \u00e0 l'extr\u00e9mit\u00e9 du carrefour dans une zone obscure o\u00f9 les rayons obliques de la lune, inte rcept\u00e9s par l'\u00e9paisseur du feuil-\nlage, ne p\u00e9n\u00e9traient pas encore. \n \u2013 C'est elle ! elle ! sans s\u00e9pulture ! En pronon\u00e7ant ces derniers mots, Gilbert s'\u00e9vanouit, et ses \ncompagnons demeur\u00e8rent longtemps immobiles, et muets comme des statues ; ils ne voyaient plus le fant\u00f4me, mais il leur semblait que la brise apportait jusqu'\u00e0 eux des bruits confus, \ndes g\u00e9missements. \n Revenus peu \u00e0 peu de leur frayeur, nos deux jeunes gens se \nconcert\u00e8rent pour porter secou rs \u00e0 Gilbert toujours \u00e9vanoui ; en \nvain frapp\u00e8rent-ils des mains dans les siennes et cherch\u00e8rent-ils \u00e0 lui faire avaler quelques goutte s de ce whisky dont chaque fo-\nrestier en course poss\u00e8de une pe tite provision ; en vain murmu-\nr\u00e8rent-ils \u00e0 son oreille tout un vocabulaire de mots de consola-\ntion, le vieillard ne sortait pas de son an\u00e9antissement, et, sans \nles battements du c\u0153ur toujours appr\u00e9ciables, on l'aurait cru mort. \n \u2013 Que faire, cousin ? demanda Will. \u2013 Le transporter chez lui, et au plus vite, r\u00e9pondit Petit-\nJean. \n \u2013 151 \u2013 \u2013 Certes tu es de force \u00e0 le pl acer sur ton dos ; mais il n'y \nsera pas \u00e0 son aise, pas plus que si je le prenais par les pieds et \ntoi par la t\u00eate. \n \u2013 Tiens, voici ma hachette, Will ; va-t'en choisir dans le \nfourr\u00e9 ce qu'il faut pour improviser un brancard ; mais je reste l\u00e0, j'esp\u00e8re encore pouvoir le r\u00e9veiller. \n William ne chantait plus les joyeuses ballades de Gilbert, et \ns'affligeait sinc\u00e8rement de l'\u00e9tat du vieux po\u00e8te de Sherwood ; tout en cherchant son bois, il ar riva \u00e0 cette extr\u00e9mit\u00e9 sombre du \ncarrefour par o\u00f9 s'\u00e9tait \u00e9vapor\u00e9 le fant\u00f4me ; et, disons-le \u00e0 sa \nlouange, il n'\u00e9prouva pas plus de frayeur que s'il se f\u00fbt promen\u00e9 \nseul \u00e0 minuit dans le verger du hall de Gamwell. \n Tout \u00e0 coup William tr\u00e9bucha contre un objet volumineux \ncouch\u00e9 sur la terre, et roula dessus ; le jeune homme allait lan-cer le plus \u00e9nergique juron contre le malencontreux obstacle qui l'arr\u00eatait en son chemin, lorsqu'il sentit que ce qu'il prenait pour \nun morceau de bois \u00e9tait dou\u00e9 de mouvement et d\u00e9bitait \u00e0 son oreille une kyrielle de blasph\u00e8mes. \n \u2013 Hol\u00e0 ! l\u00e0 ! s'\u00e9cria le courageux Will en empoignant la \ngorge de l'individu sur lequel il venait de rouler ; cousin, cousin, \n\u00e0 moi ! je le tiens ! \n \n\u2013 Coupe-le ras le pied, r\u00e9pondit Petit-Jean sans quitter Gil-\nbert. \n \u2013 Eh ! ce n'est pas un jeune arbre que je tiens, c'est le ban-\ndit, le meurtrier de Lance ; \u00e0 moi, cousin ! \n \u2013 Me l\u00e2cheras-tu ? j'\u00e9touffe ! disait l'homme en r\u00e2lant. Ah ! \nvous voil\u00e0 tous deux apr\u00e8s moi, ajouta-t-il en voyant accourir Petit-Jean ; ce n'est pas la peine\u2026 je meurs !\u2026 De l'air, par piti\u00e9, de l'air !\u2026 \u2013 152 \u2013 \nWilliam se releva. \n \u2013 Eh ! parbleu ! c'est le fant\u00f4me de tout \u00e0 l'heure, avec son \nsurtout en peau de ch\u00e8vre blanch e ! s'\u00e9cria Petit-Jean. N'\u00e9tais-tu \npas couch\u00e9 l\u00e0-bas, entre deux arbres, sur un tas de feuilles ? \n \u2013 Oui. \u2013 C'est toi qui as poursuivi une jeune fille ? demanda Petit-\nJean. \n \u2013 C'est toi qui viens d'assommer le plus brave des chiens ? \najouta Will. \n \u2013 Non, non, messeigneurs ; par piti\u00e9, secourez-moi, je \nmeurs ! \n \u2013 Et, reprit Will, tu viens de tuer un homme qui a cru voir \nen toi un fant\u00f4me, le fant\u00f4me d'une Annette\u2026 \n \u2013 Annette ? Annette ? Ah ! oui, je me souviens d'Annette\u2026 \nC'est Ritson qui l'a tu\u00e9e ; moi j'\u00e9tai s d\u00e9guis\u00e9 en pr\u00eatre et je les ai \nmari\u00e9s. \n \n\u2013 Il a le d\u00e9lire ! pens\u00e8rent le s deux cousins, qui ne compre-\nnaient pas le sens de ces derni\u00e8res paroles. \n \u2013 Par piti\u00e9, messeigneurs, emportez-moi d'ici ! la terre est \nsi dure ! \n \u2013 Dis-nous d'abord qui t'a mis en cet \u00e9tat. \u2013 Les loups, r\u00e9pondit le mis\u00e9rable, qui, malgr\u00e9 les souf-\nfrances de l'agonie, ne perdait pas l'esprit ; les loups, messei-gneurs ; ils ont d\u00e9vor\u00e9 tout un c\u00f4t\u00e9 de ma t\u00eate, ils m'ont d\u00e9chir\u00e9 \u2013 153 \u2013 les membres \u00e0 coups de dents ; j' \u00e9tais \u00e9gar\u00e9 dans la for\u00eat, et \ncomme je n'avais pas mang\u00e9 depuis deux jours, je n'ai pas eu la \nforce de me d\u00e9fendre. Piti\u00e9, piti\u00e9, mes deux seigneurs. \n \n\u2013 C'est un outlaw, dit Petit-Jean, \u00e0 l'oreille de Will, c'est lui \nqui a poursuivi miss Marianne et fe ndu la t\u00eate \u00e0 Lance ; c'est lui \nque Gilbert \u00e0 rou\u00e9 de coups. Il m' est avis qu'il n'ira pas loin, et \nque nous le retrouverons ici au po int du jour ; alors, s'il n'est \npas mort, je le conduirai devant le sh\u00e9rif. \n Et sans plus s'inqui\u00e9ter des g\u00e9missements du bandit, les \ndeux cousins retourn\u00e8rent pr\u00e8s de Gilbert. \n Peu \u00e0 peu Gilbert avait repris ses sens ; il d\u00e9clara qu'il se \nsentait capable de regagner \u00e0 pied son domicile, et il se mit en route, soutenu de chaque c\u00f4t\u00e9 par les deux jeunes gens. \n \u00c0 quelques pas de sa maison il s'arr\u00eata pour \u00e9couter un \nbruit lugubre qui s'\u00e9levait dans les ai rs, et il tressaillit en disant : \n \u2013 C'est Lance ; c'est son dernier cri de douleur peut-\u00eatre. \u2013 Courage, bon Gilbert ! nous arrivons ; voici dame Mar-\nguerite qui vous attend sur la porte, une lumi\u00e8re entre les mains ; courage ! \n \nPour la seconde fois les hurl ements du chien travers\u00e8rent \nl'espace, et Gilbert allait pe rdre connaissance quand Margue-\nrite, se pr\u00e9cipitant au-devant de lu i, le soutint et l'entra\u00eena dans \nl'int\u00e9rieur de la maison. \n Une heure plus tard, Gilbert, presque calm\u00e9, disait douce-\nment \u00e0 ses jeunes amis : \n \u2013 154 \u2013 \u2013 Enfants, plus tard peut-\u00eatre aurai-je la force de vous ra-\nconter l'histoire de cette \u00e2me en peine que nous avons vue errer \nl\u00e0-bas. \n \u2013 Une \u00e2me en peine ! s'\u00e9cria Will avec un gros rire. Ah ! \nnous la connaissons, cette \u00e2me\u2026 \n \u2013 Silence, cousin ! dit Petit-Jean d'un air s\u00e9v\u00e8re. \u2013 Non, vous ne la connaissez pas, vous \u00eates trop jeunes, re-\nprit Gilbert. \n \u2013 Je veux dire que nous avons rencontr\u00e9 l'outlaw que vous \navez si bien accompagn\u00e9 \u00e0 coups de dague. \n \u2013 Vous l'avez rencontr\u00e9 ? \u2013 Oui, et presque mort. \u2013 Dieu lui pardonne ! \u2013 Et le diable l'emporte ! ajouta Will. \u2013 Silence, cousin ! \n\u2013 Avant de retourner au hall, vous pouvez me rendre un \ngrand service, mes enfants, reprit Gilbert. \n \u2013 Parlez, ma\u00eetre. \u2013 Il y a un mort dans ma mais on, aidez-nous \u00e0 le porter en \nterre. \n \u2013 Nous sommes \u00e0 vos ordres, bon Gilbert, r\u00e9pliqua Wil-\nliam ; nous avons de bons bras, et ne craignons ni morts, ni vi-vants, ni fant\u00f4mes. \u2013 155 \u2013 \n\u2013 Silence donc, cousin ! \n \u2013 Soit, on se taira, murmura Will de tr\u00e8s mauvaise humeur. \nIl ne comprenait pas comme Petit-Jean que les allusions au fan-t\u00f4me r\u00e9veillaient les angoisses et les douleurs du vieux forestier. \n En t\u00eate, le p\u00e8re Eldred r\u00e9citant des pri\u00e8res, \u00e0 sa suite Petit-\nJean et Lincoln portant le cadavr e sur une civi\u00e8re, apr\u00e8s la li-\nti\u00e8re Marguerite et Gilbert, Gilber t retenant ses sanglots pour ne \npas provoquer ceux de Marguerite, et Marguerite pleurant si-lencieusement sous son capuchon de bure, et apr\u00e8s eux Will l'\u00c9carlate, tel \u00e9tait l'ordre du convoi qui s'avan\u00e7ait \u00e0 l'heure de minuit vers les deux arbres au pied desquels l'amant et le meur-trier d'Annette avait demand\u00e9 la gr\u00e2ce d'\u00eatre enseveli. \n Gilbert et sa femme demeur\u00e8rent agenouill\u00e9s tout le temps \nque les bras vigoureux de Lincol n et de Petit-Jean employ\u00e8rent \n\u00e0 creuser la fosse. \n Elle n'\u00e9tait pas \u00e0 moiti\u00e9 creus\u00e9e que Will, qui montait la \ngarde aux environs, l'arc band\u00e9 d'une main et la dague de l'au-tre, vint dire \u00e0 l'oreille de son cousin : \n \u2013 Nous ne ferions peut-\u00eatre pas mal d'agrandir ce trou et \nd'y jeter quelqu'un en compagnie de cet homme. \n \n\u2013 Que signifie cela, cousin ? \u2013 Cela signifie que celui qui pr\u00e9tendait avoir \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9 \npar les loups et que nous avons laiss\u00e9 en fort mauvais \u00e9tat \u00e0 \nquelques pas d'ici est mort, bien mort. Allez lui donner un coup \nde pied, et vous verrez s'il se plaint. \n \u2013 156 \u2013 Les derni\u00e8res pellet\u00e9es de terre retombaient sur les cada-\nvres des deux bandits, quand, po ur la troisi\u00e8me fois, les hurle-\nments du chien plan\u00e8rent dans la for\u00eat. \n \n\u2013 Lance, mon pauvre Lance, \u00e0 toi, \u00e0 toi maintenant ! s'\u00e9cria \nle forestier. Je ne rentrerai pas sans t'avoir port\u00e9 secours. \n \u2013 157 \u2013 X \n \nAinsi que l'avait racont\u00e9 Maude, le fougueux baron, suivi \nde six hommes d'armes, s'\u00e9tait rendu au cachot d'Allan Clare. \n \nPlus de prisonnier ! \u2013 Ah ! ah ! dit-il en riant comme un tigre, si toutefois les ti-\ngres peuvent rire, ah ! ah ! l'on ob\u00e9it \u00e0 mes ordres d'une admi-\nrable fa\u00e7on ; vraiment j'en suis enchant\u00e9 ! Mais \u00e0 quoi servent \ndonc mes ge\u00f4liers et mon donjon ? Par sainte Griselda ! j'exer-cerai d\u00e9sormais sans eux mes droits de haute et basse justice, et \nje renfermerai mes prisonniers dans la voli\u00e8re de ma fille\u2026 Eg-bert Lanner, le porte-clefs, o\u00f9 est-il ? \n \u2013 Le voil\u00e0, monseigneur, r\u00e9pondit un soldat ; je le tiens ser-\nr\u00e9 de pr\u00e8s, sans quoi il se serait enfui. \n \n\u2013 Et s'il s'\u00e9tait enfui je t'aurais pendu \u00e0 sa place\u2026 Approche \nici, Egbert. Tu vois la porte de ce cachot, elle est ferm\u00e9e ; tu vois ce guichet, il est \u00e9troit ; eh bien ! me diras-tu comment le pri-sonnier, qui n'est ni assez mince de corps pour passer par cette \nouverture, ni aussi subtil que l'ai r pour s'\u00e9vaporer par le trou de \nla serrure, me diras-tu comment il a fait pour s'\u00e9chapper ? \n Egbert, plus mort que vif, gardait le silence. \u2013 Me diras-tu pour quel vil int\u00e9r\u00eat tu as pr\u00eat\u00e9 la main \u00e0 \nl'\u00e9vasion de ce criminel ? Je te demande cela sans col\u00e8re, r\u00e9-ponds-moi sans crainte. Je suis bon et juste, et peut-\u00eatre, si tu \navoues ta faute, je pardonnerai\u2026 \n \u2013 158 \u2013 Le baron faisait de la mansu\u00e9tude en pure perte ; Egbert \navait trop d'exp\u00e9rience pour croire \u00e0 sa sinc\u00e9rit\u00e9, et, toujours \nplus mort que vif, il ne r\u00e9pondit pas. \n \u2013 Ah ! stupides esclaves que vo us \u00eates ! s'\u00e9cria tout \u00e0 coup \nFitz-Alwine, je gagerais que pas un de vous n'a eu l'esprit d'aver-\ntir le concierge du ch\u00e2teau de ce qui se passait ? Vite, vite, qu'un \nde vous aille ordonner de ma part \u00e0 Hubert Lindsay d'abaisser le pont-levis et de fermer toutes les portes. \n Un soldat partit aussit\u00f4t en courant, mais il s'\u00e9gara \u00e0 tra-\nvers les couloirs obscurs de la pr ison, et tomba la t\u00eate la pre-\nmi\u00e8re dans l'escalier d'une cave. La chute fut mortelle, personne ne s'en aper\u00e7ut, et les fugitifs so rtirent du ch\u00e2teau, gr\u00e2ce \u00e0 cette \ncatastrophe ignor\u00e9e. \n \u2013 Milord, dit un des hommes d'armes, quand nous venions \nici, il m'a sembl\u00e9 voir les reflets d'une torche \u00e0 l'extr\u00e9mit\u00e9 de la galerie qui conduit \u00e0 la chapelle. \n \u2013 Et tu attends jusqu'\u00e0 pr\u00e9sent pour me le dire ! s'\u00e9cria le \nbaron. Ah ! ils ont jur\u00e9 de me faire mourir \u00e0 petit feu, les co-quins ! mais ils mourront avant moi, oui, ajouta-t-il, suffoqu\u00e9 \npar la col\u00e8re ; oui, vous mourrez avant moi, et j'inventerai pour vous un supplice terrible, si je ne rattrape pas ce m\u00e9cr\u00e9ant \nqu'Egbert va d'abord remplacer au gibet. \n En achevant ces mots, Fitz-Alwine arracha une torche des \nmains d'un soldat et se pr\u00e9cipita dans la chapelle. Christabel, debout devant le tombeau de sa m\u00e8re, paraissait plong\u00e9e dans une profonde m\u00e9ditation. \n \u2013 Fouillez par tous les coins et recoins, ramenez-le mort ou \nvif ! dit le baron. \n Les soldats ob\u00e9irent. \u2013 159 \u2013 \n\u2013 Et vous, ma fille, que faites-vous ici ? \n \u2013 Je prie, mon p\u00e8re. \u2013 Vous priez sans doute pour un m\u00e9cr\u00e9ant qui m\u00e9rite la \ncorde ? \n \u2013 Je prie pour vous devant le tombeau de ma m\u00e8re ; ne le \nvoyez-vous pas ? \n \u2013 O\u00f9 est votre complice ? \u2013 Quel complice ? \u2013 Ce tra\u00eetre, cet Allan. \u2013 Je l'ignore. \u2013 Vous me trompez ; il est ici. \u2013 Je ne vous ai jamais tromp\u00e9, mon p\u00e8re. Le baron scruta du regard le p\u00e2le visage de la jeune fille. \n\u2013 Nous ne trouvons ni l'un ni l'autre, vint dire un des sol-\ndats. \n \u2013 Ni l'un ni l'autre ? r\u00e9p\u00e9ta Fitz-Alwine, qui commen\u00e7ait \u00e0 \nse douter de la fuite de Robin. \n \u2013 Mais oui, seigneur, ni l'un ni l'autre. Est-ce qu'on ne \nparle pas des deux prisonniers \u00e9vad\u00e9s ? \n Exasp\u00e9r\u00e9 de voir Robin lui \u00e9chapper, l'insolent Robin qui \nl'avait brav\u00e9 en face et duquel il esp\u00e9rait obtenir plus tard par la \u2013 160 \u2013 torture certains renseignements sur Allan, le baron appliqua sa \nlarge main sur l'\u00e9paule de l'indiscret soldat, et lui dit : \n \n\u2013 Ni l'un ni l'autre ? Explique-moi la valeur de ces quatre \nmots. \n Le soldat frissonnait sous la pr ession violente de cette main \net ne savait que r\u00e9pondre. \n \u2013 Mais d'abord, qui es-tu ? \u2013 S'il pla\u00eet \u00e0 Votre Seigneurie, je me nomme Gaspard Stein-\nkoff ; j'\u00e9tais en faction sur le rempart, et c'est\u2026 \n \u2013 Mis\u00e9rable ! c'est donc toi qu i \u00e9tais de garde derri\u00e8re la \nporte du cachot de ce jeune loup de Sherwood ? Ne me dis pas \nque tu l'as laiss\u00e9 fuir, sinon je te poignarde. \n Nous nous abstiendrons d\u00e9sormais d'indiquer les innom-\nbrables nuances de la col\u00e8re du baron ; qu'il suffise \u00e0 nos lec-teurs de savoir que la col\u00e8re \u00e9tait pass\u00e9e chez lui \u00e0 l'\u00e9tat d'habi-tude, de n\u00e9cessit\u00e9, et qu'il aurait cess\u00e9 de respirer s'il avait cess\u00e9 \nd'\u00eatre en col\u00e8re. \n \u2013 Ainsi, tu avoues qu'il s'es t \u00e9chapp\u00e9 pendant que tu \u00e9tais \nde faction sur le rempart de l'est ? reprit le baron apr\u00e8s un ins-\ntant de silence ; allons, r\u00e9ponds-moi ! \n \u2013 Milord, vous m'avez menac\u00e9 de votre poignard si \nj'avouais, r\u00e9pondit le pauvre diable. \n \u2013 Et certes j'ex\u00e9cuterai ma menace. \u2013 Alors je me tais. \u2013 161 \u2013 Le baron levait le poignard sur le malheureux quand lady \nChristabel retint son bras en s'\u00e9criant : \n \n\u2013 Oh ! je vous en conjure, mon p\u00e8re, n'ensanglantez pas ce \ntombeau ! \n Cette pri\u00e8re fut \u00e9cout\u00e9e ; le baron, repoussa brusquement \nGaspard, rengaina son poignard, et dit \u00e0 la jeune fille d'un ton s\u00e9v\u00e8re : \n \u2013 Rentrez dans votre appartement , milady ; et vous autres, \nmontez \u00e0 cheval et courez sur la route de Mansfeldwoohaus ; les \nprisonniers ont d\u00fb suivre cette direction, vous pourrez les rat-\ntraper facilement ; je les veux, il me les faut \u00e0 tout prix, enten-dez-vous ? il me les faut ! \n Les hommes d'armes ob\u00e9irent, et Christabel s'\u00e9loignait \nquand Maude rentra dans la chapelle, courut \u00e0 sa ma\u00eetresse, et, se mettant un doigt sur les l\u00e8vres, dit \u00e0 mi-voix : \n \u2013 Sauv\u00e9s ! sauv\u00e9s ! La jeune lady joignit pieusement les mains pour remercier \nDieu, et partit suivie de Maude. \n \n\u2013 Arr\u00eatez ! cria le baron qui avait entendu le chuchotement \nde la cam\u00e9riste. Demoiselle Hubert Lindsay, je d\u00e9sirerais m'en-tretenir un instant avec vous. Eh bien ! approchez donc ; avez-\nvous peur qu'on vous d\u00e9vore ? \n \u2013 Je ne sais, r\u00e9pondit Maud e \u00e9pouvant\u00e9e ; mais vous me \nparaissez si en col\u00e8re, si furieux, monseigneur, que je n'ose. \n \u2013 Demoiselle Hubert Lindsay, on conna\u00eet votre astuce et on \nsait que vous ne vous \u00e9pouvantez pas d'un froncement de sour-cils. Cependant, si on le voulait, on vous ferait trembler r\u00e9elle-\u2013 162 \u2013 ment, et prenez garde qu'on ne le veuille\u2026 Or \u00e7\u00e0, dites-moi qui \nes sauv\u00e9 ? J'ai entendu vos paroles, ma belle effront\u00e9e ! \n \n\u2013 Je n'ai point dit que quelqu 'un \u00e9tait sauv\u00e9, monseigneur, \nr\u00e9pondit Maude en jouant d'un air candide avec les longues manches de sa robe. \n \u2013 Ah ! vous n'avez pas dit que quelqu'un \u00e9tait sauv\u00e9, char-\nmante com\u00e9dienne ! vous avez dit peut-\u00eatre qu\u2019ils \u00e9taient sau-v\u00e9s ; pas un, mais plusieurs. \n La cam\u00e9riste secoua la t\u00eate en signe de n\u00e9gation. \u2013 Oh ! la menteuse, la menteuse prise en flagrant d\u00e9lit ! Maude regarda fixement le baron en affectant un grand air \nde stupidit\u00e9, comme si elle ne comprenait pas ce que signifiaient ces mots flagrant d\u00e9lit. \n \u2013 Je ne suis point dupe de ta feinte imb\u00e9cillit\u00e9, reprit le ba-\nron. Je sais que tu as favoris\u00e9 la fuite de mes prisonniers ; mais \nne chante pas victoire, ils ne sont pas encore tellement \u00e9loign\u00e9s du ch\u00e2teau que mes gens ne puissent les rattraper, et nous ver-rons dans une heure si tu les em p\u00eaches d'\u00eatre attach\u00e9s l'un \u00e0 \nl'autre dos \u00e0 dos, et jet\u00e9s du haut des remparts dans les foss\u00e9s. \n \n\u2013 Pour les attacher dos \u00e0 dos, monseigneur, il faut d'abord \nles ramener ici, r\u00e9pliqua Maude, toujours avec une na\u00efvet\u00e9 stu-\npide que d\u00e9mentaient des yeux p\u00e9tillants de malice. \n \u2013 Et avant de leur faire faire le plongeon dans les foss\u00e9s, on \nles confessera ; et s'il est prouv\u00e9 que vous avez \u00e9t\u00e9 leur complice, nous essayerons un peu de vous faire trembler, demoiselle Hu-\nbert Lindsay. \n \u2013 \u00c0 vos souhaits, monseigneur. \u2013 163 \u2013 \n\u2013 Mais ce ne sera gu\u00e8re aux v\u00f4tres\u2026 vous verrez. \n \n\u2013 Par saint Valentin ! monseigneur, je serais bien contente \nd'\u00eatre instruite \u00e0 l'avance de vos projets sur moi ; j'aurais au moins le temps de me pr\u00e9parer, ajouta-t-elle avec une r\u00e9v\u00e9-rence. \n \u2013 Insolente ! \u2013 Milady, reprit la cam\u00e9riste d'un ton parfaitement calme, \net se rapprochant de sa ma\u00eetre sse, qui dans son immobilit\u00e9 res-\nsemblait \u00e0 une statue de la Douleur ; milady, si vous voulez m'en croire, Votre Honneur regagnera son appartement ; la nuit devient froide\u2026 Votre Honneur n'a pas la goutte\u2026 mais\u2026 \n L'irascible baron, d\u00e9mont\u00e9 par tant de sang-froid railleur, \ninterrompit la cam\u00e9riste et lui de manda une derni\u00e8re fois de qui \nelle avait voulu parler en disant : Sauv\u00e9s ! sauv\u00e9s ! \n Cette demande fut faite presque sans col\u00e8re, et Maude \ncomprit qu'il \u00e9tait temps d'y r\u00e9po ndre d'une fa\u00e7on ou d'une au-\ntre ; aussi s'\u00e9cria-t-elle, comme vaincue par la persistance du \nbaron : \n \n\u2013 Je vais vous le dire, monsei gneur, puisque vous l'exigez. \noui, j'ai prononc\u00e9 ces mots : Il es t sauv\u00e9 ! et je les ai prononc\u00e9s \u00e0 \nvoix basse, pour ne pas montrer mon \u00e9motion devant vos hom-mes d'armes. Mais bien fin qui pourrait vous cacher quelque chose, monseigneur. Je disais donc \u00e0 milady : Il est sauv\u00e9 ! il est \nsauv\u00e9 ! et je parlais de ce pauvre Egbert que vous aviez l'inten-tion de pendre, monseigneur, et que vous n'avez pas pendu, \nDieu soit lou\u00e9 ! ajouta Ma ude en fondant en larmes. \n \u2013 Voil\u00e0 qui est fort ! s'\u00e9cria le baron. Mais vous me prenez \ndonc pour un idiot, Maude ? Ah ! ah ! c'est absurde, et vous abu-\u2013 164 \u2013 sez de ma patience ! Eh bien ! Egbert sera pendu, et, puisque \nvous l'aimez, vous serez pendue avec lui. \n \n\u2013 Grand merci, monseigneur, ri posta la cam\u00e9riste, en \u00e9cla-\ntant de rire ; et, pirouettant apr\u00e8s une r\u00e9v\u00e9rence, elle courut re-joindre Christabel qui venait de sortir de la chapelle. \n Lord Fitz-Alwine suivit Maude en improvisant un long mo-\nnologue rempli d'objurgations contre l'astuce des femmes. La rieuse insolence de Maude avait surexcit\u00e9 les instincts f\u00e9roces du baron ; il ne savait ni sur qui ni comment d\u00e9charger sa co-\nl\u00e8re ; il aurait abandonn\u00e9 la moit i\u00e9 de sa fortune pour qu'on lui \nlivr\u00e2t sur-le-champ Allan et Robin ; et, pour tuer le temps qui devait s'\u00e9couler jusqu'au retour des soldats lanc\u00e9s \u00e0 la poursuite des fugitifs, le baron r\u00e9solut d' aller \u00e9pancher sa mauvaise hu-\nmeur dans la compagnie de lady Christabel. \n Maude, qui sentait le baron venir sur ses traces, redouta \nquelque violence et s'enfuit au pl us vite avec la torche, de sorte \nqu'il se trouva tout \u00e0 coup plon g\u00e9 dans une profonde obscurit\u00e9, \net d\u00e9bita une nouvelle s\u00e9rie de mal\u00e9dictions contre Maude, et contre l'univers entier. \n \u2013 Temp\u00eate, temp\u00eate, baron ! se disait Maude en s'\u00e9loi-\ngnant ; mais la jeune fille, plus espi\u00e8gle que m\u00e9chante, fut prise \nd'un remords en pensant \u00e0 ce vieillard infirme qu'elle abandon-nait dans ces noires galeries ; elle s'arr\u00eata, et elle crut entendre des cris de d\u00e9tresse. \n \u2013 Au secours ! au secours ! cria it une voix sourde et \u00e9touf-\nf\u00e9e. \n \u2013 Il me semble reconna\u00eetre la voix du baron, s'\u00e9cria Maude, \nen retournant bravement en a rri\u00e8re. O\u00f9 \u00eates-vous donc, mon-\nseigneur ? demanda la jeune fille. \n \u2013 165 \u2013 \u2013 Ici, coquine, ici ! r\u00e9pondit Fitz-Alwine ; et sa voix sem-\nblait sortir de dessous terre. \n \n\u2013 Dieu du ciel ! comment \u00eates-vous descendu l\u00e0 ? s'\u00e9cria \nMaude en s'arr\u00eatant au haut de l'es calier, et \u00e0 l'aide de sa torche \nla jeune fille entrevit le baron \u00e9tendu sur les marches et arr\u00eat\u00e9 \ndans sa descente par un objet qui lui barrait le passage. \n Le furibond personnage avait fait fausse route, comme le \nmalheureux soldat qui s'\u00e9tait tu\u00e9 en allant ordonner la ferme-ture des portes du ch\u00e2teau ; mais, gr\u00e2ce \u00e0 la cuirasse qu'il por-tait toujours sous son pourpoint, le baron avait gliss\u00e9 sur les \nmarches de l'escalier sans se blesser, et ses pieds avaient trouv\u00e9 un point d'appui contre le cadavre du soldat. \n Cette chute produisit sur la col\u00e8re du ch\u00e2telain l'effet que \nproduit la pluie sur un grand vent. \n \u2013 Maude, dit-il en se relevant avec peine et soutenu par la \nmain de la jeune fille, Maude, Dieu vous punira de m'avoir manqu\u00e9 de respect au point de m'abandonner sans lumi\u00e8re \ndans l'obscurit\u00e9. \n \u2013 Pardon, monseigneur ; je suivais milady, et je croyais \nqu'un de vos soldats vous accompagnait avec une torche. Dieu \nsoit lou\u00e9 ! vous \u00eates sain et sauf , et la Providence n'a pas permis \nque notre bon ma\u00eetre nous f\u00fbt enlev\u00e9\u2026 Appuyez-vous sur mon bras, monseigneur. \n \u2013 Maude, dit le baron qui n'avait garde de reprendre ses al-\nlures de fou furieux tant que le secours de la cam\u00e9riste lui \u00e9tait \nn\u00e9cessaire, Maude, tu rappelle ras \u00e0 ma m\u00e9moire que l'ivrogne \nendormi sur l'escalier de ma cave doit \u00eatre r\u00e9veill\u00e9 par cin-quante coups de fouet. \n \u2013 Soyez tranquille, monseigneu r, je ne l'oublierai pas. \u2013 166 \u2013 \nIls \u00e9taient loin de penser que cet ivrogne n'\u00e9tait plus qu'un \ncadavre ; les lueurs vacillantes de la torche ne l'\u00e9clairaient que \nfaiblement, et le baron \u00e9tait trop pr\u00e9occup\u00e9 de l'accident arriv\u00e9 \n\u00e0 sa pr\u00e9cieuse personne pour remarquer que les marches de l'escalier n'\u00e9taient pas tach\u00e9es de vin, mais de sang. \n \u2013 O\u00f9 allons-nous, monseigneur ? demanda Maude. \u2013 Chez ma fille. \u2013 Ah ! pauvre milady ! pensa la cam\u00e9riste, il va recommen-\ncer \u00e0 la torturer d\u00e8s qu'il se sentira \u00e0 l'aise dans un bon fauteuil. \n Assise devant une petite table \u00e9clair\u00e9e par une lampe de \nbronze, Christabel contemplait a ttentivement un petit objet pla-\nc\u00e9 dans le creux de sa main ; cet objet, elle le cacha au bruit de \nl'entr\u00e9e du baron. \n \u2013 Quelle est cette bagatelle que vous venez de soustraire si \nprestement \u00e0 mes regards ? demanda le baron en s'asseyant dans le fauteuil le plus moelleux de l'appartement. \n \u2013 Bon, voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 qu'il commence, murmura Maude. \n\u2013 Que dites-vous, Maude ? \u2013 Je dis, monseigneur, que vo us me paraissez \u00e9prouver de \ngrandes souffrances. \n Le soup\u00e7onneux baron lan\u00e7a \u00e0 la jeune fille un regard plein \nde col\u00e8re. \n \u2013 R\u00e9pondez, ma fille : quelle est cette bagatelle ? \u2013 Ce n'est pas une bagatelle, mon p\u00e8re. \u2013 167 \u2013 \n\u2013 Ce ne peut \u00eatre autre chose. \n \u2013 Nos opinions alors ne sont pas les m\u00eames, r\u00e9pliqua \nChristabel en s'effor\u00e7ant de sourire. \n \u2013 Une bonne fille n'a pas d'au tres opinions que celles de \nson p\u00e8re. Quelle est cette bagatelle ? \n \u2013 Mais je vous jure que ce n'en est pas une. \u2013 Ma fille, reprit le baron d' une voix calme par extraordi-\nnaire, mais tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, ma fille, si l'objet que vous venez de soustraire \u00e0 mes regards ne se rattache \u00e0 aucune faute commise, ou ne vous rappelle aucun souv enir bl\u00e2mable, montrez-le-moi ; \nje suis votre p\u00e8re, et comme tel je dois veiller sur votre \nconduite ; si au contraire c'est une esp\u00e8ce de talisman, et si vous avez \u00e0 rougir de sa possession , montrez-le-moi encore ; apr\u00e8s \nmes droits j'ai des devoirs \u00e0 remp lir : vous emp\u00eacher de tomber \ndans l'ab\u00eeme si vous marchez au bord, vous en retirer si vous y \n\u00eates d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9e. Encore une fo is, ma fille, je vous demande \nquel est l'objet que vous cachez dans votre corsage. \n \u2013 C'est un portrait, milord, r\u00e9pondit la jeune fille trem-\nblante et rouge d'\u00e9motion. \n \n\u2013 Et ce portrait est celui ?\u2026 Christabel baissa les yeux sans r\u00e9pondre. \u2013 N'abusez pas de ma patience \u2026 j'en ai beaucoup aujour-\nd'hui, c'est vrai, mais n'en abus ez pas ; r\u00e9pondez, c'est le por-\ntrait de\u2026 \n \u2013 Je ne puis vous le dire, mon p\u00e8re. \u2013 168 \u2013 Les larmes \u00e9touff\u00e8rent la voix de Christabel ; mais bient\u00f4t \nelle reprit d'un ton plus ferme : \n \n\u2013 O u i , m o n p \u00e8 r e , v o u s a v e z l e d r o i t d e m e q u e s t i o n n e r , \nmais, moi, j'oserai me donner celui de ne pas vous r\u00e9pondre ; car ma conscience ne me reproche rien de contraire ni \u00e0 ma di-gnit\u00e9 ni \u00e0 la v\u00f4tre. \n \u2013 Bah ! votre conscience ne vous reproche rien parce \nqu'elle est d'accord avec vos sentiments ; c'est tr\u00e8s joli, tr\u00e8s mo-ral ce que vous dites, ma fille. \n \u2013 Veuillez me croire, mon p\u00e8re ; je ne d\u00e9shonorerai jamais \nvotre nom, je me souviens trop de ma pauvre sainte m\u00e8re. \n \u2013 Ce qui veut dire que je suis un vieux coquin\u2026 Ah ! c'est \nconvenu depuis longtemps, hurla le baron ; mais je ne veux pas qu'on me le dise en face. \n \u2013 Mais, mon p\u00e8re, je n'ai pas dit cela. \u2013 Vous le pensez, alors. Bref, je me soucie fort peu de la \npr\u00e9cieuse relique que vous me cach ez avec tant de persistance ; \nc'est le portrait du m\u00e9cr\u00e9ant qu e vous aimez malgr\u00e9 ma volont\u00e9, \ne t j e n' a i d \u00e9 j \u00e0 q ue t r o p vu s a d i ab o l i q ue ph y s i o no m i e . Mai nt e -\nnant, \u00e9coutez-moi bien, lady Christabel : vous n'\u00e9pouserez ja-mais Allan Clare : je vous tuerais tous deux de ma propre main plut\u00f4t que d'y consentir, et vous \u00e9pouserez sir Tristram de Goldsborough\u2026Il n'est pas tr\u00e8s jeune, c'est vrai, mais il a quelques ann\u00e9es de moins que moi, et je ne suis pas vieux\u2026 il n'est pas tr\u00e8s beau, c'est encore vrai ; mais depuis quand la beaut\u00e9 donne-t-elle le bonheur en m\u00e9nage ? Je n'\u00e9tais pas beau, moi, et cependant milady Fitz-Alwine ne m'e\u00fbt pas troqu\u00e9 contre le plus brillant chevalier de la cour de Henri II, et d'ail-leurs la laideur de Tristram de Goldsborough est une solide ga-\nrantie pour votre future tranquillit\u00e9\u2026 il ne vous sera pas infi-\u2013 169 \u2013 d\u00e8le ; sachez aussi qu'il est immens\u00e9ment riche et tr\u00e8s influent \nen cour ; en un mot, c'est l'homme qui me\u2026 qui vous convient le \nmieux sous tous les rapports ; demain je lui enverrai votre consentement ; dans quatre jours il viendra lui-m\u00eame vous re-mercier, et, avant la fin de la semaine vous serez une grande dame, milady. \n \u2013 Je n'\u00e9pouserai jamais cet ho mme, milord, s'\u00e9cria la jeune \nfille, jamais ! jamais ! \n Le baron \u00e9clata de rire. \u2013 On ne vous demande pas votre consentement, milady, \nmais on se charge de vous faire ob\u00e9ir. \n Christabel, jusqu'alors p\u00e2le comme une morte, rougit, et \npressant convulsivement ses mains l'une contre l'autre, parut prendre une d\u00e9termination irr\u00e9vocable. \n \u2013 Je vous laisse \u00e0 vos r\u00e9flexions, ma fille, reprit le baron, si \ntoutefois vous croyez qu'il soit utile de r\u00e9fl\u00e9chir. Mais rappelez-vous bien ceci : je veux, j'exige de votre part une ob\u00e9issance en-ti\u00e8re, passive, absolue. \n \u2013 Mon Dieu ! mon Dieu ! prenez piti\u00e9 de moi ! s'\u00e9cria dou-\nloureusement Christabel. \n \nLe baron s'\u00e9loigna en haussant les \u00e9paules. Pendant une heure enti\u00e8re, Fi tz-Alwine arpenta sa cham-\nbre en pensant aux \u00e9v\u00e9nements de la soir\u00e9e. \n Les menaces d'Allan Clare effrayaient le baron, et la volon-\nt\u00e9 de sa fille lui paraissait indomptable. \n \u2013 170 \u2013 \u2013 Je ferais peut-\u00eatre mieux, se disait-il, de traiter cette \nquestion de mariage avec douceu r. Apr\u00e8s tout, j'aime cette en-\nfant ; c'est ma fille, c'est mon sang ; je ne veux pas qu'elle se re-\ngarde comme une victime de mes exigences ; je veux qu'elle soit heureuse, mais je veux aussi qu'elle \u00e9pouse mon vieil ami Tris-tram, mon ancien compagnon d'armes. Voyons, je vais essayer de r\u00e9ussir en la prenant par la douceur. \n Arriv\u00e9 \u00e0 la porte de Christabel, le baron s'arr\u00eata, et un san-\nglot d\u00e9chirant parvint jusqu'\u00e0 lui. \n \u2013 Pauvre petite, pensa le baron en ouvrant doucement la \nporte de la chambre. \n La jeune fille \u00e9crivait. \u2013 Ah ! ah ! se dit le baron qui ne comprenant gu\u00e8re pour-\nquoi sa fille avait acquis le talent d'\u00e9crire, r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque au clerg\u00e9 seul. C'est encore ce sot d'Allan Clare qui lui a mis en t\u00eate d'apprendre \u00e0 barbouiller du papier. \n Et Fitz-Alwine s'avan\u00e7a sans bruit vers la table. \u2013 \u00c0 qui donc \u00e9crivez-vous, mademoiselle ? demanda-t-il \nd'un ton furieux. \n \nChristabel poussa un cri et voulut cacher le papier l\u00e0 o\u00f9 elle \navait d\u00e9j\u00e0 cach\u00e9 le pr\u00e9cieux portrait ; mais plus prompt qu'elle, le baron s'en empara. \u00c9perdue, et oubliant que son noble p\u00e8re \nn'avait jamais pris la peine d'ouvrir un livre ni de tenir une plume, et que par cons\u00e9quent il ne savait pas lire, la jeune fille \nvoulut s'\u00e9chapper de l'appartement ; mais le baron la saisie par le bras, et, l'enlevant comme une plume, la retint pr\u00e8s de lui. Christabel s'\u00e9vanouit. Les yeux brillants de fureur, le baron chercha \u00e0 d\u00e9chiffrer les caract\u00e8res trac\u00e9s par la main de sa fille ; \nmais, ne pouvant y parvenir, il a baissa son regard sur le visage \u2013 171 \u2013 d\u00e9color\u00e9 de la pauvre enfant, qu i s'appuyait inanim\u00e9e contre sa \npoitrine. \n \n\u2013 Oh ! les femmes ! les femmes ! vocif\u00e9ra le baron en por-\ntant Christabel sur un lit. \n Cela fait, Fitz-Alwine ouvrit la porte en appelant d'une voix \nretentissante : \n \u2013 Maude ! Maude ! La jeune fille accourut. \u2013 D\u00e9shabillez votre ma\u00eetresse : et le baron s'\u00e9loigna en \ngrondant. \n \u2013 Je suis seule avec vous, milady, dit Maude en ranimant \nsa ma\u00eetresse ! ne craignez rien. \n Christabel ouvrit les yeux et promena autour d'elle des re-\ngards \u00e9perdus ; mais, ne voyant plus aupr\u00e8s de son lit que sa fid\u00e8le servante, elle lui jeta les bras autour du cou en s'\u00e9criant : \n \u2013 Oh, Maude ! je suis perdue, Maude ! \n\u2013 Ch\u00e8re lady, confiez-moi votre malheur. \u2013 Mon p\u00e8re s'est empar\u00e9 d'une lettre que j'\u00e9crivais \u00e0 Allan. \u2013 Mais il ne sait pas lire, votre noble p\u00e8re, milady. \u2013 Il se fera lire ma lettre par son confesseur. \u2013 Oui, si nous lui en laissons le temps ; donnez-moi vite un \nautre papier, un papier dont la forme soit semblable \u00e0 celui qui vous a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9. \u2013 172 \u2013 \n\u2013 Tiens, cette feuille volante a quelques rapports\u2026 \n \u2013 Soyez tranquille, milady, s\u00e9 chez vos beaux yeux ; les \npleurs en ternissent l'\u00e9clat. \n L'audacieuse Maude fit irruption dans l'appartement du \nbaron au moment o\u00f9 celui-ci pr\u00eatait l'oreille \u00e0 son v\u00e9n\u00e9rable confesseur, qui d\u00e9j\u00e0 tenait entre ses mains, pour la lire, la lettre de Christabel \u00e0 Allan. \n \u2013 Monseigneur, s'\u00e9cria viveme nt Maude, milady m'envoie \nvous demander le papier que Votre Seigneurie a pris sur sa ta-ble. \n E t e n d i s a n t c e l a l a j e u n e f i lle glissait vers le confesseur \navec des allures de chatte. \n \u2013 Ma fille est folle, par saint Dunstan ! Quoi, elle ose te \ncharger d'un pareil message ? \n \u2013 Oui, monseigneur, et ce messa ge, le voil\u00e0 rempli ! s'\u00e9cria \nMaude en s'emparant lestement du papier que le moine tenait d\u00e9j\u00e0 plac\u00e9 au bout de son nez po ur mieux d\u00e9chiffrer l'\u00e9criture. \n \n\u2013 Insolente ! vocif\u00e9ra le baron en s'\u00e9lan\u00e7ant \u00e0 la poursuite \nde Maude. \n La jeune fille bondit comme un faon jusqu'\u00e0 la porte, mais \nsur le seuil elle se laissa atteindre. \n \u2013 Rends-moi ce papier, ou je t'\u00e9trangle ! Maude baissa la t\u00eate, parut trembler de peur, et le baron \narracha d'une des poches de son tablier, o\u00f9 elle tenait ses deux \u2013 173 \u2013 mains plong\u00e9es, un papier en tout semblable \u00e0 celui que le \nconfesseur devait d\u00e9chiffrer. \n \n\u2013 Tu m\u00e9riterais une paire de soufflets, maudite p\u00e9core ! re-\nprit le baron, levant une main su r Maude et de l'autre rendant le \npapier au moine. \n \u2013 Je n'ai fait qu'ob\u00e9ir aux ordres de milady. \u2013 Eh bien ! dis \u00e0 ma fille qu'e lle supportera la peine de tes \ninsolences. \n \u2013 Je salue humblement monsei gneur, r\u00e9pliqua Maude en \najoutant \u00e0 ses paroles une r\u00e9v\u00e9rence des plus ironiques. \n Enchant\u00e9e de la r\u00e9ussite de son stratag\u00e8me, la jeune fille \nrentra joyeusement dans la chambre de sa ma\u00eetresse. \n \u2013 Voyons, mon p\u00e8re, nous sommes tranquilles mainte-\nnant ; lisez-moi ce que mon indign e fille \u00e9crit \u00e0 ce pa\u00efen d'Allan \nClare. \n Le moine commen\u00e7a d'une voix nasillarde : \u2013 \u00ab Quand l'hiver moins rigoureux permet aux violettes de \ns'ouvrir, \n\u00ab Quand les fleurs sont \u00e9closes et que les perce-neige an-\nnoncent le printemps, \n\u00ab Quand ton c\u0153ur appelle les doux regards et les douces \nparoles, \n\u00ab Quand tu souris de joie, penses-tu \u00e0 moi, mon amour ? \u00bb \n \u2013 Qu'est-ce que vous me lisez l\u00e0, mon p\u00e8re ? s'\u00e9cria le ba-\nron : des sottises, Dieu me damne ! \n \u2013 174 \u2013 \u2013 Je d\u00e9chiffre mot \u00e0 mot ce qui est sur ce papier, mon fils ; \nvous pla\u00eet-il que je continue ? \n \n\u2013 Certainement, mon p\u00e8re ; mais il me semble que ma fille \n\u00e9tait trop agit\u00e9e pour n'avoir point \u00e9crit autre chose qu'une chanson stupide. \n Le moine reprit sa lecture. \u2013 \u00ab Quand le printemps couvre la terre de roses parfum\u00e9es, \u00ab Quand le soleil sourit dans le ciel, \u00ab Quand les jasmins fleurissent sous les fen\u00eatres, \u00ab Envoies-tu vers celui qui t'aime une pens\u00e9e d'amour ? \u00bb \u2013 Au diable ! s'\u00e9cria le baron ; on appelle cela des vers ; y \nen a-t-il encore beaucoup, mon p\u00e8re ? \n \u2013 Quelques lignes, et rien autre chose. \u2013 Cherchez, voyez \u00e0 la derni\u00e8re page. \u2013 \u00ab Quand l'automne\u2026 \u00bb \u2013 Assez ! assez ! hurla Fitz-A lwine ; la romance passe en \nrevue les quatre saisons ; assez. \n \nN\u00e9anmoins le vieillard continua : \u2013 \u00ab Quand les feuilles d\u00e9tach\u00e9es couvrent le gazon, \u00ab Quand le ciel est couvert de nuages, \u00ab Quand le givre et la neige tombent, \u00ab Penses-tu \u00e0 celui qui t'aime, mon amour ? \u00bb \u2013 Mon amour, mon amour ! r\u00e9p\u00e9ta le baron ; mais ce n'est \npas possible, Christabel n'\u00e9crivait pas cette chanson quand je l'ai surprise. Je suis dup\u00e9, bien dup\u00e9 ; mais par saint Pierre ! ce \u2013 175 \u2013 ne sera pas pour longtemps. Mon p\u00e8re, je d\u00e9sirerais \u00eatre seul ; \nbonsoir, bonne nuit. \n \n\u2013 Que la paix soit avec vous, mon fils, dit le moine en se re-\ntirant. \n Laissons le baron ruminer ses plans de vengeance, et re-\ntournons aupr\u00e8s de Christabel et de l'espi\u00e8gle Maude. \n La jeune fille \u00e9crivait \u00e0 Allan qu'elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 quitter la \nmaison de son p\u00e8re, et que les projets du baron relativement \u00e0 son mariage avec Tristram Goldsborough rendaient n\u00e9cessaire cette cruelle d\u00e9termination. \n \u2013 Je me charge de faire parvenir cette lettre \u00e0 messire Al-\nl an , d i t M a u d e e n pr e n an t l a m i s s i v e ; e t d an s c e bu t , l a j e u n e fille alla r\u00e9veiller un jeune gar\u00e7 on de seize \u00e0 dix-sept ans, son \nfr\u00e8re de lait. \n \u2013 Halbert, lui dit-elle, veux-tu me rendre un grand service, \nc'est-\u00e0-dire \u00e0 lady Christabel ? \n \u2013 Avec plaisir, r\u00e9pondit l'enfant. \u2013 Je te pr\u00e9viens d'abord qu'il y a quelques dangers \u00e0 courir. \n \u2013 Tant mieux, Maude. \u2013 Je puis donc avoir confiance en toi, ajouta Maude pas-\nsant un de ses bras autour du cou de l'enfant et le regardant fixement de ses beaux yeux noirs. \n \u2013 Confiance comme en Dieu, r\u00e9 pliqua l'enfant na\u00efvement \npr\u00e9somptueux, comme en Dieu, ma ch\u00e8re Maude. \n \u2013 176 \u2013 \u2013 Oh ! je savais bien que je pouvais compter sur toi, cher \nfr\u00e8re ; merci. \n \n\u2013 De quoi s'agit-il ? \u2013 Il s'agit de te lever, de t'habiller et de monter \u00e0 cheval. \u2013 Rien de plus facile. \u2013 Mais il faut que tu prennes le meilleur coureur de l'\u00e9cu-\nrie. \n \u2013 Rien de plus facile encore. Ma jument, qui porte votre joli \nnom, Maude, est la premi\u00e8re trotteuse du comte. \n \u2013 Je sais cela, cher enfant. D\u00e9p\u00eache-toi, et, d\u00e8s que tu seras \npr\u00eat, viens me trouver dans la cour qui pr\u00e9c\u00e8de le pont-levis ; je \nt'y attendrai. \n Dix minutes apr\u00e8s, Halbert, tenant sa monture par la bride, \n\u00e9coutait attentivement les instructions de l'adroite cam\u00e9riste. \n \u2013 Ainsi, disait-elle, tu traversera s la ville et une partie de la \nfor\u00eat, et de l\u00e0 tu gagneras une maison situ\u00e9e quelques milles en \navant du bourg de Mansfeldwoohaus. Dans cette maison habite \nun garde forestier nomm\u00e9 Gilbert Head ; tu lui donneras ce bil-let en le priant de le remettre \u00e0 messire Allan Clare ; et tu ren-\ndras au fils du forestier Robin Hood cet arc et ces fl\u00e8ches qui lui appartiennent. Voil\u00e0 mes instructions ; les as-tu bien compri-ses ? \n \u2013 Parfaitement, ma jolie Maude, r\u00e9pondit le jeune gar\u00e7on ; \nvous n'avez pas d'autres ordres \u00e0 me donner ? \n \u2013 Non. Ah ! si, j'oubliais\u2026 Tu diras \u00e0 ce Robin Hood, le \npropri\u00e9taire de cet arc et de ces fl\u00e8ches, tu lui diras\u2026 que l'on \u2013 177 \u2013 s'empressera de lui faire savoir \u00e0 quel moment il pourra venir \nau ch\u00e2teau sans courir de danger , car il y a ici une personne qui \nattend impatiemment son retour. Comprends-tu, Hal ? \n \n\u2013 Certes, oui, je comprends. \u2013 Fais bien en sorte d'\u00e9viter la rencontre des soldats du ba-\nron. \n \u2013 Pourquoi les \u00e9viterais-je, Maude ? \u2013 Je te dirai pourquoi \u00e0 ton reto ur, et, si la fatalit\u00e9 te jette \nsur leur route, invente un pr\u00e9texte pour justifier ta promenade nocturne, et garde-toi bien de le ur parler du bu t de ton voyage. \nVa, mon brave c\u0153ur ! \n Halbert avait d\u00e9j\u00e0 le pied dans l'\u00e9trier dans Maude ajouta : \u2013 Mais si tu rencontrais trois personnes dont l'une est un \nmoine\u2026 \n \u2013 Fr\u00e8re Tuck, n'est-ce pas ? \u2013 Oui, tu n'irais pas bien loin ; ses deux compagnons Allan \nClare et Robin Hood, et tu t'acquitterais aussit\u00f4t de tes commis-\nsions et reviendrais en toute h\u00e2te. Allons, en route ! ne manque pas de r\u00e9pondre \u00e0 mon p\u00e8re, quand il te demandera le motif de ta sortie du ch\u00e2teau, que tu vas \u00e0 la ville chercher un m\u00e9decin pour lady Christabel qui est malade . Adieu, Hal, adieu ! je dirai \n\u00e0 Gr\u00e2ce May que tu es le plus ai mable et le plus courageux de \ntous les gar\u00e7ons de Christendon. \n \u2013 Vraiment, Maude, r\u00e9pliqua Halbert en se mettant en \nselle, tu auras la bont\u00e9 de dire tout cela \u00e0 Gr\u00e2ce ? \n \u2013 178 \u2013 \u2013 Mais oui, et de plus, je la prierai de te payer elle-m\u00eame \ntous les baisers que je te dois pour le service que tu me rends. \n \n\u2013 Hourra ! hourra ! cria l'enfant en \u00e9peronnant sa b\u00eate ; \nhourra pour Maude ! hourra pour Gr\u00e2ce ! \n Le pont-levis s'abaissa : Hal descendit au galop la colline, \net, plus l\u00e9g\u00e8re que l'hirondelle, Maude s'envola vers l'apparte-ment de lady Christabel et annon\u00e7a joyeusement le d\u00e9part du messager. \n \u2013 179 \u2013 XI \n \nLa nuit \u00e9tait calme et sereine, les clart\u00e9s de la lune inon-\ndaient la for\u00eat, et nos trois fugi tifs traversaient rapidement les \nzones tour \u00e0 tour obscures et lumineuses des clairi\u00e8res et des \ntaillis. \n L'insouciant Robin envoyait aux \u00e9chos des refrains de bal-\nlades d'amour ; Allan Clare, triste et silencieux, d\u00e9plorait les \nr\u00e9sultats de sa visite au ch\u00e2teau de Nottingham, et le moine fai-\nsait des r\u00e9flexions tr\u00e8s peu comiques sur l'indiff\u00e9rence de Maude \u00e0 son \u00e9gard et sur la gracieuset\u00e9 de ses attentions pour le jeune forestier. \n \u2013 Par le saint Miserere ! murmurait sourdement le moine, \nil me semble pourtant que je su is un bel homme, bien camp\u00e9 sur \nses hanches et pas mal de figure, on me l'a dit maintes et main-\ntes fois ; pourquoi donc Maude a-t-elle chang\u00e9 d'avis ? Ah ! sur mon \u00e2me ! si la petite coquette m'oublie pour ce p\u00e2le et mi\u00e8vre gar\u00e7on, cela prouve son mauvais go \u00fbt, et je ne veux pas perdre \nmon temps \u00e0 lutter contre un si mince rival ; qu'elle l'aime donc tout \u00e0 son aise, si elle l'aime, je m'en moque ! \n Et le pauvre moine soupirait. \u2013 Bah ! reprit-il tout \u00e0 coup, la face \u00e9clair\u00e9e par un sourire \nd'orgueil, ce n'est pas possible ! Maude ne peut aimer cet avor-ton qui ne sait que roucouler de s ballades ; elle a voulu exciter \nma jalousie, \u00e9prouver ma confianc e en elle et me rendre plus \namoureux que je ne le suis. Ah ! les femmes ! les femmes ! elles \nont plus de malice dans un seul de leurs cheveux que nous au-\ntres hommes dans tous les poils de notre barbe. \u2013 180 \u2013 \nNos lecteurs nous bl\u00e2meront peut-\u00eatre de pr\u00eater un tel lan-\ngage \u00e0 ce monastique personnage, et de lui faire jouer le r\u00f4le \nd'un homme \u00e0 bonne fortunes et d'un ami des joies mondaines. Mais qu'ils se reportent par la pens\u00e9e aux temps o\u00f9 se passe notre histoire, et ils comprendront que nous n'avons nullement l'intention de calomnier les ordres religieux. \n \u2013 Eh bien ! mon jovial Gilles, comme dit Maude la jolie, \ns'\u00e9cria Robin, \u00e0 quoi pensez-vou s donc ? Vous paraissez aussi \nm\u00e9lancolique qu'une oraison fun\u00e8bre. \n \u2013 Les favoris de\u2026 de la fortune ont le droit d'\u00eatre gais, ma\u00ee-\ntre Robin, r\u00e9pondit le moine ; mais ceux qui sont victimes de ses caprices ont aussi le droit d'\u00eatre tristes. \n \u2013 Si vous appelez faveurs de la fortune les bons regards, les \nbrillants sourires, les douces paroles et les tendres baisers d'une jolie fille, r\u00e9pondit Robin, je puis me vanter d'\u00eatre tr\u00e8s riche ; mais vous, fr\u00e8re Tuck, qui avez fa it v\u0153u de pauvret\u00e9, \u00e0 quel pro-\npos, dites-moi, vous pr\u00e9tendez-vous malmen\u00e9 par la capricieuse d\u00e9esse ? \n \u2013 Tu feins de l'ignorer, mon gar\u00e7on ? \n\u2013 Je l'ignore de bonne foi. Mais j'y pense, est-ce que Maude \nentrerait pour quelque chose dans votre tristesse ? Oh ! non, c'est impossible ! vous \u00eates son p\u00e8re spirituel, son confesseur, et rien de plus\u2026 n'est-ce pas ? \n \u2013 Montre-nous le chemin de ta maison, r\u00e9pliqua le moine \nd'un ton bourru, et cesse de me parler sans rime ni raison, \ncomme un v\u00e9ritable \u00e9tourneau que tu es. \n \u2013 Ne nous f\u00e2chons pas, mon bon Tuck, dit Robin d'un air \npein\u00e9. Si je vous ai offens\u00e9, c'est sans le vouloir, et si Maude en \u2013 181 \u2013 est la cause, c'est encore contre ma volont\u00e9, car je vous le jure \nsur l'honneur ! je n'aime pas Maude, et avant de voir Maude \naujourd'hui pour la premi\u00e8re fois, j'avais d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 mon c\u0153ur \u00e0 une jeune fille\u2026 \n Le moine se retourna vers le jeune forestier, lui pressa af-\nfectueusement la main, et dit en souriant : \n \u2013 T u n e m ' a s p a s o f f e n s \u00e9 , c h e r R o b i n , j e d e v i e n s t r i s t e \ncomme cela tout \u00e0 coup et sans raison. Maude n'a d'influence ni \nsur mon caract\u00e8re ni sur mon c\u0153ur ; c'est une rieuse et char-\nmante enfant que Maude ; \u00e9pouse-la quand tu seras en \u00e2ge de te marier, et tu seras heureux\u2026 Mais es-tu bien s\u00fbr que ton c\u0153ur ne t'appartient plus ? \n \u2013 S\u00fbr, tr\u00e8s s\u00fbr\u2026 je l'ai donn\u00e9 pour toujours. Le moine sourit de nouveau. \u2013 Si je ne vous conduis pas chez mon p\u00e8re par le chemin le \nplus court, reprit Robin apr\u00e8s un instant de mutuel silence, c'est afin d'\u00e9viter les soldats que le baron n'aura pas manqu\u00e9 de lan-cer \u00e0 notre poursuite d\u00e8s qu'il se sera aper\u00e7u de notre \u00e9vasion. \n \u2013 Tu penses comme un sage et tu agis comme un renard, \nma\u00eetre Robin, dit le moine ; ou je ne connais plus ce vieux fanfa-\nron de Palestine, ou avant une he ure il sera sur nos talons avec \nune troupe de stupides arbal\u00e9triers. \n Nos trois compagnons, d\u00e9j\u00e0 harass\u00e9s de fatigue, allaient \ntraverser un vaste carrefour, quand, aux rayons de la lune, ils aper\u00e7urent un cavalier descendant \u00e0 fond de train la pente ra-pide d'un sentier. \n \u2013 Cachez-vous derri\u00e8re ces arbres, mes amis, dit vivement \nRobin ; je vais faire connaissance avec ce voyageur. \u2013 182 \u2013 \nArm\u00e9 du b\u00e2ton de Tuck, Robin se posta de mani\u00e8re \u00e0 atti-\nrer les regards de l'\u00e9tranger ; mais celui-ci ne l'aper\u00e7ut pas et \ncontinua sa route sans ralentir le galop de son cheval. \n \u2013 Arr\u00eatez ! arr\u00eatez ! vocif\u00e9ra Robin, quand il vit que le ca-\nvalier n'\u00e9tait qu'un enfant. \n \u2013 Arr\u00eatez ! r\u00e9p\u00e9ta le moine d'une voix de stentor. Le cavalier fit volte-face et s'\u00e9cria : \u2013 Oh ! ah ! si mes yeux ne sont pas des noisettes, voici le \np\u00e8re Tuck. Bonsoir, p\u00e8re Tuck. \n \u2013 Tu parles d'or, mon enfant, r\u00e9pondit le moine. Bonsoir, \net dis-nous qui tu es. \n \u2013 Comment, mon p\u00e8re, Votre R\u00e9v\u00e9rence ne se souvient \nplus d'Halbert, le fr\u00e8re de lait de Maude, la fille d'Hubert Lind-say, le concierge du ch\u00e2teau de Nottingham ! \n \u2013 Ah ! c'est vous, ma\u00eetre Hal ; je vous reconnais mainte-\nnant. Et pour quel motif, s'il vous pla\u00eet, galopez-vous ainsi dans la for\u00eat pass\u00e9 minuit ? \n \n\u2013 Je puis vous le dire, car vous m'aiderez \u00e0 remplir mon \nmessage : c'est pour remettre \u00e0 messire Allan Clare un billet \u00e9crit par la main mignonne de lady Christabel Fitz-Alwine. \n \u2013 Et pour me donner cet arc et ces fl\u00e8ches que j'aper\u00e7ois \nsur votre dos, mon gar\u00e7on, ajouta Robin. \n \u2013 Le billet, o\u00f9 est-il ? demanda vivement Allan. \u2013 183 \u2013 \u2013 Ah ! ah ! reprit le jeune gar\u00e7on en riant, je n'ai plus be-\nsoin de demander son nom \u00e0 chacun de ces gentlemen. Maude, \nafin d'\u00e9tablir une distinction entre eux, m'avait dit : \u00ab Sir Allan est le plus grand, et sir Robin le plus jeune ; sir Allan est beau ; mais sir Robin l'est encore plus. \u00bb Je vois que Maude ne se trompait pas ; je le vois, quoique je sois mauvais juge de la beaut\u00e9 des hommes ; ah ! de celle des femmes, je ne dis pas non, je m'y connais, et Gr\u00e2ce May le sait. \n \u2013 La lettre, bavard, donne-moi la lettre ! s'\u00e9cria Allan. Halbert jeta sur le jeune homme un long regard \u00e9tonn\u00e9 et \ndit tranquillement : \n \u2013 Tenez, sire Robin, voici votre arc, voici vos fl\u00e8ches ; ma \ns\u0153ur vous prie\u2026 \n \u2013 Morbleu ! gar\u00e7on, s'\u00e9cria de nouveau Allan, donne-moi la \nlettre, sinon je te l'arrache de force ! \n \u2013 Comme il vous plaira, messire, r\u00e9pondit paisiblement \nHalbert. \n \u2013 Je m'emporte malgr\u00e9 moi, mon enfant, reprit Allan avec \ndouceur ; mais cette lettre est si importante\u2026 \n \n\u2013 Je n'en doute pas, messire, car Maude m'a vivement re-\ncommand\u00e9 de ne la remettre qu'\u00e0 vous-m\u00eame en personne, si je \nvous rencontrais avant de gagner la maison de Gilbert Head. \n Tout en parlant, Halbert fouillait dans ses poches et les re-\ntournait sens dessus dessous ; pu is, apr\u00e8s cinq minutes de re-\ncherches simul\u00e9es, le malicieux dr \u00f4le s'\u00e9cria d'un ton piteux et \nchagrin : \n \u2013 J'ai perdu la lettre, mon Dieu ! je l'ai perdue ! \u2013 184 \u2013 \nAllan, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, furieux, se pr\u00e9cipita vers Hal, le d\u00e9sar-\n\u00e7onna et le jeta par terre. Heureu sement l'enfant se releva sans \nblessure. \n \n\u2013 Cherche dans ta ceinture, lui cria Robin. \u2013 Ah ! oui, j'oubliais ma ceinture, reprit le jeune gar\u00e7on \nmoiti\u00e9 riant, moiti\u00e9 reprochant du regard au chevalier son inu-tile brutalit\u00e9. \n \u2013 Hourra ! hourra ! pour ma bien-aim\u00e9e Gr\u00e2ce May ! voici \nle billet de lady Christabel. \n Hal tenait le papier au bout de ses doigts et levait le bras en \nl'air en criant Hourra ! de sort e que messire Allan fut oblig\u00e9 de \nfaire un pas vers lui pour se sa isir de cette pr\u00e9cieuse missive. \n \u2013 Et le message qui m'est destin\u00e9, l'avez-vous perdu, ma\u00ee-\ntre ? demanda Robin. \n \u2013 Je l'ai l\u00e0 sur ma langue. \u2013 D\u00e9barrassez-en votre langue, j'\u00e9coute. \n\u2013 Le voici mot pour mot : \u00ab Mon cher Hal \u00bb, c'est Maude \nqui parle, \u00ab tu diras \u00e0 messire Robin Hood que l'on s'empresse-ra de lui faire savoir \u00e0 quel moment il pourra venir au ch\u00e2teau sans courir de danger, car il y a ici une personne qui attend im-patiemment son retour. \u00bb Voil\u00e0. \n \u2013 Et qu'a-t-elle dit pour moi ? demanda le moine. \u2013 Rien, mon r\u00e9v\u00e9rend p\u00e8re. \u2013 Pas un mot ? \u2013 185 \u2013 \n\u2013 Pas un. \n \u2013 Merci. Et fr\u00e8re Tuck lan\u00e7a sur Ro bin un regard furieux. \n Allan, sans perdre une minute, avait bris\u00e9 le cachet de la \nlettre et lisait ceci aux clart\u00e9s de la lune : \n \u00ab Tr\u00e8s cher Allan, \u00ab Quand tu m'as suppli\u00e9e si tendrement, si \u00e9loquemment \nde quitter la maison paternelle, j'ai ferm\u00e9 l'oreille, j'ai repouss\u00e9 tes sollicitations ; car alors je croyais ma pr\u00e9sence n\u00e9cessaire au bonheur de mon p\u00e8re, et il me semblait qu'il ne pourrait vivre sans moi. \n \u00ab Mais je m'\u00e9tais cruellement tromp\u00e9e. \u00ab Je me suis sentie comme foudroy\u00e9e quand, apr\u00e8s ton d\u00e9-\npart, il m'a annonc\u00e9 qu'\u00e0 la fin de la semaine je serais la femme d'un autre que mon cher Allan. \n \u00ab Mes larmes, mes pri\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 inutiles. Sir Tristram de \nGoldsborough va venir dans quatre jours. \n \n\u00ab Eh bien ! puisque mon p\u00e8re veut se s\u00e9parer de moi, puis-\nque ma pr\u00e9sence lui est \u00e0 charge, je l'abandonne. \n \u00ab Cher Allan, je t'ai donn\u00e9 mon c\u0153ur, je t'offre ma main. \nMaude, qui va tout pr\u00e9parer pour ma fuite, te dira comment tu \ndois agir. \n \u2013 186 \u2013 \u00ab Je suis \u00e0 toi. \n \n\u00ab Christabel \u00bb \n \n\u00ab P.-S. Le jeune gar\u00e7on charg\u00e9 de ce billet doit te m\u00e9nager \nune rencontre avec Maude. \u00bb \n \u2013 Robin, dit aussit\u00f4t Allan, je retourne \u00e0 Nottingham. \u2013 Y pensez-vous ? \u2013 Christabel m'attend. \u2013 C'est diff\u00e9rent. \u2013 Le baron Fitz-Alwine veut la marier \u00e0 un vieux coquin de \nses amis ; elle ne peut \u00e9viter ce mariage qu'en fuyant, et elle \nm'attend pour fuir\u2026 Seriez-vous dispos\u00e9 \u00e0 m'aider dans cette entreprise ? \n \u2013 De grand c\u0153ur, messire. \u2013 Eh bien, venez me rejoindre demain matin. Vous trouve-\nrez Maude ou l'un de ses envoy\u00e9s, ce jeune gar\u00e7on peut-\u00eatre, \u00e0 l'entr\u00e9e de la ville. \n \n\u2013 Je pense, messire, qu'il sera plus sage de vous rendre \nd'abord aupr\u00e8s de votre s\u0153ur, que votre longue absence doit inqui\u00e9ter beaucoup, et nous repar tirons ensemble au point du \njour, en compagnie de quelques vi goureux gaillards dont je vous \ngarantis le courage et le d\u00e9vouement ; mais, chut ! j'entends le bruit d'une cavalcade. \n Et Robin colla son oreille sur terre. \u2013 187 \u2013 \u2013 Cette cavalcade vient du c\u00f4t\u00e9 d u c h \u00e2 t e a u \u2026 c e s o n t l e s \nsoldats du baron qui nous cherchent. Messire, et vous, fr\u00e8re \nTuck, cachez-vous dans les broussai lles. et toi, Hal, tu vas nous \nprouver que tu es le digne fr\u00e8re de Maude. \n \u2013 Et le digne amoureux de Gr\u00e2ce May, ajouta l'enfant. \u2013 Oui, mon gar\u00e7on ; saute sur ton cheval, oublie que tu \nviens de nous rencontrer, et t\u00e2che de faire comprendre aux ca-valiers que le baron leur ordonn e de retourner sur-le-champ au \nch\u00e2teau ; comprends-tu ? \n \u2013 Je comprends, soyez tranquille, et que Gr\u00e2ce May me \nprive \u00e0 jamais de ses caressant s regards si je n'ex\u00e9cute pas \nadroitement vos ordres ! \n Halbert donna un coup d'\u00e9peron \u00e0 son cheval ; mais il n'al-\nla pas loin, la cavalcade lui barrait d\u00e9j\u00e0 le passage. \n \u2013 Qui vive ? demanda le chef d'une escouade d'hommes \nd'armes. \n \u2013 Halbert, novice \u00e9cuyer au ch\u00e2teau de Nottingham. \u2013 Que cherchez-vous dans la for\u00eat \u00e0 une heure o\u00f9 quel-\nconque n'est pas de service doit dormir en paix ? \n \n\u2013 C'est vous que je cherche ; monseigneur le baron m'a ex-\np\u00e9di\u00e9 vers vous pour vous dire de rentrer en toute h\u00e2te ; il s'im-\npatiente, il vous attend depuis une heure. \n \u2013 Monseigneur \u00e9tait-il de ma uvaise humeur quand vous \nl'avez quitt\u00e9 ? \n \u2013 Certainement, la mission qu e vous aviez \u00e0 remplir n'exi-\ngeait pas une si longue absence. \u2013 188 \u2013 \n\u2013 Nous avons pouss\u00e9 jusqu'au village de Mansfeldwoohaus \nsans rencontrer de fuyards ; mais en revenant, nous avons eu la \nchance de mettre le grappin sur l'un d'eux. \n \n\u2013 Vraiment ? Et lequel avez-vous pris ? \u2013 Un certain Robin Hood ; il est l\u00e0, bien garrott\u00e9, sur un \ncheval au milieu de mes hommes. \n Robin, cach\u00e9 derri\u00e8re un arbre \u00e0 quelques pas de l\u00e0, avan\u00e7a \ndoucement la t\u00eate pour essayer d'apercevoir l'individu qui usur-pait son nom, mais il ne put y parvenir. \n \u2013 Permettez-moi de voir ce prisonnier, dit Halbert en s'ap-\nprochant du groupe des soldats ; je connais Robin Hood de vue. \n \u2013 Amenez le prisonnier, commanda le chef. Le vrai Robin entrevit alors un jeune homme v\u00eatu comme \nlui du costume des forestiers ; il avait les pieds attach\u00e9s par-dessous le ventre du cheval et les mains li\u00e9es derri\u00e8re le dos ; un rayon de lune \u00e9claira son visage, et Robin reconnut le plus jeune des fils de sir Guy de Gamwell, le joyeux William, ou plut\u00f4t Will \nl'\u00c9carlate. \n \n\u2013 Mais ce n'est pas Robin Hood ! s'\u00e9cria Halbert en riant \naux \u00e9clats. \n \u2013 Qui est-ce donc alors ? demanda le chef d\u00e9sappoint\u00e9. \u2013 Comment savez-vous que je ne suis pas Robin Hood ? \nVos yeux vous trompent, mon jeune ami, dit l'\u00c9carlate ; je suis Robin Hood, entendez-vous ? \n \u2013 189 \u2013 \u2013 Soit ; il y a alors deux archers du m\u00eame nom dans la for\u00eat \nde Sherwood, r\u00e9pliqua Halbert. O\u00f9 l'avez-vous rencontr\u00e9, ser-\ngent ? \n \n\u2013 \u00c0 quelques pas d'une maison habit\u00e9e par un nomm\u00e9 Gil-\nbert Head. \n \u2013 \u00c9tait-il seul ? \u2013 Seul. \u2013 Il devait \u00eatre accompagn\u00e9 de deux personnes, car le Ro-\nbin qui s'est \u00e9chapp\u00e9 du ch\u00e2teau a pris la fuite avec deux autres \nprisonniers ; d'ailleurs, il n'avait ni armes ni monture, il fuyait \u00e0 \npied, et il lui aurait \u00e9t\u00e9 impossible d'aller \u00e0 une telle distance en si peu de temps, \u00e0 moins d'\u00eat re mont\u00e9 sur un bon trotteur \ncomme les n\u00f4tres. \n \u2013 Ayez l'obligeance, jeune aspirant \u00e9cuyer, dit le sergent, de \nm'expliquer comment vous savez que les fugitifs \u00e9taient au nombre de trois ? Et derechef je te somme de me dire pourquoi tu vagabondes au milieu de la nuit en pleine for\u00eat ? Tu me diras aussi depuis quand tu connais Robin Hood. \n \u2013 Sergent, vous me paraissez vouloir troquer votre jaquette \nde soldat contre une robe de confesseur. \n \n\u2013 Pas de plaisanterie, petit dr\u00f4le ; r\u00e9ponds cat\u00e9gorique-\nment \u00e0 mes questions. \n \u2013 Je ne plaisante pas, sergent, et, pour preuve, je r\u00e9pondrai \n\u00e0 vos questions cat\u00e9\u2026 quoi ?\u2026 oui ! cat\u00e9goriquement. Je com-\nmence par votre derni\u00e8re question ; cela vous convient-il, ser-\ngent ? \n \u2013 Au fait ! cria le sergent impatient\u00e9, sinon les menottes. \u2013 190 \u2013 \n\u2013 Au fait, soit. Je connais Robin Hood, parce qu'aujour-\nd'hui m\u00eame je l'ai vu entrer au ch\u00e2teau. \n \n\u2013 Apr\u00e8s ? \u2013 Je parcours la for\u00eat, primo, d'apr\u00e8s un ordre du baron \nFitz-Alwine, notre seigneur \u00e0 tous ; vous le connaissez d\u00e9j\u00e0, cet ordre ; secundo, d'apr\u00e8s un ordre aussi de sa fille ador\u00e9e, lady \nChristabel. \u00cates-vous satisfait, sergent ? \n \u2013 Apr\u00e8s ? \u2013 Je sais qu'il y a trois prisonniers \u00e9vad\u00e9s parce que ma\u00eetre \nHubert Lindsay, garde porte-clefs du ch\u00e2teau et p\u00e8re de ma s\u0153ur de lait la jolie Maude, m'en a pr\u00e9venu ; \u00eates-vous satisfait, sergent ? \n Le sergent enrageait du sang -froid moqueur de ces r\u00e9pon-\nses, et, ne sachant plus que dire, il s'\u00e9cria : \n \u2013 Quel ordre as-tu re\u00e7u de lady Christabel ? \u2013 Ah ! ah ! ah ! r\u00e9pliqua l'enfant avec un gros rire, le ser-\ngent qui s'avise de p\u00e9n\u00e9trer les secrets de milady\u2026 ah ! ah ! ah ! \nvraiment c'est \u00e0 n'y pas croire. Mais ne vous g\u00eanez pas, sergent ; ordonnez-moi de retourner au ch\u00e2teau \u00e0 franc \u00e9trier, je ferai part de votre d\u00e9sir \u00e0 milady, et bien certainement milady me renverra au-devant de vous, to ujours \u00e0 franc \u00e9trier, pour sou-\nmettre \u00e0 votre appr\u00e9ciation les ordres qu'elle m'a donn\u00e9s. Hol\u00e0 ! beau capitaine, tu patauges, tu t'embourbes, et je te f\u00e9licite sur la capture de Robin Hood ; le baron Fitz-Alwine te gratifiera largement, je n'en doute pas, qu and il verra cet exemplaire de \nRobin Hood que tu lui apportes comme \u00e9tant l'original. \n \u2013 191 \u2013 \u2013 Mais, bavard, cria le sergent en fureur, je t'\u00e9tranglerais si \nj'en avais le temps !\u2026 En route, mes fils ! \n \n\u2013 En route ! cria aussi le pr isonnier, et hourra pour Not-\ntingham ! \n La cavalcade tournait bride quand Robin s'\u00e9lan\u00e7a \u00e0 la t\u00eate \ndu cheval du sergent et dit d'une voix forte : \n \u2013 Halte ! c'est moi qui suis Robin Hood. Avant de prendre ce parti, le courageux gar\u00e7on avait mur-\nmur\u00e9 ces mots \u00e0 l'oreille d'Allan : \n \u2013 Si vous tenez \u00e0 la vie et \u00e0 Christabel, messire, ne bougez \npas plus que ces troncs d'arbres , et donnez-moi libert\u00e9 de man-\n\u0153uvre ; et Allan avait laiss\u00e9 parler Robin sans comprendre son intention. \n \u2013 Tu me trahis, Robin ! s'\u00e9cri a inconsid\u00e9r\u00e9ment Will l'\u00c9car-\nlate. \n \u00c0 ces mots le chef de l'escouade allongea le bras et saisit \nRobin au collet de son pourpoint en demandant \u00e0 Hal : \n \n\u2013 Est-ce l\u00e0 le vrai Robin ? Halbert, trop rus\u00e9 pour r\u00e9po ndre cat\u00e9goriquement, comme \ndisait le sergent, \u00e9luda la question, et dit : \n \u2013 Depuis quand me trouvez-vous assez p\u00e9n\u00e9trant, ma\u00eetre, \npour recourir \u00e0 mes lumi\u00e8res ? Suis-je donc chien de chasse pour d\u00e9pister le gibier \u00e0 votre prof it ? lynx pour voir ce que vous \nne voyez pas ? sorcier pour devi ner ce que vous ignorez ? Vous \nn'avez pourtant pas l'habitude de me demander \u00e0 chaque ins-tant : Hal, qu'est-ce que ceci ? Hal, qu'est-ce que cela ? \u2013 192 \u2013 \n\u2013 Ne fais pas l'imb\u00e9cile, et dis-moi lequel de ces deux vau-\nriens est Robin Hood, sinon, je te le r\u00e9it\u00e8re, les menottes ! \n \n\u2013 Ce nouveau venu peut bien vous r\u00e9pondre lui-m\u00eame ; in-\nterrogez-le. \n \u2013 Je vous ai d\u00e9j\u00e0 dit que j'\u00e9tais Robin Hood, le vrai Robin \nHood ! s'\u00e9cria le pupille de Gilbert. Le jeune homme que vous tenez garrott\u00e9 \u00e0 cheval est un de mes bons amis, mais ce n'est qu'un Robin Hood de contrebande. \n \u2013 Alors les r\u00f4les vont changer, reprit le sergent, et pour \ncommencer tu vas prendre la place de ce gentleman au poil rouge. \n Will, d\u00e9gag\u00e9 de ses liens, s' \u00e9lan\u00e7a vers Robin : les deux \namis s'embrass\u00e8rent avec effusion ; puis Will disparut apr\u00e8s avoir \u00e9nergiquement serr\u00e9 la main de Robin en lui disant \u00e0 voix \nbasse : \n \u2013 Compte sur moi. Ces mots \u00e9taient sans nul doute une r\u00e9ponse aux paroles \nque Robin venait de lui glisser dans l'oreille pendant leurs em-\nbrassades. \n Les soldats attach\u00e8rent Robin su r le cheval, et la cavalcade \nse dirigea vers le ch\u00e2teau. \n Voici les causes de l'arrestat ion de William. En sortant de \nchez Gilbert Head, l'\u00c9carlate avait laiss\u00e9 son cousin Petit-Jean retourner seul au hall de Gamwell, et s'\u00e9tait dirig\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de Nottingham dans l'espoir de rencontrer Robin. Apr\u00e8s une mar-che d'une heure, il avait entendu des pi\u00e9tinements de chevaux, et, dans l'intime conviction que c'\u00e9taient Robin et ses compa-\u2013 193 \u2013 gnons qui s'approchaient, Will avait entonn\u00e9 de toute la force de \nses poumons et de sa voix la plus abominablement fausse cette \nballade de Gilbert qui se termine ainsi : \n \n\u00ab Viens avec moi, mon amour, mon cher Robin Hood. \u00bb \n et les soldats du baron, tromp\u00e9s par cette invocation \u00e0 Ro-\nbin Hood, l'avaient entour\u00e9 et garrott\u00e9 en criant : Victoire ! \n Will, comprenant alors qu'un danger mena\u00e7ait son ami, ne \ns'\u00e9tait pas fait conna\u00eetre. On sait le reste. \n La cavalcade partie avec Robin, Allan et le moine sortirent \nde leur cachette, et Will, surgissa nt du milieu d'un buisson, leur \napparut comme un fant\u00f4me. \n \u2013 Que vous a dit Robin ? lui demanda Allan. \u2013 Le voici mot pour mot, r\u00e9pondit Will. \u00ab Mes deux com-\npagnons, un chevalier et un moine, sont cach\u00e9s ici pr\u00e8s. Dis-leur \nde venir me trouver demain matin au lever du soleil dans la val-\nl\u00e9e de Robin Hood, qu'ils connaissent d\u00e9j\u00e0 ; toi et tes fr\u00e8res vous les accompagnerez, car j'aurai be soin de bras vigoureux et de \nc\u0153urs vaillants pour aider au succ\u00e8s de mon entreprise ; nous aurons des femmes \u00e0 prot\u00e9ger. \u00bb Voil\u00e0 tout. En cons\u00e9quence, \nmessire cavalier, ajouta Will, je vous conseillerais de venir de \nsuite au hall de Gamwell ; il y a moins loin d'ici le hall que d'ici \nla maison de Gilbert Head. \n \n\u2013 Je d\u00e9sire embrasser ma s\u0153ur ce soir, et elle est chez Gil-\nbert. \n \u2013 Pardon, messire ; la dame arriv\u00e9e hier chez Gilbert en \ncompagnie d'un gentilhomme est maintenant au hall de Gam-well. \n \u2013 194 \u2013 \u2013 Au hall de Gamwell ! mais c'est impossible ! \n \n\u2013 Pardonnez-moi, messire ; miss Marianne est chez mon \np\u00e8re, et je vous raconterai en marchant comment elle y est ve-nue. \n \u2013 Robin ne t'a-t-il pas dit que demain nous aurions des \nfemmes \u00e0 prot\u00e9ger ? demanda le moine. \n \u2013 Oui, mon p\u00e8re. \u2013 L'heureux coquin ! grommela le moine : il enl\u00e8ve Maude. \nOh ! les femmes ! les femmes ! oui, elles ont plus de malice dans un seul de leurs cheveux que le s hommes dans tous les poils de \nleur barbe. \n \u2013 195 \u2013 XII \n \nL e b a r o n \u00e9 c o u t a i t n \u00e9 g l i g e m m e n t l a l e c t u r e d e s c o m p t e s \nd'un homme d'affaires, quand Robi n, flanqu\u00e9 de deux soldats et \npr\u00e9c\u00e9d\u00e9 du sergent Lambic, dont no us avions oubli\u00e9 le nom, fut \nintroduit dans sa chambre. \n \nAussit\u00f4t l'imp\u00e9tueux baron imposa silence \u00e0 son lecteur et \ns'avan\u00e7a vers la petite troupe en lan\u00e7ant des regards qui ne pr\u00e9-\nsageaient rien de bon. \n Le sergent leva les yeux sur son seigneur, dont les l\u00e8vres \nfr\u00e9missantes s'entr'ouvraient, et il crut faire acte de politesse en lui laissant la parole ; mais le vieux Fitz-Alwine n'\u00e9tait pas \nhomme \u00e0 attendre patiemment qu'il pl\u00fbt au sergent de lui adresser son rapport, aussi lui appliqua-t-il un vigoureux souf-flet comme pour lui dire : J'\u00e9coute. \n \n\u2013 J'attendais\u2026 balbutia le pauvre Lambic. \u2013 Moi aussi, j'attendais. Et lequel de nous deux doit atten-\ndre, s'il vous pla\u00eet ? Ne voyez- vous pas, imb\u00e9cile que vous \u00eates, \nque j'ouvre l'oreille depuis une heure ?\u2026 Mais d'abord sachez, \nmon cher monsieur, que l'on a d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 vos exploits, et que cependant je veux vous faire la gr\u00e2ce d'en entendre une seconde fois le r\u00e9cit de votre propre bouche. \n \u2013 Est-ce qu'Halbert vous a dit, monsieur ?\u2026 \u2013 Vous m'interrogez, je crois ? parbleu ! voil\u00e0 du nouveau ! \nmonsieur m'interroge ! Ah ! ah ! \n \u2013 196 \u2013 Lambic raconta en tremblant l'arrestation du vrai Robin. \n \n\u2013 Vous oubliez une petite circonstance, monsieur ; vous ne \nme dites pas que vous avez rel\u00e2ch\u00e9, apr\u00e8s l'avoir captur\u00e9, le co-quin \u00e0 l'arrestation duquel je te nais essentiellement. Cela \u00e9tait \nfort spirituel de votre part, monsieur. \n \u2013 Vous \u00eates dans l'erreur, milord. \u2013 Je ne commets jamais d'e rreurs, monsieur. Oui, vous \navez captur\u00e9 un jeune homme qui s'est dit Robin Hood, et vous l'avez laiss\u00e9 libre quand ce je une homme de Sherwood a paru. \n \u2013 C'est la v\u00e9rit\u00e9, milord, r\u00e9pondit Lambic qui avait omis \npar prudence cet \u00e9pisode de son exp\u00e9dition dans la for\u00eat. \n \u2013 Oh ! c'est le plus sage, le plus ardent, le plus p\u00e9n\u00e9trant, le \nplus rus\u00e9 des troupiers que ma\u00eetre Lambic, sergent d'une com-pagnie de mes hommes d'armes, s'\u00e9cria le baron avec d\u00e9dain ; puis il ajouta : \n \u2013 Tu ne t'es donc pas souven u des traits de ceux que tu \navais mis au cachot quelques heures auparavant ? roi des idiots, chauve-souris, escargot invalide ! \n \n\u2013 Je n'avais vu ni l'un ni l'autre des prisonniers, milord. \u2013 Vraiment ! Tu avais alors un empl\u00e2tre sur les yeux ? \nAvance ici, Robin ! cria le baron d'une voix de tonnerre et en se laissant tomber sur le fauteuil. \n Les soldats pouss\u00e8rent Robin devant le baron. \u2013 Tr\u00e8s bien, jeune bouledogue ! Abois-tu toujours aussi \nfort ? Je vais te dire ce que j'ai d\u00e9j\u00e0 dit tant\u00f4t ; tu r\u00e9pondras \u2013 197 \u2013 franchement \u00e0 mes questions, sinon j'ordonnerai \u00e0 mes gens de \nt'assommer, entends-tu ? \n \n\u2013 Interrogez-moi, r\u00e9pliqua froidement Robin. \u2013 Ah ! tu t'amendes, tu ne refuses plus de parler ; bravo ! \u2013 Interrogez-moi, vous dis-je, milord. L'\u0153il du baron, qui s'\u00e9tait adouci, flamboya de nouveau et \ns'attacha sur Robin ; mais Robin sourit. \n \u2013 Comment t'es-tu sauv\u00e9, jeune loup ? \u2013 En sortant de mon cachot. \u2013 J'aurais pu deviner cela sans beaucoup de peine ; qui t'a \naid\u00e9 \u00e0 fuir ? \n \u2013 Moi-m\u00eame. \u2013 Et qui encore ? \u2013 Personne. \n\u2013 Mensonge ! Je sais le contra i r e ; j e s a i s q u e t u n ' a s p u \npasser par le trou de la serrure et que l'on t'a ouvert la porte. \n \u2013 On ne m'a pas ouvert la porte, et, si je n'ai pas \u00e9t\u00e9 assez \nfluet pour passer par le trou de la serrure, du moins l'embon-point ne m'a-t-il pas emp\u00each\u00e9 de me glisser entre les barreaux \nde la lucarne du cachot ; de l\u00e0 j' ai saut\u00e9 sur le rempart, o\u00f9 j'ai \ntrouv\u00e9 une porte ouverte, et, cette porte franchie, j'ai parcouru des escaliers, des galeries, des pr \u00e9aux, puis je suis arriv\u00e9 au \npont-levis\u2026 et j'\u00e9tais libre, milord. \n \u2013 198 \u2013 \u2013 Et ton compagnon, comment s'est-il sauv\u00e9 ? \n \n\u2013 Je l'ignore. \u2013 Il faut cependant que tu me le dises. \u2013 Impossible. Nous n'\u00e9tions pas ensemble ; nous nous \nsommes rencontr\u00e9s. \n \u2013 Dans quel endroit du ch\u00e2teau vous \u00eates-vous rencontr\u00e9s \nsi \u00e0 propos ? \n \u2013 Je ne connais pas l'int\u00e9rieur du ch\u00e2teau et ne puis d\u00e9si-\ngner cet endroit. \n \u2013 Et ce coquin, o\u00f9 \u00e9tait-il quand le sergent Lambic t'a arr\u00ea-\nt\u00e9 ? \n \u2013 Je l'ignore. Nous nous \u00e9tions s\u00e9par\u00e9s depuis quelques \ninstants ; je retournais seul chez mon p\u00e8re. \n \u2013 Est-ce lui qu'on avait arr\u00eat\u00e9 avant toi ? \u2013 Non. \n\u2013 Mais o\u00f9 est-il ? qu'est-il devenu ? \u2013 De qui parlez-vous, milord ? \u2013 Tu le sais bien, jeune fourbe ; je parle d'Allan Clare, ton \ncomplice, ton ami. \n \u2013 J'ai vu Allan Clare avant-hier pour la premi\u00e8re fois. \u2013 Quelle corruption, grand Dieu ! Ils osent nous mentir en \nface, les vilains d'aujourd'hui ! plus de bonne foi, plus de respect \u2013 199 \u2013 depuis que les enfants apprennent \u00e0 d\u00e9chiffrer des grimoires et \n\u00e0 barbouiller du papier ! Ma fille elle-m\u00eame subit l'influence du \nvice ; elle correspond par ces infernales lettres avec le mis\u00e9rable \nAllan Clare. Eh bien ! puisque tu ignores o\u00f9 il se cache, ce mis\u00e9-rable, aide-moi \u00e0 deviner o\u00f9 je po urrai le trouver, je te promets \nla libert\u00e9 pour r\u00e9compense. \n \u2013 Milord, je n'ai pas l'habitude de passer mon temps \u00e0 de-\nviner des \u00e9nigmes. \n \u2013 Eh bien ! je vais t'obliger \u00e0 consacrer plusieurs heures \npar jour \u00e0 cet utile exercice. Hol\u00e0 ! Lambic, remets ce bouledo-gue \u00e0 la cha\u00eene, et s'il s'\u00e9vade en core, que Dieu te pr\u00e9serve de la \npotence ! \n \u2013 Oh ! il ne m'\u00e9chappera pas, r\u00e9pondit le sergent en hasar-\ndant un maigre sourire. \n \u2013 Allons, file, et gare la corde ! Le sergent conduisit Robin de passages en passages, d'es-\ncaliers en escaliers, jusqu'\u00e0 une petite porte ouvrant sur un cor-ridor \u00e9troit ; l\u00e0 il prit des main s d'un domestique, venu en \u00e9clai-\nreur, une torche allum\u00e9e, et fit entrer Robin dans un r\u00e9duit dont tout le mobilier consistait en une botte de paille. \n \nNotre jeune forestier jeta les ye ux autour de lui ; rien de \nplus hideux que ce cachot ; pas d'issue autre que la porte, faite d'\u00e9pais madriers bard\u00e9s de fer ; comment sortir de l\u00e0 ? Il cher-chait dans sa pens\u00e9e un moyen, un exp\u00e9dient pour rendre inuti-\nles les minutieuses pr\u00e9cautions de son ge\u00f4lier et n'en trouvait \naucun, lorsque tout \u00e0 coup il vi t briller dans l'obscurit\u00e9 du cou-\nloir, derri\u00e8re les soldats, le regard clair et limpide d'Halbert. Cette vision lui rendit l'esp\u00e9rance, et il ne douta plus de sa d\u00e9li-vrance prochaine en pensant que des c\u0153urs d\u00e9vou\u00e9s compatis-saient \u00e0 sa mis\u00e8re. \u2013 200 \u2013 \n\u2013 Voil\u00e0 votre chambre \u00e0 coucher, dit Lambic ; entrez, mes-\nsire, et nargue le chagrin ! Nous devons tous mourir un jour, \nvous ne l'ignorez pas ; que ce so it aujourd'hui, demain ou plus \ntard, qu'importe ! Qu'importe aussi le genre de mort : mourir d'une fa\u00e7on ou d'une autre, c'est toujours mourir. \n \u2013 Vous avez raison, sergent, r\u00e9 pondit Robin avec calme, et \nje comprends qu'il vous serait indiff\u00e9rent de mourir comme vous avez v\u00e9cu\u2026 c'est-\u00e0-dire comme un chien. \n En disant cela, Robin examinai t du coin de l'\u0153il la porte \nencore ouverte, et relevait la position des soldats au-dehors. Le domestique qui avait c\u00e9d\u00e9 sa torche \u00e0 Lambic \u00e9tait parti, le jeune Hal \u00e9galement ; bris\u00e9s de fa tigue, les soldats, au nombre \nde quatre, se tenaient nonchalamment appuy\u00e9s contre les mu-railles, et ne pr\u00eataient gu\u00e8re d' attention \u00e0 la causerie de leur \nchef avec le prisonnier. \n Habile \u00e0 concevoir et prompt \u00e0 ex\u00e9cuter, le jeune loup de \nSherwood profita de l'inattentio n des hommes d'armes et de la \nfaiblesse relative de Lambic, do nt les mouvements \u00e9taient g\u00ean\u00e9s \npar la torche qu'il tenait de la main droite, et, bondissant comme un chat sauvage, il poussa la torche sur le visage de \nLambic, l'y \u00e9teignit du coup, et s'\u00e9lan\u00e7a hors du cachot. \n \nMalgr\u00e9 l'obscurit\u00e9, malgr\u00e9 le s atroces douleurs que lui cau-\nsaient les br\u00fblures de son visa ge, Lambic, suivi de ses hommes, \nappuya une vigoureuse chasse au fugitif ; mais jamais li\u00e8vre au \nd\u00e9boul\u00e9 n'\u00e9tait parti si prestement, jamais aussi renard ayant meute sur ses pistes ne fit plus de crochets, et vainement les limiers du baron hurl\u00e8rent en foui llant dans les coins et recoins \ndes immenses galeries. Robin leur \u00e9chappa. \n D\u00e9j\u00e0 depuis quelques instants le jeune homme ne marchait \nplus qu'\u00e0 petits pas, sans savoir o\u00f9 il se trouvait, et les bras ten-\u2013 201 \u2013 dus en avant pour se garer des obstacles, quand il se heurta \ncontre un \u00eatre humain qui ne put retenir un cri de frayeur. \n \n\u2013 Qui \u00eates-vous ? demanda-t-on d'une voix presque trem-\nblante. \n \u2013 C'est la voix d'Halbert, pensa Robin. \u2013 C'est moi, mon cher Hal, r\u00e9pondit le jeune forestier. \u2013 Qui, vous ? \u2013 Moi, Robin Hood ; je viens de m'\u00e9chapper, ils me pour-\nsuivent, cachez-moi quelque part. \n \u2013 Suivez-moi, messire, dit le brave enfant ; donnez-moi la \nmain, marchez tout pr\u00e8s de moi, et surtout pas un mot. \n Apr\u00e8s mille tours et d\u00e9tours dans l'obscurit\u00e9, et remor-\nquant le fugitif par la main, Ha lbert s'arr\u00eata et frappa l\u00e9g\u00e8re-\nment \u00e0 une porte dont les ais mal joints laissaient filtrer quel-\nques rayons de lumi\u00e8re ; une vo ix douce s'enquit du nom du \nvisiteur nocturne. \n \u2013 Votre fr\u00e8re Hal. \n La porte s'ouvrit aussit\u00f4t. \u2013 Quelles nouvelles avez-vous, chez fr\u00e8re ? demanda \nMaude en pressant les mains du jeune gar\u00e7on. \n \u2013 J'ai mieux que des nouvelles, ch\u00e8re Maude ; tournez la \nt\u00eate et regardez. \n \u2013 Juste ciel ! c'est lui ! s'\u00e9cri a Maude en sautant au cou de \nRobin. \u2013 202 \u2013 \nSurpris et pein\u00e9 d'un accueil qui r\u00e9v\u00e9lait une passion qu'il \n\u00e9tait loin de partager, Robin voulut raconter les faits de son re-\ntour au ch\u00e2teau, de sa nouvelle \u00e9vasion, mais Maude ne le laissa \npas parler. \n \u2013 Sauv\u00e9 ! sauv\u00e9 ! sauv\u00e9 ! balbut iait-elle follement avec des \nlarmes, des rires, des sanglots et des baisers, sauv\u00e9 ! sauv\u00e9 ! \n \u2013 Quelle \u00e9trange fille vous \u00eates, Maude, disait l'innocent \nnovice \u00e9cuyer ; je croyais vous faire plaisir en vous amenant ici messire Robin Hood, et voil\u00e0 qu e vous pleurez comme une Ma-\ndeleine. \n \u2013 Hal a raison, ajouta Robin, vous g\u00e2tez vos beaux yeux, \nch\u00e8re Maude ; redevenez donc joyeuse autant que vous l'\u00e9tiez ce matin. \n \u2013 C'est impossible, r\u00e9pondit la jeune fille avec un profond \nsoupir. \n \u2013 Je ne veux pas le croire, r\u00e9pl iqua Robin pench\u00e9 sur la t\u00eate \nde Maude et posant ses l\u00e8vres sur les bandeaux de ses cheveux \nnoirs qui encadraient son front. \n \nMaude se ressentit sans doute de la froideur que le jeune \nforestier mettait dans ces simples mots : \u00ab Je ne veux pas le croire \u00bb ; car elle p\u00e2lit et sanglota am\u00e8rement. \n \u2013 Ch\u00e8re Maude, ne pleurez plus, me voil\u00e0 ! r\u00e9p\u00e9tait sans \ncesse Robin ; dites-moi la cause de votre chagrin. \n \u2013 N e m e d e m a n d e z p a s c e l a a u j o u r d ' h u i ; p l u s t a r d v o u s \nsaurez tout\u2026 Lady Christabel et moi nous pensions \u00e0 vous ren-\ndre libre\u2026 Oh ! quelle joie quand elle saura que vous l'\u00eates d\u00e9j\u00e0 ! \u2013 203 \u2013 Messire Allan Clare a re\u00e7u sa lettre ; quelle r\u00e9ponse lui appor-\ntez-vous ? \n \n\u2013 Messire Allan n'a pas eu la po ssibilit\u00e9 ni d'\u00e9crire ni de \nconf\u00e9rer avec moi ; mais je connais ses intentions, et je veux, avec l'aide de Dieu et votre co ncours, ch\u00e8re Maude, enlever du \nch\u00e2teau lady Christabel et la conduire pr\u00e8s de son fianc\u00e9. \n \u2013 Je cours pr\u00e9venir milady, dit vivement Maude ; mon ab-\nsence ne sera pas de longue dur\u00e9e. Attendez ici mon retour ; viens avec moi, Hal. \n Robin, demeur\u00e9 seul, s'assit au bord du lit de la jeune fille, \net r\u00eava. Nous avons d\u00e9j\u00e0 dit que, malgr\u00e9 sa jeunesse, Robin par-\nlait et agissait comme un homme. Cette pr\u00e9coce raison, il la de-\nvait aux soins de Gilbert pour son \u00e9ducation. Gilbert lui avait \nappris \u00e0 penser seul, \u00e0 agir seul, et \u00e0 bien agir ; mais il ne lui \navait pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que des sympathies autres que celles de l'amiti\u00e9 peuvent na\u00eetre fortuitement et se d\u00e9velopper irr\u00e9sistibles entre deux \u00eatres d'un sexe diff\u00e9rent. La conduite de Maude, depuis le furtif baiser qu'il avait d\u00e9pos\u00e9 su r sa main en sortant de la cha-\npelle, l'\u00e9tonnait donc beaucoup. Mais \u00e0 force d'y r\u00eaver, et comme par intuition, il crut deviner ce que c'\u00e9tait que l'amour ; il comprit aussi que c'\u00e9tait de l'amour que Maude ressentait \npour lui, et il s'en affligea, car il ne ressentait rien pour elle, si-\nnon qu'il la trouvait jolie, gracieuse, aimable et pleine de d\u00e9-\nvouement. \n Cependant, tout en s'affligeant de son indiff\u00e9rence involon-\ntaire pour Maude, il en vint \u00e0 se reprocher cette m\u00eame indiff\u00e9-rence et \u00e0 se demander s'il ne de vait pas, sous peine de manquer \nde probit\u00e9, s'efforcer de rendre \u00e0 Maude amour pour amour. Le na\u00eff adolescent allait donc donner son c\u0153ur qu'il croyait encore libre, quand soudain l'image ch\u00e9rie de Marianne passa devant ses yeux. \n \u2013 204 \u2013 \u2013 \u00d4 Marianne ! Marianne ! s'\u00e9c ria-t-il avec enthousiasme. \n \nLa cause de Maude \u00e9tait \u00e0 jamais perdue. Bient\u00f4t succ\u00e9d\u00e8rent \u00e0 cet enthousiasme le doute et la tris-\ntesse. Marianne, de m\u00eame que Christabel, appartenait \u00e0 une noble famille, et Marianne ferait fi de l'amour d'un obscur fores-tier. Marianne aimait d\u00e9j\u00e0 peut-\u00ea tre quelque beau cavalier de la \nCour. Certes Marianne lui avait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 de bien tendres re-gards, mais qui prouvait au jeune homme que ces regards si tendres n'\u00e9taient pas uniquement inspir\u00e9s par la reconnais-sance ? \n \u00c0 mesure que Robin s'adressait ces questions, et beaucoup \nd'autres encore auxquelles il r\u00e9pondait \u00e0 son d\u00e9savantage, la cause de Maude s'am\u00e9liorait. \n Maude, jolie, aussi jolie que Marianne et Christabel, n'\u00e9tait \npas noble, Maude n'avait pas po ur adorateurs des gentilshom-\nmes, et un humble forestier pourrait lutter contre ses adora-teurs ; Maude donnait de tendres regards \u00e0 Robin, et ces re-gards n'\u00e9taient point provoqu\u00e9s par la reconnaissance ; au contraire, c'\u00e9tait Robin qui de vait de la reconnaissance \u00e0 \nMaude. \n \nRobin \u00e9prouvait d'\u00e9tranges sensations pendant ces r\u00eaveries \net s'y abandonnait avec des alternatives de bonheur et d'an-goisse, quand un bruit de pas lourds et tr\u00e8s diff\u00e9rents de ceux de la l\u00e9g\u00e8re Maude retentit dans le couloir ; ce bruit s'approchait de la chambre, et Robin \u00e9teignit la lumi\u00e8re au premier coup vigou-\nreusement frapp\u00e9 sur la porte. \n \u2013 Hol\u00e0 ! Maude, dit le visiteur au-dehors, pourquoi \u00e9tei-\ngnez-vous la lumi\u00e8re ? \n \u2013 205 \u2013 Robin n'eut garde de r\u00e9pondre et se blottit entre le lit et la \nmuraille. \n \n\u2013 Maude, ouvre-moi ! Impatient\u00e9 de ne pas recevoir de r\u00e9ponse, le visiteur ouvrit \nla porte et entra. Sans l'obscur it\u00e9, Robin aurait pu voir un \nhomme d'une haute stature, et d'une corpulence proportionn\u00e9e. \n \u2013 Maude, Maude, parleras-tu ? Je suis certain que tu es ici, \nj'ai vu briller ta lampe par les fentes de la porte. \n Et l'homme \u00e0 grosse voix bourrue cherchait en t\u00e2tonnant \npar toute la chambre. \n Robin, pour plus de s\u00fbret\u00e9, se glissa sous le lit. \u2013 Les stupides meubles ! dit l'homme qui se heurta le front \ncontre une armoire et s'embarrassa les jambes dans une chaise. Ma foi ! pour plus de s\u00fbret\u00e9 je m'assieds par terre. \n Un long silence se fit ; Robin ne respirait qu'\u00e0 rares inter-\nvalles et le plus doucement possible. \n \u2013 Mais o\u00f9 peut-elle \u00eatre ? reprit l'\u00e9tranger en allongeant le \nbras et en promenant sa main sur le lit. Elle n'est pas couch\u00e9e ; \nsur mon \u00e2me, je commence \u00e0 croi re que Gaspard Steinkoff m'a \ndit la v\u00e9rit\u00e9, une v\u00e9rit\u00e9 qui lui a valu un bon coup de poing, \u00e0 \nGaspard ! il m'a dit ; \u00ab Ta fille, ma\u00eetre Hubert Lindsay, em-\nbrasse les personnes aussi libr ement que je bois un verre \nd'ale. \u00bb \u00d4 le coquin de Gaspard ! oser me dire \u00e0 moi qu'un en-\nfant qui m'appartient \u00e0 moi, et dont je suis le p\u00e8re, moi, em-brasse des prisonniers !\u2026 \u00d4 le coquin !\u2026 Cependant je trouve \ntr\u00e8s bizarre qu'\u00e0 une heure au ssi avanc\u00e9e Maude ne soit pas \ndans sa chambre. Elle ne peut \u00eatre aupr\u00e8s de lady Christabel ; o\u00f9 est-elle alors ? Mon Dieu ! j'ai l'enfer dans la t\u00eate. O\u00f9 est-elle, \u2013 206 \u2013 ma petite Maude, o\u00f9 est-elle ? Pa r la sainte m\u00e8re de Dieu ! si \nMaude commet une faute, je\u2026 Bah ! je suis un aussi mis\u00e9rable \ncoquin que Gaspard Steinkoff\u2026 j' insulte mon sang, ma vie, mon \nc\u0153ur, mon enfant, ma Maude ch\u00e9rie. Ah ! vieille t\u00eate folle que je suis ! j'oubliais qu'Halbert est sorti du ch\u00e2teau pour aller cher-cher un m\u00e9decin, car milady est malade, et Maude est aupr\u00e8s de \nmilady. Oh ! que je suis donc content, bien content de m'\u00eatre souvenu de cela. Je m\u00e9riterais d'\u00eatre rou\u00e9 pour avoir eu de mauvaises pens\u00e9es sur ma ch\u00e8re fille. \n Robin, immobile sous le lit, avait eu lui aussi de mauvaises \npens\u00e9es, et de plus un certain tressaillement de jalousie avant de reconna\u00eetre dans le visiteur nocturne le gardien porte-clefs du ch\u00e2teau, l'honn\u00eate p\u00e8re de Maude, Hubert Lindsay. \n Des pas l\u00e9gers et pr\u00e9cipit\u00e9s, le fr\u00f4lement d'une robe, le \nrayonnement d'une lampe, interrompirent le monologue d'Hu-bert, qui se remit sur ses pieds. \n Maude, \u00e0 sa vue ne put retenir un cri d'effroi, et lui dit avec \nanxi\u00e9t\u00e9 : \n \u2013 Pourquoi \u00eates-vous ici, mon p\u00e8re ? \u2013 Pour causer avec toi, Maude. \n \u2013 Nous causerons demain, p\u00e8re ; il est fort tard, je suis fati-\ngu\u00e9e et j'ai besoin de dormir. \n \u2013 Je n'ai que quelques mots \u00e0 dire. \u2013 Je ne veux rien entendre, cher p\u00e8re ; je vous embrasse et \nje deviens sourde, bonsoir. \n \u2013 J e n ' a i q u ' u n e q u e s t i o n \u00e0 t e f a i r e , t u y r \u00e9 p o n d r a s , e t j e \npartirai. \u2013 207 \u2013 \n\u2013 Je suis sourde, vous dis-je, et je vais devenir muette. \nBonsoir, bonsoir, bonsoir, ajouta Maude, en approchant son \nfront des l\u00e8vres du vieillard. \n \u2013 Pas de bonsoir encore, fille, dit Hubert d'un air grave ; je \nveux savoir d'o\u00f9 vous venez et pour quelles raisons vous n'\u00eates \npas encore couch\u00e9e. \n \u2013 Je viens de l'appartement de milady qui est tr\u00e8s souf-\nfrante. \n \u2013 Fort bien. Autre question : pourquoi \u00eates-vous si prodi-\ngue de vos baisers en faveur de certains prisonniers ? pourquoi \nembrassez-vous un \u00e9tranger comme s'il \u00e9tait votre fr\u00e8re ? C'est \nmal agir, Maude. \n \u2013 J'ai embrass\u00e9 des \u00e9trangers, moi ! moi ! et qui donc a in-\nvent\u00e9 cette calomnie ? \n \u2013 Gaspard Steinkoff. \u2013 Gaspard Steinkoff en a menti, mon p\u00e8re ; mais il n'aurait \npas menti en vous faisant conna\u00eetre quelle fut ma col\u00e8re et mon \nindignation quand il eut l'audace de chercher \u00e0 me s\u00e9duire. \n \n\u2013 Il a os\u00e9 !\u2026 s'\u00e9cria Hubert rugissant de col\u00e8re. \u2013 Il a os\u00e9, r\u00e9p\u00e9ta \u00e9nergiquement la jeune fille. Puis fondant en larmes, elle ajouta : \u2013 Je lui r\u00e9sistai, je lui \u00e9chappai, et il me mena\u00e7a de sa ven-\ngeance. \n \u2013 208 \u2013 Hubert tint sa fille press\u00e9e su r sa poitrine, et, apr\u00e8s quel-\nques instants de silence, il dit avec calme, un de ces calmes au \nfond desquels on devine le sang-froid d'une implacable col\u00e8re, il dit : \n \u2013 Que Dieu, s'il pardonne \u00e0 Gaspard Steinkoff, lui accorde \nla paix en l'autre monde ! pour moi je n'aurai plus de paix en celui-ci avant que je n'aie puni cet inf\u00e2me\u2026 Embrasse-moi, mon enfant, embrasse ton vieux p\u00e8re qui t'aime, qui te respecte, qui prie le ciel de veiller sur ton honneur. \n Et ma\u00eetre Hubert Lindsay regagna son poste. \u2013 Robin, demanda aussit\u00f4t la jeune fille, o\u00f9 \u00eates-vous ? \u2013 Me voil\u00e0, Maude, r\u00e9pondit Robin d\u00e9j\u00e0 sorti de sa ca-\nchette. \n \u2013 J'\u00e9tais perdue si mon p\u00e8re s'\u00e9tait aper\u00e7u de votre pr\u00e9-\nsence. \n \u2013 Non, ch\u00e8re Maude, r\u00e9pliqua le jeune homme avec une \nadmirable candeur ; j'aurais, au contraire, t\u00e9moign\u00e9 de votre \ninnocence. Mais dites-moi, quel est donc ce Gaspard Steinkoff ? L'ai-je d\u00e9j\u00e0 vu ? \n \n\u2013 Oui ; il surveillait le cach ot quand vous avez \u00e9t\u00e9 empri-\nsonn\u00e9 pour la premi\u00e8re fois. \n \u2013 C'est donc lui qui nous a surpris quand nous\u2026 causions ? \u2013 Lui-m\u00eame, reprit Maude qui ne put s'emp\u00eacher de rou-\ngir. \n \u2013 Vous serez veng\u00e9e alors ; je me souviens de sa figure, et, \nquand je le rencontrerai\u2026 \u2013 209 \u2013 \n\u2013 Ne vous occupez pas de cet homme, il n'en vaut gu\u00e8re la \npeine ; m\u00e9prisez-le comme je le m\u00e9prise\u2026 Lady Christabel d\u00e9-\nsire vous voir ; mais, avant de vous conduire pr\u00e8s d'elle, j'ai quelque chose \u00e0 vous dire, Robin\u2026 Je suis tr\u00e8s malheureuse\u2026 et\u2026 \n Maude s'arr\u00eata, les sanglots l'\u00e9touffaient. \u2013 Encore des larmes ! s'\u00e9cria affectueusement Robin. Ah ! \nne pleurez pas ainsi. Puis-je vous \u00eatre utile ? puis-je contribuer \u00e0 votre bonheur ? Dites-le-moi, et je me mets corps et \u00e2me \u00e0 votre service ; n'h\u00e9sitez pas \u00e0 me confie r vos peines ; un fr\u00e8re doit se \nd\u00e9vouer pour sa s\u0153ur, et je suis votre fr\u00e8re. \n \u2013 Je pleure, Robin, parce que je suis forc\u00e9e de vivre dans \ncet horrible ch\u00e2teau o\u00f9 il n'y a pas d'autres femmes que lady Christabel et moi, except\u00e9 les filles de cuisine et de basse-cour ; j'ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e avec milady, et malgr\u00e9 la diff\u00e9rence de nos rangs, nous nous aimions comme des s\u0153urs. Je suis la confidente de ses chagrins, je partage aussi se s joies ; mais, en d\u00e9pit des ef-\nforts de cette bonne ma\u00eetresse, je comprends, je sens que je ne suis que sa servante, et je n'ose lui demander des conseils et des consolations. Mon p\u00e8re, si bon, si honn\u00eate et si brave, ne me prot\u00e8ge que de loin, et j'aurais be soin, je l'avoue, d'\u00eatre prot\u00e9g\u00e9e \nde pr\u00e8s\u2026 Chaque jour les soldat s du baron me courtisent\u2026 et \nm'insultent en se m\u00e9prenant sur la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 naturelle de mon \ncaract\u00e8re, sur ma gaiet\u00e9, sur me s rires, sur mes chansons\u2026 Non, \nje ne me sens plus la force de supporter cette abominable exis-\ntence ! il faut qu'elle change ou que je meure ! Voil\u00e0, Robin, ce \nque j'avais \u00e0 vous dire, et si lady Christabel quitte le ch\u00e2teau, je vous prie de m'emmener avec elle. \n Le jeune forestier ne put r\u00e9po ndre que par une exclamation \nde surprise. \n \u2013 210 \u2013 \u2013 Ne me repoussez pas, emmenez-moi, je vous en conjure ! \nreprit Maude d'un ton passionn\u00e9. Je mourrai, je me tuerai, je \nveux me tuer si vous franchissez le pont-levis sans moi. \n \u2013 Vous oubliez, ch\u00e8re Maude, que je ne suis encore qu'un \nenfant et que je n'ai pas le droi t de vous conduire dans la mai-\nson de mon p\u00e8re. Mon p\u00e8re vous repousserait peut-\u00eatre. \n \u2013 U n e n f a n t ! r \u00e9 p l i q u a l a j e u n e f i l l e a v e c d \u00e9 p i t , u n e n f a n t \nqui ce matin buvait \u00e0 ses amours ! \n \u2013 Vous oubliez aussi votre vieux p\u00e8re qui mourrait de cha-\ngrin\u2026 Tout \u00e0 l'heure je l'ai entendu ; il vous a b\u00e9nie, il a jur\u00e9 de \npunir un calomniateur. \n \u2013 Il me pardonnera en pensant que j'ai suivi ma ma\u00eetresse. \u2013 Mais votre ma\u00eetresse peut fuir, elle ! messire Allan Clare \nest son fianc\u00e9. \n \u2013 Vous avez raison, Robin ; moi je ne suis qu'une pauvre \nabandonn\u00e9e. \n \u2013 Il me semble cependant qu e fr\u00e8re Tuck pourrait vous\u2026 \n \n\u2013 Oh ! c'est mal, tr\u00e8s mal ce que vous dites ! s'\u00e9cria Maude \navec indignation. J'ai ri, j'ai chant\u00e9, j'ai follement caus\u00e9 avec le moine ; mais je suis innocente entendez-vous, je suis inno-cente ! Mon Dieu ! mon Dieu ! ils m'accusent tous, je suis pour tous une fille perdue. Ah ! je sens que je deviens folle ! \n Et, la figure voil\u00e9e de ses de ux mains, Maude s'agenouilla \nen g\u00e9missant. \n Robin \u00e9tait profond\u00e9ment \u00e9mu. \u2013 211 \u2013 \u2013 Rel\u00e8ve-toi, dit-il avec douceur. Eh bien ! tu fuiras avec \nmilady, tu viendras chez mon p\u00e8re Gilbert, tu seras sa fille, tu \nseras ma s\u0153ur. \n \n\u2013 Dieu te b\u00e9nisse, noble c\u0153ur ! r\u00e9 pliqua la jeune fille la t\u00eate \nappuy\u00e9e sur l'\u00e9paule de Robin ; je serai ta servante, ton esclave. \n \u2013 Tu seras ma s\u0153ur. Allons, Maude, un sourire mainte-\nnant, un joli sourire \u00e0 la place de ces vilaines larmes. \n Maude sourit. \u2013 Le temps presse ; conduis-moi chez lady Christabel. Maude sourit encore, mais ne bougea pas. \u2013 Eh bien ! ch\u00e8re, qu'attends-tu ? \u2013 Rien, rien ; partons ! Et ce mot : Partons ! fut dit entre deux baisers sur les joues \nempourpr\u00e9es de notre h\u00e9ros. \n Lady Christabel attendait avec impatience le messager \nd'Allan. \n \n\u2013 Puis-je compter sur vous, messire ? demanda-t-elle d\u00e8s \nque Robin parut dans sa chambre. \n \u2013 Oui, madame. \u2013 Dieu vous r\u00e9compensera, messire ; je suis pr\u00eate. \u2013 Et moi aussi, ch\u00e8re ma\u00eetresse ! s'\u00e9cria Maude. En route ! \nnous n'avons pas un instant \u00e0 perdre. \n \u2013 212 \u2013 \u2013 Nous ! r\u00e9pliqua Christabel \u00e9tonn\u00e9e. \n \n\u2013 Oui, nous, milady, nous, nous ! riposta la cam\u00e9riste en \nriant. Croyez-vous donc, madame , que Maude puisse vivre \u00e9loi-\ngn\u00e9e de sa ch\u00e8re ma\u00eetresse ? \n \u2013 Quoi ! tu consens \u00e0 m'accompagner ? \u2013 Non seulement j'y consens, mais encore je mourrais de \ndouleur si vous n'y consentiez pas, madame. \n \u2013 Et je suis du voyage aussi ! s'\u00e9cria Halbert, qui jus-\nqu'alors s'\u00e9tait tenu \u00e0 l'\u00e9cart ; milady me prend \u00e0 son service. Messire Robin, voici votre arc et vos fl\u00e8ches, dont je m'emparai \nquand on vous arr\u00eata dans la for\u00eat. \n \u2013 Merci, Hal, dit Robin. \u00c0 partir d'aujourd'hui nous som-\nmes amis. \n \u2013 \u00c0 la vie, \u00e0 la mort ! messire, ajouta le jeune gars avec un \nna\u00eff orgueil. \n \u2013 En route donc ! s'\u00e9cria Maude. Hal, passe devant nous, et \nvous, milady, donnez-moi la main . Maintenant, silence g\u00e9n\u00e9ral \net complet ; le moindre chuchote ment, le plus petit bruit pour-\nrait nous trahir. \n \nLe ch\u00e2teau de Nottingham communiquait avec le dehors \npar d'immenses souterrains dont l'entr\u00e9e s'ouvrait dans la cha-pelle et la sortie dans la for\u00eat de Sherwood. Hal les connaissait assez pour pouvoir y servir de guide ; le passage de ces souter-rains n'\u00e9tait donc pas difficile, ma is il fallait d'abord gagner la \nchapelle ; or la porte de la chapelle n'\u00e9tait plus libre comme au commencement de la nuit, le baro n Fitz-Alwine venait d'y faire \nplacer une sentinelle ; par bonheur pour les fugitifs cette senti-nelle avait jug\u00e9 \u00e0 propos de mont er sa garde en dedans de la \u2013 213 \u2013 chapelle, et, vaincue par la fatigue, elle s'\u00e9tait endormie sur un \nbanc, \u00e0 l'instar d'un chanoine dans une stalle. \n \nLes quatre jeunes gens p\u00e9n\u00e9tr\u00e8r ent donc dans le saint lieu \nsans r\u00e9veiller le soldat et sans m\u00eame se douter de sa pr\u00e9sence, tant l'obscurit\u00e9 \u00e9tait grande ; et ils allaient atteindre l'entr\u00e9e des souterrains lorsque Halbert, qui marchait en avant, se heurta \ncontre un mausol\u00e9e et tomba lourdement. \n \u2013 Qui vive ! demanda soudain le factionnaire qui se crut \npris en flagrant d\u00e9lit de sommeil. \n L'\u00e9cho r\u00e9p\u00e9ta seul le bruyant Qui vive ! et ses retentisse-\nments prolong\u00e9s de piliers en piliers et de vo\u00fbtes en vo\u00fbtes masqu\u00e8rent le bruit des voix et des mouvements des fugitifs. Hal se blottit derri\u00e8re le tombeau, Robin et Christabel sous l'es-calier de la chaire ; Maude seule n'eut pas le temps de se ca-cher ; la lumi\u00e8re d'une torche \u00e9claira la chapelle, et le faction-naire s'\u00e9cria : \n \u2013 Parbleu ! c'est Maude, Maude, la p\u00e9nitente \u00e0 fr\u00e8re Tuck ! \nSais-tu, ma charmante, que tu as fait trembler la moustache de \nGaspard Steinkoff en le r\u00e9veillant ainsi brusquement pendant qu'il r\u00eavait de tes gr\u00e2ces ? Corps de Dieu ! j'ai cru que le vieux sanglier de J\u00e9rusalem, notre aimable seigneur, passait la revue \ndes sentinelles. Mais, vive la joie ! il ronfle, le bonhomme, et la beaut\u00e9 me r\u00e9veille ! \n Et, cela disant, le soldat planta sa torche dans un cand\u00e9la-\nbre du lutrin, et s'avan\u00e7a vers Maude les bras ouverts pour lui \nsaisir la taille. \n Maude r\u00e9pondit froidement : \u2013 Oui, je viens prier Dieu pour lady Christabel qui est tr\u00e8s \nsouffrante ; laissez-moi donc prier, Gaspard Steinkoff. \u2013 214 \u2013 \n\u2013 Hol\u00e0 ! l\u00e0 ! pensa Robin en mettant silencieusement une \nfl\u00e8che \u00e0 son arc, c'est le calomniateur\u2026 \n \n\u2013 \u00c0 plus tard les oraisons, la belle, reprit le soldat dont les \nmains effleuraient d\u00e9j\u00e0 le corsage de la jeune fille ; ne soyons pas farouche et donnons \u00e0 Gaspard un baiser, deux baisers, trois baisers, beaucoup de baisers. \n \u2013 Arri\u00e8re, l\u00e2che, insolent ! s'\u00e9cria Maude en reculant elle-\nm\u00eame. \n Le soldat fit un nouveau pas en avant. \u2013 Arri\u00e8re, calomniateur, tu as tent\u00e9 de me faire maudire \npar mon p\u00e8re pour te venger du m\u00e9pris avec lequel j'ai repouss\u00e9 tes odieuses galanteries ! arri\u00e8re, monstre qui ne respecte m\u00eame pas la saintet\u00e9 de ces lieux ! arri\u00e8re ! \n \u2013 Triple damnation ! s'\u00e9cria Gaspard \u00e9cumant de rage et \nsaisissant la jeune fille \u00e0 bras-l e-corps ; triple damnation ! tes \ninsolences seront punies. \n Maude r\u00e9sistait \u00e9nergiquement et ne doutait pas qu'Hal-\nbert et Robin ne vinssent \u00e0 son secours ; mais en m\u00eame temps \nelle craignait que le bruit d'une lutte n'attir\u00e2t l'attention des sol-\ndats du poste le plus voisin ; elle s'abstenait donc de pousser des cris et r\u00e9pliquait au soldat : \n \u2013 C'est toi qui seras\u2026 puni, quand une fl\u00e8che, lanc\u00e9e par \nune main qui ne manquait jamais son but, traversa le cr\u00e2ne du bandit et le renversa mort sur les dalles du temple. Moins \nprompt que la fl\u00e8che, Hal accourait pour d\u00e9fendre sa s\u0153ur, mais elle s'\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9vanouie en murmurant : \n \u2013 Merci, Robin, merci !\u2026 \u2013 215 \u2013 \nLes lueurs tremblotantes de la torche \u00e9clair\u00e8rent d'abord \ndeux corps inanim\u00e9s et gisant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur le sol ; l'un restait \nisol\u00e9 dans la mort, et pr\u00e8s de l'autre des c\u0153urs d\u00e9vou\u00e9s atten-daient, des yeux amis \u00e9piaient les sympt\u00f4mes d'un retour \u00e0 la \nvie. Robin puisait l'eau des b\u00e9nitiers \u00e0 deux mains et en mouil-lait doucement les tempes de la jeune fille ; Hal frappait de ses \nmains dans la paume des siennes, et Christabel lui prodiguait les plus doux noms de l'amiti\u00e9 en invoquant le secours de la \nVierge ; tous trois enfin s'effor\u00e7 aient de ranimer les sens de la \npauvre Maude, et ils eussent renonc\u00e9 \u00e0 fuir plut\u00f4t que de \nl'abandonner dans cet \u00e9tat. Quelques minutes s'\u00e9coul\u00e8rent avant que Maude rouvr\u00eet les yeux , et ces minutes parurent des \nsi\u00e8cles ; mais quand ses paupi\u00e8re s se dessill\u00e8rent, un long re-\ngard, le premier, un c\u00e9leste regard rempli de gratitude et d'amour, s'arr\u00eata sur Robin : un sourire s'\u00e9chappa de ses l\u00e8vres bl\u00eamies, des nuances ros\u00e9es remplac\u00e8rent la froide p\u00e2leur des joues, sa poitrine se dilata, ses bras se r\u00e9unirent aux bras tendus \npour la soulever de terre, et secouant sa l\u00e9thargie, elle s'\u00e9cria la premi\u00e8re : \n \u2013 Partons ! La marche dans le souterra in dura plus d'une grande \nheure. \n \n\u2013 Enfin nous arrivons, dit Hal ; courbez le dos, la porte est \nbasse, et prenez garde aux \u00e9pines d'une haie qui masque l'issue \nde ce passage au-dehors ; tournez \u00e0 gauche ; bien ; suivez le sen-tier le long de la haie\u2026 et mainte nant, adieu la torche et vive le \nclair de lune ! nous sommes libres ! \n \u2013 Et \u00e0 mon tour de servir de pilote, dit Robin en s'orien-\ntant ; je suis chez moi. La for\u00ea t est \u00e0 moi. Ne craignez rien, mes-\ndames, et au point du jour nous rejoindrons messire Allan Clare. \u2013 216 \u2013 \nLa petite caravane s'avan\u00e7a le stement \u00e0 travers les taillis et \nles futaies, malgr\u00e9 la fatigue des deux jeunes filles. La prudence \nd\u00e9fendait de suivre les sentiers et de traverser les clairi\u00e8res, o\u00f9 \nle baron avait sans doute d\u00e9j\u00e0 lanc\u00e9 ses limiers ; et, au risque de d\u00e9chirer les robes et de se meurtrir pieds et jambes, il fallait voyager comme les daims, de fort en fort, de trou\u00e9es en trou\u00e9es. Robin paraissait r\u00e9fl\u00e9chir profon d\u00e9ment depuis quelques minu-\ntes, et Maude lui en demanda timidement la cause. \n \u2013 Ch\u00e8re s\u0153ur, dit-il, il faut que nous nous s\u00e9parions avant \nle jour ; Halbert va vous accomp agner jusque chez mon p\u00e8re, et \nvous expliquerez au bon vieillard pourquoi je ne suis pas encore de retour de Nottingham ; il est utile et prudent de l'avertir que je conduis sans retard milady aupr\u00e8s de messire Allan Clare. \n Les fugitifs se s\u00e9par\u00e8rent donc apr\u00e8s de tendres adieux, et \nMaude d\u00e9vora ses larmes et \u00e9tou ffa ses sanglots en s'engageant \n\u00e0 la suite d'Halbert dans le sentier que lui indiqua Robin. \n Lady Christabel et son chevalier, car d\u00e9sormais Robin est \nun vrai chevalier, atteignirent promptement la grande route de Nottingham \u00e0 Mansfeldwoohaus, et Robin, avant de s'y engager, \ngrimpa sur un arbre, et explora du regard les alentours de l'ho-\nrizon. \n \nRien de suspect n'apparut d'abor d, et aussi loin que sa vue \npouvait porter, la route lui sembla libre ; mais pendant que le jeune homme descendait de son observatoire en se croyant fa-voris\u00e9 du sort, il vit poindre au sommet d'une des c\u00f4tes de la route un cavalier qui s'avan\u00e7ait \u00e0 franc \u00e9trier. \n \u2013 Blottissez-vous l\u00e0, milady, l\u00e0, dans ce foss\u00e9, derri\u00e8re ce \nbuisson \u00e0 mes pieds, et pour l'amour de Dieu, ne faites pas un mouvement, ne poussez pas le plus petit cri d'effroi. \n \u2013 217 \u2013 \u2013 Y a-t-il du danger ? crai gnez-vous quelque chose, mes-\nsire ? demanda Christabel en voyant Robin mettre une fl\u00e8che \u00e0 \nson arc et se poster en embuscade derri\u00e8re un tronc d'arbre. \n \u2013 Vite, milady, cachez-vous, un cavalier s'avance vers nous, \net j'ignore si c'est un ami ou un ennemi\u2026 Apr\u00e8s tout, si c'est un ennemi, ce n'est jamais qu'un homme, et une fl\u00e8che bien lanc\u00e9e arr\u00eatera toujours un homme. \n Robin n'osait ajouter, de peur d'effrayer encore plus sa \ncompagne, qu'il reconnaissait aux premi\u00e8res lueurs du matin les couleurs du baron Fitz-Alwine su r le pennon du cavalier. Chris-\ntabel de son c\u00f4t\u00e9 devinait les intentions hostiles de Robin et au-rait voulu pouvoir crier : Plus de sang ! plus de mort ! cette li-\nbert\u00e9 nous co\u00fbte d\u00e9j\u00e0 trop cher ! mais Robin d'une main tenait son arc et de l'autre lui imposait silence par un geste d'autorit\u00e9, tandis que le cavalier s'approchait ventre \u00e0 terre. \n \u2013 Au nom du Dieu vivant, ca chez-vous, milady ! murmura \nRobin les dents serr\u00e9es et comme mangeant sa voix : cachez-vous. \n Christabel ob\u00e9it, et, la t\u00eate envelopp\u00e9e dans son manteau, \nadressa une pri\u00e8re mentale \u00e0 la Vierge. Cependant le cavalier s'approchait, s'approchait, et Robin, camp\u00e9 derri\u00e8re l'arbre, l'arc \ntendu et la fl\u00e8che \u00e0 l'\u0153il, le guettait au passage. Le cavalier pas-\nsa\u2026 il passa rapide comme l'\u00e9clair\u2026 mais, plus rapide encore, une fl\u00e8che le gagna de vitesse, fr\u00f4la la hanche du cheval, se glis-sa obliquement entre son flanc et le coussin de la selle, et lui \np\u00e9n\u00e9tra dans le ventre jusqu'\u00e0 l'empennage, et b\u00eate et cavalier roul\u00e8rent dans la poussi\u00e8re. \n \u2013 Fuyons, milady ! s'\u00e9cria Robin, fuyons ! Christabel, plus morte que vi ve, tremblait de tous ses \nmembres et balbutiait ces mots : \u2013 218 \u2013 \n\u2013 Il l'a tu\u00e9 ! il l'a tu\u00e9 ! il l'a tu\u00e9 ! \n \u2013 Fuyons, milady, r\u00e9p\u00e9ta Robin, fuyons, le temps presse ! \u2013 Il l'a tu\u00e9 ! balbutiait follement Christabel. \u2013 Mais non, je ne l'ai pas tu\u00e9, milady. \u2013 Il a pouss\u00e9 un cri horrible, un cri d'agonie ! \u2013 Il n'a pouss\u00e9 qu'un cri de surprise. \u2013 Vous dites ? \u2013 Je dis que ce cavalier \u00e9tait lanc\u00e9 \u00e0 notre recherche, et que \nnous \u00e9tions perdus si je n'avais mis son cheval dans l'impossibi-lit\u00e9 de le porter plus longtemps. Marchons, milady ; vous me comprendrez mieux quand vous ne tremblerez plus. \n \u2013 Il n'a pas m\u00eame une \u00e9gratign ure, milady ; mais son pau-\nvre cheval vient de battre son dernier temps de galop. Ce cava-lier avait trop d'avantages sur nous ; il pouvait aller de Mans-feldwoohaus \u00e0 Nottingham et en revenir avant que nous ayons quitt\u00e9 cette route ; il \u00e9tait donc urgent d'arr\u00eater sa fougue. \nMaintenant les chances sont \u00e9gales entre nous : que dis-je ? les n\u00f4tres sont sup\u00e9rieures ; il est \u00e0 pied, et nous sommes \u00e0 pied, c'est vrai, mais nos pieds sont agiles et sans entraves, tandis que les siens ne le sont pas. Courage, milady, nous serons loin d'ici quand ce messire cavalier aura pu se d\u00e9gager de dessous son \ncourtaud et se mettre en route avec ses grosses bottes, qui ne sont plus bottes de sept lieues. Courage, milady, Allan Clare n'est pas loin, courage ! \n \u2013 219 \u2013 XIII \n \nLe front, les paupi\u00e8res ou plut \u00f4t la figure enti\u00e8rement en-\ndommag\u00e9e par les flammes de la torche auxquelles elle venait \nde servir d'\u00e9teignoir, le sergent Lambic eut encore la chance de \nprendre, en pourchassant Robin, une direction tout \u00e0 fait oppo-\ns\u00e9e \u00e0 celle du fuyard. \n Au temps o\u00f9 se passe cette histoire, le ch\u00e2teau de Notting-\nham poss\u00e9dait une quantit\u00e9 prodigieuse de passages souterrains creus\u00e9s dans les rochers de la colline au sommet de laquelle s'\u00e9levaient ses tours et ses murailles cr\u00e9nel\u00e9es ; peu d'individus, m\u00eame parmi les plus anciens habitants de la citadelle f\u00e9odale, connaissaient exactement la topographie de ce sombre et mys-t\u00e9rieux labyrinthe. Lambic et ses hommes y vagabond\u00e8rent donc au hasard, et se s\u00e9par\u00e8rent les uns des autres sans s'en apercevoir. \n \nLambic, presque aveugl\u00e9, nous l'avons dit, tourna le dos \u00e0 \nRobin, laissa ses hommes s'\u00e9loigner \u00e0 gauche, et arriva devant le grand escalier du ch\u00e2teau, en haut duquel il crut entendre le pas \nde ses hommes. \n \u2013 Bon ! se dit-il, ils ont rattrap\u00e9 le jeune dr\u00f4le et le condui-\nsent devant le baron ; il faut que j'arrive en m\u00eame temps qu'eux, sinon ils se feraient un m\u00e9rite de leur vigilance aux yeux de \nmonseigneur, les stupides brutes ! \n Tout en grognant ainsi, le brav e sergent arriva \u00e0 la porte de \nl'antichambre du baron, et, prudent par exp\u00e9rience, il voulut, \navant de se montrer, savoir comment le vieux Fitz-Alwine ac-\ncueillait le retour de ses hommes en compagnie du prisonnier ; \u2013 220 \u2013 il colla donc son oreille au trou de la serrure, et \u00e9couta le dialo-\ngue suivant : \n \n\u2013 Cette lettre m'annonce, dites-vous, que sir Tristram \nde Goldsborough ne peut venir \u00e0 Nottingham ? \n \u2013 Oui, monseigneur ; il est oblig\u00e9 d'aller \u00e0 la Cour. \n \u2013 F\u00e2cheux contretemps ! \u2013 Et il vous pr\u00e9vient qu'il vous attendra \u00e0 Londres. \u2013 Tant pis ! Indique-t-il le jour de notre rendez-vous ? \u2013 Non, monseigneur ; il vous prie seulement de vous met-\ntre en route aussit\u00f4t que possible. \n \u2013 Eh bien ! je partirai ce matin ; donnez des ordres pour \nqu'on pr\u00e9pare mes chevaux ; je veux \u00eatre accompagn\u00e9 par six hommes d'armes. \n \u2013 Vous serez ob\u00e9i, monseigneur. Lambic, fort \u00e9tonn\u00e9 de ce que Robin n'\u00e9tait pas l\u00e0, s'imagi-\nna que les soldats l'avaient reconduit en prison et courut s'en \nassurer ; mais la porte du cachot \u00e9tait toute grande ouverte, le cachot vide, et la torche fumante encore gisait par terre. \n \u2013 Hol\u00e0 ! je suis perdu ! se dit le sergent. Que faire ? \n Et il revint machinalement \u00e0 la porte du baron en osant es-\np\u00e9rer encore que les soldats y ra m\u00e8neraient le damn\u00e9 forestier. \nPauvre Lambic ! il sentait d\u00e9j\u00e0 au tour de son cou l'\u00e9treinte d'une \ncorde neuve. Cependant l'esp\u00e9rance, qui n'abandonne jamais compl\u00e8tement les malheureux, l' esp\u00e9rance lui sourit lorsque, \nayant de nouveau coll\u00e9 son oreille au trou de la serrure, il re-\u2013 221 \u2013 connut que tout \u00e9tait calme et si lencieux dans l'appartement. Le \nsoldat fit le raisonnement suivant : \n \n\u2013 Le baron dort, donc il n'est pas en col\u00e8re ; il n'est pas en \ncol\u00e8re, donc il ignore que le forestier m'a gliss\u00e9 entre les mains comme une anguille ; il ignore la fuite du forestier, donc il ne \nme suppose pas r\u00e9pr\u00e9hensible, punissable, pendable ; donc je puis me pr\u00e9senter devant lui sans crainte aucune, et lui rendre compte de ma mission comme si je l'avais remplie \u00e0 sa plus \ngrande satisfaction ; je gagnerai ainsi du temps, et pourrai sa-voir ce qu'est devenu ce satan\u00e9 Robin, afin de le r\u00e9int\u00e9grer dans son cachot, ou de l'y maintenir si mes deux stupides b\u00eates de soldats ont eu la chance de bien faire leur devoir. Je puis donc me pr\u00e9senter sans crainte\u2026 oui, sans crainte, devant mon terri-ble et tout-puissant seigneur\u2026 Entrons. Mais il dort, il dort ! Oh ! alors autant vaudrait accoster un tigre affam\u00e9 et se permet-tre de lui caresser le dos ! pas si fou ne suis-je d'\u00e9veiller monsei-gneur. Oh ! oh ! cependant, continuait \u00e0 se dire le pauvre Lam-bic, tremblant et rassur\u00e9 tour \u00e0 tour, tour \u00e0 tour timide et fanfa-ron, cependant si le baron ne dormait pas ? Tant mieux, ce se-rait alors le vrai moment d'entrer , cela prouverait derechef qu'il \nignore ma m\u00e9saventure. Vraiment, s'il ne dort pas, ce calme et ce silence tiennent du prodige ! Mais j'y pense, essayons un peu \nde gratter le bois de la porte, et si ce bruit est trop mal accueilli, j'aurai le temps de me sauver. \n \nLambic gratta l\u00e9g\u00e8rement de l'ongle sur le milieu de la \nporte \u00e0 l'endroit o\u00f9 il y a le plus de sonorit\u00e9. Cette esp\u00e8ce de provocation demeura sans r\u00e9sultat, et le silence de l'int\u00e9rieur ne fut pas troubl\u00e9. \n \u2013 D\u00e9cid\u00e9ment il dort, pensa de nouveau Lambic. Eh ! non, \nimb\u00e9cile que je suis ! il est sorti ; il est aupr\u00e8s de sa fille, sinon je l'entendrais encore, car il dort en grondant. \n \u2013 222 \u2013 Pouss\u00e9 par une diabolique curi osit\u00e9, le sergent man\u0153uvra \ndoucement la clef de la porte, qui tourna sans grincer sur ses \ngonds, et lui permit d'allonger le cou pour embrasser d'un pre-mier coup d'\u0153il l'appartement en son entier. \n \u2013 Mis\u00e9ricorde ! Ce cri de terreur expira sur les l\u00e8vres de Lambic, le froid et \nl'immobilit\u00e9 de la mort le saisirent, et il demeura ench\u00e2ss\u00e9 dans l'entreb\u00e2illement de la porte, tandis que le baron, muet d'\u00e9ton-nement lui-m\u00eame et stup\u00e9fait de tant d'audace, le foudroyait de \nses regards. \n C e m a l h e u r e u x L a m b i c , l a c h a n c e l u i \u00e9 t a i t t o u j o u r s \ncontraire, un mauvais g\u00e9nie s'ac harnait sur sa personne, et la \nfatalit\u00e9 voulut qu'il troubl\u00e2t le baron juste au moment o\u00f9 le \nvieux p\u00e9cheur, agenouill\u00e9 devant son confesseur, demandait une absolution avant de partir pour Londres. \n \u2013 Mis\u00e9rable ! gueux ! inf\u00e2me sacril\u00e8ge ! espion du confes-\nsionnal ! envoy\u00e9 de Satan ! tra\u00eetr e vendu au diable ! que viens-tu \nfaire ici ? s'\u00e9cria le baron qui pouvait enfin respirer et l\u00e2cher les \u00e9cluses de sa fureur. Qui donc en ce ch\u00e2teau est le ma\u00eetre ou le valet ? est-ce toi le ma\u00eetre ? est-ce moi le valet ? La corde au cou, p\u00e2ture \u00e0 corbeau ! et je ne monterai pas \u00e0 cheval avant que tu \nn'aies mont\u00e9 l'\u00e9chelle de ma potence. \n \u2013 Calmez-vous, mon fils, dit le vieux moine confesseur, \nDieu est mis\u00e9ricordieux. \n \u2013 Dieu n'est pas servi par de par eils sacripants, reprit le ba-\nron en se relevant ivre de fureur. Ici, coquin ! ajouta-t-il apr\u00e8s avoir tournoy\u00e9 dans la chambre comme une hy\u00e8ne dans sa cage ; ici \u00e0 genoux, prends ma pl ace, et confesse-toi avant de \nmourir. \n \u2013 223 \u2013 Lambic ne quittait pas le seuil de la porte, et quoiqu'il e\u00fbt \nperdu tout esprit d'\u00e0-propos, il cherchait n\u00e9anmoins \u00e0 profiter \nd'un temps d'arr\u00eat dans la col\u00e8re de son ma\u00eetre pour risquer une \njustification. Le baron, dont les pens\u00e9es et les paroles se succ\u00e9-daient incoh\u00e9rentes, lui offrit sans le vouloir l'occasion de se disculper. \n \u2013 Que me voulais-tu ? demanda-t-il tout \u00e0 coup, parle. \u2013 Milord, j'ai frapp\u00e9 plusieurs fois \u00e0 la porte, r\u00e9pondit \nhumblement le sergent, j'ai cru qu'il n'y avait personne, et j'ai pens\u00e9\u2026 \n \u2013 Oui, tu as pens\u00e9 \u00e0 profiter de mon absence pour me vo-\nler. \n \u2013 Oh ! milord\u2026 \u2013 Pour me voler ! \u2013 Je suis soldat, milord, r\u00e9pondit Lambic avec fiert\u00e9. Cette accusation de vol ranimait son courage naturel, et il \nne redoutait plus la prison, les coups de b\u00e2ton et la corde. \n \n\u2013 Tudieu ! quelle notre indignation ! dit le baron en riant \nironiquement. \n \u2013 Oui, milord, je suis soldat, soldat au service de Votre Sei-\ngneurie, et Votre Seigneurie n'a jamais eu de voleurs pour sol-dats. \n \u2013 Ma Seigneurie peut et veut, s'il lui pla\u00eet, appeler voleurs \nses soldats ; Ma Seigneurie n'a pas \u00e0 s'enqu\u00e9rir de leurs vertus \npriv\u00e9es ; Ma Seigneurie enfin a tr op de bon sens pour supposer \nque votre visite, messire Lambic, visite dont vous m'honorez \u2013 224 \u2013 juste au moment o\u00f9 vous me croy ez absent, n'ait pas eu un but \nautre que celui de m'apprendre que vous \u00eates un honn\u00eate \nhomme. Bref, voleur ou honn\u00eate homme, pourquoi es-tu venu ici ? Tu me rendras compte ensuite de l'incarc\u00e9ration de notre jeune loup. \n Lambic trembla de nouveau, la demande du baron lui \nprouvait que la fuite de Robin n' \u00e9tait pas encore connue, et il \nredoutait une crise des plus viol entes d\u00e8s qu'il expliquerait au \nbaron la cause des br\u00fblures de so n visage ; il restait donc immo-\nbile devant son terrible ma\u00eetre, les yeux stupidement \u00e9carquil-l\u00e9s, la bouche b\u00e9ante, les bras pendants. \n \u2013 Eh ! d'o\u00f9 viens-tu ? s'\u00e9cria tout \u00e0 coup le baron exami-\nnant la figure de Lambic. Parble u ! j'avais bien raison tout \u00e0 \nl'heure de t'appeler \u00e9vad\u00e9 de l'enfe r ; car tu n'as pu roussir ainsi \nton museau qu'en rendant visite au diable. \n \u2013 C'est une torche qui m'a br\u00fbl\u00e9, milord. \u2013 Une torche ! \u2013 Pardon, milord ; mais Votre Seigneurie ne sait pas que \ncette torche\u2026 \n \n\u2013 Que me chantes-tu l\u00e0 ? Abr\u00e8ge ; de quelle torche parles-\ntu ? \n \u2013 De la torche de Robin. \u2013 Encore Robin ! s'\u00e9cria le baron d'une voix de tonnerre en \nallant d\u00e9crocher son \u00e9p\u00e9e. \n \u2013 Bon ! me voil\u00e0 d\u00e9cid\u00e9ment emball\u00e9 et exp\u00e9di\u00e9 pour l'au-\ntre monde, pensa Lambic, qui se replia instinctivement sur le \u2013 225 \u2013 seuil de la porte et se tint pr\u00eat \u00e0 fuir \u00e0 la premi\u00e8re botte que lui \nenverrait le baron. \n \n\u2013 Encore Robin ! O\u00f9 est-il, Robin ? criait le baron battant \nl'air de sa flamberge ; o\u00f9 est-il que je vous embroche de compa-gnie ? \n Lambic avait d\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9 du corps hors de l'appartement, \net se cramponnait des mains au bord de la porte, afin de la tirer \nsur lui si la pointe de la flam berge le mena\u00e7ait de trop pr\u00e8s. \n \u2013 Mon fils, dit le vieux moine, les Philistins allaient \u00eatre \nfrapp\u00e9s ; mais ils pri\u00e8rent Dieu , et l'\u00e9p\u00e9e rentra au fourreau. \n Fitz-Alwine jeta son \u00e9p\u00e9e sur la table, et s'\u00e9lan\u00e7a vers Lam-\nbic, qui ne faisait plus mine de vouloir se sauver. \n \u2013 Je demande encore, dit-il en le saisissant par le collet de \nson pourpoint et en l'entra\u00eenant jusqu'au milieu de la chambre, je demande ce que tu viens faire ici ? Je d\u00e9sire savoir en m\u00eame temps quels rapports existent en tre Robin, une torche et ton \nhideux visage ? R\u00e9ponds vivement et clairement, sinon voil\u00e0 qui n'est pas une \u00e9p\u00e9e et que la cl\u00e9mence ne fera pas rentrer au fourreau. \n \nEn disant cela, Fitz-Alwine mont rait du doigt, dans un an-\ngle de l'appartement, la longue et grosse canne \u00e0 pomme d'or, je \njonc presque ph\u00e9nom\u00e9nal sur lequel il s'appuyait lors de ses promenades sur les remparts. \n \u2013 Milord, repartit vivement le sergent qui venait d'inventer \nun biais afin d'\u00e9luder une r\u00e9po nse cat\u00e9gorique, je venais, mi-\nlord, vous demander ce que Votre Seigneurie compte faire de ce Robin Hood. \n \u2013 226 \u2013 \u2013 Eh ! morbleu ! je veux qu'il reste dans le cachot o\u00f9 il est \nenferm\u00e9. \n \n\u2013 Veuillez me dire, milord, o\u00f9 est ce cachot ; j'y veillerai. \u2013 Ne le sais-tu pas ? tu l'y as conduit voici \u00e0 peine une \nheure. \n \u2013 Mais il n'y est plus, milo rd. J'avais donn\u00e9 ordre \u00e0 mes \nsoldats de le ramener devant vous, et je pensais que vous aviez fait choix d'une autre prison\u2026 C'es t dans ce cachot, milord, qu'il \nm'a br\u00fbl\u00e9 la figure. \n \u2013 Ah ! c'est trop fort ! hurla Fitz-Alwine qui fit un pas vers \nle jonc \u00e0 pomme d'or, tandis que Lambic tournait \u00e0 demi la t\u00eate et calculait d'un \u0153il inquiet s'il aurait le temps de fuir avant que \nl'orage n'\u00e9clat\u00e2t. \n Les coups allaient donc tomber comme gr\u00eale, car, malgr\u00e9 \nsa goutte, le baron n'\u00e9tait pas manchot, lorsque Lambic, pouss\u00e9 \u00e0 bout, oublia l'inviolabilit\u00e9 de son seigneur, bondit au-devant de lui, lui arracha le jonc des ma ins, lui saisit les deux bras au-\ndessus de chaque poignet, et, avec autant de respect que le per-mettait la circonstance, le fit vi vement reculer, le laissa choir \ndans son grand fauteuil de goutteux, et se sauva \u00e0 toutes jam-\nbes. \n \u00c0 toutes jambes aussi le vieux Fitz-Alwine, auquel l'excita-\ntion du moment rendait un peu d'agilit\u00e9, voulut poursuivre cet audacieux vassal ; mais les deux soldats qui revenaient de leur \nexp\u00e9dition \u00e0 la recherche de Robin lui \u00e9pargn\u00e8rent cette fatigue, car, aux cris pouss\u00e9s par lui : \u00ab Arr\u00eatez ! arr\u00eatez ! \u00bb ils barr\u00e8rent le passage au sergent, qui n'\u00e9tai t pas encore sorti de l'anticham-\nbre. \n \u2013 227 \u2013 \u2013 Arri\u00e8re ! fit le sergent en repoussant ses deux subordon-\nn\u00e9s, arri\u00e8re ! \n \nMais Fitz-Alwine courut fermer la porte de sortie ; toute r\u00e9-\nsistance \u00e9tait donc inutile d\u00e9so rmais, et le malheureux Lambic \nattendait, plong\u00e9 dans une morne stupeur, qu'il pl\u00fbt \u00e0 son haut et puissant seigneur de se prononcer sur son sort. \n Par un de ces ph\u00e9nom\u00e8nes bizarres, inexplicables, et qui \npeut-\u00eatre sont dans l'ordre moral ce que sont leurs analogues dans l'ordre physique de la natu re, la col\u00e8re du baron sembla \ncalm\u00e9e apr\u00e8s cet \u00e9pisode de r\u00e9bellion, de m\u00eame que le grand vent s'abat apr\u00e8s une pluie l\u00e9g\u00e8re. \n \u2013 Demande-moi pardon, dit tranquillement Fitz-Alwine, \nqui, tout essouffl\u00e9, se laissa tomber, volontairement cette fois-ci, dans son grand fauteuil ; allo ns, ma\u00eetre Lambic, demande-moi \npardon ? \n Le baron ne manifestait peut-\u00eatre cette tranquillit\u00e9, cette \nmansu\u00e9tude que parce qu'il n'avait plus la force de maintenir ses fureurs \u00e0 leur diapason habitu el ; mais cela ne pouvait durer \nlongtemps ainsi, et, \u00e0 mesure que les h\u00e9sitations craintives de Lambic se prolongeaient, \u00e0 mesu re aussi que la respiration du \nbaron se r\u00e9gularisait, les bouillo nnements de sa col\u00e8re augmen-\ntaient d'intensit\u00e9, et l'explosion de cette col\u00e8re devenait immi-\nnente. \n \u2013 Ah ! tu refuses de me demand er pardon ! eh bien ! ajouta \nFitz-Alwine d'un ton cruellement sardonique, fais un acte de contrition : c'est fort utile avant la mort. \n \u2013 Milord, voil\u00e0 ce qui s'est pass\u00e9, et ces deux hommes \npourront t\u00e9moigner de la v\u00e9rit\u00e9. \n \u2013 Deux coquins comme toi ! \u2013 228 \u2013 \n\u2013 J e n e s u i s p a s s i c o u p a b l e q u e v o u s l e p e n s e z , m i l o r d ; \nj'allais fermer la porte du cachot, quand Robin Hood\u2026 \n \nNous ne suivrons pas le sergen t dans son verbeux r\u00e9cit, en-\ntrecoup\u00e9 de r\u00e9ticences \u00e0 son avantage, nos lecteurs n'appren-draient rien de nouveau ; le baron l'\u00e9couta, non sans hurler de \nfureur, en tr\u00e9pignant et en se d\u00e9menant dans son fauteuil au-tant que le diable, dit-on, quand un b\u00e9nitier lui sert de bai-gnoire, et il r\u00e9suma ses menace s de ch\u00e2timent par cette phrase \nd'un effrayant laconisme : \n \u2013 Si Robin s'est \u00e9chapp\u00e9 du ch\u00e2teau, vous ne m'\u00e9chapperez \npas, vous autres ! \u00c0 lui la libert\u00e9, \u00e0 vous la mort. \n Soudain retentit un coup violemment frapp\u00e9 \u00e0 la porte de \nla chambre. \n \u2013 Entrez ! cria le comte. Un soldat entra et dit : \u2013 Que le tr\u00e8s-honorable lord me pardonne si j'ose me pr\u00e9-\nsenter devant Sa tr\u00e8s-honorable personne sans \u00eatre mand\u00e9 par Sa tr\u00e8s-honorable Seigneurie ; mais l'\u00e9v\u00e9nement qui vient de se \npasser est si extraordinaire, si terrible, que j'ai cru ob\u00e9ir au de-voir en venant l'annoncer imm\u00e9diatement au tr\u00e8s-honorable ma\u00eetre de ce ch\u00e2teau. \n \u2013 Parle ; mais pas d'histoire sans fin. \u2013 Votre tr\u00e8s-honorable Seigneurie sera satisfaite ; l'histoire \nque j'ai \u00e0 raconter a une fin, et elle sera aussi courte qu'elle est effrayante ; je sais qu'un bon soldat doit fatiguer son arc et m\u00e9-nager sa langue, et comme je suis un bon\u2026 \n \u2013 229 \u2013 \u2013 \u00c0 l'histoire, \u00e0 l'histoire, imb\u00e9cile ! cria le baron. \n \nLe soldat s'inclina courtoisement et reprit : \u2013 E t c o m m e j e s u i s u n b o n s o ldat, je n'oublie jamais ce \nprincipe. \n \u2013 Bavard infernal ! tais-toi si tu n'as qu'\u00e0 nous parler de ton \nm\u00e9rite, ou raconte ton histoire. \n Le soldat s'inclina de nouveau et reprit imperturbable-\nment : \n \u2013 Mon devoir m'ordonnait\u2026 \u2013 Encore ! vocif\u00e9ra Fitz-Alwine. \u2013 Mon devoir m'ordonnait de relever le factionnaire de la \nchapelle\u2026 \n \u2013 Ah ! nous y sommes, pensa le baron, et il \u00e9couta attenti-\nvement. \n \u2013 Je m'y transportai voil\u00e0 cinq ou dix minutes, comme il \nplaira \u00e0 Votre tr\u00e8s-honorable Seigneurie ; arriv\u00e9 \u00e0 la porte du \nsaint lieu, je n'y trouvai point de sentinelle ; il devait y en avoir \ncependant, puisque je venais pour la relever. \u00ab Elle y est \u00bb, pen-sai-je, \u00ab Allons au poste, allons requ\u00e9rir main-forte afin d'ap-pr\u00e9hender le d\u00e9linquant, pour qu'il lui soit inflig\u00e9 une punition exemplaire, nonobstant la punition inflig\u00e9e de mon chef. \u00bb J'ar-rivai au poste en criant : \u00ab Serg ent, hors la garde ! \u00bb personne \nne sortit du poste ; j'y entrai ; personne au-dedans. \u00ab Oh ! oh ! \u00bb pensai-je\u2026 \n \u2013 Au diable tes pens\u00e9es ! bavard ! Arrive au fait ! cria le ba-\nron impatient\u00e9. \u2013 230 \u2013 \nLe soldat ex\u00e9cuta de nouveau son salut militaire, et reprit : \n \u2013 \u00ab Oh ! oh ! pensai-je \u00bb, les devoirs du soldat sont m\u00e9con-\nnus dans la garnison du ch\u00e2timen t de Nottingham. La discipline \ns'est rel\u00e2ch\u00e9e, et les cons\u00e9quences de ce rel\u00e2chement\u2026 \n \u2013 Mille dieux ! tu divagueras donc toujours, cr\u00e9tin bavard ! \nchien prolixe ! s'exclama le baron. \n \u2013 Chien prolixe ! murmura \u00e0 part lui le soldat qui s'inter-\nrompit \u00e0 cette \u00e9pith\u00e8te, chien pr olixe ! moi qui suis grand chas-\nseur, je ne connais pas encore ce tte race de chiens. C'est \u00e9gal, \ncontinuons. Les cons\u00e9quences de ce rel\u00e2chement peuvent \u00eatre funestes ; je n'eus pas de pein e \u00e0 retrouver les hommes du poste \nattabl\u00e9s dans la cantine, et nous entrepr\u00eemes imm\u00e9diatement une visite minutieuse et intellige nte des abords du saint lieu et \nde son int\u00e9rieur. Aux abords, rien de particulier, sauf l'absence \ncontinue de la sentinelle ; mais \u00e0 l'int\u00e9rieur, cette m\u00eame senti-nelle \u00e9tait pr\u00e9sente, et dans quel \u00e9tat, grand Dieu ! pr\u00e9sente comme les morts sur le champ de bataille, c'est-\u00e0-dire couch\u00e9e par terre, sans vie, baign\u00e9e dans son sang et le cr\u00e2ne travers\u00e9 par une fl\u00e8che\u2026 \n \u2013 Grand Dieu ! s'\u00e9cria le baron. Qui a pu commettre ce \ncrime ? \n \n\u2013 Je l'ignore, je n'\u00e9tais pas pr\u00e9sent ; mais\u2026 \u2013 Qui est mort ainsi ? \u2013 Gaspard Steinkoff\u2026 un rude soldat. \u2013 Et tu ne connais pas l'assassin ? \u2013 231 \u2013 \u2013 J'ai d\u00e9j\u00e0 eu l'honneur de dire \u00e0 Votre honorable Seigneu-\nrie que je n'\u00e9tais pas pr\u00e9sent lors de la consommation du crime ; \nmais, afin de favoriser les recher ches de Monseigneur, j'ai eu \nl'esprit de m'emparer de la fl\u00e8che homicide\u2026 la voil\u00e0. \n \u2013 Cette fl\u00e8che ne sort pas de mon arsenal, dit le baron \napr\u00e8s l'avoir examin\u00e9e attentivement. \n \u2013 Mais, avec tout le respect que je dois \u00e0 Son honorable \nSeigneurie, reprit le soldat, je lui ferai observer que cette fl\u00e8che, ne sortant pas de son arsenal, do it sortir d'ailleurs, et que je \ncrois en avoir remarqu\u00e9 de semb lables dans un carquois que \nportait ce soir un de novices \u00e9cuyers. \n \u2013 Quel novice ? \u2013 Halbert. Le carquois et l'ar c que nous avons vus entre les \nmains de ce jeune gar\u00e7on apparti ennent \u00e0 l'un des prisonniers \nde Sa Seigneurie, au nomm\u00e9 Robin Hood. \n \u2013 Vite, allez chercher Halbert, et amenez-le devant moi, \nordonna le baron. \n \u2013 J'ai vu, ajouta le m\u00eame soldat, Hal se rendre il y a une \nheure, en compagnie de la demoiselle Maude, vers la demeure \nde lady Christabel. \n \u2013 Allumez une torche et suivez-moi ! cria le baron. Suivi de Lambic et de l'escort e, le baron, qui ne se ressen-\ntait plus de sa goutte, marcha rapidement vers l'appartement de sa fille. Arriv\u00e9 \u00e0 la porte, il frappa ; mais ne recevant pas de r\u00e9-ponse, il ouvrit et se pr\u00e9cipita \u00e0 l'int\u00e9rieur. Obscurit\u00e9 profonde, \nsilence complet. En vain le baron parcourut-il le cabinet et les \nautres chambres d\u00e9pendant de l'appartement : partout m\u00eame silence et m\u00eame obscurit\u00e9. \u2013 232 \u2013 \n\u2013 Partie ! elle est partie, s'\u00e9cria le baron avec angoisse ; et, \nd'une voix d\u00e9chirante, il appela : Christabel ! Christabel ! \n \nMais Christabel ne r\u00e9pondit pas. \u2013 Partie ! partie ! r\u00e9p\u00e9tait le baron en se tordant les mains \net en se laissant tomber sur le m\u00eame si\u00e8ge o\u00f9 il l'avait surprise \n\u00e9crivant \u00e0 Allan Clare. Partie av ec lui ! ma fille, ma Christabel ! \n Cependant l'espoir de rejoindre la jeune fille dans sa fuite \nrendit au pauvre p\u00e8re un peu de sang-froid. \n \u2013 Alerte ! vous autres, cria-t -il d'une voix de tonnerre ; \nalerte ! partagez-vous en deux ban des : l'une fouillera le ch\u00e2teau \nd u h a u t e n b a s , d e l o n g e n l a rge, partout enfin elle fouillera, \npartout\u2026 l'autre \u00e0 cheval, et que pas un taillis, pas un fourr\u00e9, \npas un buisson de la for\u00eat de Sherwood n'\u00e9chappe \u00e0 vos investi-\ngations\u2026 Allez\u2026 \n Les soldats s'\u00e9branlaient pour sortir quand le baron reprit : \u2013 Qu'on dise \u00e0 Hubert Lindsay, le porte-clefs, de venir ici ; \nc'est Maude J\u00e9zabel, sa damn\u00e9e fille, qui a complot\u00e9 la fuite et il va payer pour elle. Dites aussi \u00e0 vingt de mes cavaliers de seller \nleurs courtauds et de se tenir pr\u00eats \u00e0 partir au premier ordre. \nAllez, mais allez donc, mis\u00e9rables ! \n Les soldats partirent en toute h\u00e2te, et Lambic profita de \nl'\u00e9v\u00e9nement pour s'\u00e9loigner ho rs de port\u00e9e des griffes de son \nirascible ma\u00eetre. \n Rest\u00e9 seul, le baron divagua tour \u00e0 tour, emport\u00e9 par les \nfr\u00e9n\u00e9sies de la col\u00e8re et par les d\u00e9solations de son c\u0153ur. Il ai-mait sinc\u00e8rement sa fille, et la honte qu'il ressentait de sa fuite avec un homme \u00e9tait moins grande encore que sa douleur en \u2013 233 \u2013 pensant que d\u00e9sormais il ne la verrait plus, ne l'embrasserait \nplus, et m\u00eame ne la tyranniserait plus. \n \nCe fut durant ces alternatives de fureur et de d\u00e9sespoir que \nle vieil Hubert Lindsay parut. Ma lheureusement pour lui il arri-\nvait avant la fin d'un acc\u00e8s de col\u00e8re. \n \u2013 Puisqu'ils ne savent pas faire leur m\u00e9tier de soldat, je les \nexterminerai tous ! vocif\u00e9rait le baron, et je ne laisserai pas sur \nterre l'ombre d'un fant\u00f4me, d'un seul de ces m\u00e9cr\u00e9ants, car cette ombre pourrait dire : \u00ab J'ai aid\u00e9 Christabel \u00e0 tromper son p\u00e8re ! \u00bb Oui, oui, je le jure par tous les saints ap\u00f4tres et par les barbes de mes a\u00efeux, je n'en \u00e9pargnerai pas un seul ! Ah ! te voi-l\u00e0, ma\u00eetre Hubert Lindsay, gard ien porte-clefs du ch\u00e2teau de \nNottingham ! te voil\u00e0 ! \n \u2013 Votre Seigneurie m'a fait demander, dit le vieillard d'une \nvoix calme. \n Le baron ne r\u00e9pondit pas, mais il lui sauta \u00e0 la gorge \nc o m m e s a u t e r a i t u n e b \u00ea t e f \u00e9 r o c e , l e t r a \u00ee n a a u m i l i e u d e l a chambre, et lui dit en le secouant rudement : \n \u2013 Sc\u00e9l\u00e9rat ! ma fille, o\u00f9 est-elle ? r\u00e9ponds, ou je t'\u00e9trangle ! \n\u2013 Votre fille, milord ? mais je n'en sais rien, r\u00e9pondit Hu-\nbert plus surpris qu'\u00e9pouvant\u00e9 de la col\u00e8re de son ma\u00eetre. \n \u2013 Imposteur ! Hubert se d\u00e9gagea de l'\u00e9treinte du baron, et r\u00e9pondit froi-\ndement : \n \u2013 Milord, faites-moi l'honneur de m'expliquer le motif de \nvotre \u00e9trange question, et j'y r\u00e9pondrai\u2026 Mais sachez bien, mi-lord, que je ne suis qu'un pauvre homme, honn\u00eate, franc et \u2013 234 \u2013 loyal, qui de sa vie n'a eu \u00e0 rougir d'aucune faute. Vous me tue-\nriez sur-le-champ qu'il me serait \u00e9 g a l d e m o u r i r s a n s c o n f e s -\nsion, car je n'ai rien \u00e0 me reprocher ; vous \u00eates mon seigneur et \nma\u00eetre, interrogez-moi, je r\u00e9pondrai \u00e0 toutes vos questions, non par crainte, mais par devoir, par respect\u2026 \n \u2013 Qui est sorti du ch\u00e2teau depuis deux heures ? \u2013 Je l'ignore, milord ; depuis de ux heures j'ai remis les clefs \n\u00e0 mon second, Micha\u00ebl Walden. \n \u2013 Est-ce bien vrai ? \u2013 Aussi vrai que vous \u00eates mon seigneur et ma\u00eetre. \u2013 Qui est sorti pendant que tu \u00e9tais encore de garde ? \u2013 Halbert, le jeune \u00e9cuyer ; il m'a dit : \u00ab Milady est malade, \net j'ai ordre d'aller chercher un m\u00e9decin. \u00bb \n \u2013Ah ! voil\u00e0 le complot ! s'\u00e9cria le baron. Il t'a menti : Chris-\ntabel n'\u00e9tait pas malade, Hal sortait pour pr\u00e9parer sa fuite. \n \u2013 Quoi ! milady vous a quitt\u00e9, monseigneur ? \n\u2013 Oui, l'ingrate a abandonn\u00e9 son vieux p\u00e8re, et ta fille est \npartie avec elle. \n \u2013 Maude ? Oh, non, monseigneur, c'est impossible ; je vais \nla chercher, elle est dans sa chambre. \n Le sergent Lambic, qui \u00e9tait bien aise de montrer son z\u00e8le, \nentra pr\u00e9cipitamment. \n \u2013 Milord, s'\u00e9cria-t-il, vos cavaliers sont pr\u00eats. J'ai vaine-\nment cherch\u00e9 Halbert par tout le ch\u00e2teau ; il y \u00e9tait rentr\u00e9 avec \u2013 235 \u2013 moi et Robin, et n'en est pas ressorti par la grande porte, Mi-\ncha\u00ebl Walden l'affirme sous serment ; personne n'a franchi le \npont-levis depuis deux heures. \n \u2013 Q u ' i m p o r t e t o u t c e l a ! r e p r i t l e b a r o n . L a m o r t d e G a s -\npard n'est pas un crime inutile. Lambic ! ajouta Fitz-Alwine \napr\u00e8s un instant de silence. \n \u2013 Milord. \u2013 Tu es all\u00e9 cette nuit jusqu' \u00e0 la maison d'un garde nomm\u00e9 \nGilbert Head, non loin de Mansfeldwoohaus ? \n \u2013 Oui, milord. \u2013 Eh bien c'est l\u00e0 que demeure l'infernal Robin Hood, et \nc'est l\u00e0 sans doute que mon ingr ate fille doit retrouver un m\u00e9-\ncr\u00e9ant qui\u2026 Ne parlons plus de cela\u2026 Lambic, monte \u00e0 cheval \navec tes hommes, cours \u00e0 cette maison, empare-toi des fugitifs, \net ne reviens ici qu'apr\u00e8s avoir br\u00fbl\u00e9 ce repaire de brigands. \n \u2013 Oui, milord. Et Lambic disparut. \nHubert Lindsay, rentr\u00e9 depuis quelques minutes, demeu-\nrait debout \u00e0 l'\u00e9cart, morne, silencieux, les bras crois\u00e9s et la t\u00eate pench\u00e9e. \n \u2013 Mon vieux serviteur, lui dit Fitz-Alwine, je ne veux pas \nque la col\u00e8re me fasse oublier que depuis longues ann\u00e9es nous \nvivons pr\u00e8s l'un de l'autre ; tu m'as toujours \u00e9t\u00e9 fid\u00e8le ; tu m'as sauv\u00e9 deux fois la vie ; eh bien ! mon vieux fr\u00e8re d'armes, oublie \nmes col\u00e8res, mes brutalit\u00e9s, mes injustices peut-\u00eatre, et, si tu aimes ta fille comme j'aime la mienne, pr\u00eate-moi encore le se-cours de ton courage et de ton exp\u00e9rience pour ramener au ber-\u2013 236 \u2013 cail les brebis \u00e9gar\u00e9es\u2026 car Ma ude est sans doute partie avec \nChristabel. \n \n\u2013 H\u00e9las ! monseigneur, sa chambre est vide, dit le vieillard \nen sanglotant. \n Cette sinc\u00e8re affliction aurait d\u00fb prouver au baron que Hu-\nbert n'\u00e9tait pas complice de la fuite des jeunes filles, mais ce \nsingulier gentilhomme, aussi soup\u00e7onneux qu'irascible, avait la conviction qu'un inf\u00e9rieur doit toujours tromper un sup\u00e9rieur, un vilain un noble, un pr\u00eatre un pr\u00e9lat, un soldat un officier, et \nainsi de suite. Il crut donc tendre un pi\u00e8ge \u00e0 Hubert en lui di-sant : \n \u2013 N'existe-t-il pas dans les passages souterrains du ch\u00e2teau \nune issue qui donne dans la for\u00eat de Sherwood ? \n Le baron connaissait parfaitement l'existence de cette sor-\ntie, mais il ignorait sa position exacte ; Hubert et sans doute \naussi sa fille \u00e9taient mieux renseign\u00e9s que lui. \n \u2013 Ah ! pensait-il en faisant cette question, si mademoiselle \nMaude a pilot\u00e9 ma fille par-dessous terre, je lui payerai au grand jour ses frais de conduite. \n \nHubert, franc et loyal, nous l'avons dit, crut devoir aider \nson ma\u00eetre \u00e0 retrouver la jeune la dy : il \u00e9tait d'ailleurs int\u00e9ress\u00e9 \nautant que le baron \u00e0 rattraper les fugitives, aussi s'empressa-t-il de r\u00e9pondre : \n \u2013 Oui, milord, les souterrains ont une sortie sur la for\u00eat, et \nje connais tous les d\u00e9tours qui y conduisent. \n \u2013 Maude est-elle aussi savante que toi ? \u2013 Non, milord, du moins je ne le pense pas. \u2013 237 \u2013 \n\u2013 Personne autre que toi ne poss\u00e8de donc ce secret ? \n \u2013 Il y en a trois autres, milo rd : Micha\u00ebl Walden, Gaspard \nSteinkoff et Halbert. \n \u2013 Halbert ! s'\u00e9cria le baron pris d'un nouvel acc\u00e8s de rage, \nHalbert ! mais c'est lui qui leur a servi de guide ! Hol\u00e0 ! une tor-\nche, des torches, fouillons le souterrain ! \n Hubert \u00e9tait r\u00e9compens\u00e9 de sa franchise ; le baron, ne se \nm\u00e9fiant plus de lui, lui prodiguait des noms d'amiti\u00e9 et des ser-ments de reconnaissance. \n \u2013 Courage, ma\u00eetre, disait le vieillard pendant qu'on pr\u00e9pa-\nrait les torches et que les hommes accouraient pour servir d'es-corte : courage, Dieu nous les rendra ! \n Le d\u00e9sespoir de ces deux vieillards \u00e9tait navrant. S\u00e9par\u00e9s \npar leur naissance, par l'orgueil de la race, par leur genre de vie, \nils se r\u00e9unissaient pour conjurer un malheur commun, ils \u00e9taient \u00e9gaux dans la douleur. \n Le baron et Hubert, suivis de six hommes d'armes, traver-\ns\u00e8rent la chapelle sans s'arr\u00eater au cadavre de Gaspard, et s'en-\nfonc\u00e8rent dans le souterrain. \u00c0 pe ine y avaient-ils fait quelques \npas qu'un bruit lointain de voix parvint aux oreilles de Fitz-\nAlwine. \n \u2013 Ah ! s'\u00e9cria-t-il, nous les tenons ! Avance, Hubert, \navance ! \n Hubert marchait en t\u00eate. Le bruit entendu par le baron recommen\u00e7a. \u2013 238 \u2013 \u2013 Monseigneur, dit le vieillard , ce que vous entendez ne \nprovient pas du passage conduisant \u00e0 la for\u00eat. \n \n\u2013 N'importe, ce sont eux, avance, avance donc ! Le passage se bifurquait en cet endroit, et ils se dirig\u00e8rent \ndu c\u00f4t\u00e9 du bruit. Le bruit augmenta ; des cris retentirent. \n \u2013 Bien, bien, ils crient au secours ! Nous voil\u00e0, mes enfants, \nnous voil\u00e0 ! \n \u2013 Alors ils se sont tromp\u00e9s de chemin, dit Hubert. \u2013 Tant mieux, r\u00e9pliqua le baron, dont la tendresse pater-\nnelle faisait d\u00e9j\u00e0 place \u00e0 une soif de vengeance des plus arden-tes ; tant mieux ! \n Hubert, qui marchait quelques pas en avant, s'arr\u00eata pour \n\u00e9couter. \n \u2013 Milord, dit-il, je vous jure que ces clameurs ne sont pas \npouss\u00e9es par les fugitifs ; nous qu ittons le bon chemin en allant \nde ce c\u00f4t\u00e9 et nous perdons du temps. \n \u2013 Viens avec moi ! s'\u00e9cria le baron, lan\u00e7ant un regard fu-\nrieux au porte-clefs, qu'il recommen\u00e7ait \u00e0 soup\u00e7onner d'intelli-\ngence avec les fugitifs. Viens, et vous, attendez-nous ici ! \n \u2013 \u00c0 vos ordres, milord, r\u00e9pondit Hubert. Les deux vieillards s'avanc\u00e8rent du c\u00f4t\u00e9 du bruit : de mi-\nnute en minute les cris devenaient plus distincts. \n \u2013 Sur mon \u00e2me, murmurait Hubert, mon ma\u00eetre devient \nfou ! croit-il donc qu'en fuyant on fasse tant de bruit ? Les gens \u2013 239 \u2013 qui font ce bruit parlent \u00e0 tue-t\u00eate, et, ma foi ! je crois qu'ils \nviennent au-devant de nous. \n \n\u00c0 peine achevait-il ces mots que deux soldats apparurent \naux yeux \u00e9tonn\u00e9s du baron. \n \u2013 Et d'o\u00f9 venez-vous, m\u00e9cr\u00e9ants ? \u2013 De poursuivre le prisonnier Robin Hood, r\u00e9pondirent ces \nmalheureux, \u00e9puis\u00e9s de fatigue et saisis de terreur. Nous nous \nsommes \u00e9gar\u00e9s, milord, ajout\u00e8rent-ils ; nous nous croyions per-dus \u00e0 jamais quand la Providence a envoy\u00e9 Votre honorable Sei-gneurie \u00e0 notre secours ; nous vous avons entendus venir de loin, et nous sommes accourus au-devant de vous pour vous \u00e9pargner du chemin. \n Fitz-Alwine ne savait plus \u00e0 quel diable se vouer dans son \nd\u00e9sappointement, quand un des soldats entreprit de lui raconter la fuite de Robin Hood. \n \u2013 Assez, assez, imb\u00e9ciles ! s'\u00e9c ria-t-il. Depuis que vous vous \n\u00eates perdus dans ce souterrain, o\u00f9 vous devriez \u00eatre condamn\u00e9s \n\u00e0 mourir de faim, depuis lors, dites-moi si vous avez entendu quelque bruit suspect dans ces galeries. \n \n\u2013 Rien absolument, milord. \u2013 Courons, Hubert, courons, il faut rattraper le temps per-\ndu ! \n Ce temps perdu avait sauv\u00e9 le s fugitifs. Un quart d'heure \napr\u00e8s la petite troupe d\u00e9bouchait dans la for\u00eat, et il n'\u00e9tait plus permis de douter que les fugitifs n'eussent suivi cette voie. La porte du souterrain, ferm\u00e9e d'ordinaire, \u00e9tait toute grande ou-verte. \n \u2013 240 \u2013 \u2013 Mes pressentiments ne m'avaient pas tromp\u00e9 ! s'\u00e9cria le \nbaron. Allez, soldats, partez, battez la for\u00eat en tous sens ; je \npromets cent pi\u00e8ces d'or \u00e0 qui ram\u00e8nera au ch\u00e2teau lady Chris-tabel et les inf\u00e2mes qui l'ont entra\u00een\u00e9e. \n Le baron, accompagn\u00e9 d'Hubert seul, revint sur ses pas et \nrentra dans son appartement ; puis , au lieu de prendre un repos \ndont il avait grand besoin, il rev\u00eatit une cotte de mailles, ceignit sa flamberge, et, brandissant sa lance au pennon bigarr\u00e9 des couleurs de sa maison, monta prestement \u00e0 cheval, et s'\u00e9lan\u00e7a en t\u00eate de vingt hommes sur la route de Mansfeldwoohaus. \n \u2013 241 \u2013 XIV \n \nLes dramatis person\u0153 qui ont d\u00e9j\u00e0 figur\u00e9 dans cette his-\ntoire parcourent \u00e0 l'heure pr\u00e9sente la vieille for\u00eat de Sherwood. \n \nRobin et Christabel gagnent l'endroit o\u00f9 sir Allan Clare doit \nles attendre, et par cons\u00e9quent marchent en sens contraire du \nsergent Lambic, qui a re\u00e7u l'ordre d'incendier la demeure du p\u00e8re adoptif de Robin. \n Suivi de vingt bonnes lances, le baron, rajeuni par une co-\nl\u00e8re persistante, vient de s'\u00e9lancer \u00e0 la recherche de sa fille ; nous le laisserons galoper brid e abattue dans les verdoyants \nsentiers de la for\u00eat, et nous nous r\u00e9unirons \u00e0 sir Allan Clare, qui, soutenu par Petit-Jean, par fr\u00e8re Tuck, par Will l'\u00c9carlate et par les six autres fils du noble sir Guy de Gamwell, se rend en toute h\u00e2te \u00e0 la vall\u00e9e de Robin Hood, tandis que Maude et Halbert \ns'acheminent vers le cottage du vieux forestier. \n Maude n'est plus alerte, infati gable, courageuse et gaie. \nMaude repasse tristement dans sa m\u00e9moire les indications que \nlui a donn\u00e9es Robin pour se reconna\u00eetre parmi les mille sentiers qui se croisent et s'entrecroisen t ; Maude enfin, quoique sous la \nsauvegarde d'un intr\u00e9pide ga r\u00e7on, ressemble \u00e0 une pauvre \nabandonn\u00e9e, et soupire, soupire a p r \u00e8 s l a f i n d e c e t t e l o n g u e \ncourse. \n \u2013 Sommes-nous encore \u00e9loign\u00e9s de la maison de Gilbert ? \ndemanda-t-elle. \n \n\u2013 Non, Maude, r\u00e9pondit joyeusement Hal, encore six mil-\nles, je crois. \u2013 242 \u2013 \n\u2013 Six milles ! \n \u2013 Courage, Maude, courage, di t Halbert, nous travaillons \npour lady Christabel\u2026 Mais rega rde donc l\u00e0-bas, ne vois-tu pas \nun cavalier, oui, un cavalier suiv i d'un moine et de quelques fo-\nrestiers ? C'est messire Allan, c'est le fr\u00e8re Tuck. Salut, mes-sieurs, jamais rencontre n' a eu lieu plus \u00e0 propos. \n \u2013 Et lady Christabel, et Robin, o\u00f9 sont-ils ? demanda vive-\nment sir Allan en reconnaissant Maude. \n \u2013 Ils doivent aller vous attendre dans la vall\u00e9e, r\u00e9pondit \nMaude. \n \u2013 Dieu nous prot\u00e8ge ! s'\u00e9cria Allan quand il eut minutieu-\nsement fait raconter \u00e0 Maude toutes les p\u00e9rip\u00e9ties de leur fuite du ch\u00e2teau. Brave Robin, je lui dois tout, ma bien-aim\u00e9e et ma \ns\u0153ur ! \n \u2013 Nous allions pr\u00e9venir son p\u00e8re des motifs de l'absence de \nRobin, dit Hal. \n \u2013 Et ne pourriez-vous pas a ller seuls maintenant, fr\u00e8re \nHal ? dit Maude qui br\u00fblait du d\u00e9si r de se rapprocher de Robin. \nMa ma\u00eetresse doit avoir grand besoin de mes services. \n \nAllan ne vit aucun inconv\u00e9nient \u00e0 accepter l'offre de Maude \net se remit en marche. \n Fr\u00e8re Tuck, silencieux et isol\u00e9 d'abord, ne tarda pas \u00e0 se \nrapprocher de la jeune fille ; et il tenta de faire l'aimable, il sou-rit, parla moins brusquement que d'habitude, il eut presque de l'esprit ; mais les avances du pauvre moine ne furent accueillies qu'avec une r\u00e9serve extr\u00eame. \n \u2013 243 \u2013 Ce changement dans les mani\u00e8r es de Maude, en affligeant \nTuck, lui enleva toute sa verve ; il se retira donc \u00e0 l'\u00e9cart et mar-\ncha en regardant pensivement la jeune fille, toujours aussi pen-\nsive que lui. \n Cependant \u00e0 quelques pas en ar ri\u00e8re de Tuck s'avan\u00e7ait un \npersonnage qui paraissait vivement d\u00e9sirer un regard de Maude ; ce personnage r\u00e9parait les d\u00e9sordres de sa toilette, brossait de l'avant-bras les manches et les basques de sa ja-quette, redressait la plume de h\u00e9 ron qui ornait sa toque, lissait \nson \u00e9paisse chevelure, bref, se livrait en pleine for\u00eat \u00e0 ce petit travail de coquetterie que tout amoureux d\u00e9butant ex\u00e9cute par \ninstinct. \n Ce personnage n'\u00e9tait autre que notre ami Will l'\u00c9carlate. Maude r\u00e9alisait pour lui l'id\u00e9al de la beaut\u00e9 ; il la voyait \npour la premi\u00e8re fois, et c'\u00e9tait elle que dans ses r\u00eaves il avait \nchoisie pour r\u00e9gner sur son c\u0153ur. Un front blanc l\u00e9g\u00e8rement bomb\u00e9 et soulign\u00e9 par des sourcils d\u00e9licats et bruns, des yeux noirs dont l'\u00e9clat \u00e9tait temp\u00e9r\u00e9 par l'\u00e9cran de cils longs et soyeux, des joues ros\u00e9es et velout\u00e9es, un nez comme en mode-laient les statuaires de l'antiquit \u00e9, une bouche entr'ouverte pour \nlaisser parler ou respirer l'amour, des l\u00e8vres aux commissures desquelles nichaient de fins et doux sourires, un menton dont la \nfossette promettait le plaisir comme le hile de la graine promet la fleur, un cou et des \u00e9paules r\u00e9unis par une vraie ligne serpen-\ntine, une taille svelte, des mouv ements souples et des pieds mi-\ngnons pour lesquels les sentiers de la for\u00eat auraient d\u00fb se cou-\nvrir de fleurs : telle \u00e9tait Maude, la jolie fille d'Hubert Lindsay. \n William n'\u00e9tait pas assez timide pour se contenter d'admi-\nrer en silence ; le d\u00e9sir, le besoin de sentir les yeux de la jeune \nfille se lever sur lui l'amen\u00e8rent rapidement pr\u00e8s d'elle. \n \u2013 244 \u2013 \u2013 Vous connaissez Robin Hood, mademoiselle ? demanda \nWill. \n \n\u2013 Oui, monsieur, r\u00e9pondit gracieusement Maude. Sans le savoir, Will touchait la corde sensible et gagnait \nl'attention de Maude. \n \u2013 Et vous pla\u00eet-il beaucoup ? Maude ne r\u00e9pondit pas, mais ses joues devinrent pourpres. \nIl fallait que Will f\u00fbt un vrai d\u00e9butant pour interroger ainsi \u00e0 br\u00fble-pourpoint le c\u0153ur d'une femme ; il agissait comme l'aveu-gle qui marcherait sans trembler le long d'un pr\u00e9cipice ; que de \ngens ainsi dont la bravoure n'est qu'un effet de leur ignorance ! \n \u2013 J'aime tant Robin Hood, reprit-il, que je vous garderais \nrancune, mademoiselle, s'il ne vous plaisait pas. \n \u2013 Rassurez-vous, messire ; je d\u00e9clare que c'est un charmant \ngar\u00e7on. Vous le connaissez depuis longtemps sans doute ? \n \u2013 Nous sommes amis d'enfance, et je pr\u00e9f\u00e9rerais perdre ma \nmain droite plut\u00f4t que son amiti\u00e9 : voil\u00e0 pour le c\u0153ur. Quant \u00e0 l'estime, j'estime que dans tout le comt\u00e9 il n'y a pas d'archer qui \nle vaille ; son caract\u00e8re est aussi droit que ses fl\u00e8ches ; il est brave, il est doux, et sa modestie \u00e9gale sa douceur et sa bra-voure ; avec lui je ne craindrais pas l'univers entier. \n \u2013 Quelle ardeur dans l'expression de vos pens\u00e9es, messire ! \nvos louanges s'en ressentent. \n \u2013 Aussi vrai que je me nomme William de Gamwell, et que \nje suis un honn\u00eate gar\u00e7on, je di s la v\u00e9rit\u00e9, mademoiselle, rien \nque la v\u00e9rit\u00e9. \n \u2013 245 \u2013 \u2013 Maude, demanda Allan, craignez-vous que le baron se \nsoit d\u00e9j\u00e0 aper\u00e7u de la fuite de lady Christabel ? \n \n\u2013 Oui, messire chevalier ; car Sa Seigneurie devait partir ce \nmatin m\u00eame pour Londres avec milady. \n \u2013 Silence ! silence ! vint dire Petit-Jean qui marchait en \n\u00e9claireur ; cachez-vous dans l'endroi t le plus \u00e9pais de ce fourr\u00e9 ; \nj'entends le bruit d'une cavalcade ; si les nouveaux venus nous d\u00e9couvrent, nous sauterons sur eux \u00e0 l'improviste, et notre cri de ralliement sera le nom de Robin Hood\u2026 vite, cachez-vous, \najouta Petit-Pierre en se jetant lui-m\u00eame derri\u00e8re un tronc d'ar-\nbre. \n Aussit\u00f4t apparut un cavalier emport\u00e9 par un cheval qui \nfranchissait tous les obstacles, foss\u00e9s, arbres renvers\u00e9s, buissons et haies, avec une vitesse fantas tique ; ce cavalier, que suivaient \n\u00e0 grand'peine quatre hommes \u00e9galement \u00e0 cheval, \u00e9tait accroupi plut\u00f4t qu'assis sur la fougueuse b\u00eate : il avait perdu son cha-peau, et ses longs cheveux \u00e9pars, secou\u00e9s par le vent, donnaient \n\u00e0 sa figure o\u00f9 respirait l'effroi, un aspect \u00e9trange et diabolique ; il rasa de pr\u00e8s le fourr\u00e9 o\u00f9 s'\u00e9t ait blottie la petite troupe, et Pe-\ntit-Jean aper\u00e7ut une fl\u00e8che plant\u00e9e dans le jalon d'un arpenteur sur la croupe du cheval. \n \nLe cavalier disparut bient\u00f4t da ns les profondeurs de la fo-\nr\u00eat, toujours suivi de ses quatre hommes. \n \u2013 Que le ciel nous prot\u00e8ge ! s' \u00e9cria Maude. C'est le baron ! \n \u2013 C'est le baron ! r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent Allan et Halbert. \u2013 E t s i j e ne m e t r o m pe , aj o ut a Will, la fl\u00e8che qui sert de \ngouvernail \u00e0 sa b\u00eate sort du carquois de Robin ; qu'en dites-vous, cousin Petit-Jean ? \n \u2013 246 \u2013 \u2013 Je suis de vos avis, Will, et j'en tire la cons\u00e9quence que \nRobin et la jeune dame sont en danger. Robin est trop prudent \npour prodiguer des fl\u00e8ches sans y \u00eatre contraint ; h\u00e2tons le pas. \n \nUn mot pour expliquer la d\u00e9sagr\u00e9able situation du noble \nFitz-Alwine, tr\u00e8s bon cavalier du reste, ne sera pas inutile. \n Le baron, en s'engageant dans la for\u00eat, avait donn\u00e9 l'ordre \n\u00e0 son meilleur coureur d'inventorier la grande route de Not-tingham \u00e0 Mansfeldwoohaus, et de revenir lui faire son rapport \n\u00e0 tel carrefour d\u00e9sign\u00e9 ; on sait ce qu'il advint du coureur : Ro-bin le d\u00e9monta ; le hasard voulut que Robin et lady Christabel entrassent par un c\u00f4t\u00e9 dans le m\u00eame carrefour d\u00e9sign\u00e9 pour le rendez-vous, tandis que le baron y entrait par un autre. Les deux fugitifs eurent la chance de se jeter dans un taillis sans \u00eatre \nvus, et le baron avec ses quatre \u00e9cuyers se porta au milieu du carrefour, sur une \u00e9minence, en a ttendant le retour de son \u00e9clai-\nreur. \n \u2013 Fouillez un peu les alentours, commanda le baron ; deux \nici et deux l\u00e0. \n \u2013 Nous sommes perdus, pensa Robin. Que faire ? comment \nfuir ? Si nous prenons en deho rs du bois, les chevaux nous rat-\ntraperont en deux temps ; si nous essayons une trou\u00e9e \u00e0 l'int\u00e9-\nrieur, le bruit attirera l'attention des limiers, que faire ? \n \nTout en r\u00e9fl\u00e9chissant ainsi, Robin bandait son arc et choi-\nsissait dans son carquois la fl\u00e8che au fer le plus pointu. Christa-\nbel, quoique an\u00e9antie par la frayeur, s'aper\u00e7ut de ces pr\u00e9paratifs et, la pi\u00e9t\u00e9 filiale l'emportant sur son d\u00e9sir de rejoindre Allan, elle supplia le jeune homme d'\u00e9pargner son p\u00e8re. \n Robin sourit et fit de la t\u00eate un signe affirmatif. \u2013 247 \u2013 Le signe voulait dire : Je l'\u00e9pargnerai ; le sourire : Souve-\nnez-vous du cavalier d\u00e9mont\u00e9. \n \nLes soldats battaient avec soin la lisi\u00e8re du carrefour, mais \nla prime de cent \u00e9cus d'or qui stimulait leur z\u00e8le n'avait pas la vertu de leur donner du nez. N\u00e9an moins la position de Robin et \nde Christabel devenait de plus en plus critique, car ces chiens qu\u00eateurs, partis deux par deux d' un point oppos\u00e9 pour faire le \ntour de la clairi\u00e8re, ne pouvaient se r\u00e9unir sans les rencontrer. \n Pendant ce temps-l\u00e0 le vieux Fitz-Alwine, post\u00e9 comme une \nvedette sur les hauteurs qui domi nent un camp ennemi, se li-\nvrait \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale du terrible sermon qu'il comptait \nadresser \u00e0 sa fille d\u00e8s qu'elle serait rentr\u00e9e dans le domicile pa-ternel. Il combinait aussi les raffinements divers des ch\u00e2timents \u00e0 infliger \u00e0 Robin, \u00e0 Maude et \u00e0 Hal, et calculait \u00e0 quelques pou-\nces pr\u00e8s, la hauteur de la potence d'Allan : il r\u00eavait, l'excellent seigneur, aux convulsions de celu i qui avait os\u00e9 enlever Christa-\nbel ; il laissait pourrir son cadavr e au gibet pendant le mois de la \nlune de miel, et souriait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l'id\u00e9e d'\u00eatre grand-papa l'an pro-chain par le fait de sir Tristram de Goldsborough. \n Mais tout \u00e0 coup, au milieu de ces r\u00eaves enchanteurs, le \ncheval du baron se cabre, se d\u00e9ha nche, tord le r\u00e2ble, pousse des \nruades et secoue fr\u00e9n\u00e9tiquement le vieux guerrier, qui tient bon \net cherche \u00e0 le ma\u00eetriser sur place, comme il ma\u00eetrisait jadis les indomptables coursiers arabes. Vaines tentatives ! l'homme et la b\u00eate ne s'entendent pas ; Fitz-Alwine demeure en selle aussi ferme que sur la croupe du cheval demeure la fl\u00e8che qui vient de \ns'y implanter, et le cheval et le s illusions du baron prennent le \nmors aux dents et commencent de par la for\u00eat cette course d\u00e9-sordonn\u00e9e, folle, fantastique, qui les conduit pr\u00e8s d'Allan Clare et les entra\u00eene on ne sait o\u00f9. Les quatre \u00e9cuyers s'\u00e9lanc\u00e8rent au secours de leur ma\u00eetre, et l'habile archer, saisissant la main de \nsa compagne, traversa le carrefour. \n \u2013 248 \u2013 Que devint le baron ? Vraiment nous n'oserions raconter \nl'\u00e9v\u00e9nement qui mit fin \u00e0 cette course au clocher, tant il est \nextraordinaire et merveilleux ; mais les chroniques de l'\u00e9poque en garantissent l'authenticit\u00e9. Voil\u00e0 : \n Les \u00e9cuyers perdirent bient\u00f4t le baron de vue, et peut-\u00eatre \ne\u00fbt-il \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 \u00e0 travers l' Angleterre jusqu'au nord de \nl'Oc\u00e9an, si la b\u00eate, en passant so us un ch\u00eane au pied duquel gi-\nsait le fragment d'un tronc d'arbre, n'e\u00fbt tr\u00e9buch\u00e9. \n Notre baron, qui n'avait pas perdu l'esprit, voulut \u00e9viter \nune chute dont la violence pouvai t \u00eatre mortelle, et, laissant la \nbride, se saisit \u00e0 deux mains d' une des branches du ch\u00eane fort \nheureusement \u00e0 sa port\u00e9e ; il esp\u00e9rait pouvoir en m\u00eame temps retenir son cheval en l'enserrant entre ses genoux ; mais la courbette forc\u00e9e de la b\u00eate fut si profonde que Fitz-Alwine dut abandonner la selle et demeura suspendu par les mains \u00e0 la \nbranche du ch\u00eane, tandis que le cheval se redressait all\u00e9g\u00e9 et \nentreprenait une nouvelle campagne. \n Peu habitu\u00e9 \u00e0 la gymnastique, le baron mesurait prudem-\nment la distance qui le s\u00e9parait du sol avant de se laisser choir, \nlorsque tout \u00e0 coup il vit flamboyer dans la demi-obscurit\u00e9 du matin, et droit sur ses pieds, quelque chose d'incandescent comme deux morceaux de charbo ns ardents. Ces deux points \nign\u00e9s appartenaient \u00e0 une masse no ire qui s'agitait, tournoyait \net se rapprochait par instants et par bonds des jambes du mal-\nheureux lord. \n \u2013 Hol\u00e0, c'est un loup, pensa le baron qui ne put retenir un \ncri d'effroi et s'effor\u00e7a de monter \u00e0 califourchon sur la branche ; \nmais il ne put y parvenir, et une sueur glac\u00e9e, la sueur de l'\u00e9pouvante, l'inonda quand il sentit glisser sur le cuir de sa botte et craquer sur le m\u00e9tal de ses \u00e9perons les dents du loup qui bondissait, allongeant le col, tirait la langue, et aspirait sa \nproie \u00e0 mesure que lui se roidissait les bras, s'accrochait du \u2013 249 \u2013 menton \u00e0 la branche et repliait les jambes jusque sur sa poi-\ntrine. \n \nLa lutte n'\u00e9tait pas \u00e9gale : le fil qui retenait en l'air cette \nfriandise de b\u00eate f\u00e9roce allait se casser, le vieux lord n'avait plus \nde force ; aussi, donnant un dernier souvenir \u00e0 Christabel et recommandant son \u00e2me \u00e0 Dieu, dut-il fermer les yeux et ouvrir les mains\u2026 et il tomba. \n Mais, \u00f4 miracle de la Providen ce, il tomba comme un pav\u00e9 \nsur la t\u00eate du loup, qui ne s'atte ndait pas \u00e0 un si lourd morceau, \net, en tombant, le poids de son corps, qui se pr\u00e9sentait par l'en-droit o\u00f9 il a le plus d'ampleur, luxa les vert\u00e8bres cervicales du \nloup et lui rompit la moelle \u00e9pini\u00e8re. \n De sorte que si les quatre \u00e9cuyers \u00e9taient arriv\u00e9s sur le lieu \ndu sinistre, ils eussent trouv\u00e9 leur ma\u00eetre \u00e9vanoui, couch\u00e9 c\u00f4te \u00e0 \nc\u00f4te avec un loup tr\u00e9pass\u00e9 ; mais d'autres personnages que les \u00e9cuyers devaient r\u00e9veiller le noble seigneur de Nottingham. \n \n\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026 \n Au pied de ce vieux ch\u00eane dont les branches s'inclinaient \nvers le ruisseau qui traverse la vall\u00e9e de Robin Hood, \u00e9tait assise lady Christabel ; debout, \u00e0 quelques pas, Robin s'accoudait sur \nson arc, et tous deux attendai ent non sans impatience l'arriv\u00e9e \nde sir Allan Clare et de ses compagnons. \n Apr\u00e8s avoir \u00e9puis\u00e9 les sujets de causerie sur leur situation \npr\u00e9sente, ils parl\u00e8rent de Marianne, et les tendres \u00e9loges que prodigua Christabel au doux et charmant caract\u00e8re de la s\u0153ur d'Allan furent \u00e9cout\u00e9s par Robin avec l'ardente attention de l'amour. \n Le jeune homme aurait bien voulu adresser une question \u00e0 \nChristabel, lui demander si, comme Allan Clare, Marianne \u2013 250 \u2013 n'avait pas d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 son c\u0153ur \u00e0 quelque beau cavalier de la \nnoblesse, mais il n'osait. \u00ab Si cela est \u00bb, pensait-il, \u00ab je suis per-\ndu ; quelle chance aurais-je en luttant contre un tel rival, moi \npauvre enfant de la for\u00eat ? \u00bb \n \u2013 Milady, dit-il soudain en rougissant, et d'une voix \u00e9mue, \ntremblante, je plains sinc\u00e8rement miss Marianne si elle a quitt\u00e9 quelque tendre ami pour accompag ner son fr\u00e8re dans un voyage \nrempli, sinon de dangers r\u00e9els, du moins de difficult\u00e9s et de fa-tigues. \n \u2013 Marianne, r\u00e9pondit Christabel, a le malheur ou peut-\u00eatre \nle bonheur de n'avoir d'autre tendre ami que son fr\u00e8re. \n \u2013 J'ai peine \u00e0 le croire, milady ; une personne aussi belle, \naussi s\u00e9duisante que miss Marian ne doit poss\u00e9der ce que vous \nposs\u00e9der, quelqu'un qui lui soit d\u00e9vou\u00e9, comme \u00e0 vous messire Allan. \n \u2013 Quelque \u00e9trange que cela puisse vous para\u00eetre, messire, \ndit la jeune fille en rougissant, j'affirme que Marianne ne sait \npas s'il existe un amour autre que l'amour fraternel. \n Cette r\u00e9ponse, faite d'un ton assez froid, obligea Robin \u00e0 \nchanger de conversation. \n \nLe soleil dorait d\u00e9j\u00e0 la cime des grands arbres, et Allan ne \nparaissait pas. Robin dissimulait son inqui\u00e9tude pour ne pas alarmer la jeune fille, mais il se livrait \u00e0 de sombres hypoth\u00e8ses sur les causes de ce retard. \n Tout \u00e0 coup une voix sonore re tentit dans le lointain, Robin \net Christabel tressaillirent. \n \u2013 Est-ce un appel de nos amis ? demanda la jeune fille. \u2013 251 \u2013 \u2013 H\u00e9las ! non. Will, mon ami d'enfance, et Petit-Jean son \ncousin, qui accompagnent messire Allan, connaissent parfaite-\nment l'endroit o\u00f9 nous les attendons, et ce que nous avons en-trepris exige tant de prudence pour r\u00e9ussir qu'ils ne s'amuse-raient pas \u00e0 jouer avec les \u00e9chos de la for\u00eat. \n La voix se rapprocha, et un cavalier aux couleurs de Fitz-\nAlwine traversa rapidement la vall\u00e9e. \n \u2013 \u00c9loignons-nous, milady, nous sommes ici trop pr\u00e8s du \nch\u00e2teau. Je plante cette fl\u00e8che \u00e0 te rre au pied de ce ch\u00eane, et si \nmes amis arrivent pendant notre absence, ils comprendront en \nla voyant que nous nous sommes cach\u00e9s dans les environs. \n \u2013 Faites, messire ; je m'abandonne enti\u00e8rement \u00e0 votre \nbonne garde. \n Les deux jeunes gens venaient de franchir quelques halliers \net cherchaient une place convenable pour s'y reposer, quand ils aper\u00e7urent le corps d'un homme \u00e9tendu immobile et comme mort pr\u00e8s d'un tronc d'arbre. \n \u2013 Mis\u00e9ricorde ! s'\u00e9cria Christabel, mon p\u00e8re, mon pauvre \np\u00e8re mort ! \n \nRobin frissonna en se croyant coupable de la mort du ba-\nron. La blessure du cheval n'en \u00e9tait-elle pas la cause premi\u00e8re ? \n \u2013 Sainte Vierge ! murmura Ro bin, accordez-nous la gr\u00e2ce \nqu'il ne soit qu'\u00e9vanoui ! \n Et en disant ces mots, le jeune archer se pr\u00e9cipita \u00e0 genoux \npr\u00e8s du vieillard, tandis que Chri stabel, toute \u00e0 sa douleur et au \nrepentir, poussait des g\u00e9missements. Une l\u00e9g\u00e8re blessure au front du baron laissait filtre r quelques gouttes de sang. \n \u2013 252 \u2013 \u2013 Tiens, est-ce qu'il se serait battu avec un loup ? Ah ! il a \n\u00e9trangl\u00e9 le loup ! s'\u00e9cria joyeusement Robin, et il n'est qu'\u00e9va-\nnoui. Milady ! milady, croyez-moi , monsieur le baron n'a qu'une \n\u00e9gratignure ; milady, relevez-vous. Malheur ! malheur ! reprit Robin, elle aussi est \u00e9vanouie ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que \ndevenir ? Je ne puis la laisser l\u00e0\u2026 et le vieux lion qui se r\u00e9veille, qui agite les bras, qui grogne d\u00e9j\u00e0 ! ah ! c'est \u00e0 en devenir fou ! Milady, r\u00e9pondez-moi donc ? Non, elle est aussi insensible que ce tronc d'arbre. Ah ! que n'ai-je dans les bras et dans les reins la force que je me sens dans le c\u0153ur ? je l'emporterais d'ici comme une nourrice emporte son enfant. \n Et Robin essaya d'emporter Christabel. Cependant, en revenant \u00e0 lui, la pens\u00e9e du baron ne fut pas \npour sa fille, mais pour le loup, ce seul et dernier \u00eatre vivant qu'il e\u00fbt aper\u00e7u avant de fermer le s yeux ; il allongea donc le \nbras pour saisir l'animal, qu'il se figurait occup\u00e9 \u00e0 lui d\u00e9vorer une jambe ou une cuis se, quoiqu'il ne ressent\u00eet aucune douleur \ndes morsures, et il se cramponna \u00e0 la robe de sa fille en jurant \nde d\u00e9fendre sa vie jusqu'au dernier soupir. \n \u2013 Vil monstre ! disait le baro n au loup \u00e9tendu \u00e0 quelques \npas de lui, monstre affam\u00e9 de ma chair, alt\u00e9r\u00e9 de mon sang, il y \na encore de la vigueur dans me s vieux membres, tu vas voir\u2026 \nAh ! il tire la langue, je l'\u00e9trangle\u2026 ici tous les loups de Sher-\nwood, ici venez ! \u2026 ah ! ah ! un autre, un autre encore ! Mais je suis perdu ! Mon Dieu ! prenez piti\u00e9 de moi ! Pater noster qui es \nin\u2026 \n \u2013 Mais il est fou, compl\u00e8tement fou ! se disait Robin, an-\nxieusement plac\u00e9 entre un devoir \u00e0 remplir et sa s\u00fbret\u00e9 person-nelle \u00e0 garantir ; s'il fuyait, il abandonnait celle qu'il avait jur\u00e9 \nde conduire pr\u00e8s d'Allan ; s'il restait, les hurlements du fou pou-vaient attirer les hommes qui battaient le bois. \n \u2013 253 \u2013 Fort heureusement l'acc\u00e8s du baron se calma, et, les yeux \ntoujours ferm\u00e9s, il comprit que nulle dent de b\u00eate f\u00e9roce ne d\u00e9-\nchiquetait ses membres, et il voulut se relever : mais Robin, agenouill\u00e9 derri\u00e8re sa t\u00eate, pesa fortement sur ses \u00e9paules, et remplit pour ainsi dire le r\u00f4le d'une lassitude extr\u00eame en le \nmaintenant solidement \u00e9tendu par terre. \n \u2013 Par saint Beno\u00eet ! murmurait le lord, je sens sur mes \n\u00e9paules un poids de cent mille livres\u2026 \u00d4 mon Dieu et mon saint \npatron ! je jure de faire b\u00e2tir un e chapelle \u00e0 l'orient du rempart \nsi vous me conservez la vie et me donnez la force de rentrer au \nch\u00e2teau ! Libera nos, qu\u0153sumus, Domine ! \n En achevant cette pri\u00e8re, il tenta un nouvel effort ; mais \nRobin, qui esp\u00e9rait voir Christ abel reprendre ses sens, pesait \ntoujours ferme. \n \u2013 Domine exaudi orationem meam , continua Fitz-Alwine \nen se frappant la poitrine ; puis il se mit \u00e0 pousser des cris per-\u00e7ants. \n Mais ces cris ne convenaient pas \u00e0 Robin, ils \u00e9taient trop \ndangereux pour la s\u00fbret\u00e9 des fugitifs, et le jeune homme, ne sa-chant comment les interrompre, dit brutalement : \n \n\u2013 Taisez-vous ! Au son de cette voix humaine, le baron ouvrit les yeux, et \nquelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant, pench\u00e9e sur sa \nfigure, la figure de Robin Hood, et , \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, \u00e9tendue sur le \nsol, sa fille \u00e9vanouie ! \n Cette apparition balaya la folie, la fi\u00e8vre et l'an\u00e9antisse-\nment de l'irascible lord, et, comme s'il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 ma\u00eetre de la situa-tion dans son ch\u00e2teau et entour\u00e9 de ses soldats, il s'\u00e9cria pres-\nque triomphant : \u2013 254 \u2013 \n\u2013 Enfin je te tiens donc, jeune bouledogue ! \n \u2013 Taisez-vous ! r\u00e9pliqua \u00e9ner giquement et imp\u00e9rieusement \nRobin, taisez-vous ! plus de mena ces, plus de criailleries, elles \nsont hors de propos, et c'est moi qui vous tiens ! \n Et Robin continua \u00e0 peser de toutes ses forces sur les \u00e9pau-\nles du baron. \n \u2013 En v\u00e9rit\u00e9, dit Fitz-Alwine qui n'eut pas de peine \u00e0 se d\u00e9-\ngager des \u00e9treintes de l'adolescent, et se redressa de toute sa hauteur ; en v\u00e9rit\u00e9, tu montres les dents, jeune chien ! \n Christabel \u00e9tait toujours \u00e9vanouie, et en ce moment elle \nressemblait \u00e0 un cadavre tomb \u00e9 entre ces deux hommes, car \nRobin s'\u00e9tait rejet\u00e9 promptement de quelques pas en arri\u00e8re et posait une fl\u00e8che sur son arc. \n \u2013 Un pas de plus, milord, et vous \u00eates mort ! dit le jeune \nhomme en visant le baron \u00e0 la t\u00eate. \n \u2013 Ah ! ah ! s'\u00e9cria Fitz-Alwine devenu livide et reculant len-\ntement pour se placer derri\u00e8re un arbre, seriez-vous assez l\u00e2che pour assassiner un homme sans d\u00e9fense ? \n \nRobin sourit. \u2013 Milord, dit-il en visant toujours \u00e0 la t\u00eate, continuez votre \nmouvement de retraite ; bien, vous voil\u00e0 abrit\u00e9 par cet arbre. Maintenant, attention \u00e0 ce que je vais vous commander, non, vous prier de faire ; attention ! ne montrez ni votre nez, ni m\u00eame un seul cheveu de votre t\u00eate en dehors de cet arbre, soit \u00e0 gauche, soit \u00e0 droite, sinon\u2026 la mort ! \n \u2013 255 \u2013 Sans tenir tout \u00e0 fait compte de ces menaces, le baron, bien \ncach\u00e9 par l'arbre, avan\u00e7a en deho rs le doigt indicateur et mena-\n\u00e7a le jeune archer ; mais il s'en repentit cruellement, car ce doigt \nfut aussit\u00f4t emport\u00e9 par une fl\u00e8che. \n \n\u2013 Assassin ! mis\u00e9rable coquin ! vampire ! vassal ! hurla le \nbless\u00e9. \n \u2013 Silence, baron, ou je vise \u00e0 la t\u00eate, entendez-vous ? Fitz-Alwine, coll\u00e9 contre l'arbre, vomissait \u00e0 mi-voix des \ntorrents de mal\u00e9dictions, mais se cachait avec sollicitude, car il s'imaginait Robin au g\u00eete, \u00e0 quelques pas de l\u00e0, l'arc tendu et la fl\u00e8che \u00e0 l'\u0153il, \u00e9piant le moindre de ses gestes hasard\u00e9 en dehors de la perpendiculaire du tronc d'arbre. \n Mais Robin remettait son arc en bandouli\u00e8re, chargea dou-\ncement Christabel sur ses \u00e9paules, et disparaissait \u00e0 travers les halliers. \n Au m\u00eame instant, le bruit d'une cavalcade se fit entendre, \net quatre cavaliers apparurent en face de l'arbre qui servait \nd'\u00e9cran au malheureux baron. \n \u2013 \u00c0 moi, coquins ! s'\u00e9cria celui-ci, car ces quatre hommes \nn'\u00e9taient autres que ceux de son escouade distanc\u00e9s depuis \nlongtemps par le courtaud galopa n t f l \u00e8 c h e e n c r o u p e . \u00c0 m o i ! \ntombez sur le m\u00e9cr\u00e9ant qui veut m'assassiner et emporter ma \nfille. \n \nLes soldats ne comprirent rien \u00e0 un tel ordre, car ils ne \nvoyaient aux alentours ni bandit ni femme enlev\u00e9e. \n \u2013 L\u00e0-bas, l\u00e0-bas, le voyez-vous qui fuit ? reprit le baron en \nse r\u00e9fugiant entre les jambes des chevaux ; tenez, il tourne au \nbout du massif. \u2013 256 \u2013 \nEn effet, Robin n'avait pas encore assez de vigueur pour \ntransporter rapidement au loin un fardeau tel que le corps d'une \nfemme, et quelques centaines de pas \u00e0 peine le s\u00e9paraient de ses ennemis. \n Les cavaliers s'\u00e9lanc\u00e8rent donc vers lui ; mais les cris du \nbaron frapp\u00e8rent en m\u00eame temps l'oreille de Robin, et il com-prit aussit\u00f4t que son salut n'\u00e9tait plus dans la fuite. \n Faisant alors volte-face, il mit un genou en terre, coucha \nChristabel en travers sur son autre jambe, et s'\u00e9cria, les deux mains \u00e0 l'arc et visant de nouveau Fitz-Alwine : \n \u2013 Arr\u00eatez ! De par le ciel, si vous faites un pas de plus vers \nmoi, votre seigneur est mort ! \n Robin n'avait pas achev\u00e9 ces paroles que d\u00e9j\u00e0 le baron \u00e9tait \ncach\u00e9 derri\u00e8re l'arbre qui lui servait d'\u00e9cran, mais continuant \u00e0 crier : \n \u2013 Saisissez-le ! tuez-le ! il m'a bless\u00e9 !\u2026 Vous h\u00e9sitez ? oh ! \nles l\u00e2ches ! les mercenaires !\u2026 \n La fi\u00e8re contenance de l'intr\u00e9p ide archer intimidait les sol-\ndats. \n \nL'un d'eux cependant osa rire de cet effroi. \u2013 Il chante bien, le jeune coq, dit-il, mais, c'est \u00e9gal, vous \nallez voir comme il est doux et soumis ! \n Et le soldat descendit de cheval et s'avan\u00e7a vers Robin. \u2013 257 \u2013 Robin, outre la fl\u00e8che plac\u00e9e su r son arc, en tenait une se-\nconde entre ses dents, et, d'une voix \u00e9touff\u00e9e mais imp\u00e9rieuse, il \ndit : \n \u2013 Je vous ai d\u00e9j\u00e0 pri\u00e9 de ne pas m'approcher, maintenant je \nvous l'ordonne\u2026 Malheur \u00e0 vous si vous ne me laissez continuer en paix mon chemin. \n Le soldat se prit \u00e0 rire d'un air moqueur, et avan\u00e7a encore. \n \u2013 Une fois, deux fois, trois fois, arr\u00eatez-vous ! Le soldat riait toujours et ne s'arr\u00eatait pas. \u2013 Meurs donc ! cria Robin. Et l'homme tomba, la poitrine transperc\u00e9e d'une fl\u00e8che. Le baron seul portait une cotte de mailles ; ses hommes \nd'armes s'\u00e9taient \u00e9quip\u00e9s comme pour une chasse. \n \u2013 Chiens, tombez sur lui ! voci f\u00e9rait toujours Fitz-Alwine. \n\u00d4 les l\u00e2ches ! les l\u00e2ches ! un e \u00e9gratignure leur fait peur. \n \u2013 Sa Seigneurie appelle cela une \u00e9gratignure, murmura l'un \ndes trois cavaliers, peu soucieux d'ex\u00e9cuter la m\u00eame man\u0153uvre \nque son d\u00e9funt camarade. \n \u2013 Mais, s'\u00e9cria un autre soldat en s'\u00e9levant sur ses \u00e9triers \npour mieux voir de loin, voil\u00e0 du secours qui nous arrive. Par-bleu ! c'est Lambic, monseigneur. \n En effet, Lambic et son escorte arrivaient \u00e0 fond de train. \u2013 258 \u2013 Le sergent \u00e9tait si joyeux et en m\u00eame temps si press\u00e9 d'ap-\nprendre au baron le succ\u00e8s de son exp\u00e9dition, qu'il n'aper\u00e7ut \npas Robin et cria d'une voix retentissante : \n \u2013 Nous n'avons pas rencontr\u00e9 les fugitifs, monseigneur, \nmais en revanche la maison est br\u00fbl\u00e9e. \n \u2013 Bien, bien, r\u00e9pondit impatiemment Fitz-Alwine ; mais \nregarde cet ourson, que ces l\u00e2ches n'osent museler. \n \u2013 Oh ! oh ! reprit Lambic re connaissant le d\u00e9mon \u00e0 la tor-\nche et riant avec m\u00e9pris ; oh ! oh ! jeune poulain sauvage, je vais \ndonc enfin te passer une bride ! Sais-tu, mon bel indomptable, que j'arrive de ton \u00e9curie ? Je croyais t'y trouver, et franche-\nment, \u00e7a m'a contrari\u00e9 : tu aurais pu voir un magnifique feu de \njoie et danser, en compagnie de bonne maman, une gigue au \nmilieu des flammes. Mais console-toi ; comme tu n'\u00e9tais pas l\u00e0, j'ai voulu \u00e9pargner \u00e0 la pauvre vieille des souffrances inutiles, et je lui ai pr\u00e9alablement envoy\u00e9 une fl\u00e8che dans\u2026 \n Lambic n'acheva pas : un cri ra uque s'exhala de ses l\u00e8vres, \net l\u00e2chant la bride du cheval, il tomba\u2026 une fl\u00e8che venait de lui \ntraverser la gorge. \n Une indicible terreur cloua sur place les t\u00e9moins de cette \nvengeance. Robin en profita, malg r\u00e9 le saisissement que lui cau-\nsaient les derni\u00e8res paroles de Lambic, et, chargeant Christabel \nsur son \u00e9paule, il disparut dans le hallier. \n \u2013 Courez, courez, r\u00e9p\u00e9tait le baron au paroxysme de la \nrage ; courez, coquins ; si vous ne le saisissez pas, vous serez tous pendus, oui, pendus ! \n Les soldats se jet\u00e8rent \u00e0 bas de leurs chevaux et s'\u00e9lanc\u00e8-\nrent sur les traces du jeune homme. Robin, pliant sous le faix, perdait \u00e0 chaque minute de son av ance sur eux ; plus il faisait \u2013 259 \u2013 d'efforts pour s'\u00e9loigner, plus il sentait que ces efforts deve-\nnaient inutiles, et pour comble de malheur, la jeune fille, qui \ncommen\u00e7ait \u00e0 reprendre ses sens, s'agitait convulsivement et \npoussait des cris aigus. Ces mouvements d\u00e9sordonn\u00e9s entra-vaient la vitesse de la course de Robin, et, s'il parvenait \u00e0 se ca-cher derri\u00e8re quelque \u00e9pais bui sson, les cris de Christabel ne \nmanqueraient pas d'attirer les limiers. \n \u2013 Allons ! pensa-t-il, s'il faut mourir, mourons en nous d\u00e9-\nfendant. \n Et de l'\u0153il Robin chercha un endroit propice pour y d\u00e9po-\nser Christabel, quitte \u00e0 revenir seul ensuite faire t\u00eate aux gens du baron. \n Un orme entour\u00e9 de buissons et de jeunes pousses d'arbres \nlui parut convenable pour servir de retraite \u00e0 la fianc\u00e9e d'Allan, \net, sans r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 Christabel quels dangers les mena\u00e7aient, il la d\u00e9posa au pied de cet arbre, s'\u00e9t endit aupr\u00e8s d'elle, la conjura de \nrester immobile et silencieuse, et attendit, contemplant par la pens\u00e9e un spectacle horrible : l'in cendie du cottage o\u00f9 il avait \nv\u00e9cu, puis Gilbert et Marguerite expirant au milieu des flammes. \n \u2013 260 \u2013 XV \n \nCependant les soldats s'approchaient toujours, mais avec \nprudence, et \u00e0 chaque pas ils s'arr\u00eataient, abrit\u00e9s par des mas-\nsifs de feuillage, pour \u00e9couter le s conseils du baron qui ne vou-\nlait pas qu'ils se servissent de l'arc de peur de blesser sa fille. \n \nCet ordre ne plaisait gu\u00e8re aux soldats, car ils compre-\nnaient que Robin ne les laisserait pas s'approcher de lui assez \npr\u00e8s pour qu'ils pussent employer la lance sans en tuer quel-\nques-uns. \n \u2013 S'ils ont l'esprit de m'entour er, pensa Robin, je suis per-\ndu. \n Une \u00e9claircie dans le feuillage lui permit bient\u00f4t d'aperce-\nvoir Fitz-Alwine, et le d\u00e9sir de la vengeance le mordit au c\u0153ur. \n \n\u2013 Robin, murmura alors la jeune fille, je me sens forte. \nQu'est devenu mon p\u00e8re ? Vous ne lui avez fait aucun mal, n'est-\nce pas ? \n \u2013 Aucun mal, milady, r\u00e9pondit Robin en tressaillant, \nmais\u2026 \n Et du doigt il fit vibrer la corde de l'arc. \u2013 Mais quoi ? s'\u00e9cria Christabe l \u00e9pouvant\u00e9e par ce geste si-\nnistre. \n \n\u2013 C'est qu'il m'a fait du mal, lui ! Ah ! milady, si vous sa-\nviez\u2026 \u2013 261 \u2013 \n\u2013 O\u00f9 est mon p\u00e8re, messire ? \n \u2013 \u00c0 quelques pas d'ici, r\u00e9pondit froidement Robin, et Sa \nSeigneurie n'ignore pas que nous ne sommes qu'\u00e0 quelques pas d'elle ; mais ses soldats n'osent m'attaquer, ils redoutent mes fl\u00e8ches. \u00c9coutez-moi bien, milady, reprit Robin apr\u00e8s une mi-nute de r\u00e9flexion, nous tomberons in\u00e9vitablement entre leurs mains si nous restons ici : nous n'avons qu'une seule chance de \nsalut, la fuite, la fuite sans \u00eatre vus, et, pour y r\u00e9ussir, il nous f a u t b e a u c o u p d e c o u r a g e , b e a u c o u p d e s a n g - f r o i d , e t s u r t o u t beaucoup de confiance en la protection divine. \u00c9coutez-moi bien : si vous tremblez ainsi, vous ne comprendrez pas toutes \nmes paroles ; c'est \u00e0 vous d'agir maintenant ; enveloppez-vous \ndans votre manteau, dont la coul eur sombre n'attire pas le re-\ngard, et glissez-vous sous la fe uill\u00e9e, presque terre \u00e0 terre, en \nrampant s'il le faut. \n \u2013 Mais les forces encore plus que le courage me manquent, \ndit en pleurant la pauvre Christ abel ; ils m'auront tu\u00e9e avant \nque je n'aie fait vingt pas. Sauv ez-vous, messire, et ne vous pr\u00e9-\noccupez plus de moi ; vous avez fait tout ce qu'il \u00e9tait possible de faire pour me r\u00e9unir \u00e0 mon bien -aim\u00e9, Dieu ne l'a pas permis, \nque sa sainte volont\u00e9 soit faite, et que sa sainte b\u00e9n\u00e9diction vous \naccompagne ! Adieu, messire\u2026 partez ; vous direz \u00e0 mon tr\u00e8s-\ncher Allan que mon p\u00e8re n'exer cera pas longtemps son pouvoir \nsur moi\u2026 mon corps est bris\u00e9 comme mon c\u0153ur ; je mourrai bient\u00f4t, Adieu. \n \u2013 Non, milady, r\u00e9pliqua le courageux enfant, non, je ne fui-\nrai pas. J'ai fait une promesse \u00e0 messire Allan, et pour remplir \ncette promesse j'irai toujours en avant, \u00e0 moins que la mort ne m'arr\u00eate\u2026 Reprenez courage. A llan est peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 rendu \ndans la vall\u00e9e ; peut-\u00eatre aussi, en voyant ma fl\u00e8che, se mettra-t-\nil \u00e0 notre recherche\u2026 Dieu ne nous a pas encore abandonn\u00e9s. \n \u2013 262 \u2013 \u2013 Allan, Allan, cher Allan ! pourquoi ne venez-vous pas ? \ns'\u00e9cria Christabel \u00e9perdue. \n \nSoudain, comme pour r\u00e9pondre \u00e0 cet appel du d\u00e9sespoir, \nretentit \u00e0 travers l'espace le hurlement prolong\u00e9 d'un loup. \n Christabel, agenouill\u00e9e, tendit les bras au ciel d'o\u00f9 vient \ntout secours ; mais Robin, les joues color\u00e9es d'une vive rougeur, vo\u00fbta ses deux mains autour de sa bouche, et r\u00e9p\u00e9ta le m\u00eame \nhurlement. \n \u2013 On vient \u00e0 notre aide, dit-il ensuite joyeusement, on \nvient, milady ; ce hurlement, c'est un signal convenu entre fo-restiers ; j'y ai r\u00e9pondu, et nos amis vont para\u00eetre. Vous voyez b i e n q u e D i e u n e n o u s a b a n d o n n e p a s . J e v a i s l e u r d i r e d e s e h\u00e2ter. \n Et, avec une seule main plac\u00e9e en entonnoir devant ses l\u00e8-\nvres, Robin imita le cri d'un h\u00e9ron poursuivi par un vautour. \n \u2013 Cela signifie, milady, que nous sommes en d\u00e9tresse. Un cri semblable de h\u00e9ron effray\u00e9 se fit entendre \u00e0 une fai-\nble distance. \n \n\u2013 C'est Will, c'est l'ami Will ! s'\u00e9cria Robin. Courage, mila-\ndy ! glissez-vous sous la feuill\u00e9e, vous y serez \u00e0 l'abri ; une fl\u00e8che \u00e9gar\u00e9e est \u00e0 craindre. \n Le c\u0153ur de la jeune fille battait \u00e0 se rompre ; mais, soute-\nnue par l'esp\u00e9rance de voir bient\u00f4 t Allan, elle ob\u00e9it et disparut, \nsouple comme une couleuvre dans l'\u00e9paisseur du fourr\u00e9. \n Pour faire diversion, Robin poussa un grand cri, sortit de sa \ncachette, et alla d'un seul bond se placer derri\u00e8re un autre arbre. \n \u2013 263 \u2013 Une fl\u00e8che vint aussit\u00f4t s'implan ter dans l'\u00e9corce de cet ar-\nbre ; notre h\u00e9ros, prompt \u00e0 la riposte, salua son arriv\u00e9e par un \n\u00e9clat de rire moqueur, et, \u00e9changeant fl\u00e8che contre fl\u00e8che, jeta bas le malheureux soldat. \n \u2013 En avant, imb\u00e9ciles ! l\u00e2ches ! en avant ! vocif\u00e9rait Fitz-\nAlwine, sinon il vous tuera tous ainsi les uns apr\u00e8s les autres. \n Le baron poussait ses gens au combat, tout en se faisant un \ngabion de chaque arbre, lorsqu'une gr\u00eale de fl\u00e8ches annon\u00e7a l'entr\u00e9e en lice de Petit-Jean, des sept fr\u00e8res Gamwell, d'Allan Clare et de fr\u00e8re Tuck. \n \u00c0 l'aspect de cette vaillante troupe, les gens de Nottingham \njet\u00e8rent bas les armes et demand\u00e8rent quartier. Le baron seul ne capitula pas, et se jeta da ns les broussailles en rugissant. \n Robin, en apercevant ses amis, s'\u00e9tait \u00e9lanc\u00e9 sur les traces \nde Christabel ; mais Christabel, au lieu de s'arr\u00eater \u00e0 une petite \ndistance, avait continu\u00e9 sa course , soit par terreur , soit par oubli \ndes conseils de Robin, soit par fatalit\u00e9. \n Robin retrouvait facilement les traces de la jeune fille, mais \nil l'appelait vainement, l'\u00e9cho seul r\u00e9pondait \u00e0 sa voix. Le jeune archer s'accusait d\u00e9j\u00e0 d'impr\u00e9voy ance, quand tout \u00e0 coup un cri \nde douleur frappa son oreille. Il bondit dans la direction d'o\u00f9 \npartait ce cri, et aper\u00e7ut un ca valier du baron qui saisissait \nChristabel par la taille et l'enlevait sur son cheval. \n Encore, encore une de ses fl\u00e8ches vengeresses partit ; le \ncheval, bless\u00e9 en plein poitrail, se cabra, et le soldat et Christa-\nbel roul\u00e8rent dans le sentier. \n Le soldat abandonna Christabel et chercha, rapi\u00e8re en \nmain, sur qui venger la mort de sa b\u00eate ; mais il n'eut point le \nloisir de reconna\u00eetre son adversai re, car il tomba lui-m\u00eame sans \u2013 264 \u2013 mouvement pr\u00e8s de la victime, et Robin arracha Christabel \nd'aupr\u00e8s de ce nouveau cadavre, de peur que le sang qui s'\u00e9cou-\nlait d'une blessure \u00e0 la t\u00eate ne souill\u00e2t la jeune fille. \n \nLorsque Christabel ouvrit les yeux et qu'elle entrevit la no-\nble physionomie du jeune archer pe nch\u00e9 vers elle, elle rougit et \nlui tendit la main en lui disant ce seul mot : \n \u2013 Merci ! Mais ce seul mot fut dit avec un tel sentiment de gratitude, \navec une si profonde \u00e9motion, que Robin, rougissant \u00e0 son tour, baisa cette main qu'on lui offrait. \n \u2013 Pourquoi vous \u00eates-vous si rapidement \u00e9loign\u00e9e, milady, \net comment avez-vous \u00e9t\u00e9 surprise par ce mercenaire ? les au-tres ont mis bas les armes et demandent quartier \u00e0 messire Al-lan. \n \u2013 Allan !\u2026 Cet homme m'a reconnue, s'est saisi de moi en \ns'\u00e9criant : \u00ab Cent \u00e9cus d'or ! hourra ! cent \u00e9cus d'or ! \u00bb Mais vous \ndites qu'Allan\u2026 \n \u2013 Je dis que messire Allan Clare vous attend. \nLa jeune fille eut des ailes \u00e0 ses pieds, d\u00e9j\u00e0 si fatigu\u00e9s, mais \nelle s'arr\u00eata stup\u00e9faite, interdite devant le cort\u00e8ge qui entourait le chevalier. \n Robin prit la main de Christabe l et lui fit faire quelques pas \nvers le groupe ; mais \u00e0 peine Allan l'eut-il aper\u00e7ue que sans tenir compte des hommes pr\u00e9sents, mais aussi sans pouvoir articuler \nune seule parole, il s'\u00e9lan\u00e7a vers elle, l'\u00e9treignit sur sa poitrine, \net couvrit son front des plus te ndres baisers. Christabel, palpi-\ntante, ivre de joie, morte de bonheur \u00e0 force d'\u00eatre heureuse, n'\u00e9tait plus entre les bras d'Allan qu'une forme humaine ; toute \u2013 265 \u2013 la force vitale \u00e9tait dans le regard, dans les l\u00e8vres fr\u00e9missantes, \ndans les folles palpitations du c\u0153ur. \n \nEnfin les larmes, les sanglots, sanglots de bonheur, larmes \nd'all\u00e9gresse, se firent jour ; ils reprirent conscience de leur \u00eatre, et ils purent se le dire par de longs regards o\u00f9 le fluide d'amour rempla\u00e7ait le fluide lumineux. \n L'\u00e9motion des spectateurs de cette r\u00e9union ou plut\u00f4t de \ncette fusion de deux \u00e2mes \u00e9tait grande. Maude, comme si elle en ressentait l'envie, s'approcha de Robin, lui prit les deux mains et voulut lui sourire ; mais ce sourire \u00e9grenait une \u00e0 une de grosses larmes sur ses joues velout\u00e9es et ces larmes roulaient sans se briser comme roulent les gouttes d'eau sur les feuilles. \n \u2013 Et ma m\u00e8re, et Gilbert ? demanda le jeune homme en \npressant les mains de Maude dans les siennes. \n Maude apprit en tremblant \u00e0 Robin qu'elle ne s'\u00e9tait pas \nrendue au cottage et qu'Halbert y \u00e9tait all\u00e9 seul. \n \u2013 Petit-Jean, dit Robin, vous avez vu mon p\u00e8re ce matin ; \nne lui \u00e9tait-il rien arriv\u00e9 de malheureux ? \n \u2013 Rien de malheureux, cher ami, mais des choses \u00e9tranges \nqu'on te racontera ; j'ai laiss\u00e9 ton p\u00e8re tranquille et bien portant \nce matin, c'est-\u00e0-dire \u00e0 deux heures apr\u00e8s minuit. \n \u2013 Pourquoi t'inqui\u00e9ter ainsi, Robin ? demanda Will qui se \nrapprochait du jeune archer pour \u00eatre dans le voisinage de Maude. \n \u2013 J'ai des motifs s\u00e9rieux de m' inqui\u00e9ter : un sergent du ba-\nron Fitz-Alwine m'a dit avoir incendi\u00e9 ce matin la maison de mon p\u00e8re et jet\u00e9 ma m\u00e8re dans les flammes. \n \u2013 266 \u2013 \u2013 Et que lui as-tu r\u00e9pondu ? s'\u00e9cria Petit-Jean. \n \n\u2013 Je ne lui ai pas r\u00e9pondu, je l'ai tu\u00e9\u2026 A-t-il dit la v\u00e9rit\u00e9, a-\nt-il menti ? Je veux y aller voir, je veux voir mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, ajouta Robin la voix pleine de larmes ; s\u0153ur Maude, par-tons\u2026 \n \u2013 Miss Maude est ta s\u0153ur ? s'\u00e9cria Will. Vraiment je ne te \nsavais pas si heureux il y a huit jours. \n \u2013 Il y a huit jours je n'avais pas encore de s\u0153ur, cher Will\u2026 \naujourd'hui j'ai le bonheur d'\u00eatre fr\u00e8re, r\u00e9pliqua Robin en es-sayant de sourire. \n \u2013 Je n'aurais qu'un souhait \u00e0 faire pour mes s\u0153urs, ajouta \ngalamment Will, ce serait qu'elle s ressemblassent en tout \u00e0 ma-\ndemoiselle. \n Robin regarda Maude d'un \u0153il curieux. La jeune fille pleurait. \u2013 O\u00f9 est ton fr\u00e8re Halbert ? demanda Robin. \u2013 Je vous l'ai d\u00e9j\u00e0 dit, Robin, Hal se dirige vers le cottage \nde Gilbert. \n \n\u2013 Sur mon \u00e2me, je crois l'aperc evoir ! s'\u00e9cria vivement le \nmoine Tuck, regardez\u2026 \n En effet, Hal arrivait \u00e0 franc \u00e9trier, mont\u00e9 sur le plus beau \ncheval des \u00e9curies du baron. \n \u2013 Voyez, mes amis, s'\u00e9cria orgueilleusement le jeune gar-\n\u00e7on, quoique s\u00e9par\u00e9 de vous, je me suis bien battu ; j'ai gagn\u00e9 la \nmeilleure b\u00eate de tout le comt\u00e9. Ah ! vous croyez cela que je me \u2013 267 \u2013 suis battu ! Eh bien ! non, j'ai tr ouv\u00e9 le cheval sans cavalier et \nbroutant l'herbe de la for\u00eat. \n \nRobin sourit en reconnaissant la monture du baron, cette \nmonture qui lui avait servi de cible. \n On tint conseil. \u00c0 cette \u00e9poque o\u00f9 les grands possesseurs de fiefs agissaient \nen souverains sur leurs vassaux, guerroyaient avec leurs voisins \net se livraient au pillage, au brigandage, au meurtre, sous pr\u00e9-texte d'exercer les droits de haute et de basse justice, souvent des luttes terribles s'engageaient de ch\u00e2teau \u00e0 ch\u00e2teau, de vil-lage \u00e0 village, et, la bataille fini e, vainqueurs et vaincus se reti-\nraient, chacun de son c\u00f4t\u00e9, pr\u00eats \u00e0 recommencer \u00e0 la premi\u00e8re occasion favorable. \n Le baron de Nottingham, battu pendant cette nuit fertile en \n\u00e9v\u00e9nements, pouvait donc tenter de reprendre le jour m\u00eame sa revanche. Ses hommes re\u00e7us \u00e0 quartier ralliaient d\u00e9j\u00e0 le ch\u00e2-teau, il poss\u00e9dait encore bon nomb re de lances qu'il n'avait pas \nmises en campagne, et les gens du hall de Gamwell, seuls parti-sans d'Allan Clare et de Robin, n'\u00e9taient pas de force \u00e0 lutter longtemps contre un aussi puissa nt seigneur ; il fallait donc, \npour conserver l'avantage, suppl\u00e9er au manque de bras par la \nprudence, par la ruse et par l'activit\u00e9 aussi bien que par le cou-rage. \n Voil\u00e0 pourquoi nos amis tinrent conseil pendant que le ba-\nron, accompagn\u00e9 de deux ou trois serviteurs, regagnait piteu-sement son manoir. La pr\u00e9sence de Christabel emp\u00eachait qu'on l'inqui\u00e9t\u00e2t dans sa retraite. \n Il fut d\u00e9cid\u00e9 que messire Allan et Christabel se r\u00e9fugie-\nraient imm\u00e9diatement au hall par la route la plus courte. Will \u2013 268 \u2013 l'\u00c9carlate, ses six fr\u00e8res et le cousin Petit-Jean les accompagne-\nraient. \n \nRobin, Maude, Tuck et Halbert devaient se rendre \u00e0 la de-\nmeure de Gilbert Head. Dans la soir\u00e9e on \u00e9changerait des mes-sages, et on se tiendrait pr\u00eat s'il fallait se r\u00e9unir sur tel point ou \nsur tel autre. \n William n'approuvait pas ces dispositions et employait \ntoute son \u00e9loquence pour convaincre Maude de la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 elle se trouvait d'accompagner sa ma\u00eetresse au hall. \n Maude, prenant s\u00e9rieusement \u00e0 c\u0153ur son nouveau titre de \ns\u0153ur de Robin, n'y voulait rien entendre ; mais Will fit si bien \nque Christabel s'associa \u00e0 ses d\u00e9si rs sans en comprendre le but, \net contraignit Maude \u00e0 la suivre. \n \u2013 Robin Hood, dit Allan Clare en prenant les mains du \njeune archer dans les siennes, Robin Hood, c'est en risquant \ndeux fois votre vie que vous avez sauv\u00e9 la mienne et celle de lady Christabel, vous \u00eates donc plus qu'un ami pour moi, vous \u00eates \nun fr\u00e8re. Or entre fr\u00e8res tout est commun : \u00e0 vous donc mon c\u0153ur, mon sang, ma fortune, \u00e0 vous tout ce que je poss\u00e8de ; quand je cesserai d'\u00eatre reconnai ssant, c'est que j'aurai cess\u00e9 de \nvivre. Adieu ! \n \n\u2013 Adieu, messire. Les deux jeunes gens s'embrass\u00e8rent et Robin porta respec-\ntueusement \u00e0 ses l\u00e8vres les doigts blancs de la belle fianc\u00e9e du chevalier. \n \u2013 Adieu, vous tous ! cria Robin en envoyant un dernier sa-\nlut aux Gamwell. \n \u2013 Adieu ! r\u00e9pondirent-ils en agitant en l'air leurs bonnets. \u2013 269 \u2013 \n\u2013 Adieu ! murmura une douce voix, adieu ! \n \u2013 Au revoir, ch\u00e8re Maude, dit Robin, au revoir ! N'oubliez \npas votre fr\u00e8re ! \n Allan et Christabel, mont\u00e9s sur le cheval du baron, parti-\nrent les premiers. \n \u2013 La sainte Vierge les prot\u00e8ge, eux, dit tristement Maude. \u2013 Le fait est que le cheval va bien, r\u00e9pondit Halbert. \n \u2013 Enfant ! murmura Maude ; et un soupir profond s'\u00e9chap-\npa de ses l\u00e8vres. \n Le noble animal qui emportait lady Christabel et Allan \nClare vers le hall de Gamwell marchait rapidement, mais avec une souplesse, une douceur infini e de mouvement, comme s'il \ne\u00fbt compris la nature de son pr\u00e9cieux fardeau ; la bride flottait \nsur son cou gracieusement cambr\u00e9, mais il ne quittait pas le sol des yeux de crainte d'interrompre par un faux pas le dialogue des amoureux. \n De temps en temps le jeune homme tournait la t\u00eate, et ses \nparoles se touchaient avec les paroles de Christabel, qui, pour se \nsoutenir en selle, serrait la taille du cavalier entre ses bras. \n Que pouvaient-ils se dire apr\u00e8s une si terrible nuit ? Tout \nce que le d\u00e9lire du bonheur insp ire, beaucoup quelquefois, par-\nfois aussi rien ; les uns ont le bonheur \u00e9loquent, les autres sont \nsilencieux. \n Christabel s'adressait des reproches sur sa conduite envers \nson p\u00e8re ; elle se voyait bl\u00e2m\u00e9e, repouss\u00e9e par le monde pour avoir fui avec un homme : elle se demandait si plus tard Allan \u2013 270 \u2013 lui-m\u00eame ne la m\u00e9priserait pas. Mais ces reproches, ces scrupu-\nles, ces craintes, elle ne les exprimait que pour avoir le plaisir de \nles entendre r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant par l'\u00e9loquence persuasive du che-\nvalier. \n \u2013 Que deviendrions-nous si mon p\u00e8re avait le pouvoir de \nnous s\u00e9parer, cher Allan ? \n \u2013 Il ne l'aura bient\u00f4t plus, ador\u00e9e Christabel ; bient\u00f4t vous \nserez ma femme, non seulement devant Dieu comme aujour-d'hui, mais encore devant les hommes. Moi aussi j'aurai des soldats, ajouta fi\u00e8rement le jeune chevalier, et mes soldats vau-dront ceux de Nottingham. Plus de soucis, ch\u00e8re Christabel, abandonnons-nous \u00e0 la jouissance de notre bonheur et \u00e0 la pro-tection divine. \n \u2013 Fasse Dieu que mon p\u00e8re nous pardonne ! \u2013 S i v o u s r e d o u t e z l e v o i s i n a g e d e N o t t i n g h a m , m a b i e n -\naim\u00e9e, nous irons vivre dans les \u00eel es du Sud, o\u00f9 il y a toujours \nun beau ciel, de chauds rayons de soleil, des fleurs et des fruits. Exprimez un d\u00e9sir, je trouverai pour vous un paradis terrestre. \n \u2013 Vous avez raison, cher Allan, nous serions plus heureux \nl\u00e0-bas que dans cette froide Angleterre. \n \n\u2013 Vous quitteriez donc sans regret l'Angleterre ! \u2013 Sans regret !\u2026 pour vivre avec vous je quitterais le ciel, \najouta tendrement Christabel. \n \u2013 Eh bien ! sit\u00f4t mari\u00e9s nous partirons pour le continent ; \nMarianne nous suivra. \n \u2013 Chut ! s'\u00e9cria la jeune fille, \u00e9coutez\u2026 Allan, on nous pour-\nsuit. \u2013 271 \u2013 \nLe chevalier arr\u00eata son cheval. Christabel ne s'\u00e9tait pas \ntromp\u00e9e, le retentissement d'un galop de chevaux arrivait jus-\nqu'\u00e0 eux, et, de minute en minu te, de seconde en seconde, ce \nbruit, d'abord lointain, augmentait d'intensit\u00e9 et se rapprochait. \n \u2013 Fatalit\u00e9 ! pourquoi avons-nous devanc\u00e9 nos amis de \nGamwell ! murmurait Allan qui \u00e9p eronna son cheval pour faire \nvolte-face et s'enfoncer dans les taillis, car ils se trouvaient alors sur le bord d'une route. \n E n c e m o m e n t u n h i b o u , r \u00e9 v e i l l \u00e9 p a r l e b r u i t , s o r t i t d ' u n \ntronc d'arbre voisin, poussa un cr i lugubre et rasa de son vol les \nnarines du cheval, qui allait ob\u00e9i r \u00e0 l'\u00e9peron. Le cheval \u00e9pouvan-\nt\u00e9 s'affola et, au lieu de fuir dans la direction choisie par Allan, se lan\u00e7a \u00e0 fond de train sur la route. \n \u2013 Courage, Christabel ! cria le jeune homme qui luttait inu-\ntilement contre la folie de la b\u00eate, courage ! tenez-vous ferme ! un baiser, Christabel, et Dieu nous sauve ! \n Une bande de cavaliers aux coul eurs du baron se pr\u00e9sentait \nen ligne et tenait toute la largeur de la route. \n La fuite \u00e9tait impossible en tournant le dos aux cavaliers, et \nl'on ne pouvait miraculeusement \u00e9chapper qu'en for\u00e7ant leur \nligne. \n Allan vit le danger et ne pensa plus qu'\u00e0 le braver. Clouant alors les molettes de se s \u00e9perons dans les flancs du \ncheval, il donna t\u00eate baiss\u00e9e au milieu des hommes d'armes et passa\u2026 passa comme l'\u00e9clair qui traverse la nue. \n \u2013 272 \u2013 \u2013 Change de main ! volte-face ! commanda le chef de la \ntroupe qu'exasp\u00e9ra ce trait d'au dace. Visez \u00e0 la b\u00eate, hurla le \nchef, et malheur \u00e0 qui blessera milady ! \n \nUne gr\u00eale de fl\u00e8ches tomba autour d'Allan ; mais le noble \ncheval ne ralentit pas sa course, mais Allan ne perdit pas cou-rage. \n \u2013 Enfer ! ils nous \u00e9chappent ! hurla le chef. Aux jarrets, ti-\nrez aux jarrets ! \n Quelques instants apr\u00e8s les cavaliers entouraient les deux \namants, jet\u00e9s sur le gazon par la chute mortelle du pauvre che-val. \n \u2013 Rendez-vous, chevalier, dit le chef avec une ironie cour-\ntoise. \n \u2013 Jamais, r\u00e9pondit Allan, qui d\u00e9j\u00e0 debout avait d\u00e9gain\u00e9 sa \nrapi\u00e8re, jamais ; vous avez tu\u00e9 la dy Fitz-Alwine, ajouta le jeune \nhomme en montrant Christabel \u00e9vanouie \u00e0 ses pieds. Eh bien ! je mourrai en la vengeant. \n L'in\u00e9gale lutte ne fut pas de longue dur\u00e9e : Allan tomba \ncribl\u00e9 de blessures, et les soldats reprirent le chemin de Not-\ntingham, emportant Christabel comme un enfant endormi. \n William eut un remords de conscience et rejoignit son cher \nRobin, il croyait pouvoir lui \u00eatre utile, et se promettait de reve-nir ensuite promptement au hall se livrer \u00e0 l'admiration des beaux yeux de miss Hubert Lindsay. \n Mais Petit-Jean, tr\u00e8s formaliste, le rappela. \u2013 Il convient, dit-il, que tu sois l'introducteur au hall de ces \nnouveaux arrivants. J'accompagnerai Robin, moi. \u2013 273 \u2013 \nWilliam y consentit ; il n'aurait eu garde de refuser les de-\nvoirs que lui imposait l'amiti\u00e9. \n \nC'est pendant ce court entretien qu'Allan et Christabel \navaient devanc\u00e9 les Gamwell, et Robin lui-m\u00eame, croyant abr\u00e9-ger sa route, marcha quelque te mps encore en leur compagnie \njusqu'\u00e0 ce qu'il trouv\u00e2t un certain sentier \u00e0 lui bien connu. \n Hal et Maude avaient aussi pr is les devants ; mais fr\u00e8re \nTuck s'\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 pour attendre le gros de la troupe. \n Tout en causant, les jeunes gens arriv\u00e8rent au petit carre-\nf o ur o \u00f9 R o bi n d e vai t s e s \u00e9 par e r d ' e ux e t n o n l o i n d uq ue l f r \u00e8 r e Tuck attendait mollement assis su r le gazon ; il r\u00eavait de la \ncruelle Maude, le pauvre fr\u00e8re ! \n Les derniers souhaits du d\u00e9part se r\u00e9p\u00e9taient pour la mil-\nli\u00e8me fois quand les yeux de quelques-uns des Gamwell d\u00e9cou-\nvrirent \u00e0 une faible distance le corps sanglant d'un homme \u00e9tendu sur le sol. \n \u2013 Un soldat du baron ! dirent les uns. \u2013 Une victime de Robin ! ajout\u00e8rent les autres. \n \u2013 Ciel ! un affreux malheur est arriv\u00e9 ! s'\u00e9cria Robin qui re-\nconnut aussit\u00f4t Allan Clare. Ah ! mes amis, voyez\u2026 l'herbe est foul\u00e9e par des pi\u00e9tinements de ch evaux. On s'est battu ici\u2026 mon \nDieu ! mon Dieu ! il est mort peut-\u00eatre\u2026 et lady Christabel, qu'est-elle devenue ? \n Tous les amis firent cercle autour du corps qui paraissait \nsans vie. \n \u2013 Il n'est pas mort, rassurez-vous ! s'\u00e9cria Tuck. \u2013 274 \u2013 \n\u2013 B\u00e9ni soit Dieu ! r\u00e9p\u00e9ta le groupe. \n \u2013 Le sang coule par cette grande blessure au sommet de la \nt\u00eate, le c\u0153ur bat\u2026 Allan, messire chevalier, vos amis vous en-tourent, ouvrez les yeux. \n \u2013 Fouillez les environs, dit Robin, cherchez lady Christabel. Ce doux nom prononc\u00e9 par Robi n ranima chez Allan la vie \nbien pr\u00e8s de s'\u00e9teindre. \n \u2013 Christabel ! murmura-t-il. \u2013 En s\u00fbret\u00e9, messire, cria le moine qui s'occupait \u00e0 cueillir \nquelques plantes utiles en pareilles circonstances. \n \u2013 Vous r\u00e9pondez de lui ? demanda Robin au moine. \u2013 J'en r\u00e9ponds ; sit\u00f4t la blessure pans\u00e9e, on le transportera \nau hall \u00e0 l'aide d'une liti\u00e8re en branches d'arbres. \n \u2013 Alors, adieu, messire Allan, dit Robin, pench\u00e9 tristement \nsur le bless\u00e9 ; nous nous reverrons. \n \nAllan ne put r\u00e9pondre que par un faible sourire. Tandis que les robustes bras des Gamwell transportaient \nlentement au hall le pauvre Allan Clare, Robin, d\u00e9vor\u00e9 d'inqui\u00e9-tude, s'avan\u00e7ait rapidement vers la demeure de son p\u00e8re adop-\ntif. L'infortune d'Allan et ses craintes personnelles lui oppres-saient le c\u0153ur ; il maudissait l' \u00e9tendue, l'espace ; il aurait voulu \nvoler plus rapidement que ne volent les hirondelles ; il aurait voulu percer l'\u00e9paisseur de la for\u00eat, embrasser Marguerite et Gilbert pour \u00eatre certain qu'ils vivaient encore. \n \u2013 275 \u2013 \u2013 Vous avez des jambes de cerf, dit Petit-Jean. \n \n\u2013 On les a toujours ainsi quand on veut, r\u00e9pondit Robin. En entrant dans la vall\u00e9e d'aulnes qui conduisait \u00e0 la mai-\nson de Gilbert, les deux jeunes gens reconnurent avec terreur \nl'affreuse v\u00e9racit\u00e9 des paroles de Lambic. Un \u00e9pais nuage de \nfum\u00e9e tourbillonnait encore au-dessus des arbres, et les \u00e2cres senteurs de l'incendie impr\u00e9gnaient l'atmosph\u00e8re. \n Robin jeta un cri de d\u00e9sespoir, et, suivi de Petit-Jean, non \nmoins pein\u00e9, il s'\u00e9lan\u00e7a en courant dans l'avenue. \n \u00c0 quelques pas des noirs d\u00e9combre s, l\u00e0 o\u00f9 la veille souriait \nencore par ses fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9e s la joyeuse maison, \u00e9tait age-\nnouill\u00e9 le pauvre Robin, et ses mains pressaient convulsivement les mains froides de Marguerite \u00e9tendue devant lui. \n \u2013 P\u00e8re ! p\u00e8re ! cria Robin. Une sourde exclamation s'\u00e9chappa des l\u00e8vres de Gilbert ; \npuis il fit quelques pas vers Robin et tomba en sanglotant dans les bras tendus du jeune homme. \n Cependant l'\u00e9nergie naturelle du vieux forestier fit taire un \ninstant les plaintes, les larmes et les sanglots. \n \n\u2013 Robin, dit-il d'une voix ferme, tu es le l\u00e9gitime h\u00e9ritier du \ncomte de Huntingdon ; ne tressaille pas : c'est vrai\u2026 tu seras donc puissant un jour, et tant qu'il y aura un souffle de vie dans mon vieux corps, il t'appartiendra\u2026 tu auras donc pour toi la fortune d'un c\u00f4t\u00e9, mon d\u00e9vouement de l'autre : eh bien ! re-garde, regarde-la, morte, assassi n\u00e9e par un mis\u00e9rable, celle qui \nt'aimait tendrement, sinc\u00e8rement, comme elle e\u00fbt aim\u00e9 le fils de ses entrailles. \n \u2013 276 \u2013 \u2013 Oh ! oui, elle m'aimait ! murmura Robin agenouill\u00e9 au-\npr\u00e8s du corps de Marguerite. \n \n\u2013 Voici ce qu'ils ont fait de ta m\u00e8re, un cadavre ; voici ce \nqu'ils ont fait de ta maison, une ruine ! Comte de Huntingdon, \nvengeras-tu ta m\u00e8re ? \n \u2013 Je la vengerai ! Et, se levant fi\u00e8rement, le jeune homme ajouta : \u2013 Le comte de Huntingdon \u00e9c rasera le baron de Notting-\nham, et la seigneuriale demeur e du noble lord sera, comme la \nmaison de l'humble forestier, d\u00e9vor\u00e9e par les flammes ! \n \u2013 Je jure \u00e0 mon tour, dit Petit-Jean, de ne laisser ni repos \nni tr\u00eave au Fitz-Alwine, \u00e0 ses gens et tenanciers. \n Le lendemain, le corps de Marguerite, transport\u00e9 au hall \npar Lincoln et Petit-Jean, fut pieusement enterr\u00e9 dans le cime-ti\u00e8re du village de Gamwell. \n Les m\u00e9morables \u00e9v\u00e9nements de cette \u00e9trange nuit avaient \nr\u00e9uni comme une seule famille, pour se venger du baron Fitz-Alwine, les divers personnages de notre histoire. \n \u2013 277 \u2013 XVI \n \nQuelques jours apr\u00e8s l'enterre ment de la pauvre Margue-\nrite, Allan Clare apprit \u00e0 ses amis par quel concours de circons-\ntances inattendues lady Christabel avait \u00e9t\u00e9 une fois encore en-\nlev\u00e9e \u00e0 son amour. \n Halbert, envoy\u00e9 au ch\u00e2teau par le pauvre amoureux si fata-\nlement d\u00e9\u00e7u dans ses esp\u00e9rances, vint annoncer que Fitz-Alwine \n\u00e9tait parti pour Londres avec sa fille, et que de Londres le baron \ndevait se rendre en Normandie, o\u00f9 quelques affaires d'int\u00e9r\u00eat n\u00e9cessitaient sa pr\u00e9sence. \n La foudroyante nouvelle de ce d\u00e9part si subit et si impr\u00e9vu \ncausa au jeune homme une douleur profonde, et cette douleur devint si violente que Marianne, Robin et les fils de sir Guy \u00e9puis\u00e8rent pour la calmer toutes les consolations qu'inspirent la \ntendresse et le d\u00e9vouement. Un conseil du jeune Hood, conseil \nfortement appuy\u00e9 par l'approbation de tous les membres de la famille Gamwell, apporta une lueur d'esp\u00e9rance dans le c\u0153ur d'Allan. \n Robin disait : \u2013 Allan doit suivre Fitz-Alwine \u00e0 Londres, de Londres en \nNormandie, et ne s'arr\u00eater enfin que l\u00e0 o\u00f9 s'arr\u00eatera lui-m\u00eame \nle furieux baron. \n Cette id\u00e9e se transforma bient\u00f4t en projet, et de projet en \nex\u00e9cution. Allan se pr\u00e9para au d\u00e9 part, et, \u00e0 la pri\u00e8re du jeune \nhomme, la douce et r\u00e9sign\u00e9e Mari anne consentit \u00e0 attendre son \nretour dans la charmante so litude du hall de Gamwell. \u2013 278 \u2013 \nNous laisserons messire Allan poursuivre de Londres en \nNormandie les traces de lady Ch ristabel, et nous nous occupe-\nrons de Robin Hood, ou, pour mieux dire, du jeune comte de \nHuntingdon. \n \nAvant de commencer les poursuites l\u00e9gales d'une demande \naussi difficile que celle qu'il avait \u00e0 faire dans l'int\u00e9r\u00eat de son fils \nd'adoption, Gilbert crut devoir soumettre la question \u00e0 sir Guy de Gamwell et dut lui faire conna\u00eetre dans ses moindres d\u00e9tails l'\u00e9trange histoire racont\u00e9e par Ritson mourant. Lorsque le vieil-lard eut achev\u00e9 le r\u00e9cit de l'odieuse usurpation des droits de Ro-bin, sir Guy apprit \u00e0 son tour \u00e0 Gilbert que la m\u00e8re de Robin \n\u00e9tait la fille de son fr\u00e8re Guy de Coventry. Par cons\u00e9quent Robin se trouvait \u00eatre le neveu du baro nnet, et non son petit-fils, ainsi \nque l'avaient pu faire croire \u00e0 Gilbert les paroles de Ritson. Mal-heureusement sir Guy de Coventry n'existait plus ; et son fils, seul rejeton de cette branche cadette de la famille des Gamwell, \u00e9tait aux croisades. \u00ab Mais \u00bb, avait ajout\u00e9 l'excellent baronnet, \u00ab l'absence de ces deux parents ne doit mettre aucune entrave \u00e0 la d\u00e9marche que vous m\u00e9ditez, brave Gilbert, mon c\u0153ur, mon \nbras, ma fortune et mes enfants appartiennent \u00e0 Robin. Je d\u00e9-sire vivement lui \u00eatre utile, je d\u00e9sire le voir devenir possesseur aux yeux de tous d'une fortune qui lui appartient aux yeux de \nDieu. \u00bb \n \nLa juste r\u00e9clamation de Robin fut pr\u00e9sent\u00e9e devant les tri-\nbunaux ; il y eut proc\u00e8s. L'abb\u00e9 de Ramsay, adversaire du jeune homme, membre tr\u00e8s riche de la toute-puissante \u00c9glise, repous-sa vigoureusement la demande, et traita de fable, de mensonge et d'imposture le r\u00e9cit de Gilbert. Le sh\u00e9rif auquel monsieur de Beasant avait confi\u00e9 l'argent n\u00e9cessaire \u00e0 l'entretien de son \nneveu fut appel\u00e9 devant les ju ges ; mais cet homme, vendu \ncorps et \u00e2me \u00e0 l'audacieux d\u00e9te nteur des biens du comte de \nHuntingdon, nia le d\u00e9p\u00f4t et refusa de reconna\u00eetre Gilbert. \n \u2013 279 \u2013 L'unique t\u00e9moin du jeune homme, son unique protecteur \ntrait\u00e9 de fou et de visionnaire \u00e9tait donc son p\u00e8re adoptif, faible \nappui, on en conviendra, pour lutter avec avantage contre un \nadversaire aussi bien plac\u00e9 dans le monde que l'\u00e9tait l'abb\u00e9 de Ramsay. Il est vrai que sir Guy de Gamwell assura par serment que la fille de son fr\u00e8re avait di sparu de Huntingdon \u00e0 l'\u00e9poque \npr\u00e9cis\u00e9e par Ritson ; mais l\u00e0 se bornait, sur la connaissance des faits, la d\u00e9position du vieillard . Si Robin \u00e9tait parvenu \u00e0 int\u00e9res-\nser ses juges, s'il \u00e9tait encore parvenu \u00e0 leur \u00f4ter sur la l\u00e9galit\u00e9 de ses droits tout doute moral, en revanche il lui \u00e9tait bien diffi-cile, pour ne pas dire impossible, de vaincre les obstacles mat\u00e9-riels qui s'opposaient au triomphe de sa cause. \n La distance qui s\u00e9pare Huntingdon de Gamwell, le manque \nde renfort militaire emp\u00eachaient Robin de conqu\u00e9rir ses droits par la force des armes, action permise \u00e0 cette \u00e9poque ou du moins tol\u00e9r\u00e9e ; il fut donc cont raint de supporter avec patience \nles insolentes bravades de son e nnemi, il fut oblig\u00e9 de se mettre \n\u00e0 la recherche d'un moyen pacifi que et l\u00e9gal, aucun jugement \nn'ayant encore \u00e9t\u00e9 rendu, pour entrer sans combat en jouissance de ses biens. Ce moyen fut trouv\u00e9 par sir Guy, et, d'apr\u00e8s le conseil du vieillard, Robin s'adressa directement \u00e0 la justice de Henri II. Son message envoy\u00e9, il attendit, avant de prendre une \nnouvelle d\u00e9termination, la r\u00e9po nse bienveillante ou d\u00e9favorable \nde Sa Royale Majest\u00e9. \n \nSix ann\u00e9es s'\u00e9coul\u00e8rent, six ann\u00e9es qui furent absorb\u00e9es \npar les angoisses d'un proc\u00e8s laiss\u00e9 et repris suivant le caprice des juges ou des avocats. D\u00e9vor\u00e9 es par les inqui\u00e9tudes de l'at-\ntente, ces six ann\u00e9es n'eurent pour les habitants du hall \nde Gamwell que la dur\u00e9e d'un jour. \n Robin et Gilbert n'avaient point quitt\u00e9 l'hospitali\u00e8re mai-\nson de sir Guy ; mais, en d\u00e9pit de l'affection et des tendres soins \nde son fils, Gilbert, le joyeux Gilbert, n'\u00e9tait plus que l'ombre de \u2013 280 \u2013 lui-m\u00eame. Marguerite avait emport\u00e9 l'\u00e2me et la gaiet\u00e9 du vieil-\nlard. \n \nMarianne faisait \u00e9galement pa rtie des h\u00f4tes de Gamwell. \nL'aimable jeune fille, le front couronn\u00e9 des roses \u00e9panouies de son vingti\u00e8me printemps, \u00e9tait encore plus charmante que le \njour o\u00f9 l'amoureux Robin s'exta siait si hautement et si na\u00efve-\nment sur les charmes de son joli visage. Aim\u00e9e des hommes avec respect, ch\u00e9rie des femmes avec un sentiment d'abn\u00e9gative tendresse, il ne manquait au bo nheur de Marianne que la pr\u00e9-\nsence de son fr\u00e8re. Allan habitait la France, et dans ses rares \nlettres il ne parlait jamais ni de bonheur pr\u00e9sent ni de retour prochain. \n Mieux que personne au hall, et surtout plus que personne, \nRobin admirait, appr\u00e9ciait et ch\u00e9rissait les perfections physi-ques et morales de Marianne ; mais cette admiration voisine de l'idol\u00e2trie, ne s'exprimait ni par les regards, ni par les paroles, ni par les gestes. L'isolement de la jeune fille la rendait \u00e0 Robin aussi digne de respect que la pr\u00e9sence d'une m\u00e8re ; de plus, l'in-certitude de son avenir interdisait \u00e0 la d\u00e9licatesse du jeune homme l'aveu d'un amour que sa position pr\u00e9sente ne lui per-mettait pas de sanctionner par les liens s\u00e9rieux du mariage. \n La noble s\u0153ur d'Allan Clare po uvait-elle descendre jusqu'\u00e0 \nRobin Hood ? \n \nIl e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impossible, m\u00eame \u00e0 l'observateur le plus attentif, \nde se rendre compte des pens\u00e9es int\u00e9rieures de la jeune fille ; il lui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impossible de d\u00e9couvrir dans les actions de Ma-rianne, dans ses paroles ou dans ses regards, non seulement la part qu'elle faisait de son c\u0153ur \u00e0 Robin, mais encore si elle avait compris l'ardent amour dont l'entourait le silencieux et d\u00e9vou\u00e9 jeune homme. \n \u2013 281 \u2013 La douce voix de Marianne avait pour tous indistinctement \nles m\u00eames modulations musicales. L'absence de Robin ne met-\ntait ni p\u00e2leur \u00e0 son front ni r\u00eave rie dans ses regards ; son retour \nimpr\u00e9vu ne la faisait point rougir ; elle n'avait avec lui ni entre-tien particulier ni rencontre fortuite. M\u00e9lancolie sans tristesse, Marianne paraissait vivre avec le souvenir de son fr\u00e8re, avec \nl'espoir d'apprendre que, aim\u00e9 de Christabel, Allan pouvait ou-\nvertement laisser lire sur son fron t l'orgueil et la joie que lui \ndonnait cet amour. \n Les habitants du hall de Gamwell formaient autour de Ma-\nrianne plut\u00f4t une cour qu'une soci\u00e9t\u00e9 : car, sans \u00eatre pour per-sonne ni froide, ni fi\u00e8re, ni hautaine, la jeune fille s'\u00e9tait invo-lontairement plac\u00e9e au-dessus de son entourage. La s\u0153ur d'Al-\nlan Clare semblait \u00eatre la reine du hall. D\u00e9j\u00e0 reine par la beaut\u00e9, \non e\u00fbt dit encore qu'un titre pl us s\u00e9rieux lui en donnait les \ndroits, et ce titre \u00e9tait une sup\u00e9riorit\u00e9 incontestable, reconnue et respect\u00e9e. Les mani\u00e8res aristocratiques de la jeune fille, sa conversation spirituelle et s\u00e9rieu se, l'\u00e9levaient trop visiblement \nau-dessus de ses h\u00f4tes pour que dans leur loyale et rustique franchise ils n'eussent pas \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 reconna\u00eetre son m\u00e9rite. \n Maude Lindsay, dont le p\u00e8re \u00e9tait mort depuis pr\u00e8s de cinq \nans, n'avait pu ni rentrer au ch \u00e2teau ni suivre sa ma\u00eetre en \nFrance. Elle habitait donc le hall de Gamwell, et s'y rendait utile \ndans la mesure de ses forces. \n Le fr\u00e8re de lait de Maude, le gentil petit Hal, remplissait \ntoujours au ch\u00e2teau les fonctions de garde. Plus d'une fois, h\u00e2-\ntons-nous de le dire, le d\u00e9sir de jeter aux orties la livr\u00e9e du ba-\nron avait assi\u00e9g\u00e9 l'esprit du jeune homme : mais une raison plus puissante que son d\u00e9sir, une raison fortement appuy\u00e9e par le c\u0153ur, retenait Hal dans les cha\u00eene s du vieux baron : cette raison \nse nommait Gr\u00e2ce May, et l'\u00e9loquence des beaux yeux qui bril-laient \u00e0 quelques pas de Notti ngham r\u00e9duisait toujours \u00e0 n\u00e9ant \u2013 282 \u2013 les virils projets d'une \u00e9mancipation. L'amoureux Hal suppor-\ntait donc la servitude avec un m\u00e9 lange de joie et de tristesse, et \npour s'en consoler il faisait de temps \u00e0 autre une longue visite \u00e0 \nGamwell. Les joyeux fils de sir Guy avaient remarqu\u00e9 que les \npremi\u00e8res paroles du jeune gar\u00e7on \u00e0 son entr\u00e9e au hall \u00e9taient invariablement celles-ci : \n \u2013 Ch\u00e8re s\u0153ur Maude, j'ai pour vous un baiser de ma jolie \nGr\u00e2ce. \n Maude acceptait le baiser. La jo urn\u00e9e s'\u00e9coulait en jeux, en \nrires, en repas, en causeries ; puis, au moment du d\u00e9part, Hal \nredisait, du m\u00eame ton qu'\u00e0 son arriv\u00e9e : \n \u2013 Ch\u00e8re s\u0153ur Maude, donnez- moi pour Gr\u00e2ce May un bai-\nser de vos l\u00e8vres. \n Maude accordait le baiser d'adieu comme elle avait re\u00e7u ce-\nlui de l'arriv\u00e9e, et Hal partait joyeux. \n Il aimait tant sa bonne fianc\u00e9e, l'honn\u00eate et bon gar\u00e7on ! Notre ami Gilles Sherbowne, le joyeux moine Tuck, com-\nprit enfin l'indiff\u00e9rence de c\u0153ur exprim\u00e9e par les mani\u00e8res froi-dement polies de la jolie Maude. Les premiers jours qui suivi-\nrent cette d\u00e9solante d\u00e9couverte furent employ\u00e9s par Tuck \u00e0 g\u00e9-mir sur l'inconstance des femmes en g\u00e9n\u00e9ral et sur celle de \nMaude en particulier. Lorsque le s plaintes, les lamentations et \nles regrets eurent calm\u00e9 l'effervescence de sa douleur, Tuck jura de renoncer \u00e0 l'amour ; il jura de ne plus aimer autre chose que les boissons, les jouissances de la table et les bons coups de b\u00e2-ton, ajoutant in petto qu'il aimerait \u00e9ternellement \u00e0 les donner \net non \u00e0 les recevoir. Le serment de Tuck fut appuy\u00e9 par le ren-\nfort d'un bon d\u00e9jeuner, par l'absorption d'une prodigieuse quan-tit\u00e9 d'ale \u00e0 laquelle se joignaient encore une demi-douzaine de verres de vieux vin. Ce copieux repas glorieusement achev\u00e9, \u2013 283 \u2013 Tuck sortit de la salle hospital i\u00e8re, d\u00e9daigna de lever les yeux \nsur Maude pensivement accoud\u00e9e \u00e0 une fen\u00eatre, oublia de ser-\nrer la main bienfaisante de ses h\u00f4tes, et, drap\u00e9 dans sa r\u00e9solu-\ntion comme dans un manteau, s'\u00e9loigna majestueusement du hall de Gamwell. \n Maude avait aim\u00e9, Maude aimait encore Robin Hood. Mais \nlorsque la pauvre fille eut fait la connaissance de Marianne, lorsque le temps et un contact journalier lui eurent fait conna\u00ee-tre les rares qualit\u00e9s de la s\u0153ur d'Allan Clare, elle comprit la fid\u00e9lit\u00e9 de Robin et lui pardonna les d\u00e9dains de son indiff\u00e9-rence. Non seulement elle pardon na, la bonne et d\u00e9vou\u00e9e jeune \nfille, non seulement elle comprit son inf\u00e9riorit\u00e9, mais encore elle l'accepta, se r\u00e9signant \u00e0 jouer sa ns arri\u00e8re-pens\u00e9e, sans espoir \ndans l'avenir, sinon sans regret, son r\u00f4le de s\u0153ur. Avec la pers-picace finesse d'une femme r\u00e9elle ment \u00e9prise, Maude devina le \nsecret de Marianne. Ce secret, cach\u00e9 aux yeux m\u00eames de celui qu'il int\u00e9ressait ne resta pas longtemps un myst\u00e8re pour Maude ; elle lut dans les yeux ca lmes et en apparence si indiff\u00e9-\nrents de Marianne cette pens\u00e9e, qui e\u00fbt fait, en deux mots, le \nbonheur du jeune homme : \n \u00ab J'aime Robin. \u00bb Maude essaya d'\u00e9touffer son r\u00eave sous le poids \u00e9crasant de \ncette r\u00e9alit\u00e9 ; elle tenta de chasser de son c\u0153ur l'image ch\u00e9rie et \nsi tendrement caress\u00e9e qu'on appe lait le bonheur, et qui se \nnommait Robin Hood ; elle essaya de se montrer aux yeux de \ntous insouciante et joyeuse : elle voulut oublier, et ne put que pleurer et se souvenir. Cette lutte int\u00e9rieure, lutte sans tr\u00eave, \nqui mettait constamment en pr\u00e9sence l'un de l'autre le c\u0153ur et la raison, fatigua les traits charmants de Maude. La fra\u00eeche et rieuse fille du vieux Lindsay ne montra bient\u00f4t plus d'elle-m\u00eame qu'un portrait demi-effac\u00e9 et dont on cherchait avec une sur-prise \u00e9mue la belle et souriante figure. En r\u00e9agissant \u00e0 l'ext\u00e9-\nrieur, cette souffrance morale je tait sur les joues de Maude une \u2013 284 \u2013 touchante p\u00e2leur, et cette apparence maladive fut attribu\u00e9e au \nchagrin que lui causait la mort de son p\u00e8re. \n \nAu nombre des personnes qui cherchaient \u00e0 distraire \nMaude de sa douleur, au nombre de celles qui se montraient \u00e0 \nson \u00e9gard bienveillantes et bonnes, on pouvait remarquer un aimable gar\u00e7on, au caract\u00e8re vif et joyeux, aux mani\u00e8res cares-santes et empress\u00e9es, qui \u00e0 lui seul prenait plus de soins et de peines dans l'intention d'amuser Maude que ne s'en donnerait \nbien certainement un ma\u00eetre de m a i s o n o b l i g \u00e9 d e d i s t r a i r e \nsoixante convives. Tout le long du jour on voyait trotter de la \nmaison aux jardins, des jardins aux champs, des champs \u00e0 la for\u00eat, l'ami d\u00e9vou\u00e9 de Maude. Ce va-et-vient perp\u00e9tuel, ces al-\nl\u00e9es et venues infatigables n'av aient d'autre but que la recherche \nd'un objet pr\u00e9cieux ou nouveau pour le donner \u00e0 Maude, d'autre but que la d\u00e9couverte d'un plaisir \u00e0 lui offrir, d'une surprise \u00e0 lui faire. Cet ami si tendre, si joyeusement empress\u00e9, \u00e9tait notre ancienne connaissance, le bon Will l'\u00c9carlate. \n Une fois par semaine, et cela avec une r\u00e9gularit\u00e9 et une \nconstance dignes d'un meilleur sort, William faisait \u00e0 Maude une d\u00e9claration d'amour. Avec un e r\u00e9gularit\u00e9 et une constance \n\u00e9gales \u00e0 celles du jeune homme, Maude repoussait cette d\u00e9cla-ration. \n \nFort peu intimid\u00e9 et surtout fort peu d\u00e9courag\u00e9 par les pa-\ntients refus de la jeune fille, Will l'aimait silencieusement du lundi au dimanche ; mais ce jour-l\u00e0 son amour, muet pendant l'enti\u00e8re dur\u00e9e d'une semaine, ne pouvant plus se contenir, arri-\nvait au transport. Les tranquille s refus de Maude jetaient un peu \nd'eau froide sur ce feu incendiaire ; Will se taisait jusqu'au di-manche suivant, jour de repos qui lui permettait de se livrer sans contrainte \u00e0 ses \u00e9panchements de c\u0153ur. \n Le jeune Gamwell ne comprenait point l'exquise d\u00e9licatesse \nde sentiment qui interdisait \u00e0 Robin l'aveu de son amour pour \u2013 285 \u2013 Marianne. William traitait de niaiserie cette d\u00e9licatesse, et, bien \nloin d'en imiter la r\u00e9serve, il guettait toutes les occasions favo-\nrables \u00e0 un aveu, d\u00e9j\u00e0 fait cent fois, \u00e0 la confidence d'un mot qui avait mission d'apprendre \u00e0 Maude qu'elle \u00e9tait aim\u00e9e, bien tendrement aim\u00e9e par Will de Gamwell. \n Maude \u00e9tait pour William l'aimant de la vie, la seule femme \nqu'il lui f\u00fbt possible d'aimer. Ma ude \u00e9tait le souffle de William, \nsa joie, son bonheur, ses plaisi rs, son r\u00eave, son esp\u00e9rance. Will \nappelait du nom de Maude son ch ien de chasse favori ; les ar-\nmes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es du jeune homme portaient \u00e9galement ce nom ; son arc s'appelait Maude ; sa lance, la blanche Maude ; ses fl\u00e8-ches, les fines Maude. Insatiable dans son amour pour le nom \nde sa bien-aim\u00e9e, William ambitionna la possession du cheval de l'amoureux de Gr\u00e2ce May, et cela uniquement parce que ce cheval portait le nom de son idol e. Hal refusa nettement les of-\nfres fabuleuses que lui fit William pour acqu\u00e9rir ce cheval, et \nnotre ami courut aussit\u00f4t \u00e0 Mans feld, acheta une magnifique \njument, et lui donna le nom d'Incomparable Maude. Le petit nom de miss Lindsay fut bient\u00f4t connu dans le voisinage de \nGamwell ; ce nom \u00e9tait sans cesse sur les l\u00e8vres de Will ; il le \npronon\u00e7ait vingt fois par heure, et toujours avec une expression \nde tendresse croissante. Non content de donner aux objets de son entourage et dont il se servait journellement le nom de son amie, William en baptisait encore toutes les choses qui plai-\nsaient \u00e0 ses regards. \n Maude \u00e9tait tellement id\u00e9alis\u00e9e dans le c\u0153ur de ce na\u00eff gar-\n\u00e7on qu'elle ne lui paraissait plus sous la forme d'une femme, mais bien sous les traits d'un ange, d'une d\u00e9esse, d'un \u00eatre sup\u00e9-rieur \u00e0 tous les \u00eatres, moins pr\u00e8s de la terre qu'elle ne l'\u00e9tait du ciel ; en un mot, miss Lindsay \u00e9tait la religion de Will. \n Si nous sommes oblig\u00e9s de reconna\u00eetre que le sauvage fils \ndu baronnet de Gamwell aimait Maude d'une mani\u00e8re aussi \nrude que franche, nous sommes \u00e9galement oblig\u00e9s de dire que \u2013 286 \u2013 cet amour, si bizarre dans son expression, n'\u00e9tait point sans in-\nfluence sur le c\u0153ur de miss Lindsay. \n \nLes femmes d\u00e9testent rarement l'homme qui les aime, et \nlorsqu'elles rencontrent un c\u0153ur vraiment d\u00e9vou\u00e9, elles rendent une partie de l'amour qu'elles insp irent. Chaque jour fit \u00e9clore \nune pr\u00e9venance, une gentillesse, une amabilit\u00e9 de la part de \nWill, toutes ayant pour but et r\u00e9compense la joie de Maude. Il arriva enfin que cette bruyante tendresse, m\u00e9lang\u00e9e de passion, de respect et de platonisme, jeta dans le c\u0153ur de la jeune fille une vive gratitude. Si les t\u00e9moignages de l'amour de William n'\u00e9taient pas entour\u00e9s de la d\u00e9li catesse de forme que les esprits \nsensitifs croient essentiellement n\u00e9cessaire \u00e0 leur manifestation, c'\u00e9tait uniquement parce que la brusquerie naturelle \u00e0 son ca-ract\u00e8re et \u00e0 ses allures ne pouvai t ni concevoir ni admettre cette \nd\u00e9licatesse. \n Maude connaissait le naturel fougueux et emporte de Will. \nDu reste, quelle est la femme qui ne comprend pas imm\u00e9diate-ment la force et la grandeur d'une bont\u00e9 qui a sa source dans le c\u0153ur ? \n Par reconnaissance, peut-\u00eatre aussi par un sentiment de \ng\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, Maude chercha \u00e0 m\u00e9rite r la gratitude de Will. Pour \nobtenir cette gratitude, Maude n'employa point une coquetterie \nbrod\u00e9e d'esp\u00e9rance. Non, cette conduite trompeuse \u00e9tait indi-gne de la jeune fille ; elle eut pour William des soins de jeune \nm\u00e8re, des attentions d'ami, des pr\u00e9venances de s\u0153ur. Malheu-reusement les gracieuset\u00e9s de Maude furent mal comprises de Will, qui, au moindre mot affectueux, devant le plus l\u00e9ger re-gard de cordiale amiti\u00e9, tomba da ns les extases de l'adoration, \ndans les transports d'un amour insens\u00e9. \n Apr\u00e8s avoir jur\u00e9 une tendresse \u00e9ternelle, apr\u00e8s avoir offert \nson nom, son c\u0153ur, sa fortune, Will terminait invariablement \u2013 287 \u2013 ses d\u00e9clarations passionn\u00e9es par cette patiente et na\u00efve de-\nmande : \n \n\u2013 Maude, m'aimerez-vous bi ent\u00f4t ? m'aimerez-vous un \njour ? \n Ne voulant ni donner des esp\u00e9rances au jeune homme ni \nlui faire douter d'un changement \u00e0 venir, Maude \u00e9ludait la ques-\ntion. \n La conduite de miss Lindsay n'\u00e9tait point guid\u00e9e, nous \nl'avons dit, par un sentiment de coquetterie, et moins encore \npar le d\u00e9sir, toujours flatteur pour la vanit\u00e9 d'une femme, de conserver un adorateur. Maude, qui se savait passionn\u00e9ment aim\u00e9e, qui connaissait l'emportement irr\u00e9fl\u00e9chi du caract\u00e8re de Will, redoutait avec raison les dangereux r\u00e9sultats d'un refus \ns\u00e9rieux et irr\u00e9vocable. Dans un premier moment de douleur, Will pouvait cruellement souffrir de sa d\u00e9faite amoureuse. Du reste, il faut avouer en toute franchise que les craintes de rece-voir un refus sans appel n'avaient jamais troubl\u00e9 ni le c\u0153ur ni l'esprit du jeune homme. Le pauvre gar\u00e7on croyait fermement que si Maude refusait aujourd'hu i son amour, elle l'accepterait \nle lendemain. Il avait d\u00e9j\u00e0 demand\u00e9 trois cents fois \u00e0 la jeune fille si elle l'aimerait bient\u00f4t, il lui avait d\u00e9j\u00e0 dit six cents fois qu'il l'adorait, trois cents fois Will avait \u00e9t\u00e9 doucement repous-\ns\u00e9. N'importe, le jeune homme se promettait de renouveler ses offres trois cents fois encore. \n Le c\u0153ur de Maude cependant n'\u00e9tait pas de nature \u00e0 exiger \nun si\u00e8ge aussi prolong\u00e9 ; car ce c\u0153ur \u00e9tait bon, tendre et d\u00e9-v o u \u00e9 . W i l l i a m s a v a i t c e l a e t i l e s p \u00e9 r a i t q u ' u n b e a u m a t i n , \u00e0 s a milli\u00e8me d\u00e9claration d'amour, Maude lui tendrait sa petite main blanche, son front si pur, et dirait enfin : \u00ab William, je vous aime. \u00bb \n \u2013 288 \u2013 Nous avons oubli\u00e9 de suivre les regards de Maude lorsque \nla jeune fille les portait, avec une affectueuse reconnaissance, \nsur son passionn\u00e9 serviteur. Notr e ami avait au physique aussi \nbien qu'au moral des imperfections qui d'ordinaire ne sont point l'apanage des h\u00e9ros de no s romans modernes, n\u00e9anmoins \nces imperfections n'avaient ni le droit ni le pouvoir d'\u00e9loigner l'amour. Will \u00e9tait grand, bien proportionn\u00e9 ; sa figure ovale aux traits fins n'\u00e9tait point enlaidie par la teinte vermeille d'une fra\u00eecheur juv\u00e9nile mise en relief par l'encadrement d'une cheve-lure d'un rouge un peu vif. Cette bizarre nuance, qui avait acquis au jeune homme la qualification d' \u00c9carlate , \u00e9tait donc un d\u00e9-\nfaut, un grand d\u00e9faut, nous somme s contraints de le reconna\u00ee-\ntre. Mais nous devons ajouter que les cheveux de William se \nbouclaient naturellement et tombaient sur son cou avec une gr\u00e2ce digne d'admiration. La m\u00e8re de Will s'\u00e9tait flatt\u00e9e, en ca-\nressant la t\u00eate de son enfant, qu e le temps donnerait \u00e0 l'\u00e9trange \ncouleur de ses cheveux une teinte plus fonc\u00e9e ; mais, loin de r\u00e9aliser l'espoir de la bonne da me, le temps avait pris plaisir \u00e0 \nles rev\u00eatir d'une couche de carmin plus vif, et William devint une seconde \u00e9dition de Guillaume le Roux. \n De charmantes beaut\u00e9s physiques, de pr\u00e9cieuses qualit\u00e9s \nmorales rachetaient amplement ce bizarre caprice de la nature ; \ncar Will avait des yeux bleus fendus en amande, \u00e0 l'expression tant\u00f4t remplie de tendresse, tant\u00f4t p\u00e9tillante de malice. Au doux \nregard de ces beaux yeux venait se joindre un air de bonne hu-\nmeur si franc, si affectueux et si aimable qu'il diminuait consi-d\u00e9rablement l'ensemble un peu color\u00e9 de notre ami. \n Aim\u00e9e de la famille Gamwell, ador\u00e9e de Will, d\u00e9sireuse de \nplaire \u00e0 tous, Maude en arriva enfin \u00e0 s'attacher au jeune homme ; mais elle avait si so uvent repouss\u00e9 l'offre de son \namour que, tout en se sentant le d\u00e9sir d'y r\u00e9pondre, elle ne sa-vait plus comment elle devait s'y prendre. \n \u2013 289 \u2013 Voil\u00e0 donc dans quelle situation se trouvaient nos person-\nnages en l'an 1182, six ans apr\u00e8 s le meurtre de la pauvre Mar-\nguerite. \n \nPendant une belle soir\u00e9e des premiers jours du mois de \njuin, une exp\u00e9dition nocturne fut pr\u00e9par\u00e9e par Gilbert Head. Cette exp\u00e9dition, qui avait po ur but d'arr\u00eater une bande \nd'hommes appartenant au baron Fitz-Alwine, devait, par son \nsucc\u00e8s, r\u00e9aliser les souhaits du vieillard, car l'\u00e9poux de Margue-rite n'avait point renonc\u00e9 \u00e0 ses projets de vengeance. Les ren-seignements qui avaient instruit Gilbert du passage de ces \nhommes dans la for\u00eat de Sherwood laissaient supposer qu'ils \naccompagnaient leur ma\u00eetre au ch\u00e2teau de Nottingham, et l'in-tention de Gilbert \u00e9tait de faire rev\u00eatir \u00e0 sa troupe la livr\u00e9e des soldats du baron et de s'introduire au ch\u00e2teau sous ce d\u00e9guise-ment. L\u00e0 seulement auraient lieu les repr\u00e9sailles, repr\u00e9sailles sans piti\u00e9, qui rendraient meurtre pour meurtre, incendie pour incendie. \n Plus bavard qu'il n'\u00e9tait prudent, Hal avait r\u00e9pondu aux \nquestions de Gilbert. Le na\u00eff en fant ne s'\u00e9tait point aper\u00e7u que \nses r\u00e9ponses indiscr\u00e8tes faisaient courir des nu\u00e9es d'orage dans les yeux du sombre et attentif vieillard. \n Robin et Petit-Jean avaient jur\u00e9 \u00e0 Gilbert de l'aider \u00e0 punir \nle baron. Fid\u00e8les \u00e0 leur serment, il s s'\u00e9taient mis l'un et l'autre \u00e0 \nsa disposition. Sur la demande de Gilbert, Petit-Jean arma une \ntroupe d'hommes hardis et courageux, pla\u00e7a dans leurs rangs les fils de sir Guy, et cette petite troupe, form\u00e9e de combattants r\u00e9solus \u00e0 vaincre, se mit aux ordres du vieux forestier. \n Gilbert voulait tuer de ses propres mains le baron Fitz-\nAlwine ; car, dans l'extr\u00eame exag\u00e9ration de sa douleur, il regar-dait ce meurtre comme un tribut \u00e0 payer aux restes ch\u00e9ris de son infortun\u00e9e compagne. \n \u2013 290 \u2013 Robin n'avait point \u00e0 cet \u00e9gard les m\u00eames pens\u00e9es que son \np\u00e8re adoptif, et, sans se croire parjure au serment qu'il avait fait \nsur le cadavre de Marguerite, il songeait \u00e0 d\u00e9fendre le baron de \nla fureur du vieillard. \n \nUne pens\u00e9e d'amour devait donc se mettre comme un bou-\nclier entre l'arme de Gilbert et la poitrine du baron Fitz-Alwine. \n \u00ab Mon Dieu ! \u00bb se disait mentalement Robin, \u00ab accordez-\nmoi la gr\u00e2ce de pr\u00e9server cet ho mme des coups de mon p\u00e8re ; la \ndouce cr\u00e9ature qui habite aupr\u00e8s de vous ne demande pas de vengeance. Accordez-moi la gr\u00e2ce de toucher le c\u0153ur de Fitz-Alwine, d'apprendre par lui le sort d'Allan Clare, afin de donner \nun peu de bonheur \u00e0 celle que j'aime. \u00bb \n Quelques minutes avant l'heure fix\u00e9e pour le d\u00e9part, Robin \nse rendit dans une chambre qui avoisinait l'appartement de Ma-rianne afin de prendre cong\u00e9 de la jeune fille. \n En entr'ouvrant sans bruit la porte de cette pi\u00e8ce, Robin \naper\u00e7ut Marianne accoud\u00e9e sur une fen\u00eatre et causant avec elle-\nm\u00eame, ainsi que cela arrive quelquefois aux personnes qui vi-vent dans un isolement rempli de leurs songes. \n Interdit et troubl\u00e9, Robin resta silencieusement, le chapeau \n\u00e0 la main, sur le seuil de la porte. \n \n\u2013 S a i n t e m \u00e8 r e d u S a u v e u r , m u r m u r a i t l a j e u n e f i l l e d ' u n e \nvoix entrecoup\u00e9e, aide-moi, prot\u00e8ge-moi, donne-moi la force de supporter l'\u00e9crasante monotonie de mon existence ! Allan, mon fr\u00e8re, mon seul protecteur, mon seul ami, pourquoi m'avez-vous \nquitt\u00e9e ? Vos esp\u00e9rances de bonheur \u00e9taient ma seule joie, Christabel et vous \u00e9tiez toute ma vie ! Tu es parti depuis six ans, mon fr\u00e8re, et, comme une fleur oubli\u00e9e dans le jardin d'une maison d\u00e9serte, j'ai grandi loin de toi. Les personnes \u00e0 qui ta tendresse a confi\u00e9 le soin de ma vie sont bonnes, trop bonnes \u2013 291 \u2013 peut-\u00eatre, car leur bienveillance m'accable, elle me fait sentir \nmon isolement, mon abandon. Je suis malheureuse, Allan, bien \nmalheureuse, et, pour mettre le comble \u00e0 mon infortune, une passion d\u00e9vorante est venue remplir tout mon \u00eatre : mon c\u0153ur ne m'appartient plus. \n En achevant ces douloureuses paroles, Marianne ensevelit \nsa t\u00eate dans ses blanches mains et pleura am\u00e8rement. \n \u2013 \u00ab Mon c\u0153ur ne m'appartient plus \u00bb, r\u00e9p\u00e9ta Robin qui \ntressaillit d'angoisse, tandis qu'u ne profonde rougeur lui faisait \ncomprendre qu'il \u00e9tait indiscr\u00e8tement t\u00e9moin des pleurs de la jeune fille\u2026 Marianne, dit vivement Robin en s'avan\u00e7ant au mi-lieu de la chambre, voulez-vous me permettre de causer quel-ques instants avec vous ? \n Marianne surprise jeta un l\u00e9ger cri. \u2013 Volontiers, messire, r\u00e9pondit-elle avec douceur. \u2013 Mademoiselle, reprit Robin les yeux baiss\u00e9s et la voix \ntremblante, je viens de commettre involontairement une im-pardonnable faute. Je demande \u00e0 votre extr\u00eame indulgence d'en \n\u00e9couter l'aveu sans col\u00e8re. Je suis l\u00e0 au seuil de cette porte de-\npuis quelques minutes, vos paroles si profond\u00e9ment tristes ont \neu un auditeur. \n Marianne rougit. \u2013 J'ai entendu sans \u00e9couter, mademoiselle, se h\u00e2ta d'ajou-\nter Robin, timidement rapproch\u00e9 de la jeune fille. \n Un doux sourire entr'ouvrit les l\u00e8vres de la charmante lady. \n \u2013 Mademoiselle, reprit Robin, enhardi par ce divin sourire, \npermettez-moi de r\u00e9pondre \u00e0 quelques-unes de vos paroles. \u2013 292 \u2013 Vous \u00eates sans parents, Marian ne, \u00e9loign\u00e9e de votre fr\u00e8re et \npresque seule au monde. Ma vie n'a-t-elle pas les m\u00eames dou-\nleurs ? ne suis-je pas orphelin ? Comme vous, milady, je puis me \nplaindre du sort, comme vous je puis pleurer, non les absents, mais sur ceux qui ne sont plus. Je ne pleure pas cependant, parce que l'avenir et Dieu sont mon esp\u00e9rance. Courage, Ma-\nrianne, confiance et espoir : Allan reviendra, et avec lui la noble \net belle Christabel. En attendant l'\u00e9poque sans nul doute pro-chaine de cet heureux retour, accordez-moi la gr\u00e2ce de vous ser-vir de fr\u00e8re ; ne me refusez pas, Marianne, et vous comprendrez bient\u00f4t que votre confiance se sera repos\u00e9e sur un homme qui donnerait sa vie pour vous rendre heureuse. \n \u2013 Vous \u00eates bon, Robin, r\u00e9pondit la jeune fille d'une voix \nprofond\u00e9ment \u00e9mue. \n \u2013 Ayez donc confiance en moi, ch\u00e8re lady. Ne supposez pas \nsurtout que l'offre de mon c\u0153ur, de ma vie, de mes soins vous soit faite sans r\u00e9flexion\u2026 Tenez, Marianne, ajouta le jeune homme d'une voix plus expressive et moins tremblante, je vais vous dire la v\u00e9rit\u00e9 tout enti\u00e8re : je vous aime depuis le premier jour de notre rencontre. \n Une exclamation m\u00eal\u00e9e de joie et de surprise s'\u00e9chappa des \nl\u00e8vres de Marianne. \n \n\u2013 Si je vous fais aujourd'hui cet aveu, reprit Robin d'une \nvoix \u00e9mue, si je vous ouvre mon c\u0153ur ferm\u00e9 sur votre image depuis six ans, ce n'est point avec l'espoir d'obtenir votre affec-tion, mais dans celui de vous fa ire comprendre combien je suis \nd\u00e9vou\u00e9 \u00e0 votre ch\u00e8re personne. Vos paroles si involontairement entendues m'ont bris\u00e9 le c\u0153ur. Je ne vous demande pas le nom \nde celui que vous aimez\u2026 lors que vous me jugerez digne de \nremplacer votre fr\u00e8re, vous daignerez me le donner. Croyez-le bien, Marianne, je respecterai ce choix, choix si digne d'en-vie\u2026Vous me connaissez depuis six ans, il vous a \u00e9t\u00e9 facile, \u2013 293 \u2013 n'est-ce pas ? de me juger par mes actions. Je m\u00e9rite le titre sa-\ncr\u00e9 de votre protecteur. Ne pleurez pas, Marianne ; donnez-moi \nvotre main et dites-moi que je serai un jour votre ami, votre \nconfident. \n Marianne tendit au jeune homme inclin\u00e9 vers elle ses deux \nmains tremblantes. \n \u2013 J'\u00e9coute vos paroles, Robin, dit la jeune fille, avec un sen-\ntiment d'admiration si vif qu'il me rend impuissante \u00e0 vous ex-primer mon bonheur. Je vous co nnais depuis plusieurs ann\u00e9es, \net chaque jour m'a appris \u00e0 vous appr\u00e9cier davantage. Pendant l'absence d'Allan, vous avez rempli aupr\u00e8s de moi les devoirs du meilleur des fr\u00e8res, et cela dans l'ombre, en silence, presque sans remerciements. Je suis profond\u00e9ment touch\u00e9e, ami cher, du g\u00e9n\u00e9reux sacrifice que vous voulez faire de vos sentiments en faveur de la personne inconnue \u00e0 qui appartient mon c\u0153ur. Eh bien ! il me serait p\u00e9nible d'\u00eatre surpass\u00e9e en grandeur d'\u00e2me, m\u00eame par vous, Robin. Je veux me montrer aussi franche que vous \u00eates d\u00e9vou\u00e9. \n Une vive rougeur colora les joues de Marianne, qui resta si-\nlencieuse pendant quelques minutes. \n \u2013 N'ayez point mauvaise opinion de ma d\u00e9licatesse de \nfemme, reprit la jeune fille d'une voix \u00e9mue, si en r\u00e9compense \nde toutes vos bont\u00e9s pour moi je vous appartiens ! Du reste, je ne crois point devoir rougir de cet aveu, puisqu'il est un t\u00e9moi-\ngnage de ma gratitude et de ma loyaut\u00e9. \n Nous ne r\u00e9p\u00e9terons pas les paroles ardentes qui s'\u00e9chapp\u00e8-\nrent comme un torrent du c\u0153ur des jeunes gens ; six ann\u00e9es d'un amour silencieux y avaient amass\u00e9 des tr\u00e9sors de ten-dresse. \n \u2013 294 \u2013 Les mains unies, les yeux en pleurs, le sourire sur les l\u00e8-\nvres, ils se jur\u00e8rent l'un \u00e0 l'au tre un amour constant, \u00e9ternel : \namour qui ne devait s'envoler au ciel qu'avec le dernier soupir \nde leur vie. \n \u2013 295 \u2013 XVII \n \n\u2013 Maude, Maude, miss Maude ! criait une voix joyeuse en \npoursuivant la jeune fille qui se promenait seule et pensive dans \nles jardins de Gamwell\u2026 Maude, charmante Maude, r\u00e9p\u00e9ta la \nvoix d'un ton de tendresse impatiente, o\u00f9 donc \u00eates-vous ? \n \n\u2013 Me voici, William, me voici, dit miss Lindsay en s'avan-\n\u00e7ant d'un air de bienveillance empress\u00e9e au-devant du jeune \nhomme. \n \n\u2013 Je suis fort heureux de vous rencontrer, Maude, s'\u00e9cria \njoyeusement Will. \n \u2013 Je suis \u00e9galement satisfaite de cette rencontre, puis-\nq u ' e l l e v o u s d o n n e t a n t d e p l a i s i r , r \u00e9 p o n d i t g r a c i e u s e m e n t l a jeune fille. \n \n\u2013 Certainement elle me donne un tr\u00e8s-grand plaisir, \nMaude. Quelle belle soir\u00e9e, n'est-ce pas ? \n \u2013 Tr\u00e8s belle, William ; mais n' avez-vous point autre chose \u00e0 \nme dire ? \n \u2013 Je vous demande pardon, Maud e, j'ai autre chose \u00e0 vous \ndire, r\u00e9pondit Will en riant ; mais le calme d\u00e9licieux de ce demi-jour me fait songer qu'il est propice \u00e0 une promenade dans les bois. \n \u2013 Votre intention est-elle d'aller pr\u00e9parer les voies d'une \nchasse pour demain ? \n \u2013 296 \u2013 \u2013 Non, Maude, nous n'allons pas dans la for\u00eat avec cette \npacifique intention ; nous allons\u2026 Ah ! je m'oublie\u2026 je ne dois \nparler de cela \u00e0 personne. Cependant je vais faire une chose dont le r\u00e9sultat peut \u00eatre pour moi une jambe cas\u2026 Je dis des \nfolies, Maude, ne m'\u00e9coutez pas. Je suis venu vous souhaiter une bonne, une heureuse nuit, et vous dire adieu\u2026 \n \u2013 Adieu, Will ! que signifie cet aveu ? Allez-vous donc en-\ntreprendre une dangereuse exp\u00e9dition ? \n \u2013 Eh bien ! s'il en \u00e9tait ainsi, avec un arc et un b\u00e2ton soli-\ndement nou\u00e9 \u00e0 une main ferme, on emporte facilement la vic-\ntoire. Mais, chut !\u2026 toutes mes paroles sont oiseuses, elles ne disent absolument rien. \n \u2013 Vous me trompez, William, vous voulez me faire un mys-\nt\u00e8re de votre sortie nocturne. \n \u2013 La prudence l'exige, tr\u00e8s -ch\u00e8re Maude ; une parole in-\nconsid\u00e9r\u00e9e pourrait devenir fort dangereuse. Les soldats\u2026 Ah ! je suis fou\u2026 fou d'amour pour votre charmante personne, Maude. Voici tout simplement la v\u00e9rit\u00e9 : Petit-Jean, Robin et moi nous allons courir la for\u00eat. Avant de sortir j'ai voulu vous dire adieu, Maude, bien tendrement adieu, car peut-\u00eatre n'au-rai-je plus jamais le bonheur de vous le\u2026 Je dis des enfantilla-\nges, Maude, oui, des enfantillages. Je suis venu vous dire adieu \nuniquement parce qu'il m'est impossible de m'\u00e9loigner du hall \nsans vous serrer les mains ; ceci est tr\u00e8s-vrai, Maude, bien vrai, \nje vous assure. \n \u2013 Oui, Will, c'est vrai. \u2013 Et pour quelle raison vous dis-je toujours adieu ou au re-\nvoir, Maude ? \n \u2013 Ce n'est pas \u00e0 moi de vous l'apprendre, Will. \u2013 297 \u2013 \n\u2013 Ah ! vraiment, Maude, s'\u00e9cria le jeune homme d'un ton \njoyeux, ce n'est pas vous qui deve z me l'apprendre ! Vous l'igno-\nrez peut-\u00eatre, ch\u00e8re Maude ; vous ignorez peut-\u00eatre que je vous \naime plus que je n'aime mon p\u00e8re, mes fr\u00e8res, mes s\u0153urs et mes \nbons amis. Je puis quitter le hall avec l'intention d'en rester \u00e9loign\u00e9 des semaines enti\u00e8res sans dire adieu \u00e0 personne, \u00e0 l'ex-ception de ma m\u00e8re toutefois, et il est impossible que je m'\u00e9loi-gne de vous, m\u00eame pour quelques heures, sans presser dans les miennes vos petites mains blanches, sans emporter comme une b\u00e9n\u00e9diction ces douces paroles : \u00ab Bon voyage et prompt retour, Will. \u00bb Cependant, Maude, vous ne m'aimez pas, ajouta presque \ntristement le pauvre gar\u00e7on. Mais ce nuage n'assombrit pas les beaux yeux de William ; car il reprit bien vite d'un ton plus gai : J'esp\u00e8re que vous m'aimerez un jo ur, Maude ; je l'esp\u00e8re, j'ai de \nla patience, je puis attendre votre bon plaisir ; ne vous pressez pas, ne vous tourmentez pas, n'imposez pas \u00e0 votre c\u0153ur un sentiment qu'il ne veut pas accept er. Cela viendra, ch\u00e8re Maude, \net si bien qu'un jour vous vous direz \u00e0 vous-m\u00eame : \u00ab Eh bien ! \nj'aime William, je l'aime un peu\u2026 un tout petit peu. \u00bb Puis, au bout de quelques jours, de quelques semaines, de quelques mois, vous m'aimerez davantage. Votre amour grandira ainsi \nprogressivement jusqu'\u00e0 ce qu'il a rrive \u00e0 \u00e9galer en force et en \npassion l'immensit\u00e9 du mien. Ma is vous aurez beau faire, \nMaude, il n'y parviendra pas. Je vous aime tant que ce serait \nt r o p d e m a n d e r a u c i e l q u e d e l e p r i e r d e v o u s m e t t r e d a n s l e c\u0153ur un pareil amour. Vous m'aimerez \u00e0 votre aise, \u00e0 votre fan-taisie, suivant votre caprice, et vous me direz un jour : \u00ab Will, je vous aime ! \u00bb Moi je vous r\u00e9pondra i\u2026 Ah ! ah ! ah ! je ne sais \npas ce que je vous r\u00e9pondrai, Maude ; mais je sauterai de joie, mais j'embrasserai ma m\u00e8re, mais je deviendrai fou de bonheur. \nOh ! Maude, essayez de m'aime r, commencez par un l\u00e9ger sen-\ntiment de pr\u00e9f\u00e9rence, demain vous m'aimerez un peu, apr\u00e8s-demain davantage, et \u00e0 la fin de la semaine vous me direz : \n\u00ab Will, je vous aime ! \u00bb \n \u2013 298 \u2013 \u2013 Vous m'aimez donc vraiment, Will ? \n \n\u2013 Que faut-il faire pour vous en donner la preuve ? r\u00e9pon-\ndit le jeune homme d'un ton grav e, que faut-il faire ? dites-le \nm o i \u2026 J e d \u00e9 s i r e v o u s a p p r e n d r e q u e j e v o u s a i m e d e t o u t m o n c\u0153ur, de toute mon \u00e2me, de toutes mes forces, je d\u00e9sire vous l'apprendre puisque vous ne le savez pas encore. \n \u2013 Vos paroles et vos actions sont des preuves qui ne de-\nmandent pas \u00e0 \u00eatre appuy\u00e9es par de nouveaux t\u00e9moignages, cher William, et ma demande n' a d'autre but que d'amener en-\ntre nous une s\u00e9rieuse explication, non de vos sentiments, ils me sont connus, mais de ceux qui remplissent mon c\u0153ur. Vous m'aimez, Will, vous m'aimez sinc\u00e8rement ; mais si j'ai attir\u00e9 vo-tre attention, il ne faut pas oubl ier que c'est sans le vouloir ; je \nn'ai jamais cherch\u00e9 \u00e0 vous inspirer de l'amour. \n \u2013 C'est vrai, Maude, c'est vrai, vous \u00eates aussi modeste que \nbelle ; je vous aime parce que je vous aime, voil\u00e0 tout. \n \u2013 Will, reprit la jeune fille avec un peu d'anxi\u00e9t\u00e9 dans le re-\ngard, Will, n'avez-vous donc jama is song\u00e9 que j'avais pu donner \nmon c\u0153ur avant de vous conna\u00eetre ? \n Cette affreuse pens\u00e9e, qui n'\u00e9tait jamais venue troubler les \nr \u00ea v e s d e W i l l i am n i po r t e r at t e i n t e \u00e0 l a d o u c e q u i \u00e9 t u d e d e s o n \npatient amour, le frappa au c\u0153ur d'un coup si douloureux qu'il p\u00e2lit, et, pr\u00e8s de d\u00e9faillir, s'appuya contre un arbre. \n \u2013 Vous n'avez point donn\u00e9 votre c\u0153ur, n'est-ce pas, \nMaude ? murmura-t-il d'une voix suppliante. \n \u2013 Calmez-vous, cher Will, reprit doucement la jeune fille, \ncalmez-vous et \u00e9coutez-moi. Je crois en votre amour comme je \nc r o i s e n D i e u , e t j e v o u d r a i s d e t o u t m o n c \u0153 u r p o u v o i r v o u s rendre, cher et bon Will, affection pour affection. \u2013 299 \u2013 \n\u2013 Ne me dites pas qu'il vous est impossible de m'aimer, \nMaude ! s'\u00e9cria violemment le jeune homme, ne me le dites pas, \ncar je sens aux palpitations de mon c\u0153ur, \u00e0 la chaleur de mon sang qui court dans mes veines comme une lave ardente, je sens qu'il me serait impossible d'entendre, d'\u00e9couter vos paroles. \n \u2013 Vous devez cependant les ente ndre, Will, et je vous de-\nmande en gr\u00e2ce d'y pr\u00eater que lques minutes d'attention. Je \nconnais les douleurs de l'amour sa ns espoir, mon ami, j'en ai \nsubi une \u00e0 une toutes les tortures ; il n'existe point sur la terre \nde douleur comparable \u00e0 celle qu e jette dans le c\u0153ur un amour \nd\u00e9daign\u00e9. Je d\u00e9sire ardemment vous en \u00e9pargner les cruelles angoisses, Will ; \u00e9coutez-moi, je vous prie, sans amertume et surtout sans col\u00e8re. Avant de vous conna\u00eetre, avant d'avoir quit-\nt\u00e9 le ch\u00e2teau de Nottingham, j'avais donn\u00e9 mon c\u0153ur \u00e0 une per-sonne qui ne m'aime pas, qui ne m'a jamais aim\u00e9e, qui ne m'ai-mera jamais. \n William tressaillit. \u2013 Maude, dit-il d'une voix palpitante, Maude, si vous le \nvoulez cet homme vous aimera, il vous aimera, Maude, r\u00e9p\u00e9ta le pauvre gar\u00e7on les yeux pleins de larmes. Par la messe ! il faut que cet homme devienne votre esclave, il le faut ou je le battrai \ntous les jours. Oui, Maude, je le battrai jusqu'\u00e0 ce qu'il vous \naime. \n \n\u2013 Vous ne battrez personne, Will, r\u00e9pondit Maude en sou-\nriant malgr\u00e9 elle de l'\u00e9trange exp\u00e9dient que voulait mettre en \u0153uvre le jeune gar\u00e7on, non seul ement l'amour ne s'impose pas, \net surtout d'une aussi rude mani\u00e8r e, mais encore celui dont je \nv o u s p a r l e n e m \u00e9 r i t e e n a u c u n e f a \u00e7 o n d ' i n d i g n e s t r a i t e m e n t s . Vous devez comprendre, Will, que je n'attends pas, que je n'es-p\u00e8re pas l'affection de cet homm e, et vous devez comprendre \nmieux encore qu'il faudrait n'avoi r ni c\u0153ur ni \u00e2me pour rester \u2013 300 \u2013 insensible et indiff\u00e9rente aux t\u00e9moignages de votre tendresse. \nEh bien ! Will, mon cher Will, profond\u00e9ment touch\u00e9e de vos \ng\u00e9n\u00e9reuses paroles, je veux vous en exprimer ma gratitude par \nle don de ma main, par l'assurance d'une affection qui mettra toute sa force \u00e0 conqu\u00e9rir, \u00e0 m\u00e9riter, \u00e0 \u00e9galer la v\u00f4tre. \n \u2013 \u00c0 votre tour, \u00e9coutez-moi, Maude, r\u00e9pondit Will d'une \nvoix tremblante. Je suis honteu x de n'avoir pas compris les rai-\nsons de votre indiff\u00e9rence. Je vo us prie de me pardonner l'aveu \narrach\u00e9 \u00e0 votre c\u0153ur. Par bont\u00e9 d' \u00e2me, Maude, vous voulez ac-\ncepter le nom du pauvre William , par bont\u00e9 d'\u00e2me encore vous \nvoulez vous sacrifier \u00e0 son bonheur. Songez donc, Maude, que ce bonheur m\u00eame est la perte de vos esp\u00e9rances, peut-\u00eatre m\u00eame celle de votre repos. Je ne puis ni je ne dois accepter un pareil sacrifice. Non seulement je ne crois pas en \u00eatre digne, mais encore je rougirais de vous parler plus longtemps de mon amour. Pardonnez-moi les ennuis dont je vous ai accabl\u00e9e, par-donnez-moi de vous avoir aim\u00e9e, de vous aimer encore, par-donnez-moi, je vous jure de ne jamais vous parler de mes sen-timents. \n \u2013 William, William, o\u00f9 donc \u00eates-vous ? s'\u00e9cria tout \u00e0 coup \nune voix forte et sonore. \n \u2013 On m'appelle, Maude, adieu. Que la vierge Marie daigne \nveiller sur vous, que sa divine protection vous pr\u00e9serve de tout \nmalheur ! Soyez heureuse, Maude ; mais, si vous ne me revoyez \njamais, si je ne reviens plus, pe nsez quelquefois au pauvre Will, \npensez \u00e0 celui qui vous aime, qui vous aimera toujours. \n En achevant ces paroles, murmur\u00e9es d'une voix pleine de \nlarmes, le jeune homme saisit Ma ude par la taille, pressa sur \nson c\u0153ur la jeune fille palpitante, l'embrassa passionn\u00e9ment, et s'enfuit sans d\u00e9tourner la t\u00eate, sans r\u00e9pondre \u00e0 une douce voix \nqui cherchait \u00e0 le retenir. \n \u2013 301 \u2013 \u2013 Il ne m'a pas donn\u00e9 le temps de lui exprimer d'une ma-\nni\u00e8re explicite la d\u00e9licatesse de mon aveu, se dit Maude tout \nattrist\u00e9e du brusque d\u00e9part de William. Demain je lui dirai que \nmon c\u0153ur n'a aucun regret du pass\u00e9 ; il en sera bien heureux, ce cher Will. \n H\u00e9las ! le lendemain devait \u00eatre pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de longs jours \nd'attente. \n Une vingtaine de robustes vassaux arm\u00e9s de lances, \nd'\u00e9p\u00e9es, d'arcs et de fl\u00e8ches entouraient, \u00e0 une distance respec-tueuse, un groupe d'hommes co mpos\u00e9 des fils de sir Guy \nde Gamwell, de Petit-Jean son neveu, et de Gilbert Head. \n \u2013 Je suis fort \u00e9tonn\u00e9 que Robi n se fasse attendre, disait le \nvieillard \u00e0 ses jeunes compagnons ; il n'est point dans les habi-tudes de mon fils d'\u00eatre paresseux. \n \u2013 Patience, ma\u00eetre Gilbert, r\u00e9pondit Petit-Jean en redres-\nsant sa grande taille pour jeter au loin un regard investigateur ; \nRobin n'est pas seul \u00e0 manquer \u00e0 l' appel, mon cousin Will se fait \n\u00e9galement d\u00e9sirer. Ce n'est pas sans motif, je le gage, qu'ils re-tardent le d\u00e9part de deux ou trois minutes. \n \u2013 Les voici ! cria un des hommes. \n Will et Robin s'avanc\u00e8rent rapidement. \u2013 Avez-vous donc oubli\u00e9 l'heure du rendez-vous, mon fils ? \ndemanda Gilbert en tendant la main aux jeux jeunes gens. \n \u2013 Non, mon p\u00e8re, et je vous demande pardon de m'\u00eatre fait \nattendre. \n \u2013 302 \u2013 \u2013 Partons ! s'\u00e9cria Gilbert, Petit-Jean, ajouta-t-il en se \ntournant vers le jeune homme, vos amis connaissent-ils bien \nclairement le but de notre exp\u00e9dition ? \n \u2013 Oui, Gilbert, et ils ont jur\u00e9 de vous suivre avec courage, \nde vous servir avec fid\u00e9lit\u00e9. \n \u2013 Je puis donc en toute confiance compter sur leur appui ? \u2013 En toute confiance. \u2013 Tr\u00e8s bien. Un mot encore : afin de gagner Nottingham \npar le chemin le plus court, no s ennemis traverseront Mansfeld, \ns'engageront dans la grande rout e qui coupe en deux la for\u00eat de \nSherwood, et atteindront un carrefour aupr\u00e8s duquel nous nous mettrons en embuscade\u2026 Je n'ai pas besoin d'en dire davan-tage. Petit-Jean, vous connaissez mes intentions ? \n \u2013 Parfaitement, r\u00e9pondit le jeune homme. Mes gar\u00e7ons ! \ncria Petit-Jean sur un signe du vieillard, aurez-vous le courage \nd'enfoncer vos dents saxonnes dans le corps de ces loups nor-mands ? aurez-vous le courage de vaincre ou de mourir ? \n Un oui \u00e9nergique r\u00e9pondit \u00e0 la d o u b l e q u e s t i o n d u j e u n e \nhomme. \n \n\u2013 Eh bien ! mes braves gens, en avant !\u2026 \u2013 Hourra ! pour la guerre ! s'exclama Will en suivant avec \nRobin la belliqueuse troupe. \n \u2013 Hourra ! hourra ! cri\u00e8rent joyeusement les hommes. Et \nl'\u00e9cho de la sombre for\u00eat r\u00e9p\u00e9ta encore : \n \u2013 Hourra ! hourra ! hourra ! \u2013 303 \u2013 \u2013 Qu'avez-vous donc, ami Will ? demanda Robin en pre-\nnant le bras du pensif jeune homme. Il me semble qu'un nuage \nde noire m\u00e9lancolie obscurcit votre joyeuse figure. Les cris des \ncombattants n'ont-ils donc plus d'harmonie pour le gentil Wil-liam, ou bien craint-il le danger de notre promenade ? \n \u2013 Vous me faites l\u00e0 une \u00e9tra nge question, Robin ? r\u00e9pondit \nWilliam en tournant vers son ami un regard charg\u00e9 de tristesse. Demandez au l\u00e9vrier s'il aime pou rsuivre le cerf, au faucon s'il \nlui pla\u00eet de fondre du haut des nues sur le modeste passereau ; mais ne me demandez pas si je crains le danger. \n \u2013 Ma question avait pour but de distraire votre esprit des \nsombres pens\u00e9es qui l'occupent, cher Will, r\u00e9pondit Robin ; ces sombres pens\u00e9es ont terni l'\u00e9clat de vos yeux et jet\u00e9 sur votre f r o n t u n e i n q u i \u00e9 t a n t e p \u00e2 l e u r . V o u s a v e z u n c h a g r i n , W i l l , u n v\u00e9ritable chagrin, confiez-le-moi, ne suis-je pas votre ami ? \n \u2013 Je n'ai pas de chagrin, Robin, je suis ce que j'\u00e9tais hier et \nce que je serai demain ; vous me verrez comme d'habitude, le \npremier au combat. \n \u2013 Je ne doute nullement de votre courage mon cher Will, \nmais je doute de la tranquillit\u00e9 de votre \u00e2me : quelque chose vous attriste, j'en suis convaincu. Soyez franc avec moi, je puis \npeut-\u00eatre vous \u00eatre utile, porter avec vous le fardeau de vos pei-\nnes, et par cela m\u00eame les rendre moins lourdes. Si vous vous \u00eates mis en querelle avec quelqu'un, dites-le-moi, votre affaire sera la mienne. \n \u2013 Le motif de ma tristesse n'est ni assez important ni assez \ns\u00e9rieux, mon cher Robin, pour rester plus longtemps un mys-t\u00e8re. Si j'avais pris la peine de r\u00e9fl\u00e9chir, je ne serais ni surpris ni afflig\u00e9 de ce qui m'arrive\u2026 Pard onnez-moi mes h\u00e9sitations, il y \na en moi un sentiment qui, malgr\u00e9 ma volont\u00e9, ferme mon c\u0153ur \u00e0 toute confidence. Est-ce orgueil ou timidit\u00e9 ? je l'ignore ; mais \u2013 304 \u2013 un ami tel que vous est un second soi-m\u00eame. Vos questions \ntrouvent souvent en moi un \u00e9cho , votre amiti\u00e9 triomphe de ma \nfausse honte, je\u2026 \n \n\u2013 Non, non, cher Will, interrompit vivement Robin : garde \nt o n s e c r e t : l a s o u f f r a n c e a s a p u d e u r , e t j e t e p r i e d e m e p a r -donner l'amicale importunit\u00e9 de mes interrogations. \n \u2013 C'est \u00e0 moi de demander pardon pour l'\u00e9go\u00efsme de ma \ndouleur, cher Robin, s'\u00e9cria Wi ll en saccadant ses paroles dans \nun \u00e9clat de rire plus triste que des pleurs. Je souffre, je souffre \nr\u00e9ellement, et je veux sonder devant toi la blessure qui a d\u00e9chir\u00e9 mon \u00e2me. Tu seras le confiden t de ma premi\u00e8re souffrance \ncomme tu as \u00e9t\u00e9 le compagnon de mes premiers jeux ; car nous sommes plus \u00e9troitement li\u00e9s par l' amiti\u00e9 que nous ne le serions \npas les liens du sang, et je veux \u00eatre pendu, Rob, si mon affec-\ntion pour toi n'est pas celle du plus tendre des fr\u00e8res. \n \u2013 Tes paroles sont vraies, Will, l'affection nous a rendus \nfr\u00e8res. O\u00f9 sont les jours de notre belle enfance ? Le bonheur dont nous jouissions alors ne reviendra plus. \n \u2013 Le bonheur reviendra pour vous, Robin, mais sous d'au-\ntres formes ; il portera d'autres v\u00eatements, un autre nom, mais \nil sera toujours le bonheur. Quant \u00e0 moi, je n'esp\u00e8re plus rien, je \nne d\u00e9sire plus rien, mon c\u0153ur est bris\u00e9. Vous savez, Robin, \ncombien j'ai aim\u00e9 Maude Lindsay\u2026 je ne trouve pas de paroles qui puissent vous faire clairement comprendre l'invincible pas-sion qui attachait ma vie au no m seul de cette jeune fille. Eh \nbien ! maintenant, je sais, je sais\u2026 \n Une douloureuse crainte traversa l'esprit de Robin. \u2013 Eh bien ! maintenant ? interrogea-t-il d'un ton plein \nd'anxi\u00e9t\u00e9. \n \u2013 305 \u2013 \u2013 Lorsque vous \u00eates venu me chercher dans le jardin du \nh a l l , r e p r i t W i l l i a m , j ' \u00e9 t a i s a u p r \u00e8 s d e M a u d e , j e v e n a i s d e l u i \ndire ce que je lui dis tous les jours depuis bien longtemps, que \nm o n r \u00ea v e l e p l u s d o u x e s t d e l a d o n n e r p o u r f i l l e \u00e0 m a m \u00e8 r e , pour s\u0153ur \u00e0 mes s\u0153urs. Je demandais \u00e0 Maude si elle voulait essayer de m'aimer un peu, et Maude me r\u00e9pondait qu'avant de venir au hall de Gamwell elle av ait dispos\u00e9 de son affection. \nAlors, Robin, j'ai vu se d\u00e9truire toutes mes esp\u00e9rances, alors j'ai senti quelque chose se briser en moi : c'\u00e9tait mon c\u0153ur, Rob, c'\u00e9tait mon c\u0153ur ; vous le voyez, je suis bien malheureux. \n \u2013 Maude vous a-t-elle confi\u00e9 le nom de celui qu'elle aime ? \ndemanda craintivement Robin. \n \u2013 Non, r\u00e9pondit Will, elle m'a seulement dit que cet \nhomme ne l'aimait pas. Comprene z-vous cela, Robin ? Il existe \nun homme qui n'aime pas Maude et qui est aim\u00e9 de Maude ! un homme que son regard cherche et qui fuit ce regard ! \u00d4 l'insigne brute ! \u00f4 le mis\u00e9rable ! J'ai offert \u00e0 Maude de m'emparer de lui, de le contraindre \u00e0 donner l'amour qu'il refuse. Je lui ai offert de le battre \u00e0 outrance, elle a refus\u00e9 . oh ! elle l'aime ! elle l'aime ! \nApr\u00e8s avoir achev\u00e9 ce triste et p\u00e9nible aveu, continua William, la pauvre et g\u00e9n\u00e9reuse Maude m'a offert sa main. Je l'ai refus\u00e9e. La raison, la loyaut\u00e9, l'honne ur ont impos\u00e9 silence \u00e0 mon \namour\u2026 Dites adieu au rieur et jo yeux Will, Robin, il est mort, \nbien mort. \n \n\u2013 Allons, allons, William, un peu de courage, dit douce-\nment Robin ; votre c\u0153ur est malade, il faut le soigner, il faut le gu\u00e9rir, et je veux en \u00eatre le premier m\u00e9decin. Je connais Maude mieux encore que vous ne la co nnaissez ; elle vous aimera un \njour, si d\u00e9j\u00e0 elle ne vous aime. Je vous assure, William, que vous \navez fort mal interpr\u00e9t\u00e9 ses petites confessions de jeune fille : elles ont \u00e9t\u00e9 dict\u00e9es par un sentiment d'extr\u00eame d\u00e9licatesse, el-les devaient vous faire comprendre les rigueurs pass\u00e9es et en m\u00eame temps vous rendre plus pr\u00e9cieuse une offre aussi in-\u2013 306 \u2013 consid\u00e9r\u00e9ment refus\u00e9e. Croyez-moi donc, William, Maude est \nune charmante fille, aussi honn\u00eate que belle, et vraiment digne \nde votre amour. \n \u2013 J'en suis certain ! s'\u00e9cria le jeune homme. \u2013 Il ne faut point vous exag\u00e9rer la profondeur des chagrins \nde miss Lindsay, mon ami, ni vous tourmenter l'esprit de sup-positions chim\u00e9riques. Maude vo us aime d\u00e9j\u00e0 beaucoup, j'en \nsuis s\u00fbr, et un jour elle vous aimera plus encore. \n \u2013 Le pensez-vous, Robin, mon cher Robin ? s'\u00e9cria Will, \nsaisissant avec avidit\u00e9 cette lueur d'espoir. \n \u2013 Oui, je le pense ; seulement faites-moi le plaisir de me \nlaisser parler sans interruption ; je vous le r\u00e9p\u00e8te, et je vous le r\u00e9p\u00e9terai toutes les fois que vo us perdrez courage, Maude vous \naime ; l'offre de sa main n'\u00e9tait ni un d\u00e9vouement ni un sacri-fice, mais bien un \u00e9lan du c\u0153ur. \n \u2013 J e v o u s c r o i s , R o b i n , j e v o u s c r o i s ! s ' \u00e9 c r i a W i l l , e t d e -\nmain je demanderai \u00e0 Maude si e lle veut bien donner un enfant \nde plus \u00e0 ma m\u00e8re. \n \u2013 Vous \u00eates un excellent gar\u00e7on, William ; reprenez donc \ncourage, et doublons le pas, nous nous trouvons au moins \u00e0 un \nquart de mille en arri\u00e8re de nos compagnons, et franchement cette lenteur de marche ne nous donne pas un air fort martial. \n \u2013 Vous avez raison, mon ami, et je crois d\u00e9j\u00e0 entendre la \nvoix grondeuse de notre g\u00e9n\u00e9ral en chef. \n Lorsque la petite troupe eut atteint l'endroit d\u00e9sign\u00e9 par \nGilbert comme \u00e9tant propice \u00e0 une embuscade, le vieillard posta ses hommes, donna \u00e0 chacun de nouvelles et br\u00e8ves explica-tions, ordonna sur toute la ligne un profond silence, et vint lui-\u2013 307 \u2013 m\u00eame se placer derri\u00e8re un tronc d'arbre \u00e0 quelques pas de Pe-\ntit-Jean, dont les oreilles \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 aux aguets. \n \nLe cri d'un oiseau \u00e9veill\u00e9, le chant m\u00e9lodieux du rossignol, \nles soupirs de la brise se jouant dans les feuilles, troublaient seuls le calme silencieux de la nuit ; mais \u00e0 ces indistincts mur-\nmures vint bient\u00f4t se joindre un bruit de pas encore \u00e9loign\u00e9, un bruit presque imperceptible et que l'ou\u00efe seule des hommes de la for\u00eat pouvait distinguer dans les rumeurs harmonieuses des plaintes du vent, de la voix de l'oiseau et du bruissement des \nfeuilles. \n \u2013 C'est un voyageur \u00e0 cheval, dit Robin \u00e0 mi-voix, je crois \nreconna\u00eetre le pas court et rapide d'un poney de nos pays. \n \u2013 Votre observation est parfaitement juste, r\u00e9pondit Petit-\nJean sur le m\u00eame ton de prudence ; le survenant est un ami ou \nbien un passant inoffensif. \n \u2013 Attention ! cependant. \u2013 Attention ! se r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent les hommes les uns aux autres. La personne qui excitait ainsi l' inqui\u00e8te curiosit\u00e9 de la pe-\ntite troupe continuait joyeusement sa route ; elle chantait d'une \nvoix forte une ballade compos\u00e9e en son propre honneur, et sans \nnul doute par elle-m\u00eame. \n \u2013 Mal\u00e9diction sur toi ! s'\u00e9cria tout \u00e0 coup le chanteur en \nadressant \u00e0 son cheval cette aimable parole. Eh ! quoi ! b\u00eate sans go\u00fbt, lorsque des torrents d'harmonie s'\u00e9chappent de mes \nl\u00e8vres, tu ne restes pas silencieus e, ravie, charm\u00e9e ! Au lieu de \ndresser tes longues oreilles, de m'\u00e9couter avec une gravit\u00e9 \nconvenable, tu tournes la t\u00eate de droite \u00e0 gauche, tu m\u00eales \u00e0 la mienne ta voix fausse, gutturale et sans harmonie ! Mais tu es \nune femelle, et par cons\u00e9quent tu as un naturel taquin, contra-\u2013 308 \u2013 riant, ent\u00eat\u00e9, opini\u00e2tre. Si je d\u00e9si re te voir marcher d'un c\u00f4t\u00e9 de \nla route, tu te diriges imm\u00e9diatement vers une direction oppo-\ns\u00e9e, tu fais sans cesse ce que tu ne dois point faire, et tu ne fais jamais ce qu'il faut que tu fasses. Tu sais que je t'aime, effront\u00e9e, \net c'est uniquement parce que tu as acquis la certitude de cette \naffection que tu veux changer de ma\u00eetre. Tu es comme elle, \ncomme sont toutes les femmes enfin, capricieuse, inconstante, volontaire et coquette. \n \u2013 Pour quelle raison d\u00e9clames-tu ainsi contre les femmes, \nmon ami ? dit Petit-Jean, qui, silencieusement sorti de sa ca-chette, saisit \u00e0 l'improviste les brides du cheval. \n Fort peu effray\u00e9, l'inconnu repartit : \u2013 Avant de r\u00e9pondre, je serais bi en aise de savoir le nom de \ncelui qui arr\u00eate un homme paisible et inoffensif, le nom de celui qui ajoute \u00e0 ce proc\u00e9d\u00e9 de brigand l'impudence d'appeler son ami un homme qui lui est bien sup\u00e9rieur, ajouta fi\u00e8rement l'\u00e9tranger. \n \u2013 Apprenez, sir clerc de Co pmanhurst, car la bruyante \ncriaillerie de vos chants m'a dit votre nom, que vous \u00eates arr\u00eat\u00e9, \nnon par un brigand, mais par un homme fort difficile \u00e0 intimi-der, et qui est plac\u00e9 au-dessus de vous \u00e0 une hauteur \u00e9gale \u00e0 \ncelle que vous donne pour l'instant votre cheval, r\u00e9pondit d'un ton calme et froid le neveu de sir Guy. \n \u2013 Apprenez, sir chien de la for\u00ea t, car la grossi\u00e8ret\u00e9 de vos \nmani\u00e8res me dit votre nom, qu e vous questionnez un homme \npeu habitu\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre aux demandes importunes, un homme qui vous rossera d'importance si vous ne laissez retomber \u00e0 l'instant les brides de son cheval. \n \u2013 Les grands brailleurs sont to ujours les petits faiseurs, r\u00e9-\npondit le jeune homme d'un ton plein de raillerie, et je vais r\u00e9-\u2013 309 \u2013 pondre \u00e0 vos menaces par la pr\u00e9sentation d'un jeune forestier \nqui vous fera crier merci avec votre propre b\u00e2ton. \n \n\u2013 Me faire crier merci avec mon propre b\u00e2ton ! s'\u00e9cria \nl'\u00e9tranger d'un ton furieux ; le cas serait rare, s'il n'\u00e9tait impos-sible. Amenez votre ami, amenez-le \u00e0 l'instant. \n En achevant de vocif\u00e9rer ces derni\u00e8res paroles, le voyageur \nsauta \u00e0 bas de son cheval. \n \u2013 Eh bien ! o\u00f9 est-il, ce batailleur de profession ? continua \nl'\u00e9tranger en jetant sur le jeune homme de furieux regards, o\u00f9 est-il ? Je veux lui fendre le cr \u00e2ne afin d'avoir ensuite le plaisir \nde vous ch\u00e2tier, nigaud aux longues jambes. \n \u2013 Allez vite, Robin, dit Gilbert, allez vite, le temps presse : \ndonnez \u00e0 ce bavard insolent une courte et bonne le\u00e7on. \n En apercevant l'\u00e9tranger, Robin saisit le bras de Petit-Jean, \net lui dit \u00e0 voix basse : \n \u2013 Ne reconnaissez-vous donc pas ce voyageur ? C'est Tuck, \nle joyeux moine. \n \u2013 Ah bah ! vraiment ? \n \u2013 Oui ; mais ne dites rien, je d\u00e9sire depuis longtemps faire \nun tour de b\u00e2ton avec ce brave Gilles, et comme le clair-obscur de la nuit me promet l'incognito, je veux abuser de cette bizarre rencontre. \n Les formes \u00e9l\u00e9gantes et eff\u00e9min\u00e9es de Robin amen\u00e8rent un \nsourire narquois sur les l\u00e8vres de l'\u00e9tranger. \n \u2013 310 \u2013 \u2013 Mon gar\u00e7on, dit-il en riant, es-tu s\u00fbr d'avoir le cr\u00e2ne \n\u00e9pais et de pouvoir supporter sans en mourir la gr\u00eale de coups \nque m\u00e9rite ton impudence ? \n \u2013 Mon cr\u00e2ne est solide, quoiqu 'il n'ait pas l'\u00e9paisseur du \nv\u00f4tre, sir \u00e9tranger, r\u00e9pondit le jeune homme en parlant le dia-\nlecte de Yorkshire afin de dissimu ler l'organe de sa voix ; n\u00e9an-\nmoins il r\u00e9sistera \u00e0 vos coups, si toutefois ils ont l'adresse de l'atteindre, adresse que je mets en doute avec autant de har-\ndiesse que vous mettez de forfanterie \u00e0 la proclamer. \n \u2013 Nous allons te voir \u00e0 l'\u0153uvr e, jeune pie effront\u00e9e. Ainsi \ndonc, assez de paroles, les faits sont plus \u00e9loquents. En garde ! \n Dans l'intention d'effrayer son jeune adversaire, Tuck fit \navec son b\u00e2ton un effrayant moulinet et parut vouloir diriger son premier coup dans les jambes de Robin ; mais le jeune homme, trop habile pour m\u00e9conna\u00eetre les r\u00e9elles intentions du moine, arr\u00eata le b\u00e2ton au mome nt o\u00f9, guid\u00e9 par une main s\u00fbre, \nil allait le frapper \u00e0 la t\u00eate. Puis, non content de cette adroite \nparade, il ass\u00e9na sur les \u00e9paules, le s reins, et sur la t\u00eate de Tuck \nune gr\u00eale de coups, si rapide, si violente et si m\u00e9thodiquement appliqu\u00e9e que le moine, abasourdi, moulu, les yeux aveugl\u00e9s, demanda, non point merci, mais une suspension d'armes. \n \n\u2013 Vous maniez assez bien le b\u00e2ton, mon jeune ami, dit-il \nd'une voix haletante, tout en essa yant d'en dissimuler la fatigue, \net je m'aper\u00e7ois que les coups rebondissent sans les meurtrir sur vos membres flexibles. \n \u2013 Ils rebondissent lorsque je les re\u00e7ois, messire, r\u00e9pondit \ngaiement Robin ; mais jusqu'\u00e0 pr\u00e9sent je ne connais pas le contact de votre b\u00e2ton. \n \u2013 C'est votre orgueil qui parle, jeune homme, car bien cer-\ntainement je vous ai touch\u00e9 plus d'une fois. \u2013 311 \u2013 \n\u2013 Vous avez donc oubli\u00e9, moin e Tuck, que ce m\u00eame orgueil \nm'a de tout temps interdit le mensonge ? r\u00e9pondit Robin de sa \nvoix naturelle. \n \u2013 Qui \u00eates-vous ? s'\u00e9cria le moine. \u2013 Regardez mon visage. \u2013 Ah ! par saint Beno\u00eet, notr e bienheureux patron ! c'est \nRobin Hood, l'habile archer. \n \u2013 Moi-m\u00eame, joyeux Tuck. \u2013 Joyeux Tuck, joyeux Tuck, ou i, mais avant l'\u00e9poque o\u00f9 \nvous m'avez enlev\u00e9 ma petite ma \u00eetresse, la jolie Maude Lindsay. \n Ces paroles \u00e9taient \u00e0 peine achev\u00e9es qu'une main de fer se \ncramponnait avec violence autour du bras de Robin, et une voix furieuse murmurait sourdement : \n \u2013 Ce moine dit-il vrai ? Robin tourna la t\u00eate et vit, p\u00e2le, les l\u00e8vres tremblantes, les \nyeux inject\u00e9s de sang, la figure effar\u00e9e de Will. \n \n\u2013 Silence, William, r\u00e9pondit doucement Robin, silence, je \nr\u00e9pondrai tout \u00e0 l'heure \u00e0 votre question. Mon cher Tuck, reprit le jeune homme, je n'ai point enlev\u00e9 celle que vous nommez si l\u00e9g\u00e8rement votre ma\u00eetresse. Miss Maude, en digne et honn\u00eate fille, a repouss\u00e9 un amour qu'elle ne pouvait partager. Sa sortie du ch\u00e2teau de Nottingham n'\u00e9tait point une faute, mais l'ac-complissement d'un devoir : e lle accompagnait sa ma\u00eetresse, \nlady Christabel Fitz-Alwine. \n \u2013 312 \u2013 \u2013 Je n'ai point prononc\u00e9 de v\u0153ux monastiques, Robin, r\u00e9-\npondit le moine en mani\u00e8re d'ex cuse, et j'aurais pu donner mon \nnom \u00e0 miss Lindsay. Si la capricieuse fille a repouss\u00e9 mon \namour, j'en dois accuser votre jo li visage, ou bien l'inconstance \nde c\u0153ur naturelle aux femmes. \n \u2013 Fi donc ! moine Tuck, s'\u00e9cria Robin, calomnier les fem-\nmes est une infamie ; pas un mot de plus ! miss Maude est or-pheline, miss Maude est malheureuse, miss Maude a droit au respect de tous. \n \u2013 Herbert Lindsay est mort ? s'\u00e9cria tristement Tuck. Dieu \nveuille avoir son \u00e2me ! \n \u2013 Oui, Tuck, mort. Bien des choses \u00e9tranges se sont pas-\ns\u00e9es ; je vous conterai tout cela plus tard. En attendant la possi-bilit\u00e9 d'un long entretien, occupons-nous du motif qui am\u00e8ne notre rencontre. Votre concours nous est n\u00e9cessaire. \n \u2013 En quoi ? demanda Gilles. \u2013 Je vais vous l'expliquer le plus bri\u00e8vement possible. Le \nbaron Fitz-Alwine a fait br\u00fbler pa r ses sbires la maison de mon \np\u00e8re, comme vous le savez ; ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e au milieu de l'incendie, et Gilbert veut venger sa mort. Nous attendons ici le \nbaron ; il revient de l'\u00e9tranger et rentre \u00e0 Nottingham. Notre \nintention est de p\u00e9n\u00e9trer ensuite par surprise dans l'int\u00e9rieur du \nch\u00e2teau. Si vous avez envie d'\u00e9c hanger quelques bons coups, en \nvoil\u00e0 l'occasion. \n \u2013 Bravo ! je ne refuse jamais un plaisir. Mais vous n'esp\u00e9-\nrez pas que je pense remporter la victoire, car notre corps d'ar-\nm\u00e9e n'est pas fort, s'il ne se co mpose que de ces beaux gar\u00e7ons, \nde vous et de moi. \n \u2013 313 \u2013 \u2013 Mon p\u00e8re et une bande de vigoureux forestiers sont en \nembuscade dans le taillis \u00e0 vingt pas de nous. \n \n\u2013 Alors nous serons vainqueurs ! s'\u00e9cria le moine en faisant \ntournoyer son b\u00e2ton d'un air enthousiasm\u00e9. \n \u2013 Quelle route avez-vous suivie pour gagner la for\u00eat, mon \nr\u00e9v\u00e9rend p\u00e8re ? demanda Petit-Jean. \n \u2013 Celle de Mansfeld \u00e0 Nottingham, mon fr\u00eale ami, r\u00e9pondit \nle moine. En v\u00e9rit\u00e9, ajouta-t-il, je ne pardonne point \u00e0 mes yeux leur aveuglement, et je vous serre les mains de bon c\u0153ur, mon cher Petit-Jean. \n Le neveu de sir Guy r\u00e9pondit avec affection aux amicales \npolitesses du moine. \n \u2013 N'avez-vous point rencontr \u00e9 sur votre route une caval-\ncade militaire ? demanda le jeune homme. \n \u2013 Une bande d'hommes arriv\u00e9s de la terre sainte se rafra\u00ee-\nchissait dans une auberge de Mansfeld ; mais cette bande, toute disciplin\u00e9e qu'elle para\u00eet \u00eatre, est compos\u00e9e d'hommes \u00e0 moiti\u00e9 \nmorts de fatigue, d'\u00e9puisement et de privations. Croyez-vous qu'elle fasse partie du cort\u00e8ge qui accompagne le baron Fitz-\nAlwine ? \n \u2013 Oui, car ces crois\u00e9s attendus au ch\u00e2teau de Nottingham \nsont des hommes \u00e0 lui. Ainsi donc, \u00e0 bient\u00f4t la rencontre des illustres personnages. Moine Tuck, il faut dispara\u00eetre dans un fourr\u00e9 ou derri\u00e8re un tronc d'arbre. \n \u2013 Volontiers ; mais o\u00f9 faut-il placer cette obstin\u00e9e jument ? \nElle a autant de d\u00e9fauts qu'une fem\u2026 chut !\u2026 n\u00e9anmoins je m'y \nsuis attach\u00e9. \n \u2013 314 \u2013 \u2013 Je vais la conduire dans un abri s\u00fbr ; confiez-m'en le \nsoin, et cachez-vous. \n \nPetit-Jean lia le cheval par les reins \u00e0 un arbre peu \u00e9loign\u00e9 \nde la route, puis il vint rejoindre ses compagnons. \n L'inqui\u00e9tude nerveuse de Will ne lui avait point permis \nd'attendre un moment propice \u00e0 une explication ; il s'\u00e9tait em-par\u00e9 de Robin, et, bon gr\u00e9, mal gr\u00e9, le fougueux jeune homme \navait contraint son ami \u00e0 lui faire un r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 des circons-tances qui se rattachaient \u00e0 la fuite du ch\u00e2teau de Nottingham. \n Robin fut v\u00e9ridique, sinc\u00e8re et surtout g\u00e9n\u00e9reux pour \nMaude. \n Will \u00e9couta le c\u0153ur palpitant, et lorsque le jeune homme \neut achev\u00e9 son r\u00e9cit, il lui demanda : \n \u2013 Est-ce tout ? \u2013 C'est tout. \u2013 Merci ! Et les deux excellents c\u0153urs se press\u00e8rent l'un contre l'au-\ntre. \n \n\u2013 Je suis son fr\u00e8re, dit Robin. \u2013 Je serai son mari, s'\u00e9cria William ; et il ajouta gaiement : \nAllons nous battre ! \n Pauvre William ! L'attente des forestiers se prolongea fort avant dans la nuit, \net ce ne fut que vers trois heures du matin qu'un hennissement \u2013 315 \u2013 de cheval retentit dans les profon deurs de la for\u00eat. La jument de \nTuck r\u00e9pondit gracieusement \u00e0 cette voix de fr\u00e8re. \n \n\u2013 Ma jeune demoiselle fait la coquette, dit Tuck ; est-elle \nsolidement attach\u00e9e, Petit-Jean ? \n \u2013 Je le crois, r\u00e9pondit le jeune homme. \u2013 Chut ! dit Robin, j'entends le pas des chevaux. Quelques minutes apr\u00e8s, une troupe qui ne faisait nulle-\nment un myst\u00e8re de son approche, car les hommes moins fati-gu\u00e9s que ne l'avait jug\u00e9 Tuck, ri aient, causaient et chantaient, \nparut \u00e0 l'entr\u00e9e du carrefour. \n Au m\u00eame instant le petit cheval de Tuck se pr\u00e9cipita hors \ndu taillis, passa comme une fl\u00e8che devant son ma\u00eetre, et galopa d'un air d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 au-devant des soldats. \n Le moine fit un mouvement pour s'\u00e9lancer sur les traces de \nla d\u00e9serteuse. \n \u2013 \u00cates-vous fou ? murmura Petit- Jean qui saisit le bras du \nmoine ; un pas de plus et vous \u00eates mort. \n \n\u2013 Mais ils me prendront mon petit poney, grommela Tuck ; \nlaissez-moi, je vais\u2026 \n \u2013 Silence, malheureux ! tu va s nous faire d\u00e9couvrir ; les \nponeys ne sont pas rares ; mon oncle t'en donnera un. \n \u2013 Oui, mais il n'aura pas \u00e9t\u00e9 b\u00e9ni par l'abb\u00e9 de notre cou-\nvent comme l'a \u00e9t\u00e9 ma gentille Mary ; l\u00e2chez-moi \u00e0 l'instant. Que signifie cette violence, ami tourelle ? je veux mon cheval, je le veux, je le veux ! \n \u2013 316 \u2013 \u2013 Eh bien ! va le chercher, s'\u00e9cria Petit-Jean en poussant le \nmoine ; va, fanfaron \u00e9tourdi, t\u00eate sans cervelle ! \n \nTuck devint pourpre, ses yeux lanc\u00e8rent des \u00e9clairs, et il dit \nd'une voix tremblante de col\u00e8re : \n \u2013 \u00c9coute, tour, clocher marchant, colonne ambulante, \napr\u00e8s le combat je te rosserai cruellement. \n \u2013 Ou bien tu seras ross\u00e9, r\u00e9pondit Petit-Jean. Tuck s'\u00e9lan\u00e7a sur la route, et, tout en courant vers les sol-\ndats, il vit sa jument caracoler, se cabrer, soulever autour d'elle des nuages de poussi\u00e8re et r\u00e9sister aux efforts de ceux qui vou-laient mettre un frein \u00e0 ses joyeuses folies. \n Un soldat atteignit le poney avec sa lance ; mais le coup \nqu'il frappa lui fut rendu avec us ure par Tuck, car le pauvre dia-\nble glissa de sa monture en jetant un cri de douleur. \n \u2013 Mary, Mary, doucement, ma fille, cria Tuck ; viens \u00e0 moi, \nmignonne, viens. \n Cette voix connue fit dresser les oreilles au cheval ; il hen-\nnit joyeusement, et trotta aussit\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de son ma\u00eetre. \n \n\u2013 Comment, coquin ! s'\u00e9cria le chef d'un ton furieux, tu \nmassacres mes hommes ! \n \u2013 Respectez un membre de l'\u00c9glise, r\u00e9pondit Tuck en ap-\npliquant sur la t\u00eate du cheval mo nt\u00e9 par le chef un violent coup \nde b\u00e2ton. \n L'animal bondit en arri\u00e8re, le chef chancela et perdit les \n\u00e9triers. \n \u2013 317 \u2013 \u2013 Ne vois-tu pas l'habit que je porte ? reprit Tuck d'un ton \nqu'il essayait de rendre imposant. \n \n\u2013 Non ! rugit le chef, non ! je ne vois pas ton habit, mais \nbien ta hardiesse insolente. Sans respect pour l'un et sans merci \npour l'autre, je vais te briser le cr\u00e2ne. \n Le coup de lance atteignit Tuck , et la douleur exasp\u00e9ra si \nfollement le bon fr\u00e8re qu'il se jeta sur le chef en criant d'une voix de stentor : \n \u2013 \u00c0 moi les Hood ! les Hood \u00e0 moi ! \u00e0 moi ! Les clameurs de Tuck n'\u00e9pouvant\u00e8rent pas le chef. Sa \ntroupe, compos\u00e9e d'une quarantaine d'hommes, pouvait le se-courir au moindre signe, et, que lque adroit et vigoureux que f\u00fbt \nle moine, c'\u00e9tait un ennemi facile \u00e0 vaincre. \n \u2013 Arri\u00e8re, coquin ! s'\u00e9cria-t-il d'une voix terrible, arri\u00e8re ! \net sa lance repoussa Tuck, tandis que, violemment enlev\u00e9 par son cavalier, le cheval se jetait au-devant du moine. \n Le b\u00e9n\u00e9dictin fit un bond pr odigieux, et, d'un formidable \ncoup de b\u00e2ton, fendit la t\u00eate du chef. \n \nVingt lances et autant d'\u00e9p\u00e9es menac\u00e8rent la vie de l'intr\u00e9-\npide moine. \n \u2013 Au secours, les Hood ! au se cours ! vocif\u00e9ra Tuck en s'ac-\nculant comme un lion contre le tronc d'un arbre. \n \u2013 Hourra ! hourra pour les Ho od, s'\u00e9cri\u00e8rent furieusement \nles forestiers, hourra ! hourra ! \n E t l a t r o u p e c o m m a n d \u00e9 e p a r Gilbert, s'\u00e9lan\u00e7a comme un \nseul homme au secours du moine. \u2013 318 \u2013 \nEn voyant courir sur eux cette bande arm\u00e9e et aux inten-\ntions hostiles, les soldats jet\u00e8rent un cri de ralliement, envelop-\np\u00e8rent la route dans toute sa larg eur, et se pr\u00e9par\u00e8rent \u00e0 renver-\nser l'ennemi sous le pied des chevaux. \n Une vol\u00e9e de fl\u00e8ches arr\u00eata l'essor de cette premi\u00e8re d\u00e9-\nfense, et une demi-douzaine de soldats tomb\u00e8rent bless\u00e9s \u00e0 mort sur le champ de bataille. \n En s'apercevant que le nombre des ennemis \u00e9tait bien su-\np\u00e9rieur \u00e0 sa petite troupe, Gilb ert lui ordonna de s'appuyer sur \nle bas-c\u00f4t\u00e9 de la route, afin d'y trouver la protection des t\u00e9n\u00e8-bres et le rempart des arbres. \n Cette habile man\u0153uvre livrait les soldats aux atteintes \nmortelles des fl\u00e8ches, car les forestiers ne manquaient point leur but, tant l'habitude leur avait donn\u00e9 de pr\u00e9cision et d'adresse. \n \u2013 Pied \u00e0 terre ! cria l'homme qui, de sa propre autorit\u00e9, \navait pris la place du chef. \n Les crois\u00e9s ob\u00e9irent, et la troupe de Gilbert s'\u00e9lan\u00e7a brave-\nment au-devant d'eux. Ce fut alors un combat corps \u00e0 corps, un combat meurtrier o\u00f9 la force commandait en reine. \n \n\u2013 Hood ! Hood ! criaient les forestiers, vengeance ! ven-\ngeance ! \n \u2013 Point de quartier ! \u00e0 bas les chiens saxons ! \u00e0 bas les \nchiens ! vocif\u00e9raient les soldats. \n \u2013 Gare aux dents de ces chiens ! cria Will en clouant une \nfl\u00e8che sur la poitrine d'un gaillard qui venait de hurler ce cri de \nmort. \n \u2013 319 \u2013 Petit-Jean, Robin et Gilbert se battaient du m\u00eame c\u00f4t\u00e9, les \nGamwell accomplissaient des merveilles d'adresse et de cou-\nr a g e ; q u a n t a u v i g o u r e u x m o i n e , c h a q u e c o u p d e s o n p r o d i -gieux b\u00e2ton terrassait un homme. \n W i l l i a m c o u r a i t c o m m e u n c e r f d ' u n c \u00f4 t \u00e9 e t d e l ' a u t r e , \nculbutant un soldat par-ci, fendant la t\u00eate \u00e0 un autre par-l\u00e0, mais veillant surtout au salut de ses amis, veillant sur Robin, qu'\u00e0 deux reprises diff\u00e9rentes il sauva d'un danger presque mor-tel. \n En d\u00e9pit de tous ces efforts, en d\u00e9pit du courage particulier \nde chacun et de la force combin\u00e9e d'une r\u00e9sistance g\u00e9n\u00e9rale, le r\u00e9sultat victorieux du combat \u00e9tait visiblement du c\u00f4t\u00e9 de la troupe appartenant au baron. Ce tte troupe bien disciplin\u00e9e, \nrompue aux fatigues et d'une fo rce double de celle des fores-\ntiers, regagnait de minute en minute le terrain qu'elle avait per-du en engageant le combat. Petit- Jean jugea d'un regard la si-\ntuation presque d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, et du moment que l'effusion du sang ne devenait plus qu'un inut ile carnage, il fallait y mettre \nune tr\u00eave. Mais s'osant agir sans l'autorisation de Gilbert, le \njeune homme s'\u00e9lan\u00e7a \u00e0 sa recherche. \n Les prouesses de William avaient attir\u00e9 sur lui l'attention \nde quatre soldats r\u00e9unis en conseil pour s'emparer d'un chef des \nforestiers. Ils jug\u00e8rent au nombre des chefs le tendre amoureux de la jolie Maude, et, malgr\u00e9 son \u00e9nergique r\u00e9sistance, ils par-vinrent \u00e0 le terrasser. Robin vit le r\u00e9sultat de l'attaque, et, ne \nconsultant que son bon c\u0153ur, il tr aversa d'un coup de lance la \npoitrine d'un homme, releva William d'une main vigoureuse, et, appuy\u00e9 par son ami, tenta vers le corps des forestiers, d\u00e9j\u00e0 ras-sembl\u00e9s par Petit-Jean, une victorieuse retraite. \n Le danger couru par Will semblait \u00eatre conjur\u00e9, il allait, \ntoujours soutenu par Robin, gagner le groupe ami qui formait un rempart devant les soldats, lorsqu'un cri de Robin, un cri de \u2013 320 \u2013 furieux d\u00e9sespoir, fit perdre de vue au jeune homme les soldats \nqui n'avaient pas succomb\u00e9 dans la lutte. \n \n\u2013 Mon p\u00e8re ! mon p\u00e8re ! criait Robin, ils vont tuer mon \np\u00e8re ! \n Le jeune archer s'\u00e9lan\u00e7a au secours de Gilbert, et William, \nressaisi, entra\u00een\u00e9, n'eut que le temps de voir tomber Robin \u00e0 \ngenoux devant Gilbert, dont le cr\u00e2ne avait \u00e9t\u00e9 fendu par un coup \nde hache. \n Au milieu des clameurs soulev\u00e9e s par la mort du vieillard, \npar la prompte vengeance qu'en tira Robin en tuant le soldat meurtrier, l'enl\u00e8vement de Will passa inaper\u00e7u. \n Le combat, ralenti un instant, redevint plus terrible. Robin \net Tuck frappaient de mort tous ceux qui cherchaient \u00e0 les at-teindre, et Petit-Jean mit \u00e0 profit l'ivresse d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e du jeune homme pour faire enlever le corps de Gilbert. \n Un quart d'heure apr\u00e8s le d\u00e9pa rt du triste cort\u00e8ge, Robin \ncria d'une voix forte : \n \u2013 Au bois, mes gar\u00e7ons ! \nLes forestiers se dispers\u00e8rent comme une bande d'oiseaux \nsurpris, et les soldats s'\u00e9lanc\u00e8rent \u00e0 leur poursuite en criant : \n \u2013 Victoire ! victoire ! chassons les chiens ! tuons les chiens ! \u2013 Les chiens ne se laisseront pas tuer sans mordre, cria \nRobin, et les arcs tendus envoy\u00e8rent une fl\u00e8che meurtri\u00e8re. \n La dangereuse poursuite devint bient\u00f4t impossible, et les \nsoldats eurent le bon sens de s'en apercevoir. \n \u2013 321 \u2013 Six hommes manquaient \u00e0 la troupe de Petit-Jean, Gilbert \nHead \u00e9tait mort, et William faisait partie des absents. \n \n\u2013 Je n'abandonnerai pas William, dit Robin en arr\u00eatant la \ntroupe ; poursuivez votre chemin , mes braves ; quant \u00e0 moi, je \nvais \u00e0 la recherche de Will : bless\u00e9, mort ou prisonnier, il faut que je le retrouve. \n \u2013 Je vous accompagne, dit aussit\u00f4t Petit-Jean. Les hommes continu\u00e8rent leur route, et les deux jeunes \ngens reprirent en toute h\u00e2te le chemin qu'ils venaient de par-courir. \n Le champ de bataille n'offrit plus \u00e0 leurs regards aucune \ntrace de combat. Les morts, forestiers ou soldats, avaient tous disparu. Quelques pi\u00e9tinements de chevaux indiquaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 \nle passage d'une troupe nombreuse, mais rien de plus : tron\u00e7ons \nd'arbres, bois de fl\u00e8ches et autres vestiges de lutte, les crois\u00e9s avaient tout recueilli, tout emport\u00e9. \n Cependant un \u00eatre vivant errait dans le carrefour, jetant de \ndroite et de gauche les regards intelligents d'une inqui\u00e8te re-cherche : cet \u00eatre \u00e9tait le cheval du moine. \n \n\u00c0 la vue des deux jeunes gens, le poney trotta de leur c\u00f4t\u00e9 \nd'un air de satisfaction ; mais, en reconnaissant celui qui l'avait \nattach\u00e9, il hennit, se cabra et disparut. \n \u2013 La douce Mary s'est \u00e9mancip\u00e9 e, dit Petit-Jean, et bien \ncertainement elle sera avant le jour la propri\u00e9t\u00e9 d'un outlaw. \n \u2013 Essayons de nous en emparer, dit Robin ; avec son se-\ncours il me sera peut-\u00eatre possible de rejoindre les soldats. \n \u2013 322 \u2013 \u2013 E t d e v o u s f a i r e t u e r p a r e u x , m o n a m i , r \u00e9 p o n d i t s a g e -\nment le neveu de sir Guy ; la d\u00e9 marche serait, je vous l'assure, \naussi inutile qu'imprudente ; retournons au hall, demain nous \naviserons. \n \u2013 Oui, retournons au hall, dit Robin, un douloureux devoir \nm'y rappelle aujourd'hui m\u00eame. \n Le surlendemain de cette funeste journ\u00e9e, le corps de Gil-\nbert, sur lequel Tuck avait pieusement pri\u00e9, fut enseveli et pr\u00eat \u00e0 \u00eatre transport\u00e9 \u00e0 sa derni\u00e8re demeure. \n Robin, rest\u00e9 seul, \u00e0 son instan te demande, aupr\u00e8s des res-\ntes ch\u00e9ris du bon vieillard, pria avec ferveur pour le repos de celui qui l'avait tant aim\u00e9. \n \u2013 Adieu pour toujours, mon p\u00e8re ch\u00e9ri, dit-il, adieu, toi qui \nas re\u00e7u dans ta maison l'enfant \u00e9tranger et sans famille ; adieu, \ntoi qui as noblement donn\u00e9 \u00e0 cet enfant une m\u00e8re tendre, un p\u00e8re d\u00e9vou\u00e9, un nom sans tache, adieu, adieu, adieu !\u2026 La s\u00e9pa-ration mortelle de nos corps ne s\u00e9pare point nos \u00e2mes. \u00d4 mon \np\u00e8re ! tu vivras \u00e9ternellement dans mon c\u0153ur, tu y vivras aim\u00e9, respect\u00e9, honor\u00e9 \u00e0 l'\u00e9gal de Dieu. Ni le temps, ni les mis\u00e8res de la vie, ni m\u00eame le bonheur n'affaibliront ma filiale tendresse. Tu m'as souvent dit, \u00f4 mon v\u00e9n\u00e9r\u00e9 p\u00e8re ! que l'\u00e2me des bons garde \net prot\u00e8ge ceux qu'elle a aim\u00e9s. Veille sur ton fils, sur celui au-\nquel tu as donn\u00e9 un nom qu'il conservera toujours digne de toi. Je te le jure, p\u00e8re, ma main dans ta main, le regard vers le ciel, je te le jure, Robin Hood ne commettra jamais une action, bonne qu'elle ne soit guid\u00e9e par toi, mauvaise qu'elle ne soit \ntemp\u00e9r\u00e9e par des souvenirs de ta loyale justice. \n Quelques minutes de calme succ\u00e9d\u00e8rent \u00e0 ces paroles, puis \nle jeune homme se leva, appela se s amis, et, t\u00eate nue, suivi de \ntous les membres de la famille Gamwell, il accompagna les res-\ntes mortels du vieux forestier. \u2013 323 \u2013 \nDerri\u00e8re le triste cort\u00e8ge marchait Lincoln, plus p\u00e2le que le \nmort, puis un chien boiteux, un pauvre chien que personne ne \nvoyait, auquel personne ne songea it, un pauvre chien fid\u00e8le jus-\nqu'\u00e0 l'exil de la tombe. \n Lorsque le corps, tout habill\u00e9 et enseveli dans un drap, fut \ncouch\u00e9 sur son dernier lit de repos, lorsque les armes de Gilbert eurent \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es aupr\u00e8s de lu i, le bon vieux Lance se glissa \njusqu'au bord de la fosse, hurla tris tement et se jeta sur le corps. \n Robin voulut enlever le chien. \u2013 Laissez le serviteur aupr\u00e8s du ma\u00eetre, sir Robin, dit gra-\nvement Lincoln, ma\u00eetre et chien sont morts. \n Le vieillard avait dit vrai, Lance n'existait plus. La tombe ferm\u00e9e, Robin resta seul, car les grandes dou-\nleurs ne veulent ni consolations ni t\u00e9moins. \n Le soleil s'\u00e9tait couch\u00e9 dans un manteau de pourpre, les \npremi\u00e8res \u00e9toiles scintillaient au ci el, les doux rayons de la lune \nvenaient \u00e9clairer la solitude de Robin au moment o\u00f9 deux om-bres blanches apparurent \u00e0 quelques pas du jeune homme. \n \nLe l\u00e9ger contact de deux ma ins simultan\u00e9ment pos\u00e9es sur \nses \u00e9paules arracha Robin \u00e0 cette torpeur du d\u00e9sespoir, plus \ntriste que des sanglots. \n Il leva la t\u00eate et vit \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s Maude en pleurs et Marianne \npensive. \n \u2013 L'esp\u00e9rance, le souvenir et mon affection vous restent, \nRobin, dit Marianne d'une voix \u00e9mue. Si Dieu donne la douleur, il donne \u00e9galement la force de la supporter. \u2013 324 \u2013 \n\u2013 Je couvrirai la tombe des fl eurs du souvenir, Robin, dit \nMaude, et nous parlerons ensemble de celui qui n'est plus. \n \n\u2013 Merci, Marianne, merci, Maude, r\u00e9pondit Robin. Et, ne pouvant exprimer par des paroles sa profonde re-\nconnaissance, le jeune homme se leva, pressa les mains de Maude, s'inclina devant Marianne, et s'\u00e9loigna pr\u00e9cipitamment. \n Les deux jeunes filles s'agenouill\u00e8rent \u00e0 la place que Robin \nvenait de quitter et se mirent silencieusement \u00e0 prier. \n \u2013 325 \u2013 XVIII \n \nLe lendemain, aux premi\u00e8res heures du jour, Robin et Pe-\ntit-Jean entraient dans une auberge de la petite ville de Not-\ntingham, afin d'y prendre leur premier repas. La salle de cette \nauberge \u00e9tait remplie pour le moment d'une quantit\u00e9 de soldats appartenant, ainsi que l'indiquai t leur costume, au baron Fitz-\nAlwine. \n \nTout en d\u00e9jeunant, les deux amis pr\u00eataient une oreille at-\ntentive \u00e0 la conversation des soldats. \n \n\u2013 Nous ne savons pas encore, disait un des hommes du ba-\nron, \u00e0 quel genre d'ennemis les crois\u00e9s ont eu affaire. Sa Sei-\ngneurie suppose que ce sont des outlaws qui les ont attaqu\u00e9s, ou \nbien encore des vassaux guid\u00e9s par un de ses ennemis. Fort \nheureusement pour monseigneur, son arriv\u00e9e au ch\u00e2teau avait \n\u00e9t\u00e9 retard\u00e9e de quelques heures. \n \u2013 Les crois\u00e9s feront-ils un lo ng s\u00e9jour au ch\u00e2teau, Geof-\nfroy ? demanda le ma\u00eetre du logis \u00e0 celui qui parlait. \n \u2013 Non, ils partent demain po ur Londres, o\u00f9 ils vont \nconduire les prisonniers. \n Robin et Petit-Jean \u00e9chang\u00e8rent un \u00e9loquent regard. Quelques paroles indiff\u00e9rentes pour nos deux amis suivi-\nrent cette r\u00e9ponse ; puis les so ldats continu\u00e8rent \u00e0 boire et \u00e0 \njouer. \n \u2013 326 \u2013 \u2013 William est au ch\u00e2teau, murmura Robin d'une voix pres-\nque insaisissable ; il faut ou alle r l'y chercher ou attendre sa sor-\ntie, il faut enfin user de force, de ruse, d'adresse, en un mot le \nrendre libre. \n \n\u2013 Je suis pr\u00eat \u00e0 tout, dit Petit-Jean du m\u00eame ton. Les deux jeunes gens quitt\u00e8rent leur si\u00e8ge, et Robin paya \nl'h\u00f4te. \n Au moment o\u00f9 les deux amis traversaient le cercle form\u00e9 \npar les soldats, afin de gagner la porte, l'individu d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de Geoffroy dit \u00e0 Petit-Jean : \n \u2013 Par saint Paul ! mon ami, to n cr\u00e2ne me para\u00eet avoir une \nsinguli\u00e8re sympathie pour les solives du plafond, et si ta m\u00e8re peut te baiser les joues sans te faire agenouiller \u00e0 ses pieds, elle m\u00e9rite un grade dans le corps des crois\u00e9s. \n \u2013 Ma haute stature offense-t-elle tes regards, sir soldat ? \nr\u00e9pondit Petit-Jean d'un ton de condescendance. \n \u2013 Elle ne m'offense nullement, superbe \u00e9tranger ; mais je \ndois te dire en toute franchis e qu'elle me surprend beaucoup. \nJusqu'\u00e0 pr\u00e9sent je m'\u00e9tais cru l'homme le mieux d\u00e9coupl\u00e9 et le \nplus vigoureux du comt\u00e9 de Nottingham. \n \u2013 Je suis heureux de pouvoir te donner une visible preuve \ndu contraire, r\u00e9pondit gracieusement Petit-Jean. \n \u2013 Je parie un pot d'ale, reprit Geoffroy en s'adressant \u00e0 l'as-\nsembl\u00e9e, que, en d\u00e9pit de cette apparence de vigueur, l'\u00e9tranger \nserait incapable de me toucher avec un b\u00e2ton. \n \u2013 Je tiens le pari, cria un des assistants. \u2013 327 \u2013 \u2013 Bravo ! riposta Geoffroy. \n \n\u2013 Mais, en v\u00e9rit\u00e9, s'\u00e9cria \u00e0 so n tour Petit-Jean, tu ne me \ndemandes m\u00eame pas si j'accepte le d\u00e9fi ? \n \u2013 Tu ne saurais refuser un qu art d'heure de plaisir \u00e0 celui \nqui, sans te conna\u00eetre, a parl\u00e9 pour toi, dit l'homme qui avait agr\u00e9\u00e9 la demande de Geoffroy. \n \u2013 Avant de r\u00e9pondre \u00e0 l'amicale proposition qui m'est faite, \nr\u00e9pliqua Petit-Jean, je voudrais donner \u00e0 mon adversaire le l\u00e9-ger avertissement que voici : Je ne suis point orgueilleux de ma \nforce, cependant je dois dire que ri en ne lui r\u00e9siste ; je dois dire \nencore que vouloir lutter avec moi, c'est vouloir chercher une d\u00e9faire, quelquefois un malheur , souvent une blessure d'amour-\npropre. Je n'ai jamais \u00e9t\u00e9 vaincu. \n Le soldat se mit bruyamment \u00e0 rire. \u2013 T u e s \u00e0 m e s y e ux l e pl us g r a n d f an f a r o n d e l a t e r r e , s i r \n\u00e9tranger, cria-t-il d'un ton narquois, et si tu ne veux pas que j'ajoute la qualification de l\u00e2 che \u00e0 celle d'orgueilleux, tu vas \nconsentir \u00e0 te battre avec moi. \n \u2013 Puisque vous le voulez absolument, ce sera de tout mon \nc\u0153ur, ma\u00eetre Geoffroy. Mais avant de vous donner les preuves \nde ma force, permettez-moi de dire quelques mots \u00e0 mon com-pagnon. Une fois libre de mon temps, je vous promets de l'utili-ser de mani\u00e8re \u00e0 vous corriger sagement de votre d\u00e9faut d'im-pudence. \n \u2013 Tu ne vas pas t'\u00e9loigner au moins ! demanda Geoffroy \nd'une voix railleuse. \n Les assistants \u00e9clat\u00e8rent de rire. \u2013 328 \u2013 Bless\u00e9 au vif par cette insole nte supposition, Petit-Jean \ns'\u00e9lan\u00e7a vers le soldat. \n \n\u2013 Si j'\u00e9tais normand, dit le jeune homme d'une voix pleine \nde col\u00e8re, je pourrais agis ainsi : mais je suis saxon. Si je n'ai pas accept\u00e9 sur-le-champ ton offre be lliqueuse, c'est par bont\u00e9. Eh \nbien ! puisque tu te moques de mes scrupules, stupide bavard, \npuisque tu me d\u00e9gages de toute commis\u00e9ration pour toi, appelle \nl'h\u00f4te, paye ton ale et demande des bandages ; car, aussi vrai que tu donnes le nom de t\u00eate \u00e0 la vilaine bosse qui se balance entre tes deux \u00e9paules, tu en auras tout \u00e0 l'heure grandement \nbesoin. Mon cher Robin, dit Petit-Jean en rejoignant son ami, arr\u00eat\u00e9 \u00e0 quelques pas de l'auberg e, rendez-vous dans la maison \nde Gr\u00e2ce May, o\u00f9 sans nul doute vous rencontrerez Hal. Il serait dangereux pour vous et surtout tr\u00e8s compromettant pour le sa-\nlut de Will que vous fussiez reconnu par un serviteur du ch\u00e2-teau. Je suis oblig\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 l'intempestive bravade de ce soldat ; la r\u00e9ponse sera courte et bonne, soyez-en bien certain, \net allez vous mettre \u00e0 l'abri de toute f\u00e2cheuse rencontre. \n Robin ob\u00e9it \u00e0 contrec\u0153ur aux sages conseils de Petit-Jean, \ncar il va sans dire qu'il e\u00fbt trouv\u00e9 un v\u00e9ritable plaisir au specta-cle d'une lutte dans laquelle son ami devait facilement triom-pher. \n \nLorsque Robin eut disparu, Jean rentra dans l'auberge. La \nr\u00e9union des buveurs s'\u00e9tait consid\u00e9rablement augment\u00e9e, car la nouvelle d'une bataille entre Geoffroy le Fort et un \u00e9tranger qui ne lui c\u00e9dait en rien comme vigueur et comme audace, avait d\u00e9-j\u00e0 travers\u00e9 la petite ville et appel\u00e9 les amateurs de ce genre de combat. \n Apr\u00e8s avoir parcouru la foule d'un regard indiff\u00e9rent et \ntranquille, Petit-Jean s'approcha de son adversaire. \n \u2013 Je suis \u00e0 ta disposition, sir Normand, dit-il. \u2013 329 \u2013 \n\u2013 Et moi \u00e0 la tienne, r\u00e9pondit Geoffroy. \n \u2013 Avant de commencer la lutte, ajouta Petit-Jean, je d\u00e9sire \nconna\u00eetre la politesse de l'ami g\u00e9n\u00e9reux qui, sur une habilet\u00e9 inconnue, s'est expos\u00e9 \u00e0 perdre un pari. Je veux donc, en r\u00e9-ponse \u00e0 la courtoisie de sa confiance, mettre cinq schellings en jeu et parier que non seulement je te ferai mesurer la terre de toute la longueur de ton corps, ma is encore que je te frapperai \u00e0 \nla t\u00eate avec mon b\u00e2ton. Celui qui gagnera les cinq schellings of-frira des liqueurs \u00e0 l'aimable assembl\u00e9e. \n \u2013 J'y consens, r\u00e9pondit Geoffroy avec gaiet\u00e9, et m\u00eame j'of-\nfre \u00e0 mon tour de doubler la somme si tu parviens \u00e0 me blesser ou \u00e0 me renverser. \n \u2013 Hourra ! cri\u00e8rent les specta teurs, qui dans cet arrange-\nment des choses gagnaient encore et n'avaient rien \u00e0 perdre. \n Tumultueusement accompagn\u00e9s par la foule, les deux ad-\nversaires sortirent de la salle et a ll\u00e8rent se placer en face l'un de \nl'autre, au centre d'une vaste pelouse dont l'\u00e9pais tapis conve-nait admirablement \u00e0 la circonstance. \n Les spectateurs form\u00e8rent un large cercle autour des com-\nbattants, et un profond silence succ\u00e9da au bruit. \n \nPetit-Jean n'avait fait aucun changement dans son cos-\ntume ; il s'\u00e9tait content\u00e9 d'enlever ses armes et d'\u00f4ter ses gants ; mais Geoffroy avait mis plus de soin dans ses dispositions. D\u00e9-\nbarrass\u00e9 de la plus lourde partie de ses v\u00eatements, il se montrait la taille \u00e9troitement serr\u00e9e dans un pourpoint de couleur som-bre. \n Les deux hommes s'examin\u00e8rent un instant avec une per-\nsistante fixit\u00e9. La figure de Peti t-Jean pr\u00e9sentait une expression \u2013 330 \u2013 calme et souriante ; celle de Geoffroy r\u00e9v\u00e9lait en d\u00e9pit de lui-\nm\u00eame une vague inqui\u00e9tude. \n \n\u2013 J'attends, dit le jeune homme en saluant le soldat. \u2013 Je suis \u00e0 vos ordres, r\u00e9pondit Geoffroy avec non moins de \npolitesse. \n Par un mouvement simultan\u00e9, les deux hommes se tendi-\nrent la main, et une \u00e9treinte cordiale les r\u00e9unit pendant une se-conde. \n La lutte commen\u00e7a. Nous n'en treprendrons pas de la d\u00e9-\ncrire, nous dirons seulement qu'elle ne fut pas de longue dur\u00e9e. En d\u00e9pit des vigoureux efforts d'une \u00e9nergique r\u00e9sistance, Geof-froy perdit l'\u00e9quilibre, et, par un mouvement d'une force inou\u00efe et d'une adresse jusqu'alors rest\u00e9e sans exemple, Petit-Jean lan-\n\u00e7a son adversaire par-dessus sa t\u00ea te, et l'envoya rouler \u00e0 vingt \npas de lui. \n Le soldat, exasp\u00e9r\u00e9 de cette honteuse d\u00e9faite, se releva au \nbruit des clameurs joyeuses de tous les assistants, qui criaient en jetant leurs bonnets en l'air : \n \u2013 Hourra ! hourra pour le beau forestier ! \n \u2013 J'ai gagn\u00e9 honn\u00eatement la premi\u00e8re partie de notre en-\njeu, sir soldat, dit Petit-Jean, et je suis tout dispos\u00e9 \u00e0 commen-cer la seconde. \n Pourpre de col\u00e8re, Geoffroy r\u00e9pondit \u00e0 cette demande par \nun signe affirmatif. \n Les b\u00e2tons respectifs des deux hommes furent mesur\u00e9s, et \nla lutte se continua, plus vive , plus acharn\u00e9e, plus ardente. \n \u2013 331 \u2013 Geoffroy fut encore une fois vaincu. \n \nLes bravos enthousiastes de la foule c\u00e9l\u00e9br\u00e8rent les triom-\nphantes prouesses de Jean, et un flot d'ale ruissela dans les ver-res en l'honneur du beau forestier. \n \u2013 Sans rancune, vaillant soldat, dit Jean en tendant la main \n\u00e0 son adversaire. \n Geoffroy refusa l'offre amicale qu i lui \u00e9tait faite, et dit d'un \nton amer : \n \u2013 Je n'ai besoin ni du secours de votre bras ni des offres de \nvotre amiti\u00e9, sir forestier, et je vous engage \u00e0 mettre moins d'or-gueil dans vos mani\u00e8res. Je ne suis pas homme \u00e0 supporter tranquillement la honte d'un \u00e9chec, et si les devoirs de mon ser-vice ne me rappelaient au ch\u00e2t eau de Nottingham, je vous ren-\ndrais coup pour coup les horions re\u00e7us. \n \u2013 Voyons, mon brave ami, repartit Jean qui appr\u00e9ciait \u00e0 sa \nvaleur le courage r\u00e9el du soldat , ne te montre ni m\u00e9content ni \njaloux. Tu as succomb\u00e9 devant une force sup\u00e9rieure \u00e0 la tienne : \nle mal n'est pas grand, et tu trou veras, j'en suis s\u00fbr, les moyens \nde relever ta r\u00e9putation de vigueur, de sang-froid et d'adresse. Je me fais un plaisir de reconna\u00eetre, et permets-moi de le pro-\nclamer, que tu es non seulement tr\u00e8s fort dans l'art de manier le b\u00e2ton, mais encore l'athl\u00e8te le plus difficile \u00e0 terrasser que \npuisse d\u00e9sirer un c\u0153ur ferme et un bras vaillant. Ainsi accueille \nsans arri\u00e8re-pens\u00e9e l'offre de ma main, elle t'est tendue avec une loyaut\u00e9 pleine de franchise. \n Ces paroles, prononc\u00e9es avec une expression de r\u00e9elle \nbienveillance, parurent \u00e9mouvoir le rancunier Normand. \n \u2013 Voici ma main, dit-il en la pr\u00e9sentant au jeune homme ; \nelle demande \u00e0 la tienne une \u00e9t reinte d'ami. Maintenant, bon \u2013 332 \u2013 jeune homme, ajouta Geoffroy d'une voix doucereuse, accorde-\nmoi la gr\u00e2ce de conna\u00eetre le nom de mon vainqueur. \n \n\u2013 J e n e p u i s p o u r l e m o m e n t a c c o r d e r c e q u e t u m e d e -\nmandes, ma\u00eetre Geoffroy ; plus tard je me ferai mieux conna\u00eetre. \n \u2013 J'attendrai ton bon plaisir, \u00e9tranger ; mais, avant de te \nlaisser sortir de cette auberge, je crois qu'il est de mon devoir de te confier qu'en me qualifiant de normand, tu commets une er-reur : je suis saxon. \n \u2013 Ma foi ! r\u00e9pondit gaiement Petit-Jean, je suis tr\u00e8s-\nenchant\u00e9 d'apprendre que tu appar tiens \u00e0 la plus noble race du \nsol anglais ; ceci redouble l'estime et la sympathie que tu m'ins-pires. Nous nous reverrons bient\u00f4 t, et je serai avec toi plus \ncommunicatif et plus confiant. Main tenant au revoir, les affaires \nqui m'ont appel\u00e9 \u00e0 Nottingham exigent mon d\u00e9part. \n \u2013 Comment ! tu songes d\u00e9j\u00e0 \u00e0 me quitter, noble forestier ? \nJe ne le souffrirai pas, je vais t'accompagner l\u00e0 o\u00f9 tu as besoin de te rendre. \n \u2013 Je vous en prie, sir soldat, la issez-moi la libert\u00e9 d'aller re-\njoindre mon compagnon, j'ai d\u00e9j\u00e0 perdu un temps pr\u00e9cieux. \n \nL a n o u v e l l e d u d \u00e9 p a r t d e P e t i t - J e a n c o u r u t d e b o u c h e e n \nbouche, et elle souleva un v\u00e9ritable tumulte. \n Vingt voix pri\u00e8rent : \u2013 \u00c9tranger, nous allons te su ivre, nous voulons proclamer \npartout ta grandeur d'\u00e2me et ta vaillance. \n Fort peu d\u00e9sireux de recevoir les t\u00e9moignages mena\u00e7ants \nde cette soudaine popularit\u00e9, Petit-Jean, qui voyait approcher \u2013 333 \u2013 avec une r\u00e9elle crainte l'heure fix\u00e9e pour son rendez-vous avec \nRobin, dit vivement \u00e0 Geoffroy : \n \n\u2013 Veux-tu me rendre un service ? \u2013 De tout mon c\u0153ur. \u2013 Eh bien ! aide-moi \u00e0 me d\u00e9barrasser honn\u00eatement de ces \nbraillards d'ivrognes. Je d\u00e9sire pouvoir m'\u00e9loigner sans attirer \nl'attention. \n \u2013 Tr\u00e8s-volontiers, r\u00e9pondit Geoffroy ; puis il ajouta apr\u00e8s \nun instant de r\u00e9flexion : Il n'y a, pour r\u00e9ussir, qu'un seul moyen \n\u00e0 employer. \n \u2013 Lequel ? \u2013 Voici : accompagne-moi au ch\u00e2teau de Nottingham, ils \nn'oseront pas nous suivre au-del \u00e0 du pont-levis. De l'int\u00e9rieur \ndu ch\u00e2teau je te conduirai \u00e0 un chemin d\u00e9sert qui, par une voie \nd\u00e9tourn\u00e9e, te ram\u00e8nera \u00e0 l'entr\u00e9e de la ville. \n \u2013 Comment ! s'\u00e9cria Petit-Jean, il n'est pas possible de \ntrouver un autre moyen pour le d\u00e9 livrer de la compagnie de ces \nimb\u00e9ciles ? \n \n\u2013 Je n'en vois pas d'autre. Tu ne connais pas, mon homme, \nla sotte vanit\u00e9 de ces bavards ; il s te feraient cort\u00e8ge, non pour \ntoi-m\u00eame, mais pour \u00eatre vus en ta compagnie, et afin de pou-voir dire \u00e0 leurs voisins, \u00e0 leurs parents, \u00e0 leurs connaissances : \u00ab J'ai pass\u00e9 deux heures avec le vaillant gar\u00e7on qui a battu Geof-froy le Fort ; il est de mes am is, nous sommes entr\u00e9s en ville \nensemble il y a quelques instants ; d'ailleurs vous avez d\u00fb me \nvoir, j'\u00e9tais \u00e0 sa droite, ou \u00e0 sa gauche, etc\u2026, etc\u2026 \u00bb \n \u2013 334 \u2013 Petit-Jean se vit, bien \u00e0 cont rec\u0153ur, oblig\u00e9 de suivre le \nconseil que lui donnait Geoffroy. \n \n\u2013 J'accepte ta proposition, lui dit-il ; \u00e9loignons-nous sans \nretard. \n \u2013 Je suis \u00e0 vous dans une seconde. Mes amis, cria Geoffroy, \nil faut que je rentre au ch\u00e2teau ; ce digne forestier m'y accompa-gne. Je vous prie donc de nous la isser tranquillement sortir ; s'il \narrive que l'un de vous se perm ette de nous suivre, m\u00eame \u00e0 une \ndistance de vingt pas, je rega rderai sa d\u00e9marche comme une \ninsolente bravade, et, par saint Paul ! je l'en ferai cruellement repentir. \n \u2013 Mais, hasarda une voix, ma ma ison se trouve sur le che-\nmin que vous allez suivre, et je suis oblig\u00e9 de rentrer chez moi. \n \u2013 Tu n'y seras oblig\u00e9 que dans dix minutes, repartit Geof-\nfroy. Ainsi, bonjour \u00e0 tous, et amiti\u00e9 \u00e0 chacun. \n Cela dit, Geoffroy sortit de la salle, et un formidable hourra \naccompagna Petit-Jean jusqu'au seuil de la porte. \n Ce fut ainsi que Petit-Jean p\u00e9n\u00e9tra dans la seigneuriale \ndemeure du baron Fitz-Alwine. \n \nApr\u00e8s avoir quitt\u00e9 Petit-Jean, Robin s'\u00e9tait dirig\u00e9 vers la \ndemeure de Gr\u00e2ce May. La jolie fianc\u00e9e de Hal \u00e9tait une incon-\nnue pour Robin en ce sens qu'il n'avait jamais autrement que par les yeux de son jeune ami ad mir\u00e9 les charmes de la belle \nenfant, et si nous devons parler avec le c\u0153ur de Robin, il est n\u00e9-cessaire d'ajouter qu'un sentiment de vive curiosit\u00e9 l'attirait vers \nla maison de Gr\u00e2ce May. \n \u2013 335 \u2013 Il frappa longtemps \u00e0 la porte sans attirer la moindre atten-\ntion ; puis, fatigu\u00e9 d'attendre, il se prit \u00e0 chantonner \u00e0 mi-voix le \nrefrain d'une romance qui lui avait \u00e9t\u00e9 apprise par son p\u00e8re. \n \nAux premiers murmures de ce chant m\u00e9lancolique, un pas \nvif et pr\u00e9cipit\u00e9 r\u00e9veilla l'\u00e9cho endormi de la vieille maison, et la porte brusquement ouverte donn a passage \u00e0 une jeune demoi-\nselle qui, sans prendre le temps de regarder le visiteur, s'\u00e9cria d'un ton joyeux : \n \u2013 Je savais bien, mon cher Hal, que vous viendriez ce ma-\ntin ; j'ai dit \u00e0 ma m\u00e8re\u2026 Ah ! pardon, messire, ajouta la vive jeune fille, qui n'\u00e9tait autre que Gr\u00e2ce May, pardon mille fois. \n Tout en adressant ces excuses \u00e0 Robin, Gr\u00e2ce rougissait \njusqu'au blanc des yeux, et la vivacit\u00e9 irr\u00e9fl\u00e9chie de ses mouve-ments motivait cette rougeur, car elle s'\u00e9tait jet\u00e9e dans les bras \nde Robin. \n \u2013 C'est \u00e0 moi, mademoiselle, r\u00e9pondit le jeune homme \nd'une voix tr\u00e8s-douce, de vous demander pardon de n'\u00eatre pas \ncelui que vous attendez. \n Confuse et embarrass\u00e9e, Gr\u00e2ce May ajouta : \n\u2013 Puis-je savoir, messire, \u00e0 quelle cause je dois attribuer \nl'honneur de votre visite ? \n \u2013 Mademoiselle, r\u00e9pondit Robin, je suis un ami d'Halbert \nLindsay, et je d\u00e9sire le voir. Un motif s\u00e9rieux et qu'il serait trop long de vous expliquer ne me permet pas d'aller chercher Hal au ch\u00e2teau ; je vous serais donc fort oblig\u00e9 si vous vouliez m'accor-\nder la permission d'attendre ici sa venue. \n \u2013 336 \u2013 \u2013 Tr\u00e8s-volontiers, messire ; les amis de Hal sont toujours \nd e s h \u00f4 t e s c h o y \u00e9 s d a n s l a m a i s o n d e m a m \u00e8 r e ; e n t r e z , j e v o u s \nprie. \n Robin s'inclina courtoisement devant Gr\u00e2ce et p\u00e9n\u00e9tra avec \nelle dans une vaste salle du rez-de-chauss\u00e9e. \n \u2013 Avez-vous d\u00e9jeun\u00e9, messire ? demanda la jeune fille. \u2013 Oui, mademoiselle, je vous remercie. \u2013 Permettez-moi de vous offrir un verre d'ale, nous en \navons d'excellente. \n \u2013 J'accepte afin d'avoir le plaisir de boire au bonheur de \nHal, mon heureux ami, dit galamment Robin. \n Les yeux de la jolie Gr\u00e2ce \u00e9tincel\u00e8rent de gaiet\u00e9. \u2013 Vous \u00eates courtois, messire, dit-elle. \u2013 Je suis un sinc\u00e8re admirateur de la beaut\u00e9, miss, rien de \nplus. \n La jeune fille rougit. \n \u2013 Venez-vous de loin ? demanda-t-elle comme pour donner \nun cours \u00e0 la conversation. \n \u2013 Oui, mademoiselle, j'arrive d' un petit village qui est situ\u00e9 \ndans les environs de Mansfeld. \n \u2013 Du village de Gamwell ? ajouta vivement Gr\u00e2ce. \u2013 Pr\u00e9cis\u00e9ment. Vous connaisse z ce village ? interrogea Ro-\nbin. \u2013 337 \u2013 \n\u2013 Oui, messire, r\u00e9pondit la jeune fille en souriant, je le \nconnais parfaitement bien, et cependant je n'y suis jamais all\u00e9e. \n \n\u2013 Comment se fait-il alors\u2026 ? \u2013 Oh ! c'est bien simple : la s\u0153ur de lait d'Halbert, miss \nMaude Lindsay, habite le ch\u00e2teau de sir Guy. Halbert va tr\u00e8s-souvent rendre visite \u00e0 sa s\u0153ur, et au retour il me parle d'elle, il \nme raconte les nouvelles du pays ; il m'apprend ainsi, ajouta gracieusement la jeune fille, \u00e0 conna\u00eetre et \u00e0 aimer les h\u00f4tes de sir Guy. Parmi ces h\u00f4tes, il y en a un dont Halbert me parle avec \nbeaucoup d'amiti\u00e9. \n \u2013 Lequel ? demanda le jeune homme en riant. \u2013 Vous-m\u00eame, messire ; car, si ma m\u00e9moire est fid\u00e8le, je \npuis en toute confiance vous sa luer du nom de Robin Hood. Hal \nm'a fait de vous un portrait si ressemblant qu'il est impossible de s'y tromper. Il m'a dit, continua avec volubilit\u00e9 la vive jeune fille, Robin Hood est grand, bien fait, il a de grands yeux noirs, des cheveux magnifiques, un air noble. \n Un sourire de Robin arr\u00eata l'expansive description de \nGr\u00e2ce May ; elle se tut et baissa les yeux. \n \n\u2013 Le bon c\u0153ur de Hal lui a donn\u00e9 relativement \u00e0 moi une \ngrande indulgence d'appr\u00e9ciation, mademoiselle ; mais il a \u00e9t\u00e9 plus s\u00e9v\u00e8re \u00e0 votre \u00e9gard, et je m'aper\u00e7ois que tout ce qu'il m'a dit de vous manque de v\u00e9rit\u00e9. \n \u2013 Il n'a cependant rien dit qui puisse me blesser, j'en suis \ncertaine, repartit Gr\u00e2ce avec cette admirable confiance de l'amour partag\u00e9. \n \u2013 338 \u2013 \u2013 Non, il m'a dit que vous \u00e9tiez une des plus charmantes \npersonnes de tout le comt\u00e9 de Nottingham. \n \n\u2013 Et vous n'avez pas ajout\u00e9 foi \u00e0 sa parole ? \u2013 Pardonnez-moi, mais je viens de m'apercevoir que j'avais \neu le grand tort d'y croire. \n \u2013 Eh bien ! s'\u00e9cria gaiement la jeune fille, je suis enchant\u00e9e \nde vous entendre parler sinc\u00e8rement. \n \u2013 Tr\u00e8s-sinc\u00e8rement. Je vous disais tout \u00e0 l'heure que Hal \ns'\u00e9tait montr\u00e9 s\u00e9v\u00e8re \u00e0 votre \u00e9gard, j'ai ajout\u00e9 qu'en vous nom-mant une des plus charmantes f e m m e s d e t o u t l e c o m t \u00e9 H a l \n\u00e9tait dans son tort. \n \u2013 Oui, messire ; mais il faut pardonner l'exag\u00e9ration \u00e0 un \nc\u0153ur favorablement pr\u00e9venu. \n \u2013 Il n'y a pas exag\u00e9ration, mademoiselle, il y a aveugle-\nment, car vous n'\u00eates pas une des plus jolies femmes de tout le comt\u00e9, mais bien la plus jolie. \n Gr\u00e2ce se mit \u00e0 rire. \n\u2013 Permettez-moi, repartit-elle, de ne voir dans vos paroles \nqu'une bienveillante galanterie, et je suis s\u00fbre que si j'avais la \nfolie de les croire sinc\u00e8res, vous penseriez que je suis une petite sotte. Maude Lindsay est d'une be aut\u00e9 accomplie, au-dessus de \nMaude il y a au ch\u00e2teau de Gamwell une jeune dame que bien certainement vous trouvez cent fois plus jolie que Maude, mille fois plus jolie que moi ; seulement, messire, vous \u00eates aussi dis-cret que vous \u00eates galant, et vous n'osez dire ouvertement ce que \nvous pensez. \n \u2013 339 \u2013 \u2013 Je ne redoute jamais de pa rler avec franchise, mademoi-\nselle, r\u00e9pondit Robin, et je dis la v\u00e9rit\u00e9 en vous assurant que \nvous \u00eates, dans votre genre de beaut\u00e9, sup\u00e9rieure \u00e0 toutes les \njeunes filles de Nottingham. La jeune dame \u00e0 qui vous faites \nallusion a comme vous droit au premier rang dans le type de son gracieux visage. Mais il me semble que notre conversation \naborde la flatterie, ajouta Robin, et je ne veux pas que mon ami Hal puisse m'accuser de vous faire des compliments. \n \u2013 Vous avez raison, messire, causons en amis. \u2013 C'est cela. Eh bien ! miss Gr\u00e2ce, r\u00e9pondez franchement \u00e0 \nla question que je vais vous ad resser. Comment se fait-il que, \nsans prendre m\u00eame le temps de regarder mon visage vous vous \nsoyez jet\u00e9e dans mes bras ? \n \u2013 Votre question est tout \u00e0 fait embarrassante, sir Robin, \ndit Gr\u00e2ce, je vais cependant y r\u00e9pondre. Vous fredonniez un air qui est toujours dans la bouche de Hal, et naturellement, j'ai cru reconna\u00eetre sa voix. Hal est un ami d'enfance, nous avons pour \nainsi dire \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s ensemble sur les genoux de ma m\u00e8re ; j'ai avec Hal des familiarit\u00e9s de s\u0153ur, nous nous voyons tous les jours. Cela vous explique pourquoi je me suis montr\u00e9e si vive. Excusez-moi, je vous prie. \n \n\u2013 Comment donc, miss Gr\u00e2ce, vous n'avez nullement be-\nsoin de vous excuser. Maintenant que j'ai eu le plaisir de vous voir, je suis pr\u00eat \u00e0 envier le bonh eur de Hal, et je ne m'\u00e9tonnerai \nplus d\u00e9sormais de l'entendre s'\u00e9crier qu'il est le plus heureux gar\u00e7on de la terre. \n \u2013 Sir Robin, repartit gaiement la jeune fille, je vous prends \nune fois encore en flagrant d\u00e9 lit de mensonge. Ce bonheur que \nvous \u00eates si pr\u00e8s d'envier, vous ne l'\u00e9changeriez pas pour celui \nqui est le mobile de toutes vos esp\u00e9rances. \n \u2013 340 \u2013 \u2013 Ma charmante Gr\u00e2ce, r\u00e9pondit tranquillement Robin, \nlorsqu'il arrive \u00e0 un homme ou \u00e0 une femme de placer son affec-\ntion dans un c\u0153ur honn\u00eate, il ne l'y reprend jamais, et je suis \ncertain que, s'il me venait \u00e0 l'esprit de chercher \u00e0 supplanter Halbert dans votre c\u0153ur, vous ne voudriez pas de moi. \n \u2013 Oh ! non, riposta na\u00efvement Gr\u00e2ce ; mais, ajouta-t-elle en \nriant, je ne voudrais pas r\u00e9v\u00e9le r \u00e0 Halbert le fond r\u00e9el de ma \npens\u00e9e, il en serait trop fier. \n La conversation aussi joyeusement commenc\u00e9e se prolon-\ngea encore pendant une heure. \n \u2013 Il me semble, dit tout \u00e0 coup Robin, que Hal se fait at-\ntendre ; les amoureux sont toujours impatients et pr\u00e9c\u00e8dent d'ordinaire l'heure du rendez-vous. \n \u2013 Et c'est bien naturel, n'est-ce pas, messire ? dit Gr\u00e2ce. \u2013 Tr\u00e8s-naturel. Enfin un coup de marteau retentit \u00e0 la porte ; l'air chant\u00e9 \npar Robin se fit entendre, et Gr\u00e2ce, apr\u00e8s avoir jet\u00e9 au jeune homme un regard qui semblait lu i dire : \u00ab Vous le voyez, mon \nerreur \u00e9tait bien pardonnable \u00bb, s'\u00e9lan\u00e7a rapidement \u00e0 la ren-\ncontre du nouveau venu. \n La pr\u00e9sence de Robin n'emp\u00eacha point la p\u00e9tulante demoi-\nselle de gronder Hal sur l'heure tardive de son arriv\u00e9e, et de \nl'embrasser en boudant un peu. \n \u2013 Comment ! vous ici, Robin ! s'\u00e9cria Hal. Et Maude, ma \nch\u00e8re s\u0153ur Maude ? donnez-moi des nouvelles de sa sant\u00e9. \n \u2013 Maude est un peu souffrante. \u2013 341 \u2013 \u2013 J'irai la voir. Son mal n'a rien de grave ? \n \n\u2013 Rien absolument. \u2013 J'esp\u00e9rais vous rencontrer ici, reprit Halbert. J'ai su, ou \nplut\u00f4t j'ai devin\u00e9 que vous \u00e9tiez venu \u00e0 Nottingham, et voici de quelle mani\u00e8re. En allant faire \u00e0 la ville une commission pour le \nch\u00e2teau, j'ai appris qu'un combat au b\u00e2ton allait avoir lieu entre Geoffroy le Fort, vous le connai ssez, Gr\u00e2ce ? et un forestier. \nAussit\u00f4t la pens\u00e9e m'est venue d'aller prendre ma part de plaisir \u00e0 cette petite f\u00eate. \n \u2013 Tandis que je vous attendais, monsieur, dit Gr\u00e2ce en al-\nlongeant d'un air boudeur ses jolies l\u00e8vres roses. \n \u2013 Je n'avais pas l'intention de rester plus d'une minute au \nnombre des spectateurs. Je suis arriv\u00e9 sur le terrain au moment \no\u00f9 Petit-Jean lan\u00e7ait Geoffroy par-dessus sa t\u00eate, Geoffroy le Fort, Geoffroy le G\u00e9ant, ainsi qu e nous le nommons au ch\u00e2teau, \nsongez donc, Gr\u00e2ce, quel magnifiq ue coup de main ! Je voulais \ndemander de vos nouvelles \u00e0 Jean ; impossible de l'aborder. Alors j'ai parcouru la ville, et, \u00e0 bout de ressources pour ma re-cherche myst\u00e9rieuse, je suis a ll\u00e9 vous demander au ch\u00e2teau. \n \u2013 Au ch\u00e2teau ! s'\u00e9cria Robin, vous m'y avez demand\u00e9 par \nmon nom ? \n \n\u2013 Non, non, rassurez-vous. Le baron est revenu hier, et si \nj'avais eu la sottise de r\u00e9v\u00e9ler votre pr\u00e9sence sur ses terres, vous seriez traqu\u00e9 comme une b\u00eate fauve. \n \u2013 Mon cher Hal, ma crainte \u00e9tait un v\u00e9ritable enfantillage ; \nje sais que vous \u00eates prudent et que vous savez garder un secret. \nLe but de mon voyage \u00e9tait d'abord de me rencontrer avec vous, puis ensuite de vous demander des renseignements sur les pri-\u2013 342 \u2013 sonniers qui se trouvent au ch\u00e2t eau. Vous savez sans doute ce \nqui s'est pass\u00e9 cette nuit dans la for\u00eat de Sherwood. \n \n\u2013 Oui, je le sais ; le baron est furieux. \u2013 Tant pis pour lui. Revenons aux prisonniers ; parmi eux \ns e t r o u v e u n g a r \u00e7 o n q u e j e v e u x s a u v e r \u00e0 t o u t p r i x , W i l l i a m l'\u00c9carlate. \n \u2013 William ! s'\u00e9cria le jeune homme, et comment se trou-\nvait-il m\u00eal\u00e9 \u00e0 la bande de proscrits qui a attaqu\u00e9 les crois\u00e9s ? \n \u2013 Mon cher Hal, r\u00e9pondit Robin, il n'y a pas eu rencontre \navec des proscrits, mais bien avec de braves gar\u00e7ons qui ont eu le tort d'agir sans discernement et de croire s'attaquer, non \u00e0 des crois\u00e9s, mais bien au baro n Fitz-Alwine et \u00e0 ses soldats. \n \u2013 C'\u00e9tait vous ! s'\u00e9cria le pauvre Hal p\u00e9niblement surpris. Robin fit un signe affirmatif. \u2013 Alors je comprends tout : c'est de votre adresse dont par-\nlent les crois\u00e9s en disant qu'un homme de la bande envoyait la \nmort au bout de chacune de ses fl\u00e8ches. Ah ! mon pauvre Robin, le r\u00e9sultat de cette bataille est bien malheureux pour vous. \n \n\u2013 Oui, Hal, bien malheureux, r\u00e9p\u00e9ta Robin avec tristesse ; \ncar mon pauvre p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9. \n \u2013 Mort, le digne Gilbert ! dit Hal d'une voix pleine de lar-\nmes ; ah ! mon Dieu ! \n Un instant de silence laissa les jeunes gens absorb\u00e9s dans \nune commune douleur. Gr\u00e2ce ne souriait plus ; elle \u00e9tait navr\u00e9e du chagrin de Hal et du d\u00e9sespoir de Robin. \n \u2013 343 \u2013 \u2013 Et ce cher Will est tomb\u00e9 entre les mains des soldats du \nbaron ? reprit Halbert afin de ramener l'esprit de Robin sur le \nsort de son ami. \n \u2013 O u i , r \u00e9 p o n d i t R o b i n , e t j e s u i s v e n u v o u s t r o u v e r , m o n \ncher Hal, dans l'espoir que vous voudriez bien me pr\u00eater votre \naide pour entrer au ch\u00e2teau. Je ne m'\u00e9loignerai de Nottingham \nqu'apr\u00e8s avoir rendu la libert\u00e9 \u00e0 Will. \n \u2013 Comptez sur moi, Robin, r\u00e9pondit vivement le jeune \nhomme, je ferai tout ce qui d\u00e9pendra de moi pour vous \u00eatre d'un bon secours dans cette douloureuse circonstance. Nous allons nous rendre au ch\u00e2teau ; il me sera facile de vous y faire entrer ; mais une fois dans l'int\u00e9rieur, il faudra veiller sur vous-m\u00eame, prendre patience et vous montrer prudent. Depuis que le baron est revenu, l'existence est un v\u00e9ri table enfer pour nous tous ; il \ncrie, il jure, il va, il vient, et nous accable de sa pr\u00e9sence. \n \u2013 Lady Christabel est-elle revenue avec lui ? \u2013 Non, il n'a amen\u00e9 que son confesseur ; les soldats qui \nl'ont accompagn\u00e9 sont des \u00e9trangers. \n \u2013 Vous n'avez rien appris sur le sort d'Allan Clare ? \n\u2013 Pas un mot ; il n'y a personne au ch\u00e2teau \u00e0 qui on puisse \ndemander des nouvelles. Quant \u00e0 lady Christabel, elle est en \nNormandie, et selon toute probabilit\u00e9 dans une maison reli-gieuse. Il est donc fort \u00e0 pr\u00e9sumer que messire Allan se tient aux environs de ce couvent. \n \u2013 C'est \u00e0 peu pr\u00e8s une chose certaine, r\u00e9pondit Robin, pau-\nvre Allan ! son fid\u00e8le amour sera r\u00e9compens\u00e9, je l'esp\u00e8re. \n \u2013 Oui, ajouta Gr\u00e2ce, il est une Providence pour les amou-\nreux. \u2013 344 \u2013 \n\u2013 Je me confie \u00e0 la bont\u00e9 de cette douce Providence, s'\u00e9cria \nHalbert en jetant un tendre regard \u00e0 sa fianc\u00e9e. \n \n\u2013 Et moi aussi, dit Robin, le c\u0153ur \u00e9mu au souvenir de Ma-\nrianne. \n \u2013 Cher Robin, reprit Hal, s'il nous est possible de faire \nquelque chose pour sauver William il faut le tenter ce soir m\u00eame ; les prisonniers doivent partir pour Londres au milieu de la nuit afin d'y \u00eatre jug\u00e9s et condamn\u00e9s selon le bon plaisir du roi. \n \u2013 Alors h\u00e2tons-nous, h\u00e2tons-nous ; j'ai promis \u00e0 Petit-Jean \nd'aller l'attendre \u00e0 l'entr\u00e9e du pont-levis du ch\u00e2teau. \n \u2013 Gr\u00e2ce, ma tr\u00e8s ch\u00e8re, dit Hal d'un air craintif, vous ne me \ngronderez pas demain de vous avoir si promptement quitt\u00e9e \naujourd'hui. \n \u2013 Non, non, Hal, vous pouvez \u00eatre tranquille. Allez avec \ncourage au secours de votre ami, et ne pensez pas \u00e0 moi ; je vais \nprier le ciel de vous venir en aide. \n \u2013 Vous \u00eates la meilleure et la plus aim\u00e9e des femmes, tr\u00e8s \nch\u00e8re Gr\u00e2ce, dit Hal en baisant les joues vermeilles de sa fian-\nc\u00e9e. \n \nRobin salua gracieusement la jeune fille, et les deux amis \ns'\u00e9lanc\u00e8rent d'un pas rapide dans la direction du ch\u00e2teau. \n \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026 \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026 \u2013 En effet, r\u00e9pondit Robin, c'est bien Petit-Jean. Que veut \ndire cette apparente intimit\u00e9 ? \u2013 345 \u2013 \n\u2013 Je parie ma t\u00eate, r\u00e9pondit Hal, que Geoffroy s'est pris \npour Petit-Jean d'une soudaine amiti\u00e9, et qu'il l'emm\u00e8ne au \nch\u00e2teau dans l'intention de lui o ffrir \u00e0 boire. Geoffroy est un \nexcellent gar\u00e7on ; mais il est tr\u00e8s imprudent. Il n'est au service du baron que depuis fort peu de temps, et il y aura du tapage s'il se livre trop l\u00e9g\u00e8rement au plaisir de vider des bouteilles. \n \u2013 Nous pouvons avoir toute confiance en la sobri\u00e9t\u00e9 habi-\ntuelle de Petit-Jean, r\u00e9pondit Robin ; il maintiendra son com-pagnon dans les limites raisonnables. \n \u2013 Faites attention, Robin, dit vivement Hal ; Petit-Jean \nnous a aper\u00e7us, il vient de vous adresser un signal. \n Robin dirigea ses yeux du c\u00f4t\u00e9 de son ami. \u2013 Il me conseille de l'attendre, r\u00e9pondit Robin ; il va au \nch\u00e2teau ; mais je vais lui faire comprendre que je vous accom-pagne, et que nous nous rencontr erons dans l'int\u00e9rieur de quel-\nque cour. \n \u2013 Tr\u00e8s bien. Vous allez me suivre \u00e0 l'office, je dirai que vous \n\u00eates un de mes amis. L\u00e0, nous t\u00e2cherons de d\u00e9couvrir, par le \nbavardage des soldats, dans quel le partie du donjon sont enfer-\nm\u00e9s les prisonniers et le nom de celui qui a mission de veiller \nsur eux ; s'il nous arrive de pouvoir d\u00e9rober les clefs du ch\u00e2teau, nous mettrons William en libert\u00e9 ; mais pour sortir il sera abso-\nlument n\u00e9cessaire de traverser un e fois encore les souterrains. \nArriv\u00e9s dans la for\u00eat\u2026 \n \u2013 Je leur permets de nous poursuivre et m\u00eame de nous at-\nteindre s'ils peuvent r\u00e9ussir ! s'\u00e9cria gaiement Robin. \n Le pont-levis s'abaissa \u00e0 l'appel de Hal, et Robin se trouva \nbient\u00f4t dans l'int\u00e9rieur du ch\u00e2teau de Nottingham. \u2013 346 \u2013 \nEn se voyant oblig\u00e9 de suivre Geoffroy, Petit-Jean r\u00e9solut \nde mettre \u00e0 profit, dans l'int\u00e9r\u00eat de son cousin, la subite amiti\u00e9 \nqui lui \u00e9tait t\u00e9moign\u00e9e par le soldat normand. \n Il fut facile au forestier de ramener la conversation sur \nl'\u00e9v\u00e9nement de la nuit : Geoffroy se pr\u00eata de la meilleure gr\u00e2ce du monde au curieux d\u00e9sir de son nouvel ami, et lui confia qu'il \navait sous sa garde la surveillance de trois prisonniers. \n \u2013 Parmi eux, ajouta-t-il, se tr ouve un fort beau gar\u00e7on, et \nqui a vraiment une figure remarquable. \n \u2013 Ah ! dit Petit-Jean d'un ton d'indiff\u00e9rence. \u2013 Oui ; jamais de la vie peut -\u00eatre vous ne verrez des che-\nveux d'une couleur aussi \u00e9trange, ils sont presque rouges ; mal-gr\u00e9 cela il est tr\u00e8s beau, ses yeux sont magnifiques, et on dirait \nmaintenant qu'ils contiennent un tison de l'enfer, tant la col\u00e8re les a rendus lumineux. Monseigneur a fait une visite \u00e0 ce pauvre \njeune homme pendant que j'\u00e9tais de faction : il n'a pu lui arra-\ncher un mot, et il est sorti en jurant de le faire pendre dans les vingt-quatre heures. \n \u2013 Pauvre Will ! se dit Petit-Jean. Pensez-vous que ce mal-\nheureux soit bless\u00e9 ? demanda le jeune homme. \n \n\u2013 Il se porte aussi bien que vous et moi, r\u00e9pondit Geoffroy. \nIl est de mauvaise humeur, voil\u00e0 tout. \n \u2013 Vous avez donc des cachots sur les remparts ? reprit Pe-\ntit-Jean ; c'est une chose assez rare. \n \u2013 Vous \u00eates dans l'erreur, sir \u00e9tranger ; en Angleterre, il \ns'en trouve dans plusieurs ch\u00e2teaux. \n \u2013 347 \u2013 \u2013 \u00c0 quel endroit sont-ils situ\u00e9s. Aux angles ? \n \n\u2013 Le plus souvent, mais ils ne sont pas tous habitables ; par \nexemple, celui dans lequel est enferm\u00e9 le jeune gar\u00e7on dont je vous parle, et qui se trouve \u00e0 l'ou est, est assez bien ; il est possi-\nble d'y vivre sans souffrir. Tenez, ajouta Geoffroy, vous pouvez \napercevoir d'ici l'endroit o\u00f9 il est situ\u00e9 : regardez aupr\u00e8s de cette barbacane ; y \u00eates-vous ? \n \u2013 Oui. \u2013 Eh bien ! il y a au-dessus une ouverture assez large pour \nlaisser p\u00e9n\u00e9trer l'air et la lumi\u00e8re, au-dessous une porte basse. \n \u2013 Je vois. Et ce gar\u00e7on \u00e0 cheveux rouges est l\u00e0-dedans ? \u2013 Oui, pour son malheur. \u2013 Pauvre diable, c'est triste, n'est-il pas vrai, ma\u00eetre Geof-\nfroy ? \n \u2013 Tr\u00e8s-triste, sir \u00e9tranger. \u2013 Et quand on pense, reprit Petit-Jean de l'air d'un homme \nqui fait une simple r\u00e9flexion, qu 'il se trouve l\u00e0, entre quatre \nmurs, derri\u00e8re une porte barr\u00e9e, un jeune homme vigoureux et \nbien portant, qui apr\u00e8s tout n'a pas fait grand mal, et qui sans doute \u00e9puise ses forces dans de vains efforts ! Il est gard\u00e9 \u00e0 vue \npar des sentinelles ? \n \u2013 Non, il est l\u00e0 tout seul, et s' il avait des amis il lui serait \ntr\u00e8s facile de s'\u00e9vader. Le verrou de la porte est en dehors ; il n'y aurait qu'\u00e0 tirer, et crac ! la porte roulerait sur ses gonds ; seu-\nlement il serait impossible de traverser le rempart du c\u00f4t\u00e9 de l'ouest. \n \u2013 348 \u2013 \u2013 Pourquoi cela ? \n \n\u2013 Parce qu'il est \u00e0 tout instant parcouru par les soldats tan-\ndis que le c\u00f4t\u00e9 de l'est, \u00e9tant abandonn\u00e9, serait un chemin s\u00fbr. \n \u2013 Il n'y a pas de gardien ? \u2013 Non, cette partie du ch\u00e2teau est compl\u00e8tement vide ; on \nla dit hant\u00e9e par des esprits, de sorte qu'un sentiment de terreur en \u00e9loigne tout le monde. \n \u2013 Ma foi ! dit Petit-Jean, je n'engagerais pas le prisonnier \u00e0 \ntenter les hasards d'un sauvetage aussi incertain ; car, une fois \nhors du cachot, comment s'y prendre pour s'\u00e9vader au-del\u00e0 des murs d'une pareille forteresse ? \n \u2013 Une personne \u00e9trang\u00e8re et qui \u00e9videmment ignore les \npassages secrets, serait arr\u00eat\u00e9e av ant d'avoir fait dix pas ; mais \nmoi, par exemple, si je cherchais \u00e0 fuir, je me dirigerais \u00e0 l'est des remparts vers une chambre inh abit\u00e9e dont la fen\u00eatre s'ouvre \nau-dessus des foss\u00e9s ; tout pr\u00e8s de cette fen\u00eatre, \u00e0 la longueur du bras, se trouve un vieil arc- boutant ; il pourrait servir de \nmarchepied. De l\u00e0 on descendrai t sur une pi\u00e8ce de bois qui sur-\nnage au-dessus de l'eau ; ce pont volant a d\u00fb servir, je n'en doute pas, aux hommes du baron al ors qu'ils rentraient au ch\u00e2-\nteau apr\u00e8s l'heure du couvre-feu. Un e fois de l'autre c\u00f4t\u00e9, il faut \nn\u00e9cessairement demander son salut \u00e0 l'agilit\u00e9 de ses propres \njambes. \n \u2013 Il faudrait un intelligent ami au pauvre prisonnier, dit \nPetit-Jean. \n \u2013 Oui, mais il n'en a pas. \u2013 Bon forestier, reprit Geoffroy, permettez-moi de vous \nlaisser seul pendant quelques instants, j'ai des devoirs \u00e0 rem-\u2013 349 \u2013 plir ; si vous d\u00e9sirez parcourir le ch\u00e2teau, vous en avez la per-\nmission, et si par hasard on vous interroge, donnez le mot de \npasse, qui est volontiers et honn\u00eatement , on saura que vous \u00eates \nun ami. \n \u2013 Je vous remercie, ma\u00eetre Geoffroy, dit Petit-Jean avec re-\nconnaissance. \n \u2013 Bient\u00f4t, tu auras \u00e0 me remercier mieux encore, chien \nsaxon ! grommela Geoffroy en sortant de la chambre. En v\u00e9rit\u00e9, ce paysan me prend pour un de se s pareils ; je suis normand, un \nv\u00e9ritable Normand ; et je vais lu i donner la preuve que Geoffroy \nle Fort n'est pas impun\u00e9ment battu. Ah ! maudit forestier, tu as fait plier devant toi un homme qu i n'a jamais senti sur ses \u00e9pau-\nles le b\u00e2ton d'un adversaire ; tu te repentiras de ton impudence, sois tranquille. Ah ! ah ! ah ! s'\u00e9cria Geoffroy au milieu d'un bruyant \u00e9clat de rire, tu es pris dans le pi\u00e8ge, mon robuste fores-\ntier ; tu es venu bien certainement pour sauver tes amis, car ce sont des coquins de ton esp\u00e8ce qu i ont attaqu\u00e9 les crois\u00e9s. Bien, \nbien, tu feras un voyage au serv ice de Sa Majest\u00e9, si mon cou-\nteau ne t'atteint pas au c\u0153ur. Comme il a lestement mordu \u00e0 l'hame\u00e7on ! je gagerais ma vie qu e je le trouverai tout \u00e0 l'heure \nsur le rempart de l'est ; ce sera l'occasion de lui payer d'un seul \ncoup tout ce que je lui dois. \n \nTout en grommelant ainsi, Geoffroy songeait \u00e0 se faire un \nm\u00e9rite de sa vigilance aupr\u00e8s du baron, et en m\u00eame temps \u00e0 se venger de Petit-Jean. \n Rest\u00e9 seul, notre ami Jean se prit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. \u2013 Ce Geoffroy est peut-\u00eatre un homme, se disait le neveu de \nsir Guy, il peut avoir de bonnes intentions ; mais je ne crois ni \u00e0 son honn\u00eatet\u00e9 ni \u00e0 sa bienveillanc e. Il n'est pas donn\u00e9 \u00e0 un per-\nsonnage aussi infime d'avoir la grandeur d'\u00e2me de pardonner, mieux encore de ressentir un sentiment d'int\u00e9r\u00eat pour un adver-\u2013 350 \u2013 saire triomphant ; donc Geoffroy me trompe, je suis \u00e9videm-\nment pris dans un filet ; il faut en sortir et veiller au salut de \nWilliam. \n \nPetit-Jean sortit de la chambre, et, sans autre guide que le \nhasard, il se dirigea vers une la rge galerie dont l'extr\u00e9mit\u00e9 de-\nvait probablement le conduire \u00e0 l'est des remparts. \n Apr\u00e8s avoir parcouru pendant une bonne demi-heure une \nenfilade de couloirs et de passages compl\u00e8tement d\u00e9serts, il se trouva en face d'une porte. Peti t-Jean l'ouvrit et aper\u00e7ut un \nvieillard, le front pench\u00e9 au-dessu s d'un coffre-fort dans lequel \nil entassait avec soin de petites sacoches remplies de pi\u00e8ces d'or. \nAbsorb\u00e9 dans les calculs de son op\u00e9ration, il ne s'aper\u00e7ut pas de l'insolite pr\u00e9sence du forestier. \n Petit-Jean se demandait en lui-m\u00eame quelle r\u00e9ponse il de-\nvait faire \u00e0 l'in\u00e9vitable question du vieillard, lorsque celui-ci, \nlevant la t\u00eate, aper\u00e7ut devant lui son gigantesque visiteur. Une expression de visible \u00e9pouvante se peignit sur ses traits ; il laissa \ntomber un des sacs, et l'or, se heurtant contre le plancher, ren-dit un son qui fit trembler son propri\u00e9taire. \n \u2013 Qui \u00eates-vous ? demanda-t-il d'une voix tremblante. \nJ'avais donn\u00e9 l'ordre d'interdire l'entr\u00e9e de mes appartements ; \nque me voulez-vous ? \n \n\u2013 Je suis un ami de Geoffroy ; je d\u00e9sirerais me rendre sur le \nrempart de l'ouest, et je me suis \u00e9gar\u00e9 en chemin. \n \u2013 Ah ! ah ! s'\u00e9cria le vieillard, et un \u00e9trange sourire entr'ou-\nvrit ses l\u00e8vres ; vous \u00eates un ami de Geoffroy le Fort, du brave Geoffroy ? \u00c9coutez-moi, beau forest ier, car en v\u00e9rit\u00e9 vous \u00eates le \nplus beau gar\u00e7on que j'aie jama is vu de ma vie ; voulez-vous \n\u00e9changer votre habit de paysan contre l'uniforme d'un soldat ? Je suis le baron de Fitz-Alwine. \u2013 351 \u2013 \n\u2013 Ah ! vous \u00eates le baron de Fitz-Alwine ? s'\u00e9cria Petit-\nJean. \n \n\u2013 Oui, et vous vous f\u00e9liciterez un jour, si vous avez le bon \nesprit d'accepter ma proposition, d'avoir eu la chance de me rencontrer. \n \u2013 Quelle proposition ? demanda Petit-Jean. \u2013 Celle d'entrer \u00e0 mon service. \u2013 Avant de r\u00e9pondre, permettez-moi de vous adresser quel-\nques questions, reprit Petit-Jean t o u t e n a l l a n t d ' u n a i r f o r t \ntranquille fermer \u00e0 double tour l'entr\u00e9e de la chambre. \n \u2013 Que faites-vous, beau forest ier ? interrogea le baron saisi \nd'une soudaine frayeur. \n \u2013 Je pr\u00e9viens les interruptions discr\u00e8tes, je mets un obsta-\ncle \u00e0 des visites qui pourraient \u00eatre g\u00eanantes, r\u00e9pondit le jeune homme d'un ton parfaitement calme. \n Un \u00e9clair de fureur traversa les petits yeux gris du baron. \n\u2013 Voyez-vous ceci ? demanda le forestier en mettant sous \nles yeux de Sa Seigneurie une large bande de peau de cerf. \n Le vieillard, suffoqu\u00e9 de col\u00e8re, se contenta de r\u00e9pondre \u00e0 \ncette inqui\u00e9tante demande par un signe affirmatif. \n \u2013 \u00c9coutez-moi avec attention, reprit le jeune homme : j'ai \nune gr\u00e2ce \u00e0 vous demander, et, s'il arrive que sous un pr\u00e9texte \nquelconque vous refusiez de me l'accorder, je vous pendrai sans \nmis\u00e9ricorde \u00e0 la corniche du grand meuble que j'aper\u00e7ois l\u00e0-bas. Personne ne viendra \u00e0 l'appel de vos cris, par la meilleure des \u2013 352 \u2013 raisons : je vous emp\u00eacherai de crier. J'ai des armes, une volon-\nt\u00e9 de fer, un courage \u00e9gal \u00e0 ma volont\u00e9, et je me sens de force \u00e0 \nd\u00e9fendre contre vingt soldats l'entr\u00e9e de cette chambre. De toute mani\u00e8re, comprenez-le bien , vous \u00eates un homme mort si \nvous refusez de m'ob\u00e9ir. \n \u2013 Mis\u00e9rable coquin ! pensait le baron, je te ferai s\u00fbrement \nrouer de coups si je parviens \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 ton infernale domina-\ntion. Que d\u00e9sirez-vous, brave forestier ? demanda Sa Seigneurie d'une voix doucereuse. \n \u2013 Je veux la libert\u00e9\u2026 En ce moment un pas rapide se fit entendre le long du cou-\nloir, et un coup violent \u00e9branla le chambranle de la porte. Petit-Jean saisit \u00e0 sa ceinture un couteau \u00e0 lame effil\u00e9e, s'empara du d\u00e9bile vieillard, et lui dit \u00e0 voix basse et d'un ton mena\u00e7ant : \n \u2013 Si vous jetez un cri, si vous dites une parole qui soit dan-\ngereuse pour ma s\u00e9curit\u00e9, je vous tue. Demandez quelle est la \npersonne qui frappe. \n Le baron \u00e9pouvant\u00e9 ob\u00e9it prestement : \u2013 Qui est l\u00e0 ? \n \u2013 Monseigneur, c'est moi. \u2013 Qui, toi, imb\u00e9cile ? souffla Petit-Jean. \u2013 Qui, toi, imb\u00e9cile ? r\u00e9p\u00e9ta le baron. \u2013 Geoffroy. \u2013 Que me voulez-vous, Geoffroy ? \u2013 353 \u2013 \u2013 Monseigneur, j'ai \u00e0 vous annoncer une nouvelle impor-\ntante. \n \n\u2013 Quelle nouvelle ? \u2013 Je tiens en mon pouvoir le chef des coquins qui ont atta-\nqu\u00e9 les vassaux de Votre Seigneurie. \n \u2013 Ah ! vraiment ! murmura Petit-Jean d'un ton narquois. \u2013 Ah ! vraiment ! murmura le pauvre baron. \u2013 Oui, milord, et si Votre Seigneurie veut bien me le per-\nmettre je lui apprendrai \u00e0 l'aide de quelle ruse je suis parvenu \u00e0 m'emparer de ce brigand. \n \u2013 Je suis occup\u00e9 en ce moment-ci, je ne puis donc vous re-\ncevoir ; revenez dans une demi-heure. \n Le baron m\u00e2cha pour ainsi dire les paroles de cette r\u00e9-\nponse, qui lui \u00e9tait souffl\u00e9e par Petit-Jean. \n \u2013 Dans une demi-heure il sera trop tard, r\u00e9pondit Geoffroy \nd'un ton de visible mauvaise humeur. \n \n\u2013 Ob\u00e9issez, coquin ! allez-vous-en ; je vous le r\u00e9p\u00e8te en-\ncore, je suis tr\u00e8s occup\u00e9. \n Le baron, an\u00e9anti de fureur, e\u00fbt donn\u00e9 avec joie les sacs \nd'or enferm\u00e9s dans son coffre-fort pour avoir la possibilit\u00e9 de retenir Geoffroy et de l'appeler \u00e0 son aide. Malheureusement ce dernier, forc\u00e9 d'ob\u00e9ir \u00e0 l'ordre p\u00e9remptoire qui venait de lui \u00eatre donn\u00e9, s'\u00e9loignait aussi rapidement qu'il \u00e9tait venu, et le baron se retrouva seul avec son gigantesque ennemi. \n \u2013 354 \u2013 Lorsque le bruit de la marche du soldat se fut perdu dans la \nprofondeur des couloirs, Petit-Jean remit son couteau \u00e0 sa cein-\nture et dit \u00e0 lord Fitz-Alwine : \n \u2013 Maintenant, sir baron, je vais vous apprendre ce que je \nd\u00e9sire. La nuit derni\u00e8re, un com bat a eu lieu dans la for\u00eat de \nSherwood entre vos soldats revenant de la terre sainte et une compagnie de braves Saxons. Six hommes ont \u00e9t\u00e9 faits prison-niers : je veux la libert\u00e9 de ces six hommes, je veux encore que personne ne les accompagne ni les suive ; je redoute l'espion-nage, et je vous l'interdis. \n \u2013 Je consentirais de grand c\u0153ur \u00e0 vous \u00eatre agr\u00e9able sur ce \npoint, beau forestier, mais\u2026 \n \u2013Mais vous ne voulez pas. \u00c9coutez, seigneur baron, je n'ai \nni le temps de pr\u00eater l'oreille \u00e0 vos fausses paroles ni la patience d'en subir la fatigue. Donnez-mo i la libert\u00e9 de ces pauvres gar-\n\u00e7ons, ou je ne r\u00e9ponds pas de votre vie, m\u00eame pour un quart d'heure. \n \u2013 Vous \u00eates vif, jeune homme. Eh bien ! je vais vous ob\u00e9ir. \nVoici mon sceau : allez trouver un e des sentinelles du rempart, \nmontrez-lui ce cachet, et dites-lui que je vous ai accord\u00e9 la gr\u00e2ce \ndes coquins\u2026 des prisonniers. La sentinelle vous enverra aupr\u00e8s \nde celui qui a la charge de vos prot\u00e9g\u00e9s, et aussit\u00f4t on vous ou-vrira les portes de la salle o\u00f9 je les tiens enferm\u00e9s ; car ils ne sont point dans les cachots, les vaillants gar\u00e7ons. \n \u2013 Vos paroles me semblent as sez sinc\u00e8res, sir baron, r\u00e9-\npondit Petit-Jean ; n\u00e9anmoins je ne me sens pas d'humeur \u00e0 y \najouter une grande confiance. Ce cachet, cette sentinelle, ce va-\net-vient d'un endroit \u00e0 l'autre, tout cela me para\u00eet si bien em-\nbrouill\u00e9 qu'il me serait impossible d'en sortir avec honneur. En cons\u00e9quence, vous allez, de gr\u00e9 ou de force, m'accompagner au-\npr\u00e8s de l'homme qui a la charge de mes amis ; vous lui donnerez \u2013 355 \u2013 l'ordre de les mettre en libert\u00e9, puis vous nous laisserez sortir \ntranquillement de l'enceinte du ch\u00e2teau. \n \n\u2013 Vous doutez de ma parole ? dit le baron d'un air scanda-\nlis\u00e9. \n \u2013 Compl\u00e8tement, et j'ajoute que si, par un mot, par un \ngeste, par un signe, vous tentez de me faire tomber dans un \npi\u00e8ge, je vous plante \u00e0 l'instant m\u00eame, et sans crier gare, mon couteau dans le c\u0153ur. \n Les menaces de Petit-Jean \u00e9taient prononc\u00e9es d'un ton si \nferme, sa figure exprimait une r\u00e9solution si immuable, qu'il n'y avait pas \u00e0 douter un instant que des paroles au fait il n'y e\u00fbt que le geste. \n Le baron se trouvait dans une situation fort dangereuse, et \ncela par sa faute. D'habitude, une compagnie d'hommes veillait \u00e0 sa s\u00e9curit\u00e9, soit aupr\u00e8s de son appartement, soit \u00e0 port\u00e9e d'un facile appel. Mais ce jour-l\u00e0, d\u00e9sireux de rester seul afin de pou-voir ranger secr\u00e8tement la prod igieuse quantit\u00e9 d'or entass\u00e9e \ndans ses coffres (\u00e0 cette \u00e9poque il n'existait pas de banquiers), il avait \u00e9loign\u00e9 ses gardes et d\u00e9fendu que, sous aucun pr\u00e9texte on se perm\u00eet de p\u00e9n\u00e9trer aupr\u00e8s de lui. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment convaincu de sa solitude, le baron n'osait enfreindre la d\u00e9fense formelle de \nPetit-Jean, et, la gorge pleine de clameurs \u00e9pouvant\u00e9es, il gar-\ndait un profond silence. Lord Fi tz-Alwine tenait singuli\u00e8rement \n\u00e0 l'existence, et le d\u00e9sir d'aller rejoindre ses anc\u00eatres ne lui \u00e9tait pas encore venu. Cependant il \u00e9tait bien pr\u00e8s d'accomplir ce triste voyage, car la lutte qu'il allait entreprendre avec Petit-\nJean \u00e9tait pour lui d'un difficile succ\u00e8s : la libert\u00e9 promise et si imp\u00e9rieusement exig\u00e9e des jeunes Saxons \u00e9tait un fait irr\u00e9alisa-\nble par la raison que, aux prem i\u00e8res heures du jour, encha\u00een\u00e9s \nles uns aux autres, et confi\u00e9s \u00e0 la garde d'une vingtaine de sol-\ndats, les prisonniers \u00e9taient partis pour Londres. \n \u2013 356 \u2013 D\u00e9cim\u00e9e par les guerres d\u00e9sastreuses de la Normandie, \nl'arm\u00e9e de Henri II \u00e9tait fort appauvrie, et quoique le royaume \nf\u00fbt en pleine paix, Henri II faisai t recruter, autant que cela lui \n\u00e9tait possible, les jeunes gens d'une sant\u00e9 robuste et d'une taille \u00e9lev\u00e9e. \n Afin de complaire au bon plaisi r du roi, les seigneurs suze-\nrains envoyaient \u00e0 Londres bon nombre de leurs vassaux, et \nlord Fitz-Alwine n'\u00e9tait revenu \u00e0 Nottingham que pour y faire choix, parmi ses hommes, d'une troupe digne de prendre rang dans le corps de l'arm\u00e9e. La haute prestance de Petit-Jean, sa mine fi\u00e8re et la vigueur hercul\u00e9enne de toute sa personne, avaient soudainement inspir\u00e9 au baron le d\u00e9sir de l'envoyer \u00e0 Londres. C'\u00e9tait donc avec cette secr\u00e8te intention qu'il avait propos\u00e9 au jeune homme d'entrer \u00e0 son service et d'endosser la \ncape militaire. \n Contraint d'ob\u00e9ir \u00e0 une nouvelle injonction de Petit-Jean, \nle baron r\u00e9solut de lui cacher la v\u00e9rit\u00e9, et de l'amener, sous le pr\u00e9texte d'une visite aux prisonniers, dans un quartier du ch\u00e2-teau o\u00f9 il serait possible d'obtenir de prompts secours. \n \u2013 Je suis tout dispos\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 votre demande, dit-il en \nquittant son si\u00e8ge. \n \n\u2013 Vous avez, je vous l'assure, grandement raison, repartit le \njeune homme, et si vous d\u00e9sire z remettre \u00e0 une \u00e9poque encore \nlointaine la visite que vous deve z \u00e0 Satan, h\u00e2tons-nous de quit-\nter cette chambre. Ah ! un mot encore, ajouta Petit-Jean. \n \u2013 Dites, g\u00e9mit le baron. \u2013 O\u00f9 est votre fille ? \u2013 Ma fille ! s'exclama Fitz-Alwine au comble de l'\u00e9tonne-\nment ; ma fille ! \u2013 357 \u2013 \n\u2013 Oui, votre fille, lady Christabel ? \n \u2013 En v\u00e9rit\u00e9, sir forestier, vous m'adressez l\u00e0 une \u00e9trange \nquestion. \n \u2013 Qu'importe ! r\u00e9pondez-y franchement. \u2013 Lady Christabel est en Normandie. \u2013 Dans quelle partie de la Normandie ? \u2013 \u00c0 Rouen. \u2013 Est-ce bien vrai ? \u2013 Parfaitement vrai ; elle habite un couvent de cette ville. \u2013 Qu'est devenu Allan Clare ? Le visage du baron s'empourpra d'une subite rougeur, ses \ndents, press\u00e9es sous ses l\u00e8vres fr\u00e9missantes, \u00e9touff\u00e8rent un cri de rage, et il attacha sur le jeune homme un regard d'indicible col\u00e8re. Jean, qui dominait de tout e sa taille son faible ennemi, \nr\u00e9p\u00e9ta lentement sa question : \n \n\u2013 Qu'est devenu Allan Clare ? \u2013 Je ne sais pas. \u2013 Mensonge ! s'\u00e9cria Petit-Jean, mensonge ! Il nous a quit-\nt\u00e9s depuis six ans pour suivre lady Christabel et je suis certain que vous savez ce qu'est devenu ce malheureux jeune homme. O\u00f9 est-il ? \n \u2013 Je ne le sais pas. \u2013 358 \u2013 \n\u2013 Ne l'avez-vous donc pas vu pendant le cours de ces six \nann\u00e9es ? \n \n\u2013 Je l'ai vu, l'obstin\u00e9 mis\u00e9rable !\u2026 \u2013 Pas d'injures, s'il vous pla\u00ee t, seigneur baron. O\u00f9 l'avez-\nvous vu ? \n \u2013 La premi\u00e8re rencontre qui a eu lieu entre nous, reprit \nlord Fitz-Alwine d'un ton amer, s'est pass\u00e9e dans un endroit qui \ndevait \u00eatre interdit \u00e0 ce vagabond sans pudeur. Je l'ai trouv\u00e9 dans l'appartement de ma fille, je l'ai trouv\u00e9 aux genoux de lady \nChristabel. Le soir m\u00eame, ma fille entrait dans un couvent ; le lendemain il eut l'audace de se pr\u00e9senter devant moi et de me \ndemander la main de ma fille. Je le fis mettre dehors par mes hommes ; depuis cette \u00e9poque je ne l'ai pas revu, mais j'ai appris derni\u00e8rement qu'il \u00e9tait entr\u00e9 au service du roi de France. \n \u2013 De son propre gr\u00e9 ? demanda Jean. \u2013 Oui, afin de remplir les conditions d'un trait\u00e9 fait entre \nnous. \n \u2013 Quel trait\u00e9 ? \u00e0 quoi s'est engag\u00e9 Allan ? que lui avez-vous \npromis ? \n \n\u2013 Il s'est engag\u00e9 \u00e0 r\u00e9tablir sa fortune, \u00e0 rentrer en posses-\nsion de ses terres, mises sous le s\u00e9questre \u00e0 cause du d\u00e9voue-ment de son p\u00e8re pour Thomas Becket. Je lui ai promis la main de ma fille si pendant sept ans il reste \u00e9loign\u00e9 d'elle et ne cher-\nche pas \u00e0 la voir. S'il manque \u00e0 sa parole, je disposerai de lady Christabel comme bon me semblera. \n \u2013 \u00c0 quelle date remonte cet engagement ? \u2013 359 \u2013 \u2013 Il existe depuis trois ans. \n \n\u2013 C'est bien. Maintenant occupons-nous des prisonniers. \nAllons les mettre en libert\u00e9. \n La poitrine du baron renfermait un v\u00e9ritable volcan ; elle \nbr\u00fblait, n\u00e9anmoins son p\u00e2le visage ne r\u00e9v\u00e9lait rien des sinistres \nprojets qui occupaient son esprit. Avant de suivre Petit-Jean, il ferma \u00e0 double tour sa pr\u00e9cieuse ca isse, s'assura qu'il ne laissait \naucune trace r\u00e9v\u00e9latrice de ses ri ches tr\u00e9sors, et dit au jeune \nhomme d'un ton b\u00e9nin : \n \u2013 Venez, vaillant Saxon. Petit-Jean n'\u00e9tait pas homme \u00e0 suivre aveugl\u00e9ment l'itin\u00e9-\nraire que choisirait le baron, et il lui fut facile de s'apercevoir \nque lord Fitz-Alwine s'engageait dans une direction oppos\u00e9e \u00e0 celle qu'il fallait prendre pour gagner les remparts. \n \u2013 Sir baron, dit-il, en mettant sa robuste main sur l'\u00e9paule \ndu vieillard, vous choisissez un chemin qui nous \u00e9loigne de no-\ntre but. \n \u2013 Comment le savez-vous ? demanda le baron. \n\u2013 Parce que les prisonniers sont enferm\u00e9s dans les cachots \ndu rempart. \n \u2013 Qui vous a donn\u00e9 ce renseignement ? \u2013 Geoffroy. \u2013 Ah ! le coquin ! \u2013 360 \u2013 \u2013 Oui, c'est un coquin ; car, non content de me dire dans \nquelle partie du ch\u00e2teau se trouvent mes amis, il m'a encore in-\ndiqu\u00e9 un moyen pour les faire \u00e9vader. \n \u2013 En v\u00e9rit\u00e9 ! s'\u00e9cria le baron. Je n'oublierai pas de lui don-\nner la r\u00e9compense de ses bons offices. Mais, tout en me trahis-sant, il se jouait de votre cr\u00e9dulit\u00e9 : les prisonniers ne sont pas dans cette partie du ch\u00e2teau. \n \u2013 C'est possible, mais je d\u00e9sire m'en assurer en votre com-\npagnie. \n Au-dessous de la galerie dans laquelle se trouvaient nos \ndeux personnages se fit tout \u00e0 coup entendre le bruit d'une mar-che qui r\u00e9v\u00e9lait le pas de plusieurs hommes. Un escalier seule-ment s\u00e9parait lord Fitz-Alwine de ce secours providentiel ; aus-\nsit\u00f4t, profitant de l'inattention du forestier, occup\u00e9 \u00e0 se rendre \ncompte de l'endroit o\u00f9 allaient aboutir les profondeurs de cette \ngalerie, il s'\u00e9lan\u00e7a avec une agilit\u00e9 extraordinaire pour son \u00e2ge vers la porte dont l'ouverture plon geait sur l'escalier. Arriv\u00e9 l\u00e0, \net au moment o\u00f9 il allait desc endre les marches quatre \u00e0 quatre, \ni l s e n t i t u n e m ai n d e f e r s e c r am po n n e r \u00e0 s o n \u00e9 pa u l e . L e m al -heureux vieillard jeta un cri stride nt et se pr\u00e9cipita le long des \ndegr\u00e9s. Impassible, et se contenta nt d'allonger le pas, Petit-Jean \nsuivit le baron dont la course insens\u00e9e devenait de minute en \nminute plus vive et plus rapide. Entra\u00een\u00e9 par l'espoir de ren-\ncontrer du secours, le baron po ursuivait follement sa course, \njetant des cris, appelant \u00e0 l'aide. Mais ces cris entrecoup\u00e9s res-taient sans \u00e9cho et se perdai ent dans l'immense solitude des \ngaleries. Enfin, apr\u00e8s un quart d'heure de cette fuite \u00e9trange, le baron atteignit une porte ; il la repoussa avec une si grande vi-gueur que les deux battants s'ouvrir ent, et il alla tomber \u00e9perdu \ndans les bras d'un homme qui s'\u00e9tait \u00e9lanc\u00e9 au-devant de lui. \n \u2013 Sauvez-moi ! sauvez-moi ! au meurtre ! s'\u00e9criait le ba-\nron ; saisissez-le ! tuez-le ! Et, en achevant de vocif\u00e9rer ces cla-\u2013 361 \u2013 meurs furieuses, lord Fitz-Alwine, \u00e0 bout de forces, glissa des \nmains qui essayaient de le soutenir, et tomba de tout son long \nsur le plancher. \n \u2013 Arri\u00e8re ! cria Petit-Jean qui cherchait \u00e0 repousser le pro-\ntecteur du baron ; arri\u00e8re ! \n \u2013 Eh bien ! Petit-Jean, dit un e voix connue, est-ce que la \ncol\u00e8re vous aveugle \u00e0 ce point que vous m\u00e9connaissiez vos amis ? \n Petit-Jean jeta un cri de surprise. \u2013 Comment ! c'est vous, Robin ? Vive Dieu ! voil\u00e0 un ha-\nsard dont ce tra\u00eetre aura grandement \u00e0 se f\u00e9liciter ; car sans vous, je le jure, il \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 sa derni\u00e8re heure. \n \u2013 Qui est donc ce malheureux que vous poursuivez ainsi, \nmon brave Jean ? \n \u2013 Le baron Fitz-Alwine ! souffla Halbert \u00e0 l'oreille de Ro-\nbin, tout en cherchant \u00e0 se di ssimuler derri\u00e8re le jeune homme. \n \u2013 Le baron Fitz-Alwine ! s'\u00e9cria Robin ; je suis vraiment \nenchant\u00e9 de cette rencontre, elle va me permettre de lui adres-\nser quelques questions de la plus haute importance pour des personnes que j'aime. \n \u2013 Vous pouvez vous \u00e9pargner la peine d'interroger Sa Sei-\ngneurie, r\u00e9pondit Petit-Jean ; j'ai appris d'elle tout ce que je d\u00e9-sirais savoir, d'abord sur le sort d'Allan Clare, ensuite sur la si-\ntuation de nos amis ; ils sont enferm\u00e9s ici, et il me conduisait \u00e0 leur cachot afin de les mettre en libert\u00e9 ; ou, pour mieux dire, le \ntra\u00eetre faisait semblant de m'y conduire, car il a profit\u00e9 d'une minute d'inattention pour chercher \u00e0 fuir. \n \u2013 362 \u2013 Le regret de n'avoir pu r\u00e9ussir arracha au baron un g\u00e9mis-\nsement lugubre. \n \n\u2013 E n v o u s p r o m e t t a n t l a m i s e e n l i b e r t \u00e9 d e n o s a m i s , i l \nvous trompait, mon brave Jean : les chers gar\u00e7ons s'achemi-naient vers Londres tandis que nous d\u00e9jeunions \u00e0 l'auberge. \n \u2013 C'est impossible ! s'exclama Petit-Jean. \u2013 C'est parfaitement vrai, r\u00e9pondit Robin Hood ; Hal vient \nde l'apprendre, et nous \u00e9tions \u00e0 votre recherche afin de vous \nfaire sortir de l'antre du lion. \n En entendant prononcer le nom d'Halbert, le baron releva \nla t\u00eate, jeta un regard furtif vers le jeune homme, et, enti\u00e8re-ment \u00e9difi\u00e9 sur la fid\u00e9lit\u00e9 de son guide, il reprit sa position de vaincu, grommelant en lui-m\u00eame mille impr\u00e9cations contre le \npauvre Hal. \n Le mouvement du baron n'avai t pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l'attention \ninqui\u00e8te d'Halbert. \n \u2013 Robin, dit-il, Sa Seigneurie vient de me jeter un coup \nd'\u0153il qui ne me promet pas de grandes r\u00e9compenses pour l'ami-ti\u00e9 que je vous porte. \n \n\u2013 Non, en v\u00e9rit\u00e9, murmura sour dement lord Fitz-Alwine et \nje n'oublierai pas ta tra\u00eetrise. \n \u2013 Eh bien, mon cher Hal, r\u00e9pondit Robin, puisque votre s\u00e9-\njour ici est devenu impossible, puisque notre pr\u00e9sence au ch\u00e2-\nteau est devenue inutile, allons-nous-en de compagnie. \n \u2013 Attendez, ajouta Petit-Jean, je crois rendre un tr\u00e8s grand \nservice \u00e0 tout le comt\u00e9 en le d\u00e9barrassant \u00e0 jamais de l'imp\u00e9-\u2013 363 \u2013 rieuse domination de ce Normand maudit. Je vais l'exp\u00e9dier \u00e0 \nSatan. \n \nCette menace fit bondir le baron, qui en un instant se dres-\nsa sur ses maigres jambes. \n Hal et Robin all\u00e8rent fermer les portes. \u2013 Bon forestier, murmura le vieillard, honn\u00eate archer, mon \ncher petit Hal, ne vous montrez pas sans piti\u00e9 ! je suis innocent du malheur qui est arriv\u00e9 \u00e0 vos amis : ils ont attaqu\u00e9 mes hom-\nmes, mes hommes se sont d\u00e9fendus ; n'est-ce pas bien naturel ? Les braves gar\u00e7ons tomb\u00e9s entre mes mains, au lieu d'\u00eatre pen-dus comme ils dev\u2026 comme ils m\u00e9ri\u2026 je veux dire comme ils auraient d\u00fb s'y attendre, ont \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s et envoy\u00e9s \u00e0 Londres. Je ne savais pas que vous dussi ez venir aujourd'hui me deman-\nder leur libert\u00e9 ; si j'en avais \u00e9t \u00e9 pr\u00e9venu, bien certainement les \nbons gar\u00e7ons\u2026 n'auraient \u00e0 l'heure pr\u00e9sente plus rien \u00e0 d\u00e9sirer. R\u00e9fl\u00e9chissez ; au lieu de vous mettre en col\u00e8re, soyez des juges et non des bourreaux. Je vous jure de demander la gr\u00e2ce de vos amis. Je vous jure encore de pardonner \u00e0 Halbert l'indi\u2026 la l\u00e9-g\u00e8ret\u00e9 de sa conduite, et de lui conserver la bonne place qu'il occupe pr\u00e8s de moi. \n Tout en parlant, le baron pr\u00eatai t l'oreille au moindre bruit, \nesp\u00e9rant, mais en vain, un secours qui ne lui venait pas. \n \n\u2013 Baron Fitz-Alwine, dit gravement Petit-Jean, je dois agir \nselon les lois qui r\u00e9gissent nos for\u00eats : vous allez mourir. \n \u2013 Non ! non ! sanglota Sa Seigneurie. \u2013 \u00c9coutez, je vous prie, sir baron . Je parle sans col\u00e8re. Il y a \nsix ans, vous avez fait br\u00fbler la maison de ce jeune homme ; sa \nm\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e par un de vos soldats, sur le corps de cette pau-vre femme nous avons jur\u00e9 de punir son meurtrier. \u2013 364 \u2013 \n\u2013 Ayez piti\u00e9 de moi ! g\u00e9mit le vieillard. \n \u2013 Petit-Jean, dit Robin, \u00e9pargn ez cet homme en faveur de \nl'ang\u00e9lique cr\u00e9ature qui lui donne le nom de p\u00e8re. Milord, ajouta \nRobin en se tournant vers le baron, promettez-moi d'accorder \u00e0 Allan Clare la main de celle qu'il aime, et vous aurez la vie sauve. \n \u2013 Je vous le promets, sir forestier. \u2013 Tiendrez-vous votre parole ? demanda Petit-Jean. \u2013 Oui. \u2013 Laissez-le vivre, Jean ; le serment qu'il vient de vous faire \nest enregistr\u00e9 au ciel ; s'il y manque, il vouera son \u00e2me \u00e0 une damnation \u00e9ternelle. \n \u2013 Je crois que c'est d\u00e9j\u00e0 fait, mon ami, r\u00e9pondit Jean, et je \nne puis me r\u00e9signer \u00e0 lui voir accorder ainsi gr\u00e2ce enti\u00e8re. \n \u2013 Ne vous apercevez-vous donc pas qu'il est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 \nmort de peur ? \n \n\u2013 Oui, oui ; mais \u00e0 peine sero ns-nous \u00e0 cent pas d'ici qu'il \nnous fera poursuivre par toute sa troupe. Il nous faut mettre un \nobstacle \u00e0 ce dangereux d\u00e9nouement. \n \u2013 Enfermons-le dans cette chambre, dit Hal. Lord Fitz-Alwine lan\u00e7a au jeune homme un regard charg\u00e9 \nde haine. \n \u2013 C'est cela, repartit Robin. \u2013 365 \u2013 \u2013 Et les cris qu'il poussera une fois seul ? et le tapage qu'il \nfera ? y songez-vous. \n \n\u2013 Alors, dit Robin, attachez-le sur un si\u00e8ge, avec la bande \nde peau de cerf qui entoure votre ceinture, et b\u00e2illonnez-le avec le manche de son propre poignard. \n Petit-Jean s'empara du baron, qui n'osa point se d\u00e9fendre, \net le lia fortement au dossier du fauteuil. \n Cette pr\u00e9caution prise, les trois jeunes gens gagn\u00e8rent en \ntoute h\u00e2te la cour du pont-levis, et le gardien, qui \u00e9tait un ami de Hal, ne fit aucune difficult\u00e9 pour le laisser passer. \n Tandis que nos amis se dirigeaient rapidement vers la de-\nmeure de Gr\u00e2ce May, Geoffroy, exasp\u00e9r\u00e9 par l'impatience, mon-\ntait \u00e0 l'appartement du baron. \n Arriv\u00e9 devant la porte, il fra ppa d'abord un coup tr\u00e8s l\u00e9ger ; \npuis, ne recevant pas de r\u00e9ponse, il heurta plus fortement ; per-sonne ne r\u00e9pondit. Effray\u00e9 de ce silence, Geoffroy appela le ba-ron ; mais l'\u00e9cho de sa propre voix lui r\u00e9pondit seul. Alors, \u00e0 \nl'aide de sa puissante \u00e9paule, il enfon\u00e7a la porte. \n La chambre \u00e9tait vide. \n Geoffroy parcourut les salles, les couloirs, les passages, les \ngaleries, criant de toutes ses forces : \n \u2013 Monseigneur ! monseigneur ! o\u00f9 donc \u00eates-vous ? Enfin, apr\u00e8s une longue recherche, Geoffroy eut le plaisir \nde se trouver en pr\u00e9sence de son ma\u00eetre. \n \u2013 Milord ! seigneur ! qu'est-i l arriv\u00e9 ? s'exclama Geoffroy \ntout en d\u00e9liant le baron. \u2013 366 \u2013 \nCelui-ci, p\u00e2le de rage, r\u00e9pondit d'un ton furieux : \n \u2013 Faites lever le pont-levis, ne laissez sortir personne, \nfouillez le ch\u00e2teau, trouvez un gr and coquin de forestier qui s'y \ncache, liez-le, apportez-le moi ; faites pendre Hal. Allez donc, imb\u00e9cile ! mais allez donc ! \n Le baron, \u00e9puis\u00e9 de fatigue, se tra\u00eena vers sa chambre, et \nGeoffroy, le c\u0153ur gonfl\u00e9 du s\u00e9duisant espoir de s'emparer de Petit-Jean, alla donner les ordres multiples qu'il venait de rece-\nvoir. \n Une heure apr\u00e8s, et tandis qu'on bouleversait le ch\u00e2teau \npour y d\u00e9couvrir Petit-Jean, Hal, qui avait fait ses adieux \u00e0 la jolie Gr\u00e2ce May, traversait avec ses amis la for\u00eat de Sherwood, dans la direction de Gamwell. \n \u2013 367 \u2013 XIX \n \nLorsque le baron Fitz-Alwine fut enti\u00e8rement remis de sa \nterreur et de ses fatigues, il or donna \u00e0 ses gens de faire une en-\nqu\u00eate dans la ville de Nottingham, afin d'y d\u00e9couvrir les traces \ndu forestier. Il va sans dire que le baron se promettait une \u00e9cla-\ntante revanche de l'insulte inou\u00efe qui lui avait \u00e9t\u00e9 faite. \n Geoffroy apprit au baron la fu ite d'Halbert, et l'annonce de \ncette derni\u00e8re nouvelle porta au comble de l'exasp\u00e9ration la co-l\u00e8re du ch\u00e2telain. \n \u2013 Mis\u00e9rable coquin ! dit-il \u00e0 Geo ffroy, si tu as encore la ma-\nladresse de laisser \u00e9chapper le brigand qui s'est pr\u00e9sent\u00e9 devant \nmoi avec le titre de ton ami, tu seras pendu sans mis\u00e9ricorde. \n Jaloux de regagner l'estime et la confiance de son ma\u00eetre, le \nrobuste serviteur se livra consciencieusement \u00e0 la recherche du \nforestier. Il parcourut la ville, fouilla ses environs, interrogea les aubergistes du pays, et se d\u00e9mena si bien qu'il arriva \u00e0 savoir \nque le premier gardien de la for\u00eat de Sherwood, sir Guy de Gamwell, avait un neveu dont le signalement r\u00e9pondait en tout point \u00e0 celui du beau forestier. Geoffroy apprit encore que c e j e u n e h o m m e h a b i t a i t l a m a i s o n d e s o n o n c l e , e t q u e , \u00e0 e n juger sur la description faite par les crois\u00e9s du chef de la bande \nnocturne, ce personnage parent de sir Guy n'\u00e9tait autre que l'an-tagoniste du baron et le vainqueur de Geoffroy. \n L'homme qui avait donn\u00e9 au soldat ces pr\u00e9cieux rensei-\ngnements avait encore ajout\u00e9 qu'un jeune archer, d'une adresse \n\u00e0 l'arc pour ainsi dire devenue proverbiale, et nomm\u00e9 Robin \nHood, habitait \u00e9galement le ch\u00e2teau de Gamwell. \u2013 368 \u2013 \nC o m m e o n d o i t b i e n l e p e n s e r , G e o f f r o y c o u r u t e n t o u t e \nh\u00e2te communiquer au baron ce qu'il venait d'apprendre. \n \nLord Fitz-Alwine \u00e9couta paisiblement le prolixe r\u00e9cit de \nson serviteur, ce qui r\u00e9v\u00e9lait de sa part une grande facult\u00e9 de \npatience, et aussit\u00f4t la lumi\u00e8re se fit dans son esprit. Il se sou-vint que Maude, ou Isabel, ains i que le baron nommait d'ordi-\nnaire la suivante de sa fille, av ait trouv\u00e9 un asile au hall de \nGamwell, et que l\u00e0 sans doute de vaient \u00eatre r\u00e9unis Robin Hood, \nle chef de la bande, ainsi que Petit-Jean et les hommes qui com-posaient cette bande insolente. \n De nouveaux renseignements confirm\u00e8rent l'exactitude du \nrapport de Geoffroy, et lord Fitz -Alwine se d\u00e9cida sur-le-champ \n\u00e0 d\u00e9poser au pied du tr\u00f4ne de Henri II une plainte s\u00e9v\u00e8re contre les forestiers. \n Le moment \u00e9tait bien choisi. \u00c0 cette \u00e9poque, Henri II, qui \ns'occupait activement de la police int\u00e9rieure de son royaume, qui cherchait \u00e0 y introduire le respect de la propri\u00e9t\u00e9 territo-riale, \u00e9coutait avec attention les r\u00e9cits de vols et de pillages qui lui \u00e9taient faits par ses rapporteurs. \n Par ordre du roi, les coupables, appr\u00e9hend\u00e9s au corps, \n\u00e9taient d'abord incarc\u00e9r\u00e9s ; puis des prisons de l'\u00c9tat ils pas-\nsaient soit dans les rangs subalt ernes de l'arm\u00e9e, soit sur les \npontons des vaisseaux en croisi\u00e8re. \n Lord Fitz-Alwine obtint une au dience de la justice de Hen-\nri II, et il exposa au roi, en l' exag\u00e9rant beaucoup, la cause de ses \ngriefs contre Robin Hood. Ce nom attira vivement l'attention du \nprince ; il demanda de nouvelles explications, et apprit ainsi que ce m\u00eame Robin Hood \u00e9tait celui qui avait revendiqu\u00e9 des droits au titre et aux biens du dernie r comte de Huntingdon, pr\u00e9ten-\ndant descendre en ligne directe de Waltheof, \u00e0 qui le comt\u00e9 de \u2013 369 \u2013 Huntingdon avait \u00e9t\u00e9 accord\u00e9 par Guillaume Ier. La demande de \nRobin Hood, comme on le sait, avait \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9e, et son ad-\nversaire, l'abb\u00e9 de Ramsay, \u00e9tait rest\u00e9 en possession de l'h\u00e9ri-tage du jeune homme. \n En d\u00e9couvrant que l'agresseur du baron n'\u00e9tait autre que le \npr\u00e9tendu comte de Huntingdon, le roi se mit dans une grande \ncol\u00e8re, et condamna Robin Hood \u00e0 la proscription. Il d\u00e9cr\u00e9ta en outre que la famille Gamwell, pr otectrice avou\u00e9e de Robin Hood \nserait d\u00e9pouill\u00e9e de ses biens et chass\u00e9e de son territoire. \n Un ami de sir Guy, qui eut co nnaissance du cruel jugement \nrendu contre le pauvre vieillard, s'empressa de lui exp\u00e9dier une d\u00e9p\u00eache. Cette affreuse nouvelle jeta la consternation dans la \npaisible demeure de Gamwell ; les villageois, promptement ins-truits du malheur qui venait frapper leur ma\u00eetre, se r\u00e9unirent \nautour du ch\u00e2teau et s'\u00e9cri\u00e8rent avec sir Guy qu'il fallait d\u00e9fen-dre l'approche du hall, qu'ils mo urraient en combattant plut\u00f4t \nque de c\u00e9der un pouce de terrain. Sir Guy poss\u00e9dait une belle propri\u00e9t\u00e9 dans le comt\u00e9 de Yorkshire, Robin Hood savait cela, et, conseill\u00e9 par Petit-Jean, il supplia le vieillard de quitter Gamwell et de conduire sa famille dans cette retraite assur\u00e9e. \n \u2013 Je ne me soucie gu\u00e8re des derniers jours qui me restent \u00e0 \nvivre, r\u00e9pondit le baronnet en essuyant d'une main tremblante \nles larmes qui rougissaient sa paupi\u00e8re. Je ressemble aux vieux \nch\u00eanes de nos for\u00eats, auxquels le p l u s l \u00e9 g e r v e n t e n l \u00e8 v e u n e \u00e0 \nune leurs derni\u00e8res feuilles. Mes enfants quitteront aujourd'hui \nm\u00eame cette maison en ruine ; mais, quant \u00e0 moi, je n'ai ni la force ni le courage de d\u00e9serter le toit de mes p\u00e8res. Je suis n\u00e9 ici, ici je mourrai. N'exigez pas mon d\u00e9part, Robin Hood, le foyer de \nmes anc\u00eatres me servira de tombe ; comme eux je dormirai au seuil qui m'a vu na\u00eetre, comme eu x je d\u00e9fendrai ma porte contre \nune invasion \u00e9trang\u00e8re. Emmenez ma femme et mes filles\u2026 Mes gar\u00e7ons, j'en suis certain, n'ab andonneront pas leur vieux p\u00e8re ; \navec lui ils d\u00e9fendront le berceau de notre race. \u2013 370 \u2013 \nLes pri\u00e8res de Robin et les supplications de Petit-Jean \ntrouv\u00e8rent le baronnet insensible ; il fallut renoncer \u00e0 l'espoir de \nl'\u00e9loigner de Gamwell, et, comme les circonstances deman-daient une tr\u00e8s grande promptitude d'action, on s'occupa im-m\u00e9diatement d'organiser le d\u00e9part des femmes. \n Lady Gamwell, ses filles, Marianne, Maude et les servantes \nde la maison, confi\u00e9es \u00e0 une troupe de villageois fid\u00e8les, de-vaient, \u00e0 la nuit tombante, s'\u00e9loigner du hall. \n Lorsque les pr\u00e9paratifs de ce douloureux d\u00e9part furent \nachev\u00e9s, la famille se r\u00e9unit dans la grande salle, et Robin Hood, \napr\u00e8s s'\u00eatre assur\u00e9 de l'absence de Marianne, se dirigea en toute \nh\u00e2te vers l'appartement de la jeune fille. \n \u2013 Robin ! cria tout \u00e0 coup une voix entrecoup\u00e9e par les san-\nglots. \n Le jeune homme tourna la t\u00eate et aper\u00e7ut miss Maude tout \nen larmes. \n \u2013 Cher Robin, dit la jeune fille , je d\u00e9sire vous parler avant \nde quitter le hall. H\u00e9las ! mon Dieu ! peut-\u00eatre ne nous rever-rons-nous jamais ! \n \n\u2013 Ch\u00e8re Maude, calmez-vous, je vous prie, et ne vous lais-\nsez pas dominer par la souffrance d'une pens\u00e9e aussi triste. Nous serons bient\u00f4t r\u00e9unis, je vous le jure. \n \u2013 Je voudrais pouvoir vous croire, Robin ; mais, en v\u00e9rit\u00e9, \nc'est impossible : je connais le danger qui nous menace, la d\u00e9-fense que vous allez tenter pr\u00e9s ente des difficult\u00e9s presque in-\nsurmontables. L'heure du d\u00e9part approche, permettez-moi, Ro-bin, de vous t\u00e9moigner ma gratitude pour toutes les constantes bont\u00e9s que vous avez eues pour moi. \u2013 371 \u2013 \n\u2013 Je vous en prie, Maude, qu'il ne soit jamais question en-\ntre nous de reconnaissance et de remerciement : souvenez-vous \ndu pacte d'amiti\u00e9 que nous avons fa it ensemble il y a six ans : je \nme suis engag\u00e9 \u00e0 vous aimer co mme un fr\u00e8re, et vous m'avez \npromis la tendresse d'une s\u0153ur. Je me h\u00e2te d'ajouter que vous a v e z t e n u p a r o l e e t q u e v o u s a v ez \u00e9t\u00e9 pour moi la plus tendre \ndes amies et la meilleure des s\u0153u rs. Depuis cette \u00e9poque je vous \nai aim\u00e9e chaque jour davantage. \n \u2013 M'aimez-vous r\u00e9ellement, Robin ? \u2013 Oui, Maude, voyez en moi un parent tout d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 votre \nbonheur. \n \u2013 Vous avez toujours agi de mani\u00e8re \u00e0 me convaincre de \nvotre affection, cher Robin ; c'est pourquoi je me sens assez de confiance en la loyaut\u00e9 de vo tre caract\u00e8re pour vous dire\u2026 \n En achevant ces mots, la jeune fille fondit en larmes. \u2013 Voyons, Maude, qu'avez-vous ? Mais parlez donc, petite \nniaise ; en v\u00e9rit\u00e9, vous me paraissez aussi timide que l'est un jeune faon. \n \nLa jeune fille, la t\u00eate enseveli e dans ses mains, continua de \nsangloter. \n \u2013 Allons, Maude, allons, cour age ! Que signifie ce d\u00e9ses-\npoir ? qu'avez-vous \u00e0 me confier ? Je vous \u00e9coute, parlez sans crainte. \n Maude laissa retomber ses main s, leva les yeux, essaya de \nsourire, et dit : \n \u2013 372 \u2013 \u2013 Je souffre beaucoup\u2026 Je pense \u00e0 une personne qui a eu \npour moi des bont\u00e9s, des soins, des attentions\u2026 \n \n\u2013 Vous pensez \u00e0 William, interrompit vivement Robin. La \njeune fille rougit. \n \u2013 Hourra ! cria Robin. Ah ! ch\u00e8re petite Maude, vous aimez \nce brave gar\u00e7on, que Dieu soit b\u00e9ni ! Je donnerais tout au monde pour voir Will \u00e0 vos genoux . Il serait si heureux de vous \nentendre dire : \u00ab William, je vous aime. \u00bb \n Maude essaya de nier qu'elle aim\u00e2t Will autant que Robin \nsemblait le croire, cependant elle fut oblig\u00e9e de convenir que, \u00e0 force de penser au jeune homme, e lle en \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 ressentir \npour lui un vif sentiment d'affect ion. Apr\u00e8s cet aveu assez p\u00e9ni-\nble \u00e0 faire pour Maude, surtout \u00e0 Robin, la jeune fille l'interro-\ngea sur l'absence de William. \n Robin r\u00e9pondit que cette absence, n\u00e9cessit\u00e9e par une af-\nfaire importante, n'avait rien d'inqui\u00e9tant, et que sous peu de jours Will se retrouverait au milieu de sa famille. \n Cet affectueux mensonge ramena le calme et la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 \ndans le c\u0153ur de Maude ; elle tendit \u00e0 Robin ses joues color\u00e9es par les larmes, et apr\u00e8s avoir re\u00e7u son fraternel baiser, elle se \nh\u00e2ta de descendre dans la salle. \n \nDe son c\u00f4t\u00e9 Robin entra dans l'appartement de Marianne. \u2013 Ch\u00e8re Marianne, dit Robin en prenant entre les siennes \nles mains de la jeune fille, nous sommes sur le point de nous quitter, et peut-\u00eatre pour longtemps. Permettez-moi, avant de nous s\u00e9parer, de causer c\u0153ur \u00e0 c\u0153ur avec vous. \n \u2013 Je vous \u00e9coute, cher Robin, r\u00e9pondit affectueusement la \njeune fille. \u2013 373 \u2013 \n\u2013 Vous savez, n'est-ce pas, Marianne, reprit le jeune \nhomme d'une voix fr\u00e9missante, que je vous aime de toutes les \nforces de mon \u00e2me ? \n \u2013 Vos actions m'en donnent journellement la preuve, mon \nami. \n \u2013 Vous avez confiance en moi, n'est-il pas vrai ? vous ajou-\ntez une foi enti\u00e8re, compl\u00e8te, absolue, \u00e0 la sinc\u00e9rit\u00e9 de mon amour, \u00e0 la tendre abn\u00e9gation de mon d\u00e9vouement ? \n \u2013 Oui, oui, sans doute ; mais pour quel motif me deman-\ndez-vous si je vous crois un honn\u00eate homme, un brave c\u0153ur, un v\u00e9ritable ami ? \n Au lieu de r\u00e9pondre \u00e0 la question de Marianne, Robin sou-\nrit tristement. \n \u2013 En v\u00e9rit\u00e9, vous me faites peur, Robin ; parlez, je vous en \nsupplie. L'expression s\u00e9rieuse de votre visage, la gravit\u00e9 de vos \nmani\u00e8res et les questions \u00e9tranges que vous m'adressez, me font craindre d'avoir \u00e0 apprendre un malheur plus grand encore que ceux dont je suis accabl\u00e9e depuis si longtemps. \n \n\u2013 Rassurez-vous, Marianne, dit doucement Robin, je n'ai \npoint, Dieu merci, de mauvaises nouvelles \u00e0 vous communiquer. Je n'ai \u00e0 vous parler que de vous-m \u00eame, et si j'insiste il ne faut \npas m'en vouloir. En d\u00e9pit de tout raisonnement, l'amour est \u00e9go\u00efste, et mon amour va se trouver soumis \u00e0 une rude \u00e9preuve. Nous allons nous s\u00e9parer, Marianne, et peut-\u00eatre pour toujours. \n \u2013 Non, Robin, non, il faut avoir confiance en la bont\u00e9 de \nDieu. \n \u2013 374 \u2013 \u2013 H\u00e9las ! ch\u00e8re Marianne, je vois tout se d\u00e9truire autour de \nmoi, et mon c\u0153ur est bris\u00e9. Voyez cette digne et hospitali\u00e8re \nfamille : parce qu'elle m'a tendu une main secourable alors que j'\u00e9tais errant et sans asile, on la condamne au bannissement, on lui confisque ses biens, on la ch asse de sa maison. Nous allons \nd\u00e9fendre le hall, et tant qu'il restera une pierre li\u00e9e \u00e0 une autre p i e r r e d a n s l e v i l l a g e d e G a m w e l l , j e r e s t e r a i d e b o u t \u00e0 c \u00f4 t \u00e9 d'elle. La Providence dont vous esp\u00e9rez un secours ne m'a ja-\nmais abandonn\u00e9 dans le danger , et comme vous, Marianne, je \nme repose sur elle ; je combattrai, elle me prot\u00e9gera. Mais son-gez-y bien, Marianne, une ordonnance du roi m'a proscrit du royaume, je puis \u00eatre pendu au premier arbre du chemin, ou \nenvoy\u00e9 \u00e0 la potence par quelque espion, car ma t\u00eate est mise \u00e0 \nprix. Robin Hood, comte de Huntingdon, ajouta fi\u00e8rement le jeune homme, n'est plus rien aujourd'hui ! Eh bien ! Marianne, v o u s m ' a v e z d o n n \u00e9 v o t r e f o i , v o u s m ' a v e z j u r \u00e9 d e d e v e n i r m a bien-aim\u00e9e compagne ? \n \u2013 Oui, oui, Robin. \u2013 Ce serment, ch\u00e8re Marianne, je l'efface de mon c\u0153ur ; \ncette promesse, je veux la mettre en oubli. Marianne, ma tr\u00e8s \nador\u00e9e Marianne, je vous rends votre libert\u00e9, je vous d\u00e9lie de votre engagement. \n \n\u2013 Oh ! Robin, s'\u00e9cria la jeune fille d'un ton de reproche. \u2013 Je serais indigne de votre amour, Marianne, reprit Ro-\nb i n , s i d a n s m a p o s i t i o n a c t u e l l e j e c o n s e r v a i s l ' e s p o i r d e v o u s nommer ma femme. Je vous laisse donc libre de disposer de votre main, et je vous prie seulement de penser quelquefois avec amiti\u00e9 au malheureux proscrit. \n \u2013 Vous avez une bien triste opinion de mon caract\u00e8re, Ro-\nbin, r\u00e9pondit la jeune fille d'un ton bless\u00e9. Comment avez-vous pu croire un seul instant que celle qui vous aime f\u00fbt \u00e0 ce point \u2013 375 \u2013 indigne de votre amour ? Comm ent avez-vous pu croire que \nmon affection p\u00fbt \u00eatre infid\u00e8le au malheur ? \n \nEn achevant ces paroles, Marianne fondit en larmes. \u2013 Marianne ! Marianne ! s'\u00e9c ria Robin \u00e9perdu, de gr\u00e2ce, \n\u00e9coutez-moi sans col\u00e8re. H\u00e9las ! je vous aime si ardemment que \nj'ai honte de vous condamner au partage de ma malheureuse destin\u00e9e. Croyez-vous que je ne sois pas profond\u00e9ment humili\u00e9 du d\u00e9shonneur cruel attach\u00e9 \u00e0 mon nom, et que la pens\u00e9e de me \ns\u00e9parer de vous ne p\u00e9n\u00e8tre pas mon \u00e2me d'une am\u00e8re souf-\nfrance. Mais, si je ne vous ai mais pas, Marianne, je m'enfonce-\nrais un couteau dans le c\u0153ur ; votre amour est le seul lien qui me rattache \u00e0 la vie. Vous qui \u00eates habitu\u00e9e au luxe, ch\u00e8re Ma-rianne, vous souffririez cruellement des atteintes de la pauvret\u00e9 \nsi vous deveniez la femme de Robin Hood, et, je vous le jure, je pr\u00e9f\u00e9rerais vous perdre \u00e0 jamais, que de vous savoir malheu-reuse avec moi. \n \u2013 Je suis votre femme devant Di eu, Robin, et votre vie sera \nla mienne. Maintenant, permette z-moi de vous faire quelques \nrecommandations. Chaque fois qu e vous pourrez s\u00fbrement me \nfaire parvenir de vos nouvelles, envoyez-moi un message, et, s'il \nvous est possible de venir me voir , venez, vous me rendrez bien \nheureuse. Mon fr\u00e8re reviendra aupr\u00e8s de nous, et par lui, je l'es-\np\u00e8re, nous r\u00e9ussirons \u00e0 faire r\u00e9voquer le cruel d\u00e9cret qui vous \ncondamne. \n Robin sourit tristement. \u2013 Ch\u00e8re Marianne, dit-il, il ne faut point vous bercer le \nc\u0153ur d'un espoir chim\u00e9rique. Je n'attends rien du roi. Je me \nsuis trac\u00e9 une ligne de conduite, et j'ai pris la ferme r\u00e9solution de ne pas m'en \u00e9carter. Si vous entendez dire du mal de moi, \nMarianne, fermez vos oreilles \u00e0 la calomnie ; car, par notre \u2013 376 \u2013 Sainte M\u00e8re, je vous jure de m\u00e9riter toujours votre estime et \nvotre amiti\u00e9. \n \n\u2013 Quel mal pourrais-je entendre dire de vous, Robinet \nquels projets avez-vous form\u00e9s ? \n \u2013 Ne m'interrogez pas, ch\u00e8re Marianne, je crois mes inten-\ntions honn\u00eates ; si l'avenir d\u00e9montre qu'elles ne le sont pas, je serai le premier \u00e0 reconna\u00eetre mon erreur. \n \u2013 Je sais que vous \u00eates loyal et brave, Robin, et je prierai \nDieu afin qu'il vous assiste dans toutes vos entreprises. \n \u2013 Merci, ma bien-aim\u00e9e Marianne ; et maintenant, adieu, \najouta Robin en refoulant les larmes qui baignaient ses paupi\u00e8-res. \n Enlac\u00e9e par les bras de son malheureux ami, la jeune fille \nsentit \u00e0 ce mot adieu ses derni\u00e8re s forces l'abandonner. Elle ca-\ncha son visage en pleurs sur l'\u00e9pau le de Robin, et sanglota dou-\nloureusement. \n Pendant quelques minutes, les deux jeunes gens rest\u00e8rent \nainsi muets, \u00e9perdus. Enfin une vo ix qui appelait Marianne vint \nles arracher \u00e0 l'\u00e9treinte de ce dernier embrassement. \n \nIls descendirent, et Marianne, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 v\u00eatue d'un cos-\ntume d'amazone, monta sur le cheval qui lui \u00e9tait destin\u00e9. \n Lady Gamwell et ses filles \u00e9taient tellement affect\u00e9es de \ndouleur qu'elles pouvaient \u00e0 pein e se maintenir sur leur selle. \n Les servantes de la maison, pour la plupart mari\u00e9es, leurs \nenfants, et quelques vieillards co mpl\u00e9taient la cavalcade. Apr\u00e8s \nune sc\u00e8ne d\u00e9chirante, les portes du hall se ferm\u00e8rent sur les fu-\u2013 377 \u2013 gitifs, et, accompagn\u00e9s d'une troupe d'hommes r\u00e9solus, ils pri-\nrent le chemin de la for\u00eat. \n \nUne semaine s'\u00e9coula. Chaque jour de cette semaine d'an-\nxieuse attente fut employ\u00e9 \u00e0 fortifier Gamwell. Les habitants du v i l l a g e v i v a i e n t p o u r a i n s i d i r e d a n s l e s t o r t u r e s d e l a c r a i n t e , car chaque heure leur apportait l'\u00e9pouvante du lendemain. Des sentinelles furent plac\u00e9es autour du hall, et, sous la direction de \nRobin, on construisit deux lign es de barricades qui devaient \nservir, sinon \u00e0 arr\u00eater la marche de l'ennemi, du moins \u00e0 appo-ser \u00e0 son approche les entraves d'une s\u00e9rieuse d\u00e9fense. Ces bar-ricades, \u00e9lev\u00e9es \u00e0 hauteur d'homme, permettaient aux paysans de se tenir \u00e0 l'abri des fl\u00e8ches meurtri\u00e8res de leurs ennemis, tout en leur donnant le loisir de vise r le point o\u00f9 devaient se porter \nleurs propres coups. \n Il ne faut pas croire cependant que sir Guy se f\u00eet illusion \nsur le succ\u00e8s de sa d\u00e9fense, il la savait dangereuse et inutile ; \nmais il ne voulait pas se rendre sans avoir combattu, le noble et \nvaillant Saxon. \n Robin \u00e9tait l'\u00e2me de la petite arm\u00e9e ; il surveillait les tra-\nvaux, il encourageait les paysans, il fabriquait des armes, il se \nmultipliait. Le village de Gamwell, autrefois si calme et si tran-quille, \u00e9tait maintenant plein d'animation et de vie, la terreur \navait place \u00e0 l'enthousiasme, et les paisibles villageois se mon-traient fiers et heureux d'entrer en lutte ouverte avec les Nor-mands. \n Lorsque tous les pr\u00e9paratifs du combat furent termin\u00e9s, \nune sorte de torpeur tomba sur Gamwell ; on e\u00fbt dit que le calme, chass\u00e9 par l'\u00e9cho des clameurs guerri\u00e8res, \u00e9tait revenu chez ses h\u00f4tes paisibles ; mais ce silence ressemblait \u00e0 celui qui s'\u00e9tend sur la nature quelques minutes avant l'orage. L'\u0153il est inquiet, l'ou\u00efe est tendue, on attend avec angoisse les gronde-ments de la foudre. \u2013 378 \u2013 \nL'ennemi se fit attendre pendant dix jours. \n Enfin un des batteurs d'estrade qui avaient \u00e9t\u00e9 post\u00e9s dans \nla for\u00eat vint annoncer l'approche d'une troupe d'hommes \u00e0 che-val. \n La nouvelle vola de bouche en bouche, on sonna le tocsin, \net les paysans s'\u00e9lanc\u00e8rent comme un seul homme aux diff\u00e9-rents postes qui leur avaient \u00e9t\u00e9 assign\u00e9s. Blottis derri\u00e8re le rempart de leurs barricades, ils s'y tinrent muets, l'arme tendue, attentifs \u00e0 suivre du regard la marche rapide de l'ennemi. \n N'apercevant personne, n'entendant aucun bruit qui p\u00fbt \nr\u00e9v\u00e9ler une tentative de d\u00e9fense, le chef des soldats de Henri II \nse frottait joyeusement les mains dans la persuasion o\u00f9 il \u00e9tait \nde surprendre les habitants de Gamwell. Cependant ce chef, qui \nconnaissait le caract\u00e8re des Saxo ns, qui savait par exp\u00e9rience, \nl'ayant appris \u00e0 ses propres d\u00e9pens, que ces vaillants hommes se battaient fort bien, s'\u00e9tait attendu \u00e0 rencontrer des obstacles sur sa route. Le silence qui r\u00e9gnait da ns la plaine lui causait donc un \ntr\u00e8s-vif plaisir, il croyait pouvoir arriver \u00e0 l'improviste. \n La troupe normande se composait d'une cinquantaine \nd'hommes, les villageois \u00e9taient au nombre de cent ; comme on \nle voit, la force de ces derniers se trouvait sup\u00e9rieure \u00e0 celle de \nl'ennemi, et de plus leur position \u00e9tait excellente. \n Toujours persuad\u00e9 qu'il allait fondre sur le village comme \nle fait un oiseau de proie sur un innocent passereau, le chef normand ordonna \u00e0 ses hommes d' activer la marche de leurs \nchevaux. Ils ob\u00e9irent, et d'un pas vif mont\u00e8rent rapidement la colline. \n \u00c0 peine en eurent-ils atteint le sommet qu'une vol\u00e9e de fl\u00e8-\nches, de dards et de pierres les enveloppa des pieds \u00e0 la t\u00eate. \u2013 379 \u2013 L'\u00e9tonnement des soldats fut si grand qu'une seconde vol\u00e9e de \nfl\u00e8ches les atteignit avant m\u00eame qu'ils eussent eu la pens\u00e9e d'y \nr\u00e9pondre. \n La chute de trois ou quatre soldats mortellement frapp\u00e9s fit \njeter aux Normands un cri d'indignation ; ils aper\u00e7urent alors les barricades, s'\u00e9lanc\u00e8rent sur la premi\u00e8re et la charg\u00e8rent avec fureur. \n Vaillamment accueillis et repouss\u00e9s avec force par les \nSaxons, invisibles dans leurs ca chettes, les soldats comprirent \nqu'ils n'avaient d'autre parti \u00e0 prendre que celui de se battre \ncourageusement. Ils r\u00e9ussirent \u00e0 s'emparer de la premi\u00e8re bar-ri\u00e8re ; mais derri\u00e8re celle-ci s'en trouvait une seconde, une troi-si\u00e8me les arr\u00eata encore. Ils avaient d\u00e9j\u00e0 perdu plusieurs hom-mes, et, pour comble de m\u00e9compte, il leur \u00e9tait impossible de voir s'ils parvenaient \u00e0 abattre quelques-uns de leurs ennemis. Les Saxons, qui pour la plupart \u00e9taient des archers tr\u00e8s-experts, \nne manquaient jamais leur but, et leurs fl\u00e8ches jetaient la des-\ntruction au milieu de la petite arm\u00e9e. \n Les soldats, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de ne pouvoir se rencontrer face \u00e0 \nface avec l'ennemi, commen\u00e7aient \u00e0 se plaindre. Le chef, qui saisit au vol ces murmures de d\u00e9couragement, ordonna \u00e0 ses hommes d'op\u00e9rer une fausse retraite, afin de contraindre les \nSaxons \u00e0 sortir de leur secret asile. Cette ruse de guerre fut aus-sit\u00f4t mise en \u0153uvre : les Normands feignirent de se retirer avec ordre, et ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 une certaine distance des barricades lorsqu'un cri annon\u00e7a l'apparition des vassaux de sir Guy. \n Sans arr\u00eater la marche de sa tr oupe, le chef jeta un regard \nen arri\u00e8re. \n Les villageois couraient tumult ueusement et dans un appa-\nrent d\u00e9sordre \u00e0 la poursuite de leurs ennemis. \n \u2013 380 \u2013 \u2013 Ne vous retournez pas, mes gar\u00e7ons, cria le chef ; laissez-\nles nous atteindre. Ils seront pris ! attention ! attention ! \n \nLes soldats, ranim\u00e9s par l'espoir d'une \u00e9clatante revanche, \ncontinu\u00e8rent de s'\u00e9loigner. \n Mais tout \u00e0 coup, \u00e0 la grande surprise du chef normand, les \nSaxons, au lieu de chercher \u00e0 gagner les soldats de vitesse, s'ar-r\u00eat\u00e8rent \u00e0 la premi\u00e8re barricade qui leur avait \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e, et de ce poste envoy\u00e8rent, avec une adresse incomparable, une nu\u00e9e de fl\u00e8ches aux fuyards. \n Le chef, exasp\u00e9r\u00e9, ramena ses hommes sur le chemin d\u00e9j\u00e0 \nparcouru, et d'un bond furieux de son cheval, il se porta \u00e0 la t\u00eate de la petite troupe. Soudain une pluie de fl\u00e8ches lanc\u00e9es par des mains s\u00fbres couvrit le malheureux Normand ; il chancela sur sa \nselle et, sans jeter un cri, roul a comme une masse inerte au pied \nde son cheval, qui, bless\u00e9 lui- m\u00eame, bondit hors des rangs et \nalla tomber mort \u00e0 quelques pas du cadavre de son ma\u00eetre. \n D\u00e9j\u00e0 abattus par l'insucc\u00e8s de le urs efforts, les soldats fu-\nrent compl\u00e8tement d\u00e9moralis\u00e9s en pr\u00e9sence de ce nouveau \nmalheur. Ils relev\u00e8rent le corps de leur chef, et, sans prendre le \ntemps de compter les morts, d'enlever les bless\u00e9s, ils s'\u00e9loign\u00e8-rent du champ de bataille de to ute la vitesse de leurs vigoureux \nchevaux. \n \nApr\u00e8s avoir proclam\u00e9 par des cr is d'all\u00e9gresse la fuite des \nsoldats, les paysans s'occup\u00e8rent, non \u00e0 les poursuivre, mais \u00e0 recueillir les bless\u00e9s et \u00e0 enterrer les morts. Dix-huit Normands avaient succomb\u00e9 dans la lutte, y compris le chef emport\u00e9 par \nses hommes. \n Les bons villageois \u00e9taient si joyeux d'avoir remport\u00e9 la vic-\ntoire qu'ils songeaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 rappeler leurs femmes \u00e0 Gamwell ; mais Petit-Jean fit clairement comprendre \u00e0 ses na\u00effs compa-\u2013 381 \u2013 gnons que le roi ne bornerait pas sa vengeance \u00e0 ce premier en-\nvoi et qu'il fallait s'attendre \u00e0 recevoir la visite d'une troupe \nd'homme plus consid\u00e9rable et se pr\u00e9parer \u00e0 la bien recevoir. \n En serviteurs d\u00e9vou\u00e9s de sir Guy, les vassaux se rendirent \naux conseils de leur jeune chef ; ils fortifi\u00e8rent les barri\u00e8res et fabriqu\u00e8rent de nouvelles armes. Par les soins de Petit-Jean, le hall fut approvisionn\u00e9 d'une grande quantit\u00e9 de vivres et mis en \u00e9tat de supporter les attaques d'un v\u00e9ritable si\u00e8ge. Une tren-\ntaine de paysans, alli\u00e9s et amis des propri\u00e9taires de Gamwell, vinrent se joindre \u00e0 la troupe villageoise, et, arm\u00e9s jusqu'aux dents, l'esprit en \u00e9veil, constamm ent sur la d\u00e9fensive, les braves \nSaxons attendirent la venue des sanguinaires Normands. \n Le mois de juillet touchait \u00e0 sa fin, et depuis quinze jours \nles villageois attendaient leurs dangereux visiteurs ; ils se pr\u00e9pa-raient \u00e0 \u00eatre attaqu\u00e9s aux prem i\u00e8res heures du matin, parce \nque, selon toute probabilit\u00e9, le s Normands, fatigu\u00e9s d'une mar-\nche rapide par un temps de chaleur, prendraient \u00e0 Nottingham une nuit de repos. \n Un soir, deux habitants du village qui revenaient de Mans-\nfeld, o\u00f9 ils \u00e9taient all\u00e9s faire quelques acquisitions, annonc\u00e8rent \u00e0 leurs amis qu'une troupe de soldats compos\u00e9e de trois cents hommes venait d'arriver \u00e0 Notting ham, et qu'elle avait l'inten-\ntion d'y passer la nuit afin de gagner sans fatigue le hall de \nGamwell. \n \nCette nouvelle produisit une grande \u00e9motion ; mais cette \n\u00e9motion fit bient\u00f4t place \u00e0 un sentiment de vigilante ardeur. \n Le lendemain au point du jour, les villageois, r\u00e9unis autour \ndu moine Tuck, entendirent pieuse ment la messe, et Petit-Jean, \nqui avait uni ses pri\u00e8res \u00e0 celles de ses hommes, se pla\u00e7a au mi-lieu d'eux, et, d'une voix douce et sonore, s'exprima ainsi : \n \u2013 382 \u2013 \u2013 Mes amis, je d\u00e9sire vous parler avant que nous nous ren-\ndions mutuellement au poste o\u00f9 le devoir nous appelle ; mais je \nsuis un homme peu lettr\u00e9, et l' \u00e9loquence de la parole m'est in-\nconnue. Tout homme a un talent qui lui est propre, le mien \nconsiste \u00e0 savoir manier le b\u00e2ton et \u00e0 tirer adroitement une fl\u00e8-che. Excusez-moi donc si je m'ex prime mal, et \u00e9coutez-moi avec \nattention. L'ennemi approche, soye z prudents, et ne sortez de \nvos cachettes que dans un cas de n\u00e9cessit\u00e9 absolue. Si vous \u00eates \nforc\u00e9s d'attaquer l'ennemi corps \u00e0 corps, faites-le avec calme, sans pr\u00e9cipitation ; rappelez-vous bien que, s'il vous arrivait le malheur de perdre votre sang-froid, vous mettriez in\u00e9vitable-ment en oubli les actes les plus importants \u00e0 votre d\u00e9fense. Sa-chez-le bien, mes amis, une chose qui doit \u00eatre bien faite ne doit point se faire \u00e0 la h\u00e2te. Disputez pas \u00e0 pas chaque pouce de ter-rain, frappez sans col\u00e8re et ne manquez aucun de vos coups, car \nvotre vie payerait votre erreur. Montrez \u00e0 nos ennemis que cha-que ligne de notre sol natal vaut l'existence d'un chien normand. Je vous le r\u00e9p\u00e8te une fois encore, mes gar\u00e7ons, soyez calmes, vaillants et fermes, vendez ch\u00e8r ement aux soldats de Henri les \navantages que la force du nombre et celle des armes peuvent leur faire obtenir. Hourra pour Gamwell et pour les c\u0153urs saxons ! \n \u2013 Hourra ! cri\u00e8rent joyeusement les vassaux, et d'une main \nferme ils press\u00e8rent leurs armes, et d'un \u0153il \u00e9tincelant ils cher-\nch\u00e8rent au loin l'apparition de l'ennemi. \n \u2013 Mes amis, cria Robin en s'\u00e9l an\u00e7ant \u00e0 la place que Petit-\nJean venait d'occuper, souvenez-vous bien que vous vous battez pour vos foyers, souvenez-vous qu e vous d\u00e9fendez le toit qui \nabrite vos femmes, qui garde le berceau de vos enfants ; souve-nez-vous que les Normands sont nos oppresseurs, qu'ils mar-chent sur nos t\u00eates, qu'ils tyra nnisent les faibles, et qu'ils \nn'\u00e9tendent jamais la main que pour br\u00fbler, tuer ou d\u00e9truire ! souvenez-vous qu'ici est la demeur e de vos anc\u00eatres, et que vous \ndevez en d\u00e9fendre l'approche. Battez-vous avec courage, mes \u2013 383 \u2013 gar\u00e7ons, battez-vous tant qu'un so uffle de vie sortira de vos l\u00e8-\nvres ! \n \n\u2013 Oui, oui, nous nous battrons avec courage ! r\u00e9pondirent \nles hommes d'une seule voix. \n Trois heures apr\u00e8s le lever du soleil, le son d'un cor annon-\n\u00e7a l'approche de l'ennemi. Les batteurs d'estrade rentr\u00e8rent \u00e0 Gamwell, et bient\u00f4t, de m\u00eame qu'\u00e0 l'attaque pr\u00e9c\u00e9dente, les d\u00e9-fenseurs du hall se firent invisibles. \n Le corps ennemi avan\u00e7ait lentement, et il \u00e9tait facile de ju-\nger, d'apr\u00e8s l'\u00e9tendue qu'occupait sa marche, qu'il se composait \nr\u00e9ellement de deux \u00e0 trois cents hommes. \n Les cavaliers se r\u00e9unirent au pi ed de la colline qu'il \u00e9tait \nn\u00e9cessaire de monter avant d'apercevoir Gamwell, et, apr\u00e8s un conciliabule de quelques minutes, la troupe se divisa en quatre \nparties. La premi\u00e8re s'\u00e9lan\u00e7a au galop sur la colline, la seconde \nmit pied \u00e0 terre et suivit les cava liers, la troisi\u00e8me tourna la col-\nline du c\u00f4t\u00e9 gauche, et la derni\u00e8re se dirigea vers la droite. \n Cette man\u0153uvre, qui avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue, fut contrecarr\u00e9e, des \nd\u00e9fenses avaient \u00e9t\u00e9 construites au pied des arbres qui croissent sur le sommet de la colline, et les interstices de ces arbres \n\u00e9taient remplis de broussailles et d'arbrisseaux si naturellement entrelac\u00e9s que les soldats se f\u00e9lici taient de la rencontre d'un abri \naupr\u00e8s duquel il allait leur \u00eatre loisible de se r\u00e9unir, une fois qu'ils auraient atteint le sommet de la colline. \n En approchant de ces arbres protecteurs, les Normands re-\n\u00e7urent une vol\u00e9e de coups de fl\u00e8c hes qui, tout en blessant les \nhommes, fit cabrer les chevaux, jeta la confusion parmi les sol-\ndats, et contraignit la troupe \u00e0 descendre la colline plus rapide-ment qu'elle ne l'avait mont\u00e9e. \n \u2013 384 \u2013 Les hommes envoy\u00e9s aux c\u00f4t\u00e9s oppos\u00e9s de la colline furent \naccueillis d'une mani\u00e8re aussi d\u00e9sa streuse que l'avaient \u00e9t\u00e9 leurs \ncompagnons. En cons\u00e9quence, il fut d\u00e9cid\u00e9 que la marche, de-\nvenue impossible avec les chevaux, aurait lieu \u00e0 pied. Les sol-\ndats abandonn\u00e8rent leurs montures , et, prot\u00e9g\u00e9s par leurs bou-\ncliers, ils s'engag\u00e8rent r\u00e9solument dans les trois chemins d\u00e9si-g n \u00e9 s p a r l e u r c h e f , t a n d i s q u ' u n e p a r t i e d e l a t r o u p e , m i s e e n r\u00e9serve, dut attendre au bas de la colline le succ\u00e8s d'une pre-\nmi\u00e8re attaque contre les barri\u00e8res. \n Les Normands atteignirent rapidement la barri\u00e8re, qui, \nd'une hauteur de sept pieds, \u00e9tait de distance en distance perc\u00e9e de meurtri\u00e8res pour le passage des fl\u00e8ches. Au lieu de perdre un temps pr\u00e9cieux \u00e0 frapper des enne mis \u00e0 l'abri de leurs coups, ils \nse mirent \u00e0 escalader le rempart. \n Les villageois n'essay\u00e8rent pas d'opposer une r\u00e9sistance \ninutile : ils se content\u00e8rent de gagner la seconde barri\u00e8re ; les Normands surexcit\u00e9s par ce premier succ\u00e8s se pr\u00e9cipit\u00e8rent confus\u00e9ment \u00e0 la suite des villageoi s, et attaqu\u00e8rent la nouvelle \nbarricade avec une indicible fu reur. Pendant un instant, les \ndeux partis lutt\u00e8rent presque corps \u00e0 corps ; la bataille devenait sanglante, lorsqu'un signal appela les Saxons et les rejeta sous \nl'abri d'une troisi\u00e8me barri\u00e8re. \n \nCette retraite fit alors apercevoir aux Normands qu'ils per-\ndaient \u00e0 chaque instant le terrain gagn\u00e9. \n Le capitaine r\u00e9unit ses hommes afin de se concerter avec \neux sur un plan d'attaque, et, tout en \u00e9coutant leurs avis, il re-\ngardait attentivement autour de lui. \n Gamwell se trouvait plac\u00e9 au ce ntre d'une vaste plaine, et la \ncolline qui en quelque sorte lui servait de rempart \u00e9tait \u00e0 la fois un chemin impraticable pour les chevaux et dangereux pour les \nhommes. \u2013 385 \u2013 \nLe capitaine demanda \u00e0 ses gens s'il se trouvait parmi eux \nun gar\u00e7on qui conn\u00fbt la localit\u00e9. \n \nCette question du capitaine, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de bouche en bouche, \namena devant lui un paysan qui pr \u00e9tendit conna\u00eetre le village de \nGamwell o\u00f9 il avait un parent. \n \u2013 Es-tu saxon ? coquin, demanda le chef en fron\u00e7ant les \nsourcils. \n \u2013 Non, capitaine, je suis normand. \u2013 Ton parent est-il alli\u00e9 avec ces rebelles ? \u2013 Oui, capitaine, car il est saxon. \u2013 Comment est-il ton parent, alors ? \u2013 Parce qu'il a \u00e9pous\u00e9 ma belle-s\u0153ur. \u2013 Tu connais le village ? \u2013 Oui, capitaine. \n\u2013 Pourrais-tu conduire mes hommes \u00e0 Gamwell par un au-\ntre chemin que celui-ci ? \n \u2013 Oui, il y a au pied de la colline un sentier qui m\u00e8ne direc-\ntement au hall de Gamwell. \n \u2013 Au hall de Gamwell ? interrogea le chef ; o\u00f9 se trouve-t-il \nsitu\u00e9 ? \n \u2013 L\u00e0-bas, \u00e0 votre gauche, capitaine ; c'est ce grand b\u00e2ti-\nment entour\u00e9 d'arbres. Il est habit\u00e9 par sir Guy. \u2013 386 \u2013 \n\u2013 Le vieux rebelle que nous attaquons ? Ma foi ! le roi Hen-\nri aurait pu me donner une t\u00e2che plus facile que celle de faire \nsortir ce chien saxon de son ch enil. Maintenant, coquin, puis-je \nme fier \u00e0 toi ? \n \n\u2013 Oui, capitaine, et, si vous suivez mes indications, vous \nverrez que je n'ai point menti. \n \u2013 Je le d\u00e9sire pour tes oreilles, r\u00e9pondit le capitaine d'un \nton mena\u00e7ant. \n \u2013 Je vous ai d\u00e9j\u00e0 rendu serv ice, reprit l'homme, en vous \nguidant jusqu'ici. \n \u2013 Sans doute, sans doute ; mais pour quelle raison ne m'as-\ntu pas d'abord indiqu\u00e9 ce chemin ? \n \u2013 Parce que les Saxons se seraient aper\u00e7us du mouvement \nd e l a t r o u p e , e t a u r a i e n t p r i s des pr\u00e9cautions pour arr\u00eater sa \nmarche. Il est possible \u00e0 une poign\u00e9e de braves de prot\u00e9ger ce sentier contre un millier d'hommes. \n \u2013 Il est situ\u00e9, dis-tu, au pied de la colline ? demanda encore \nle chef. \n \n\u2013 Oui, capitaine, sur la lisi\u00e8re de la for\u00eat. \n Celui-ci, tr\u00e8s enchant\u00e9 du renseignement, ordonna \u00e0 une \npartie de sa troupe de se disposer \u00e0 suivre le guide, tandis que lui, afin d'occuper sur un autre point l'attention des Saxons, al-\nlait commencer une nouvelle attaque. \n Les projets du capitaine devaient \u00eatre d\u00e9jou\u00e9s. \u2013 387 \u2013 Le beau-fr\u00e8re du guide, qui en effet faisait partie des d\u00e9fen-\nseurs de sir Guy, reconnut son parent, et, en le d\u00e9signant \u00e0 Pe-\ntit-Jean, il lui fit remarquer l'es p\u00e8ce de conciliabule qui avait \nlieu entre lui et le chef. \n Petit-Jean pressentit aussit\u00f4t la trahison du paysan ; il ap-\npela une trentaine d'hommes, et, sous le commandement d'un de ses cousins, il les envoya surveiller l'approche du chemin menac\u00e9 d'invasion. \n Ce soin pris, Petit-Jean fit appeler Robin Hood. \u2013 Mon cher ami, lui dit-il, po urriez-vous atteindre avec vo-\ntre arc un objet quelconque plac\u00e9 sur la colline ? \n \u2013 Je le crois, r\u00e9pondit modestement le jeune homme. \u2013 Ou, pour mieux dire, vous en \u00eates certain, reprit Petit-\nJean. Eh bien ! suivez mon regard. Voyez-vous cet homme plac\u00e9 \u00e0 la gauche du soldat qui porte sur sa t\u00eate un grand panache ? Cet homme, mon cher ami, est un perfide coquin, et je suis convaincu qu'il donne au chef des indications pour lui faire ga-gner Gamwell par le chemin de la for\u00eat. T\u00e2chez donc de tuer ce \nmis\u00e9rable. \n \n\u2013 Volontiers. Robin tendit son arc, et deux secondes apr\u00e8s l'homme d\u00e9si-\ngn\u00e9 par Petit-Jean fit un bond de douleur, jeta un cri et tomba \npour ne plus se relever. \n Le chef normand rassembla promptement ses hommes et \nse d\u00e9termina \u00e0 prendre les barri\u00e8res d'assaut. \n \u2013 388 \u2013 Les Saxons se d\u00e9fendirent bravement ; mais, inf\u00e9rieurs en \nnombre, ils ne purent emp\u00eacher l'escalade, et se retir\u00e8rent avec \nordre dans la direction de Gamwell. \n Les barri\u00e8res franchies, les Normands gagn\u00e8rent facile-\nment du terrain ; ils p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent dans le village, et une sorte de terreur panique s'empara des paysans. Ils allaient fuir lors-qu'une voix \u00e9clatante cria \u00e0 pleins poumons : \n \u2013 Saxons, arr\u00eatez-vous ! celu i qui a du c\u0153ur suivra son \nchef. En avant ! en avant ! \n Cette voix, qui \u00e9tait celle de Petit-Jean, ranima les forces \nd\u00e9faillantes des villageois \u00e9pouvant\u00e9s ; ils se retourn\u00e8rent, et, honteux de leur faiblesse, ils suivirent leur chef. \n Celui-ci se pr\u00e9cipita comme un lion vers un homme de \nhaute taille qui partageait avec le chef principal le commande-ment de la troupe et qui, par l'ardeur de ses coups, avait caus\u00e9 l'effroi de ses hommes. \n \u00c0 la vue de Petit-Jean, qui s'avan\u00e7ait vers lui en courbant \ncomme de flexibles roseaux les soldats qui tentaient de s'oppo-ser \u00e0 son passage, l'homme dont nous parlons s'arma d'une ha-che et s'\u00e9lan\u00e7a \u00e0 sa rencontre. \n \n\u2013 Nous voici enfin en pr\u00e9sence, ma\u00eetre forestier ! cria cet \nhomme qui n'\u00e9tait autre que Geoffroy. Je vais me venger d'un seul coup de tout le mal que tu m'as fait. \n Petit-Jean sourit d\u00e9daigneusement, et lorsque Geoffroy \napr\u00e8s avoir fait tournoyer sa hache, tenta de la faire descendre sur la t\u00eate du jeune homme, celu i-ci, d'un geste prompt comme \nla pens\u00e9e, la lui arracha d'entre les mains et la lan\u00e7a \u00e0 vingt pas \nde lui. \n \u2013 389 \u2013 \u2013 Tu es un mis\u00e9rable coquin, dit Petit-Jean, et tu m\u00e9rites la \nmort ; mais, une fois encore, j'ai piti\u00e9 de toi ; d\u00e9fends ta vie. \n \nLes deux hommes, ou pour mieu x dire les deux g\u00e9ants, car \nGeoffroy le Fort, on doit s'en souvenir, \u00e9tait d'une taille aussi remarquable que celle de Petit-Jean, commenc\u00e8rent ce terrible combat. Il fut de longue dur\u00e9e, et la victoire, rest\u00e9e longtemps \ni n c e r t a i n e , s e d \u00e9 c i d a t o u t \u00e0 c o u p e n f a v e u r d e P e t i t - J e a n , q u i , concentrant toute sa vigueur dans un supr\u00eame effort, ass\u00e9na un \ncoup de son \u00e9p\u00e9e sur l'\u00e9paule de Geoffroy, et lui fendit le corps \njusqu'\u00e0 l'\u00e9chine. \n Le vaincu tomba sans pousser un cri, et les deux camps ri-\nvaux, qui avaient assist\u00e9 en silence \u00e0 cet \u00e9trange combat, regar-daient avec une stupeur m\u00eal\u00e9e d' \u00e9pouvante la terrible blessure \nproduite par ce coup mortel. \n Petit-Jean ne s'arr\u00eata pas devant le corps de son ennemi ; il \nleva d'une main ferme son \u00e9p\u00e9e sanglante au-dessus de sa t\u00eate \net traversa les rangs normands, se mblable au dieu de la guerre, \nde la d\u00e9vastation et de la mort. \n Arriv\u00e9 sur une \u00e9minence, le jeune homme porta ses regards \nen arri\u00e8re ; il vit alors que, entour\u00e9s par les Normands, les vas-saux, malgr\u00e9 tout leur courage, \u00e9taient dans l'impossibilit\u00e9 de se \nd\u00e9fendre. \n Aussit\u00f4t le jeune homme sonna du cor et donna l'ordre de \nla retraite ; puis, se pr\u00e9cipitant de nouveau dans la m\u00eal\u00e9e, il fraya le chemin \u00e0 ses hommes. Sa foudroyante \u00e9p\u00e9e tint pendant quelques minutes les soldats en respect, et les Saxons, se-condant les intentions de leur ch ef, gagn\u00e8rent peu \u00e0 peu la cour \ndu hall. R\u00e9unis dans un seul corp s et se battant en d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s ils \nparvinrent \u00e0 franchir les portes du ch\u00e2teau, d\u00e9j\u00e0 mis en \u00e9tat de r\u00e9sister aux attaques d'un si\u00e8ge. \n \u2013 390 \u2013 Les Normands s'\u00e9lanc\u00e8rent sur les portes la hache \u00e0 la \nmain ; mais ces portes, en ch\u00eane massif, r\u00e9sist\u00e8rent \u00e0 leurs ef-\nforts. Alors ils se mirent \u00e0 r\u00f4de r autour du vaste b\u00e2timent dans \nl'espoir de d\u00e9couvrir une entr\u00e9e mal d\u00e9fendue ; mais leur re-cherche, d'abord inutile devint bient\u00f4t dangereuse, car les Saxons jetaient du haut des fen\u00eatres d'\u00e9normes pierres et les accablaient de fl\u00e8ches. \n Le capitaine normand, effray\u00e9 du ravage que faisaient \nparmi ses hommes les projectiles lanc\u00e9s par les assi\u00e9g\u00e9s, les rappela \u00e0 lui et apr\u00e8s en avoir pl ac\u00e9 une centaine autour du hall, \nil descendit au village. Comme on le sait, les maisons de Gam-\nwell \u00e9taient vides. Les soldats, autoris\u00e9s par leur chef, fouill\u00e8-rent les habitations ; mais \u00e0 leur grande mortification, ils les trouv\u00e8rent non seulement d\u00e9sertes, mais encore vides de tout butin et de toute provision de bouche. \n Comptant sur les ressources d'une prompte victoire, ils \nn'avaient point apport\u00e9 de vivres, aussi \u00e9taient-ils dans un grand embarras. Ils t\u00e9moign\u00e8rent leur m\u00e9contentement. Aussi-t\u00f4t le chef exp\u00e9dia dans la fo r\u00eat une douzaine d'hommes r\u00e9put\u00e9s \nbons chasseurs, afin d'y tenter la prise de quelques cerfs. La \nchasse fut couronn\u00e9e de succ\u00e8s ; les affam\u00e9s se rassasi\u00e8rent, et le capitaine, qui avait \u00e9tabli son camp dans le village, fit prendre \ndu repos \u00e0 une moiti\u00e9 de sa troupe, tandis que l'autre pr\u00e9parait \nles armes pour une attaque nocturne contre le b\u00e2timent qui abritait les Saxons. \n Plus heureux que leurs ennemis, les paysans avaient fait un \nexcellent repas et s'\u00e9taient livr\u00e9s au sommeil, apr\u00e8s avoir relev\u00e9 les morts et donn\u00e9 des soins aux bless\u00e9s. \n \u00c0 la chute du jour, une \u00e9clata nte lueur vint annoncer aux \nSaxons la nouvelle man\u0153uvre de leurs ennemis : le village \u00e9tait en feu. \n \u2013 391 \u2013 \u2013 Voyez, mon cher Petit-Jean, dit Robin Hood en montrant \nau jeune homme la lugubre clart\u00e9, les mis\u00e9rables br\u00fblent sans \nmis\u00e9ricorde les chaumi\u00e8res de nos paysans. \n \u2013 Et ils mettront le feu au hall, mon ami, r\u00e9pondit Petit-\nJean avec tristesse ; il faut nous pr\u00e9parer \u00e0 subir ce nouveau malheur. La vieille maison est entour\u00e9e de bois, elle br\u00fblera comme une botte de paille. \n \u2013 Comme vous dites cela tranquillement ! s'\u00e9cria Robin. \nN'est-il donc pas possible de pr\u00e9venir cette odieuse tentative ? \n \u2013 Nous emploierons tous les moyens qui se trouvent en no-\ntre pouvoir, mon cher Robin ; mais ne vous faites pas illusion, le feu est un ennemi difficile \u00e0 vaincre. \n \u2013 Regardez, Jean, voil\u00e0 encore une autre chaumi\u00e8re qui \nbr\u00fble ; ils veulent donc incendier tout le village ? \n \u2013 En avez-vous dout\u00e9 un seul instant, mon pauvre Robin ? \nOui, ils d\u00e9truiront notre cher Gamwell, et, lorsqu'ils auront achev\u00e9 l\u00e0-bas leur \u0153uvre de d\u00e9 mon, ils viendront essayer de \nmettre le feu ici. \n Les paysans, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, consid \u00e9raient ce spectacle en je-\ntant des cris d'indignation ; ils voulaient sortir du hall et satis-\nfaire \u00e0 l'heure m\u00eame l'\u00e2pre d\u00e9sir de vengeance qui les mordait \nau c\u0153ur ; mais Petit-Jean, pr\u00e9venu par un de ses cousins, ac-courut au milieu d'eux et leur dit d'une voix \u00e9mue : \n \u2013 Je comprends votre fureur, mes chers gar\u00e7ons ; mais de \ngr\u00e2ce ! attendez. Si nous pouvon s nous d\u00e9fendre seulement jus-\nqu'au point du jour, nous sero ns vainqueurs. Attendez, atten-\ndez, dans un quart d'heure les mis\u00e9rables seront ici. \n \u2013 Les voil\u00e0 ! dit Robin. \u2013 392 \u2013 \nEn effet, les Normands s'avan\u00e7aient vers le ch\u00e2teau en je-\ntant de grands cris et en port ant \u00e0 deux mains des tisons en-\nflamm\u00e9s. \n \n\u2013 \u00c0 vos postes, enfants, \u00e0 vos po stes ! cria le neveu de sir \nGuy ; dirigez vos fl\u00e8ches avec atte ntion, visez avec soin, et ne \nperdez aucun de vos coups. Quan t \u00e0 vous, Robin, restez aupr\u00e8s \nde moi, vous frapperez de mort ceux que je d\u00e9signerai. \n Les Normands entour\u00e8rent le ch\u00e2teau, et, tout en se tenant \n\u00e0 distance des fen\u00eatres et des barbacanes, ils lanc\u00e8rent contre la porte des torches allum\u00e9es ; mais ces torches, aussit\u00f4t atteintes \npar les torrents d'eau que versaient les paysans, s'\u00e9teignaient sans faire aucun mal. \n Le feu fut suspendu, et une sorte de joyeux rugissement \npouss\u00e9 par les soldats appela Petit-Jean et Robin \u00e0 une fen\u00eatre. \n Pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s du chef, une dizaine de soldats tra\u00eenaient un ins-\ntrument qui, selon toute probabilit \u00e9, devait servir \u00e0 enfoncer la \np o r t e . A u m o m e n t o \u00f9 , s o u s l a d i r e c t i o n d e l e u r c a p i t a i n e , l e s Normands allaient \u00e9tablir la ma chine \u00e0 la place qu'elle devait \noccuper, Petit-Jean dit \u00e0 Robin : \n \n\u2013 Envoyez donc une fl\u00e8che \u00e0 ce maudit capitaine. \u2013 Je le veux bien ; mais il sera difficile de l'atteindre mor-\ntellement, car il est rev\u00eatu d'une co tte de mailles, et il faudrait \npouvoir l'atteindre \u00e0 la figure. \n \u2013 Attention, dit Jean, pr\u00e9parez votre arc\u2026 tirez, mon cher \nRobin, mais tirez donc ! voil\u00e0 son visage sous la lueur de la tor-che. La mort de cet homme nous sauvera. \n \u2013 393 \u2013 Robin, qui suivait les mouvements du chef, tira tout \u00e0 coup. \nLa fl\u00e8che partit. Le capitaine, frapp\u00e9 entre les deux sourcils, \ntomba en arri\u00e8re. Les soldats \u00e9perdus se press\u00e8rent confus\u00e9-ment autour de leur chef, et un \u00e9pouvantable d\u00e9sordre se mit dans les rangs. \n \u2013 Maintenant, Saxons ! cria Jean d'une voix vibrante, en-\nvoyez une vol\u00e9e de fl\u00e8ches sur les incendiaires. \n Cette nouvelle d\u00e9charge fut tellement \u00e9crasante que les \nsoldats rest\u00e9s debout se sentirent perdus. Ils allaient fuir lors-qu'un Normand, se pla\u00e7ant de sa pr opre autorit\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de ses \ncompagnons, leur proposa d'employer un dernier moyen pour contraindre les paysans \u00e0 sortir de la forteresse. Un bosquet d'arbres, principalement compos\u00e9 de pins, se trouvait plac\u00e9 vis-\u00e0-vis de la fa\u00e7ade int\u00e9rieure du ch\u00e2teau, c'est-\u00e0-dire du c\u00f4t\u00e9 des \njardins. Les Normands, conduits par leur nouveau chef, sci\u00e8rent \n\u00e0 demi le tronc des arbres les plus rapproch\u00e9s de la toiture du b\u00e2timent, apr\u00e8s en avoir au pr\u00e9alable enflamm\u00e9 les hautes branches. Petit-Jean, qui surveillait avec angoisse les rapides progr\u00e8s de cette infernale destru ction, laissa bient\u00f4t \u00e9chapper \nun cri de fureur, et dit \u00e0 Robin : \n \u2013 Ils ont trouv\u00e9 le moyen de nous obliger \u00e0 sortir ; les ar-\nbres vont incendier le toit, et dans quelques instants le ch\u00e2teau \nsera envelopp\u00e9 de flammes. Robin, faites tomber les porteurs de torches, et vous, mes amis, n'\u00e9par gnez pas vos fl\u00e8ches. \u00c0 bas les \nloups normands ! \u00e0 bas les loups ! \n Les arbres, rapidement embras\u00e9s, tomb\u00e8rent sur la toiture \navec un bruit \u00e9pouvantable, et une lueur rouge couronna bien-t\u00f4t le d\u00f4me du ch\u00e2teau. \n Petit-Jean rassembla ses homme s dans la grande salle, les \ndivisa en trois parties, se mit avec Robin Hood \u00e0 la t\u00eate de la premi\u00e8re, donna au moine Tuck le commandement de la se-\u2013 394 \u2013 conde, confia la troisi\u00e8me \u00e0 la direction du vieux Lincoln, et \nchacune de ces bandes se pr\u00e9para \u00e0 sortir du hall par une porte \ndiff\u00e9rente. \n Sir Guy avait assist\u00e9 d'un air impassible aux pr\u00e9paratifs de \nce d\u00e9part ; mais quand son neveu vint l'engager \u00e0 quitter la salle avec lui, le vieux baronnet s'\u00e9cria : \n \u2013 Je veux mourir sur les ruines de ma maison. Petit-Jean, Robin et les jeun es Gamwell suppli\u00e8rent vai-\nnement le vieillard, vainement ils lui montr\u00e8rent la flamme em-pourpr\u00e9e qui jetait dans la salle une sanglante lueur, vainement \nils lui parl\u00e8rent de sa femme, de ses filles, le vieux Saxon restait sourd \u00e0 leurs pri\u00e8res, insensible \u00e0 leurs larmes. \n \u2013 Alerte ! alerte ! cria soudain Robin Hood ; la toiture va \ntomber. \n Petit-Jean saisit son oncle, l'entoura de ses bras, et, malgr\u00e9 \nles plaintes du vieillard, malgr\u00e9 ses lamentations, il l'emporta hors de la salle. \n \u00c0 peine les Saxons eurent-ils franchi les portes du hall \nqu'un bruit sinistre se fit entendre : les \u00e9tages, surcharg\u00e9s par la \nchute du toit, s'effondr\u00e8rent les uns apr\u00e8s les autres, et la vieille demeure seigneuriale lan\u00e7a par ses ouvertures des trombes de \nflammes et de fum\u00e9e. \n Petit-Jean confia sir Guy \u00e0 la garde de quelques hommes \nd\u00e9termin\u00e9s, et leur ordonna de prendre en toute h\u00e2te le chemin du Yorkshire. \n L'esprit tranquille de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, l'invincible Petit-Jean \ns'arma une fois encore de sa triomphante \u00e9p\u00e9e, et s'\u00e9lan\u00e7a sur l'ennemi en criant : \u2013 395 \u2013 \n\u2013 Victoire ! victoire ! Demandez gr\u00e2ce ! demandez merci ! \n L'apparition de Tuck, rev\u00eatu de sa robe de moine, jeta une \nterreur panique parmi les Normands ; pas un seul n'osa se d\u00e9-fendre contre un membre de la sainte \u00c9glise, et, saisis d'un sou-dain effroi, ils s'\u00e9lanc\u00e8rent, pour suivis par les Saxons, vers l'en-\ndroit o\u00f9 stationnaient les chevaux, se mirent lestement en selle, et s'\u00e9loign\u00e8rent \u00e0 franc \u00e9trier. Des trois cents Normands arriv\u00e9s le matin, il en restait \u00e0 peine soixante-dix. Les villageois, enivr\u00e9s de leur victoire, entouraient Petit-Jean, qui apr\u00e8s avoir fait re-cueillir les bless\u00e9s et les morts, parla ainsi \u00e0 ses compagnons : \n \u2013 Saxons ! vous avez donn\u00e9 la preuve aujourd'hui que vous \n\u00e9tiez dignes de porter ce noble nom ; mais, h\u00e9las ! en d\u00e9pit de votre vaillance, les Normands ont atteint leur but ; ils ont br\u00fbl\u00e9 vos chaumi\u00e8res, ils ont fait de vous de pauvres bannis. Votre \ns\u00e9jour ici est d\u00e9sormais impossible ; bient\u00f4t une nouvelle troupe de soldats enveloppera ces ruines, il faut donc vous en \u00e9loigner. Il nous reste encore un moyen de salut : la for\u00eat nous offre un asile. Quel est celui de vous, enfant, qui n'a pas dormi sur la mousse du bois et sous le rideau ondoyant des vertes feuilles et \ndes grands arbres ? \n \u2013 Allons dans la for\u00eat ! allons dans la for\u00eat ! cri\u00e8rent plu-\nsieurs voix. \n \n\u2013 Oui, allons dans la for\u00eat, r\u00e9p\u00e9ta Petit-Jean ; nous y vi-\nvrons ensemble, nous travaillerons les uns pour les autres ; mais, pour que notre bonheur pui sse s'appuyer sur la s\u00e9curit\u00e9 \nd'une constante harmonie, il faut vous nommer un chef. \n \u2013 Un chef ? Alors ce sera vous, Petit-Jean. \u2013 Hourra pour Petit-Jean ! r\u00e9pondirent les vassaux d'une \nvoix unanime. \u2013 396 \u2013 \n\u2013 Mes chers amis, reprit le jeune homme, je vous remercie \ninfiniment de l'honneur que vous voulez me faire ; mais je ne \npuis l'accepter. Permettez-moi de vous pr\u00e9senter sur-le-champ celui qui est digne d'\u00eatre plac\u00e9 \u00e0 votre t\u00eate. \n \u2013 O\u00f9 est-il ? o\u00f9 est-il ? \u2013 Le voici, dit Jean en posant sa main sur l'\u00e9paule de Robin \nHood. Robin Hood, mes enfants, est un v\u00e9ritable Saxon, de plus il est brave. Sa discr\u00e9tion et son jugement \u00e9galent la sagesse \nd'un vieillard. Vous voyez en Robin Hood le comte de Hunting-don, le descendant de Waltheof, fils bien-aim\u00e9 de l'Angleterre. \nLes Normands, qui lui ont vol\u00e9 ses biens, lui disputent encore ses titres de noblesse ; le roi Henri a proscrit Robin Hood. Maintenant, mes gar\u00e7ons, r\u00e9po ndez \u00e0 ma demande : voulez-\nvous pour chef le neveu de sir Guy de Gamwell, le notre Robin Hood ? \n \u2013 Oui ! oui ! s'\u00e9cri\u00e8rent les paysans, flatt\u00e9s d'avoir pour \nchef le comte de Huntingdon. \n Le c\u0153ur de Robin Hood bondissait de joie, ses plans se-\ncrets avaient donc enfin une esp\u00e9rance de r\u00e9alisation. Il se sen-tait fier, et, disons-le, il se savait digne de remplir la difficile \nmission qui lui \u00e9tait d\u00e9volue par la tendresse de son ami. Apr\u00e8s \navoir promen\u00e9 sur les Saxons un regard \u00e9tincelant, il se d\u00e9cou-vrit, et, la main appuy\u00e9e sur le br as de Petit-Jean, il dit d'un ton \n\u00e9mu : \n \u2013 Mes amis, je suis heureux de voir que vous m'acceptez \npour chef, et je vous en remerc ie du plus profond de mon c\u0153ur. \nJ e f e r a i , s o y e z - e n c e r t a i n s , t o u t c e q u i d \u00e9 p e n d r a d e m o i p o u r m\u00e9riter votre estime et votre affection. Ma jeunesse pourrait \u00eatre pour vous un sujet de crainte et de m\u00e9fiance si je ne prenais le soin de vous dire que mes pens\u00e9es, mes sentiments et mes \u2013 397 \u2013 actions sont ceux d'un homme qui a souffert, et par cons\u00e9quent \nd'un homme fait. Vous trouverez en moi un fr\u00e8re, un compa-\ngnon, un ami, un chef dans le s cas de n\u00e9cessit\u00e9 absolue. Je \nconnais la for\u00eat, notre future de meure, et je m'engage \u00e0 vous y \ntrouver un asile s\u00fbr, \u00e0 y rendre votre existence heureuse et \nagr\u00e9able. Le secret de cet asile ne devra jamais \u00eatre confi\u00e9 \u00e0 per-sonne ; nous serons nos propres gardiens, et il sera n\u00e9cessaire de se montrer discret et prudent. Pr\u00e9parez-vous au d\u00e9part, je vais vous conduire dans une retr aite inaccessible \u00e0 nos ennemis. \nEncore une fois, chers fr\u00e8res Saxons, je vous remercie de votre confiance ; elle sera m\u00e9rit\u00e9e, je serai avec vous dans le malheur aussi bien que dans le bonheur. \n Les pr\u00e9paratifs de d\u00e9part furent bient\u00f4t faits, les Normands \nn'avaient rien laiss\u00e9 aux malheureux proscrits. \n Trois heures apr\u00e8s, Robin Hood et Petit-Jean, accompa-\ngn\u00e9s des villageois, p\u00e9n\u00e9traient dans une cave spacieuse situ\u00e9e \nau centre de la for\u00eat. Cette cave, parfaitement s\u00e8che, avait \u00e0 son plafond de larges ouvertures qui permettaient \u00e0 l'air et \u00e0 la lu-\nmi\u00e8re de circuler librement dans toute son \u00e9tendue. \n \u2013 En v\u00e9rit\u00e9, Robin, dit Petit-Jean, moi qui connais le bois \naussi bien que vous, je suis \u00e9m erveill\u00e9 de votre d\u00e9couverte ; \ncomment se peut-il faire que la for\u00eat de Sherwood poss\u00e8de une \ndemeure aussi confortable ? \n \u2013 Il est probable, r\u00e9pondit Robin, qu'elle a \u00e9t\u00e9 construite \nsous Guillaume I\ner par des r\u00e9fugi\u00e9s saxons. \n \nQuelques jours apr\u00e8s l'installation de nos amis dans la for\u00eat \nde Sherwood, deux hommes de leur bande, qui \u00e9taient all\u00e9s \nfaire des emplettes \u00e0 Mansfeld, apprirent \u00e0 Robin qu'une troupe compos\u00e9e de cinq cents Normands avait, ne pouvant mieux faire, achev\u00e9 de d\u00e9molir les murailles de l'hospitali\u00e8re maison qui avait \u00e9t\u00e9 le hall de Gamwell. \u2013 398 \u2013 \u2013 399 \u2013 XX \n \nCinq ann\u00e9es s'\u00e9coul\u00e8rent. \nLa bande de Robin Hood, confortablement \u00e9tablie dans la \nfor\u00eat, y vivant en s\u00e9curit\u00e9, quoique son existence f\u00fbt connue des \nNormands, ses ennemis naturels. Elle s'\u00e9tait d'abord nourrie des produits de la chasse ; mais cette ressource, \u00e0 la longue, au-\nrait pu devenir insuffisante, ce qui avait oblig\u00e9 Robin Hood \u00e0 \npourvoir d'une mani\u00e8re plus certaine aux besoins de sa troupe. \n \nEn cons\u00e9quence, apr\u00e8s avoir fait garder les routes qui tra-\nversent en tous sens la for\u00eat de Sherwood, il avait pr\u00e9lev\u00e9 un \nimp\u00f4t sur le passage des voyage urs. Cet imp\u00f4t, quelquefois \nexorbitant si l'\u00e9tranger surpris par la bande \u00e9tait un grand sei-gneur, se r\u00e9duisait \u00e0 fort peu de chose dans le cas contraire. Du reste, ces extorsions journali\u00e8res n'avaient point les apparences \ndu vol ; elles \u00e9taient faites avec autant de bonne gr\u00e2ce que de \ncourtoisie. \n Voici de quelle mani\u00e8re les hommes de Robin Hood arr\u00ea-\ntaient les voyageurs : \n \u2013 Sir \u00e9tranger, disaient-ils en \u00f4tant avec politesse la toque \nqui couvrait leur t\u00eate, notre chef, Robin Hood, attend Votre Sei-gneurie pour commencer son repas. \n Cette invitation, qui ne pouvait \u00eatre refus\u00e9e, \u00e9tait donc ac-\ncueillie avec un sembla nt de reconnaissance. \n \nConduit, toujours courtoisement, en pr\u00e9sence de Robin \nHood, l'\u00e9tranger se mettait \u00e0 table avec son h\u00f4te, mangeait bien, \u2013 400 \u2013 buvait mieux encore, et apprenait au dessert le chiffre de la d\u00e9-\npense qui avait \u00e9t\u00e9 faite en son ho nneur. Il va sans dire que ce \nchiffre \u00e9tait proportionn\u00e9 \u00e0 la vale ur financi\u00e8re de l'\u00e9tranger. S'il \nse trouvait pourvu d'argent, il pa yait ; s'il n'avait sur lui qu'une \nsomme insuffisante, il donnait le nom et l'adresse de sa famille, \net l'on r\u00e9clamait \u00e0 celle-ci une fo rte ran\u00e7on. Dans ce dernier cas, \nle voyageur, tout en restant prisonnier, \u00e9tait si bien trait\u00e9 qu'il attendait sans \u00e9prouver le moindre m\u00e9contentement l'heure de sa mise en libert\u00e9. Le plaisir de d\u00eener avec Robin Hood co\u00fbtait tr\u00e8s cher aux Normands, n\u00e9anmoins on ne se plaignait jamais d'y avoir \u00e9t\u00e9 contraint. \n Deux ou trois fois une compagnie de soldats fut envoy\u00e9e \ncontre les forestiers ; mais, toujours honteusement vaincue, elle en arriva \u00e0 d\u00e9clarer que la ba nde de Robin Hood \u00e9tait invinci-\nble. Si les grands seigneurs \u00e9taient largement d\u00e9pouill\u00e9s, en re-vanche les pauvres gens, saxons ou normands, recevaient un \ncordial accueil. En l'absence de Tuck, on se permettait quelque-\nfois d'arr\u00eater un moine ; s'il co nsentait de bonne gr\u00e2ce \u00e0 dire \nune messe pour la bande, il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9reusement r\u00e9compens\u00e9. \n Notre vieil ami Tuck se trouvait trop heureux en si joyeuse \ncompagnie pour avoir eu un seul instant l'id\u00e9e de se s\u00e9parer d'elle. Il s'\u00e9tait fait construire un petit ermitage dans les envi-rons de la cave, et il vivait plantureusement des meilleurs pro-\nduits de la f or\u00eat. Il buv ait touj ours, le digne fr\u00e8re, du vin lors-\nqu'il avait le bonheur d'en renc ontrer quelques bouteilles, de \nl'ale forte \u00e0 d\u00e9faut de vin, et de l'eau pure, h\u00e9las ! lorsque l'in-\nconstante fortune lui retirait ses faveurs. Mais il va sans dire que le pauvre Gilles faisait alors une laide grimace, et qu'il d\u00e9-clarait fade et naus\u00e9abonde l'ea u limpide du ruisseau. Le temps \nn'avait point apport\u00e9 d'am\u00e9lioration dans le caract\u00e8re du brave moine. C'\u00e9tait toujours le m\u00eame homme, h\u00e2bleur, bruyant, fan-faron et pr\u00eat \u00e0 la riposte. Il su ivait la bande dans ses excursions \n\u00e0 travers la for\u00eat, et c'\u00e9tait plaisir de rencontrer les gais compa-gnons aux visages riants, \u00e0 la paro le anim\u00e9e, qui, m\u00eame en arr\u00ea-\u2013 401 \u2013 tant les voyageurs, ne perdaient rien de leur aimable humeur. \nIls se montraient \u00e0 tous si visiblement heureux, si enchant\u00e9s de \nleur mani\u00e8re de vivre, que la voix publique les nomma amica-lement \u00ab les joyeux hommes de la for\u00eat \u00bb. \n Depuis pr\u00e8s de cinq ans pe rsonne n'avait entendu parler \nd'Allan Clare ni de lady Christabel ; on savait seulement que le baron Fitz-Alwine avait suiv i Henri II en Normandie. \n Quant au pauvre Will l'\u00c9carlate, il avait \u00e9t\u00e9 enr\u00f4l\u00e9 dans une \ncompagnie. \n Halbert, qui avait \u00e9pous\u00e9 Gr\u00e2ce May, habitait avec sa \nfemme la petite ville de Nottingham, et il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 p\u00e8re d'une charmante fille de trois ans. \n Maude, la jolie Maude, comme disait le gentil William, fai-\nsait toujours partie de la famille Gamwell, qui, nous l'avons dit, \ns'\u00e9tait secr\u00e8tement retir\u00e9e dans une propri\u00e9t\u00e9 du Yorkshire. \n Le vieux baronnet avait trouv\u00e9 aupr\u00e8s de sa femme et de \nses enfants l'oubli de son malheur ; il avait repris des forces, et sa florissante sant\u00e9 lui promettait une longue vie. \n Les fils de sir Guy s'\u00e9taient faits les compagnons de Robin \nHood, et ils vivaient avec lui dans la verte for\u00eat. \n \nUn grand changement s'\u00e9tait op\u00e9r\u00e9 dans la personne de no-\ntre h\u00e9ros : il avait grandi ; ses membres \u00e9taient devenus forts ; la beaut\u00e9 d\u00e9licate de ses traits avait, sans perdre son exquise \ndistinction, pris les formes de la virilit\u00e9. \u00c2g\u00e9 de vingt-cinq ans, Robin Hood paraissait avoir a tteint sa trenti\u00e8me ann\u00e9e ; ses \ngrands yeux noirs p\u00e9tillaient d'audace ; ses cheveux aux boucles soyeuses encadraient un front pur et \u00e0 peine bruni par les cares-ses du soleil ; sa bouche et ses moustaches d'un noir de jais donnaient \u00e0 sa charmante figure une expression s\u00e9rieuse ; mais \u2013 402 \u2013 l'apparente s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la physionomie n'\u00f4tait rien \u00e0 l'aimable \nenjouement de son caract\u00e8re. Ro bin Hood, qui excitait au plus \nhaut point l'admiration des femmes, n'en paraissait ni fier ni \nflatt\u00e9, son c\u0153ur appartenait \u00e0 Marianne. Il aimait la jeune fille aussi tendrement que dans le pass\u00e9, et lui rendait de fr\u00e9quentes visites au ch\u00e2teau de sir Guy. Le mutuel amour des deux jeunes \ngens \u00e9tait connu de la famille Gamwell, et on attendait pour \nconclure leur mariage le retour d'Allan ou la nouvelle de sa \nmort. \n Au nombre des h\u00f4tes amical ement accueillis \u00e0 Barnsdale \n( n o m d e l a p r o p r i \u00e9 t \u00e9 d u b a r o n n e t s a x o n ) s e t r o u v a i t u n j e u n e homme qui adorait Marianne. Ce jeune homme, proche voisin de sir Guy (le parc de son ch\u00e2teau touchait aux limites de Barn-sdale), \u00e9tait depuis quelques mois \u00e0 peine de retour de J\u00e9rusa-lem, o\u00f9 il avait suivi une croisade, appartenant \u00e0 l'ordre des Templiers. \n Sir Hubert de Boissy \u00e9tait chevalier, et par cons\u00e9quent vou\u00e9 \nau c\u00e9libat. \n Un matin, au retour d'une pr omenade faite \u00e0 cheval dans \nles environs, sir Hubert aper\u00e7ut Marianne \u00e0 une fen\u00eatre du ch\u00e2-\nteau de son voisin. Il la trouva be lle, d\u00e9sira la revoir et s'informa \nqui elle \u00e9tait. On le lui apprit. Aussit\u00f4t il se pr\u00e9senta \u00e0 la porte \ndu baronnet, s'annon\u00e7a comme un voisin de bonne compagnie, \noffrit son amiti\u00e9 au vieillard et essaya de gagner sa confiance. \nC'\u00e9tait une conqu\u00eate fort difficile \u00e0 faire ; le vieux Saxon, qui \nd\u00e9testait les Normands, se tint sur la r\u00e9serve et accueillit avec une extr\u00eame froideur les avances du seigneur de Boissy. Fort peu d\u00e9courag\u00e9 par ce premier \u00e9chec, le chevalier revint \u00e0 la charge. Alors, conseill\u00e9 par la prudence, sir Guy se montra plus traitable. Quelques jours apr\u00e8s cette seconde entrevue, Hubert rendit une visite aux dames de Gamwell, et, une fois admis au cercle de la famille, il se montra si franc, si affectueux, si aima-ble, que sir Guy, auquel il racontait de merveilleuses histoires, \u2013 403 \u2013 vit s'\u00e9vanouir peu \u00e0 peu le sent iment de m\u00e9fiance que lui avait \ninspir\u00e9 le seul aspect du Normand. \n \nLes visites d'Hubert se multipli\u00e8rent, et il se conduisit avec \ntant d'adresse qu'il gagna compl\u00e8tement, sinon la confiance, du moins l'estime et l'amiti\u00e9 du vieillard, pour lequel il devint un tr\u00e8s agr\u00e9able compagnon. Galant avec les jeunes filles sans im-\nportunit\u00e9, il partageait \u00e9galemen t entre elles ses pr\u00e9venances et \nses attentions. Il \u00e9tait donc im possible de se plaindre de son \nassiduit\u00e9, elle paraissait \u00eatre tout amicale ; Marianne la jugea ainsi, car il ne lui vint pas \u00e0 la pens\u00e9e d'en fait part \u00e0 Robin. Ce-pendant la jeune fille avait \u00e0 redouter une rencontre fortuite entre les deux hommes dans le salon du ch\u00e2teau, et cette ren-contre pouvait conduire Robin Hood \u00e0 commettre quelque im-prudence, car il \u00e9tait fort \u00e0 pr\u00e9sumer que le fougueux jeune homme ne pourrait voir d'un \u0153il tranquille l'intimit\u00e9 d'un Saxon avec un ennemi de sa race. \n Hubert de Boissy \u00e9tait un de ces hommes qui, sans poss\u00e9-\nder de grandes qualit\u00e9s physiques, ou morales, ont le talent de \nplaire aux femmes et de s'en fa ire aimer. La souplesse de son \ncaract\u00e8re ayant toujours laiss\u00e9 croi re \u00e0 la bont\u00e9 de son c\u0153ur, il \navait eu dans le monde de v\u00e9ritables succ\u00e8s. Cet inexplicable engouement donna au jeune homme beaucoup de fatuit\u00e9 et une dose d'impudence qui ne lui perm ettait pas de supposer un re-\nfus s\u00e9rieux de la part d'une femme honor\u00e9e de son attention. \n \nLes r\u00e8gles de l'ordre auquel appartenait Hubert, en lui in-\nterdisant le mariage, le soumettaient aux devoirs d'une vie chaste ; mais, \u00e0 vrai dire, la plupart des templiers imitaient la conduite d'Hubert, qui, habitu\u00e9 au luxe d'une fortune princi\u00e8re, \nvivait dans le monde et menait l'existence d'un jeune homme \nenti\u00e8rement libre de disposer de son c\u0153ur, de sa fortune et de ses loisirs. \n \u2013 404 \u2013 Le premier regard qu'il obtint de l'innocente Marianne fit \nna\u00eetre dans le c\u0153ur du chevalie r une vive passion, et cette pas-\nsion dissimul\u00e9e \u00e0 tous les yeux, ignor\u00e9e de celle qui en \u00e9tait l'ob-\njet, devint un supplice pour Hubert. Tenu \u00e0 distance par le froid maintien de la jeune fille, exasp\u00e9r\u00e9 par son d\u00e9daigneux m\u00e9pris pour les usurpateurs normands, il se prit pour Marianne d'un amour haineux m\u00eal\u00e9 \u00e0 la fois de d\u00e9sir et d'ex\u00e9cration. \n Le chevalier avait assez de finesse et d'exp\u00e9rience pour \ncomprendre que, \u00e0 part le bon si r Guy, toute la famille suppor-\ntait douloureusement sa pr\u00e9sence. Il se sentait lui-m\u00eame fort mal \u00e0 l'aise aupr\u00e8s de ceux qu'il nommait ses amis, et contre lesquels il m\u00e9ditait l\u00e2chement une cruelle vengeance. \n En d\u00e9pit de la g\u00e9n\u00e9reuse bont\u00e9 de son caract\u00e8re, il arrivait \nsouvent au vieux baronnet de laisser para\u00eetre son m\u00e9pris pour les Normands et de les qualifier d'\u00e9pith\u00e8tes injurieuses. Hubert contenait la rage que lui faisai ent \u00e9prouver ces mortelles insul-\ntes ; il souriait d'un air indulgen t, et poussait quelquefois la du-\nplicit\u00e9 jusqu'\u00e0 feindre de partager les opinions de son h\u00f4te, mais toutefois apr\u00e8s avoir essay\u00e9 de les combattre afin d'inspirer pour lui-m\u00eame un sentiment de mis\u00e9ricorde et de sympathie. \n Hubert poss\u00e9dait une remarqua ble intelligence, il jugeait \nvite et bien lorsque l'int\u00e9r\u00eat de ses passions exigeait une grande \nrapidit\u00e9 de coup d'\u0153il. Il lui avait donc par cons\u00e9quent \u00e9t\u00e9 fa-\ncile, d\u00e8s la premi\u00e8re entrevue qui l'avait mis \u00e0 m\u00eame de juger sir Guy, de s'apercevoir que le bon vieillard \u00e9tait un homme simple, \nfranc, sinc\u00e8re et incapable de supposer chez les autres les mau-vaises pens\u00e9es qu'il n'avait pas lui-m\u00eame. \n Deux mois apr\u00e8s la premi\u00e8re visite d'Hubert au ch\u00e2teau, il \ns'y trouva trait\u00e9 en apparence comme l'est un v\u00e9ritable ami. \n Winifred et Barbara, les deux filles du baronnet, se mon-\ntraient poliment gracieuses envers le Normand ; mais il n'en \u2013 405 \u2013 \u00e9tait pas de m\u00eame de la part de Marianne, qui se m\u00e9fiait instinc-\ntivement de la fausse bonhomie du chevalier. \n \nHubert avait appris le prochain mariage de Marianne, mais \nil lui avait \u00e9t\u00e9 impossible de d\u00e9couvrir le nom de son futur \u00e9poux. \n Un esprit moins ardent que ne l'\u00e9tait celui du chevalier e\u00fbt \nrecul\u00e9 devant la glaciale r\u00e9serve de Marianne ; mais, \u00e0 vrai dire, \nHubert ob\u00e9issait plut\u00f4t \u00e0 un se ntiment de vengeance qu'\u00e0 l'en-\ntra\u00eenement irr\u00e9sistible d'un v\u00e9ritable amour. Il attendait l'heure propice \u00e0 une soudaine d\u00e9claration ; il se proposait de tomber a u x g e n o u x d e l a j e u n e f i l l e e t de lui avouer d'un ton humble \nl'ardente tendresse qu'il ressentait pour elle. Mais, tout en guet-tant avec une patiente pers\u00e9v\u00e9ranc e le moment de se trouver en \nt\u00eate \u00e0 t\u00eate avec Marianne, Hubert essayait de surprendre le se-\ncret de son amour, se promettant bien, s'il y parvenait, de briser sous ses pieds ce dangereux obstacle. \n Interrog\u00e9s par les valets d'Hubert, les vassaux de sir Guy \ndonn\u00e8rent sur le fianc\u00e9 de Marianne de faux renseignements ; ils le baptis\u00e8rent d'un nom de fant aisie, et le chevalier, en d\u00e9pit \nde ses ruses et de ses adroites investigations, resta sur ce fait dans la plus compl\u00e8te ignorance. \n \nN\u00e9anmoins il r\u00e9ussit \u00e0 savoir que le futur \u00e9poux de Ma-\nrianne \u00e9tait saxon, jeune et d'une beaut\u00e9 remarquable ; il apprit encore qu'on entourait de myst\u00e8re les visites qu'il faisait au ch\u00e2-\nteau. Le chevalier se mit en embu scade afin de surprendre l'ar-\nriv\u00e9e de son rival et de le tuer au passage ; mais cette bienveil-\nlante intention fut d\u00e9jou\u00e9e, le jeune homme attendu ne vint pas. \n Les choses en \u00e9taient l\u00e0, Hubert n'avait pas encore r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ni \nl'emportement de sa passion pour Marianne, ni la haine qu'il ressentait pour toute la famille, lorsque la f\u00eate d'un village situ\u00e9 \u00e0 quelque distance du ch\u00e2teau y appela tous les membres de la \u2013 406 \u2013 famille Gamwell. Hubert sollicita la permission d'accompagner \nles dames, et cette permission lui fut gracieusement accord\u00e9e. \n \nWinifred, Maude et Barbara se promettaient un grand plai-\nsir de cette petite excursion ; mais Marianne, qui attendait la \nvisite de Robin Hood, pr\u00e9texta un violent mal de t\u00eate pour avoir \nla libert\u00e9 de rester seule au ch\u00e2teau. \n La famille partit, les vassaux en dimanch\u00e9s la suivirent, et, \u00e0 \nl'exception d'un homme de garde et de deux femmes de service, tous les habitants du logis s'\u00e9loign\u00e8rent de Barnsdale. \n Rest\u00e9e seule, Marianne monta dans sa chambre, fit une jo-\nlie toilette, et se pla\u00e7a aupr\u00e8s d'une fen\u00eatre, d'o\u00f9 elle pouvait plonger sur les diff\u00e9rentes routes qui venaient aboutir au ch\u00e2-\nteau. \u00c0 chaque instant, elle croyait entendre le son m\u00e9lodieux du cor a\u00e9rien, appel qui lui annon\u00e7ait l'approche du bien-aim\u00e9. Alors sa charmante t\u00eate se penchait \u00e0 demi, ses yeux pensifs brillaient d'un rapide \u00e9clat, ses l\u00e8vres s\u00e9rieuses pronon\u00e7aient un \nnom, et tout son \u00eatre palpitait de joie, d'anxi\u00e9t\u00e9 et d'attente. \nMais le son ne s'\u00e9tait pas fait attendre, mais la silhouette entre-vue n'avait pas allong\u00e9 sa forme \u00e9l\u00e9gante sur le sable dor\u00e9 du \nchemin, et Marianne, ne voyant rien avec ses yeux, regardait en elle-m\u00eame pour voir avec son c\u0153ur. \n \nL'attente fut longue, et bient\u00f4 t elle devint douloureuse. \nMarianne fouilla l'horizon, p\u00e9n\u00e9tr a la profondeur des all\u00e9es du \nparc, \u00e9couta tous les bruits, et , d\u00e9\u00e7ue dans son ardente esp\u00e9-\nrance, elle se mit tristement \u00e0 pleurer. \n Assiste dans un fauteuil et la t\u00eate appuy\u00e9e sur une de ses \nmains, elle se livrait avec ab andon \u00e0 son na\u00eff d\u00e9sespoir, lors-\nqu'un l\u00e9ger bruit lui fit lever les yeux. \n Hubert \u00e9tait devant elle. \u2013 407 \u2013 Marianne jeta un cri et voulut fuir. \n \n\u2013 Pourquoi cette frayeur, miss ? me prenez-vous pour un \nfils de Satan ? Vive Dieu ! je croyais avoir le droit de supposer que ma pr\u00e9sence dans la chambre d'une femme ne pouvait \u00eatre pour elle un \u00e9pouvantail. \n \u2013 Excusez-moi, messire, balbu tia Marianne d'une voix \ntremblante ; je ne vous ai pas entendu ouvrir la porte. J'\u00e9tais seule\u2026 et\u2026 \n \u2013 Vous me paraissez avoir une grande passion pour la soli-\ntude, charmante Marianne, et lorsqu'il arrive \u00e0 un ami de vous surprendre dans votre retraite, vous lui montrez un visage aussi m\u00e9content que s'il avait eu la maladresse d'interrompre une \ncauserie amoureuse. \n Marianne, un instant domin\u00e9e par l'effroi, reprit bient\u00f4t le \ncalme habituel \u00e0 sa tranquille na ture. Elle releva fi\u00e8rement la \nt\u00eate, et d'un pas ferme se dirigea vers la porte. Le chevalier de Boissy l'arr\u00eata au passage. \n \u2013 Mademoiselle, dit-il, je d\u00e9sire causer avec vous ; faites-\nmoi le plaisir de m'accorder quelques instants. Je pensais en v\u00e9rit\u00e9 que ma visite serait mieux accueillie. \n \n\u2013 Votre visite, messire, r\u00e9pondit d\u00e9daigneusement la jeune \nfille, est aussi d\u00e9sagr\u00e9able qu'elle a \u00e9t\u00e9 inattendue. \n \u2013 Vraiment ! s'\u00e9cria Hubert, j'en suis fort pein\u00e9 ; mais que \nvoulez-vous, mademoiselle, il faut savoir subir ce que l'on ne \npeut emp\u00eacher. \n \u2013 Si vous \u00eates gentilhomme, vous connaissez les usages du \nmonde, sir Hubert ; il doit donc me suffire de vous inviter \u00e0 me \nlaisser seule. \u2013 408 \u2013 \n\u2013 Je suis gentilhomme, ma belle enfant, r\u00e9pondit le cheva-\nlier d'une voix railleuse ; mais j'aime tellement la bonne soci\u00e9t\u00e9 \nqu'il me faut une raison plus forte qu'un simple d\u00e9sir pour me d\u00e9cider \u00e0 la quitter. \n \u2013 Vous manquez \u00e0 toutes les lo is de la galanterie chevale-\nresque, messire, r\u00e9pondit Marianne. Veuillez alors me permet-tre de vous laisser dans un endroit o\u00f9 vous \u00eates venu sans \u00eatre appel\u00e9 ni d\u00e9sir\u00e9. \n \u2013 Mademoiselle, reprit insole mment Hubert, je trouve bon \naujourd'hui d'oublier la politesse en toute chose, et si mon in-tention n'est pas de me retirer, elle n'est pas non plus de vous \nlaisser sortir. J'ai eu l'honneur de vous dire que je d\u00e9sirais cau-ser avec vous, et comme les occasions d'un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate sont aussi rares que votre beaut\u00e9, il serait mal \u00e0 moi de ne pas mettre \u00e0 profit celle que j'ai conquise en pr\u00e9textant \u00e0 votre exemple une forte migraine. Veuillez donc m'\u00e9couter. Depuis longtemps je vous aime. \n \u2013 Assez, messire, interrompit Marianne, il ne m'est pas \npermis d'en entendre davantage. \n \u2013 Je vous aime, reprit Hubert. \n \u2013 Oh ! s'\u00e9cria Marianne, si le baronnet se trouvait aupr\u00e8s \nde moi, vous n'oseriez me parler ainsi. \n \u2013 \u00c9videmment, r\u00e9pondit le jeune homme avec insolence. \n(Une p\u00e2leur livide couvrit les joue s de la pauvre enfant.) Vous \navez de l'esprit et de l'intelligence, continua Hubert, il est donc inutile que je perde mon temps \u00e0 vous combler de niaises flatte-\nries. Cette mani\u00e8re d'agir aurait certainement une heureuse in-\nfluence sur la jeune fille vaine et coquette ; mis vis-\u00e0-vis de vous \nelle serait oiseuse et de mauvais ton. Vous \u00eates fort belle, et je \u2013 409 \u2013 vous aime ; vous le voyez, je va is droit au but ; voulez-vous me \nrendre une petite partie de mon affection ? \n \n\u2013 Jamais ! r\u00e9pondit fermement Marianne. \u2013 Voil\u00e0 un mot qu'il serait prudent de ne point prononcer \nlorsqu'il arrive \u00e0 une jeune fille de se trouver seule avec un \nhomme fort \u00e9pris de sa beaut\u00e9. \n \u2013 \u00d4 mon Dieu ! mon Dieu ! s'\u00e9c ria Marianne en joignant les \nmains. \n \u2013 Voulez-vous \u00eatre ma femme ? Si vous y consentez, vous \nserez une des plus grandes dames du Yorkshire. \n \u2013 Malheureux ! s'exclama la je une fille, vous mentez hon-\nteusement aux serments que vous avez faits. Vous m'offrez une main qui n'est pas libre ; vous appartenez \u00e0 l'ordre des Tem-\npliers, et le sacrement du mariage vous est interdit. \n \u2013 Je puis \u00eatre relev\u00e9 de mes v\u0153ux, reprit le chevalier, et, si \nvous acceptez mon nom, rien ne pourra s'opposer \u00e0 notre bon-heur. Je vous le jure sur l'immortalit\u00e9 de mon \u00e2me, Marianne, vous serez heureuse ; je vous aime de toutes les forces de mon c\u0153ur, je serai votre esclave, je n'aurai d'autre pens\u00e9e que celle \nde vous rendre la plus envi\u00e9e des femmes. Marianne, r\u00e9pondez-\nmoi ; ne pleurez pas ainsi ; voulez-vous me permettre d'esp\u00e9rer \nvotre amour ? \n \u2013 Jamais ! jamais ! jamais ! \u2013 Encore ce mot ! Marianne, aj outa Hubert d'un ton miel-\nleux. N'agissez pas \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re, r\u00e9 fl\u00e9chissez avant de r\u00e9pondre. Je \nsuis riche, je poss\u00e8de les plus beaux domaines de la Normandie, \nde nombreux vassaux ; ils seront vos valets, ils verront en vous la femme bien-aim\u00e9e de leur seigneur, et vous serez l'idole de \u2013 410 \u2013 toute la contr\u00e9e. Je couvrirai vos cheveux de perles fines, je vous \ncomblerai des dons les plus pr\u00e9cieux. Marianne, Marianne, je \nvous le jure, vous serez heureuse avec moi. \n \u2013 Ne jurez pas, messire, car vo us manqueriez \u00e0 ce nouveau \nserment comme vous avez manqu\u00e9 \u00e0 celui qui vous engage avec le ciel. \n \u2013 Non, Marianne, j'y serai fid\u00e8le. \u2013 Je veux bien ajouter foi \u00e0 vos paroles, messire, reprit la \njeune fille d'un ton plus concilia nt ; mais je ne puis r\u00e9pondre \naux d\u00e9sirs qu'elles expriment : mon c\u0153ur ne m'appartient pas. \n \u2013 On me l'avait dit et je ne pouvais le croire, tellement cette \npens\u00e9e m'\u00e9tait odieuse. Est-ce vrai ? est-ce bien vrai ? \n \u2013 C'est vrai, messire, r\u00e9pondit Marianne en rougissant. \u2013 Eh bien ! soit ! je respecterai le secret de votre c\u0153ur si \nvous m'accordez quelquefois une parole bienveillante, si vous me dites que je puis esp\u00e9rer le titre de votre ami. Je vous aime-rai si tendrement, Marianne, je vous serai si d\u00e9vou\u00e9 ! \n \u2013 Je ne veux point d'ami, messire, et je ne saurais recon-\nna\u00eetre des droits \u00e0 une affection qu'il m'est impossible de parta-\nger. Celui qui occupe mes pens\u00e9es poss\u00e8de les seules richesses \ndont je puisse ambitionner la conqu\u00eate : un noble c\u0153ur, un es-prit chevaleresque et un caract\u00e8r e loyal. Je lui serai \u00e9ternelle-\nment fid\u00e8le, \u00e9ternellement attach\u00e9e. \n \u2013 Marianne, ne me jetez pas dans le d\u00e9sespoir, j'y perdrais \nma raison. Je d\u00e9sire rester calme et me tenir vis-\u00e0-vis de vous dans les limites du respect ; mais si vous me traitez encore avec autant de duret\u00e9, il me sera di fficile de dompter ma col\u00e8re. Ma-\nrianne, \u00e9coutez-moi ; vous n'\u00eates pas aim\u00e9e aussi passionn\u00e9-\u2013 411 \u2013 ment que je vous aime par cet homme qui peut vivre s\u00e9par\u00e9 de \nvous. \u00d4 Marianne, soyez \u00e0 moi ! Quelle est votre existence ici ? \nL'isolement au milieu d'une fami lle \u00e9trang\u00e8re. Sir Guy n'est pas \nvotre p\u00e8re, Winifred et Barbara ne sont pas vos s\u0153urs. Le sang \nnormand, je le sais, coule dans vo s veines, et le d\u00e9dain que vous \nme t\u00e9moignez est un \u00e9cho de la reconnaissance qui vous attache \u00e0 ces Saxons. Venez, ma belle Mari anne, venez avec moi, je vous \nferai une vie de luxe, de plaisir et de f\u00eates. \n Un d\u00e9daigneux sourire entr'ouvrit les l\u00e8vres de Marianne. \u2013 Messire, dit-elle, veuillez vous retirer, les offres que vous \nme faites ne m\u00e9ritent m\u00eame pas la politesse d'un refus. J'ai eu l'honneur de vous dire que j'\u00e9t ais fianc\u00e9e \u00e0 un noble Saxon. \n \u2013 Alors vous repoussez, vous d\u00e9daignez mes offres, orgueil-\nleuse jeune fille ? demanda Hubert d'une voix alt\u00e9r\u00e9e. \n \u2013 Oui, messire. \u2013 Vous mettez en doute la sinc\u00e9rit\u00e9 de mes paroles ? \u2013 Non, sir chevalier, et je vo us remercie de vos bonnes in-\ntentions ; mais, je vous en prie une derni\u00e8re fois, laissez-moi \nseule ; votre pr\u00e9sence dans mon appartement me cause une \npeine tr\u00e8s vive. \n Pour toute r\u00e9ponse, le chevalier prit un si\u00e8ge et l'approcha \nde celui qu'occupait Marianne. \n La jeune fille se leva, et, debo ut au milieu de la chambre, \nelle attendit le front calme et les yeux baiss\u00e9s le d\u00e9part d'Hu-bert. \n \u2013 Revenez aupr\u00e8s de moi, dit-il apr\u00e8s un instant de silence, \nje ne veux point vous faire de mal, je veux obtenir une promesse \u2013 412 \u2013 qui, sans vous obliger \u00e0 rompre votre mariage avec le myst\u00e9-\nrieux inconnu que vous aimez si tendrement, me donnera la \nforce de supporter le souvenir de vos d\u00e9dains. Je prie alors que \nj'ai le droit d'exiger, Marianne, ajouta Hubert en s'avan\u00e7ant vers la jeune fille qui, sans apparent e pr\u00e9cipitation, mais d'un pas \nferme, se dirigea vers la porte. Cette est ferm\u00e9e, miss Marianne, et vos jolies mains se meurtriraient inutilement contre la ser-rure. Je suis homme de pr\u00e9caution, ma belle enfant ; il n'y a personne au ch\u00e2teau, et s'il vous prenait fantaisie d'appeler du \nsecours, mes gens qui sont apos t\u00e9s \u00e0 quelques pas de Barnsdale \nprendraient vos cris pour un ordre d'amener au bas du perron d'excellents chevaux tous sell\u00e9s, et qui, bon gr\u00e9, mal gr\u00e9, vous \nemporteraient loin d'ici. \n \u2013 Messire, dit Marianne d'une vo ix pleine de sanglots, ayez \npiti\u00e9 de moi ; vous me demandez des choses qu'il m'est impos-sible de vous accorder, et la violence ne pourra rien sur mon c\u0153ur. Laissez-moi partir ; vous le voyez, je ne crie pas, je n'ap-pelle personne. Je vous estime a ssez pour croire que vos mena-\nces d'enl\u00e8vement n'ont rien de s\u00e9rieux ; vous \u00eates un homme d'honneur, et vous ne sauriez m\u00eame avoir la pens\u00e9e de commet-\ntre une action aussi l\u00e2che. Sir Guy vous aime, sir Guy a pour \nvous de l'estime, de la consid\u00e9r ation, auriez-vous le courage de \nmentir aussi cruellement \u00e0 la g\u00e9n\u00e9reuse amiti\u00e9 que vous avez fait na\u00eetre ? Songez-y, toute la famille Gamwell serait au d\u00e9ses-\npoir ; moi-m\u00eame je\u2026 je me tuerais, chevalier. \n \nEn achevant ces mots, Marianne fondit en larmes. \u2013 J'ai jur\u00e9 que vous seriez \u00e0 moi. \u2013 Vous avez fait l\u00e0 un serment insens\u00e9, messire, et si jamais \nvotre c\u0153ur a battu d'amour pour une femme, songez dans quelle \ndouloureuse situation elle se trouverait si, \u00e9tant aim\u00e9e de vous, un homme voulait l'obliger \u00e0 reni er cet amour. Vous avez peut-\u2013 413 \u2013 \u00eatre une s\u0153ur, messire, pensez \u00e0 elle ; moi j'ai un fr\u00e8re, et il ne \nsurvivrait pas \u00e0 mon d\u00e9shonneur. \n \n\u2013 Vous serez ma femme, Maria nne, ma femme ch\u00e9rie et re-\nspect\u00e9e ; venez avec moi. \n \u2013 Non, messire, non, jamais ! Hubert, qui s'\u00e9tait doucement rapproch\u00e9 de Marianne, \nvoulut l'entourer de ses bras. La jeune fille \u00e9chappa \u00e0 cette \nodieuse \u00e9treinte, et, s'\u00e9lan\u00e7ant \u00e0 l'extr\u00e9mit\u00e9 de la chambre, elle \ncria d'une voix retentissante : \n \u2013 Au secours ! au secours ! Hubert, peu effray\u00e9 d'un appel qu'il savait devoir \u00eatre sans \neffet, se prit cruellement \u00e0 sourire, et parvint \u00e0 saisir les mains de la jeune fille. Mais au moment o\u00f9 il tentait d'attirer Marianne \u00e0 lui, par un geste rapide comme la pens\u00e9e, la jeune fille arracha un poignard suspendu \u00e0 la ceintu re d'Hubert, et s'\u00e9lan\u00e7a vers la \nfen\u00eatre rest\u00e9e ouverte. La pauvre enfant tout \u00e9perdue allait se \nfrapper ou se pr\u00e9cipiter, lorsque le son d'un cor jeta ses notes \nharmonieuses dans le silence de la plaine. Marianne, \u00e0 demi renvers\u00e9e sur la balustrade de la fen\u00eatre, tressaillit faiblement ; \npuis elle releva la t\u00eate, et, la main toujours arm\u00e9e, l'ou\u00efe tendue, \nle sein palpitant, elle \u00e9couta. Le son, d'abord vague et indistinct, se fit peu \u00e0 peu clairement entendre, puis il \u00e9clata en fanfare joyeuses. Hubert, subjugu\u00e9 par le charme de cette m\u00e9lodie inat-tendue, n'avait fait aucun mouvement offensif vers la jeune fille, mais lorsque le son du cor eut cess\u00e9 de se faire entendre, il cher-cha \u00e0 l'\u00e9loigner de la fen\u00eatre. \n \u2013 Au secours ! Robin, au secou rs ! cria Marianne d'une voix \nvibrante ; au secours ! vite, vite, Robin, mon cher Robin, c'est le ciel qui vous envoie ! \n \u2013 414 \u2013 Hubert, foudroy\u00e9 de surprise en entendant prononcer ce \nnom redoutable, essaya d'\u00e9touffer les cris de Marianne ; mais la \njeune fille se d\u00e9battit avec une \u00e9nergie et une force extraordinai-res. \n Tout \u00e0 coup le nom de Marianne retentit au-dehors, le \nbruit d'une lutte succ\u00e9da \u00e0 cet appel ; puis la porte de l'appar-tement o\u00f9 se trouvait la jeune fi lle vola en \u00e9clats, et Robin Hood \nparut sur le seuil. \n Sans jeter un cri, sans dire un mot, Robin bondit sur le \nchevalier, le saisit \u00e0 la gorge et le jeta aux pieds de Marianne. \n \u2013 Mis\u00e9rable ! dit le jeune homme en mettant son genou sur \nla poitrine d'Hubert, tu cherches \u00e0 violenter une femme. \n Marianne tomba en pleurant dans les bras de son fianc\u00e9. \u2013 Soyez b\u00e9ni, cher Robin, dit-elle ; vous m'avez sauv\u00e9 plus \nque la vie, vous m'avez sauv\u00e9 l'honneur. \n \u2013 Ma ch\u00e8re Marianne, r\u00e9pondit le jeune homme, je ne de-\nmande jamais \u00e0 Dieu d'autre gr\u00e2c e que celle de me trouver au-\npr\u00e8s de vous \u00e0 l'heure du danger. La sainte Providence a guid\u00e9 mes pas, qu'elle soit glorifi\u00e9e. Ca lmez-vous, vous me raconterez \ntout \u00e0 l'heure ce qui s'est pass\u00e9 avant ma bienheureuse venue. \nQuant \u00e0 vous, impudent coquin, continua Robin Hood en se \nretournant vers le chevalier qui venait de se relever, \u00e9loignez-\nvous ; je respecte trop profond\u00e9ment la notre jeune fille que vous avez eu l'audace d'insult er pour me permettre de vous \nfrapper devant elle. Sortez\u2026 \n Nous n'essayerons pas de d\u00e9peindre la rage du mis\u00e9rable \ns\u00e9ducteur, elle tenait de la foli e. Ses yeux lanc\u00e8rent sur le jeune \ncouple un regard charg\u00e9 de hain e ; il grommela quelques mots \nindistincts, et, d\u00e9sarm\u00e9, raill\u00e9, insult\u00e9, honni, il gagna la porte, \u2013 415 \u2013 descendit en chancelant l'escalier qu'il avait franchi avec tant de \njoie, et s'\u00e9loigna du ch\u00e2teau. Ro bin Hood tenait Marianne pres-\ns\u00e9e contre sa poitrine et la pauvre jeune fille continuait de pleu-\nrer, tout en essayant de t\u00e9moig ner \u00e0 son sauveur toute la joie \nque lui donnait sa pr\u00e9sence. \n \u2013 Marianne, ch\u00e8re bien-aim\u00e9e Marianne, disait Robin \nd'une voix attendrie, vous n'avez plus rien \u00e0 craindre, je suis avec vous. Allons, levez vers moi ce charmant visage ; je d\u00e9sire \nlui voir une expression tranquille et souriante. Marianne essaya \nd'ob\u00e9ir \u00e0 la tendre pri\u00e8re de son ami ; mais elle ne put pronon-cer un seul mot, tant son \u00e9motion \u00e9tait grande. \n \u2013 Quel est ce jeune homme, mon amie ? demanda Robin \napr\u00e8s un silence, et en faisant asseoir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s la jeune fille \nencore tremblante. \n \u2013 Un seigneur normand dont les propri\u00e9t\u00e9s avoisinent \nBarnsdale, r\u00e9pondit craintivement la jeune fille. \n \u2013 Un Normand ! s'\u00e9cria Robin. Comment se peut-il faire \nque mon oncle re\u00e7oive dans sa maison un homme qui appar-tient \u00e0 cette race maudite ? \n \u2013 Mon cher Robin, reprit Marianne, sir Guy, vous le savez, \nest un vieillard prudent et sage ; ne jugez pas sa conduite sous \nl'influence du sentiment de col\u00e8re qui vous anime en ce mo-\nment. S'il a re\u00e7u les visites du chevalier Hubert de Boissy, croyez bien qu'une raison s\u00e9rieuse lui en a fait une obligation. Autant \nque vous, peut-\u00eatre plus encore, sir Guy d\u00e9teste les Normands. Outre la raison de prudence qui a oblig\u00e9 votre oncle \u00e0 accueillir \nles avances du chevalier, il y a encore la ruse, l'adresse, la miel-leuse fourberie avec laquelle il est parvenu \u00e0 s'insinuer dans les \nbonnes gr\u00e2ces de toute la famille. Sir Hubert se montrait si res-pectueux, si humble et si d\u00e9vou\u00e9 que tout le monde s'est laiss\u00e9 prendre \u00e0 l'apparente loyaut\u00e9 de son caract\u00e8re. \u2013 416 \u2013 \n\u2013 Et vous, Marianne ? \n \u2013 Moi, r\u00e9pondit la jeune fille, je ne le jugeais pas ; mais je \ntrouvais dans son regard quelque chose de faux qui devait re-pousser la confiance. \n \u2013 Comment est-il parvenu \u00e0 s' introduire dans votre appar-\ntement ? \n \u2013 Je ne sais. Je pleurais, parce que\u2026 Et la jeune fille rougit \nen baissant les yeux. \n \u2013 Parce que ? interrogea tendrement Robin. \u2013 Parce que vous ne veniez pas , dit Marianne avec un doux \nsourire. \n \u2013 Ch\u00e8re bien-aim\u00e9e !\u2026 \u2013 Un l\u00e9ger bruit ayant attir\u00e9 mon attention, je relevai la \nt\u00eate et je vis le chevalier. Il av ait quitt\u00e9 sir Guy \u00e0 l'aide de quel-\nque pr\u00e9texte, \u00e9loign\u00e9 sans doute les femmes de service, et fait garder par ses gens les abords de la maison. \n \n\u2013 Je sais cela, interrompit Robin ; j'ai renvers\u00e9 deux hom-\nmes qui avaient voulu me fermer le passage. \n \u2013 \u00d4 cher Robin, vous m'avez sauv\u00e9e ! Sans vous j'\u00e9tais \nmorte ; j'allais me frapper lorsque j'ai entendu le son de votre cor. \n \u2013 O\u00f9 se trouve la demeure de ce mis\u00e9rable ? demanda Ro-\nbin les dents serr\u00e9es. \n \u2013 417 \u2013 \u2013 \u00c0 quelques pas d'ici, r\u00e9pondit la jeune fille en conduisant \nRobin du c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre. Vene z, ajouta-t-elle ; voyez-vous ce \nb\u00e2timent dont la toiture domine les arbres du parc ? Eh bien ! \nc'est le ch\u00e2teau du seigneur de Boissy. \n \u2013 Merci, ch\u00e8re Marianne ; ma is ne parlons plus de cet \nhomme, je souffre \u00e0 l'id\u00e9e seule que ses mains inf\u00e2mes ont pu \ntoucher vos mains. Parlons de nous , de nos amis ; j'ai de bonnes \nnouvelles \u00e0 vous donner, ch\u00e8re Marianne, des nouvelles qui vous rendront bien heureuse. \n \u2013 H\u00e9las ! Robin, reprit tristement la jeune fille, je suis si \npeu habitu\u00e9e \u00e0 la joie que je ne puis croire m\u00eame \u00e0 l'esp\u00e9rance d'un heureux \u00e9v\u00e9nement. \n \u2013 Et vous avez tort, mon amie. Voyons, oubliez ce qui vient \nde se passer, et t\u00e2chez de deviner le secret de mes bonnes nou-velles. \n \u2013 \u00d4 cher Robin ! s'\u00e9cria la jeune fille, vos paroles me font \npressentir un bonheur inesp\u00e9r\u00e9. Vous avez re\u00e7u votre gr\u00e2ce, n'est-ce pas ? vous \u00eates libre, vous n ' \u00ea t e s p l u s o b l i g \u00e9 d e f u i r l e \nregard des hommes ? \n \u2013 Non, Marianne, non, je suis toujours un pauvre proscrit ; \nje ne voulais pas parler de moi. \n \n\u2013 Alors c'est de mon fr\u00e8re, de mon cher Allan ? O\u00f9 est-il, \nRobin ? quand viendra-t-il me voir ? \n \u2013 Il viendra bient\u00f4t, je l'esp\u00e8re, r\u00e9pondit Robin ; j'ai re\u00e7u \nde ses nouvelles par un homme qui s'est associ\u00e9 \u00e0 ma bande. Cet homme, fait prisonnier par les Normands \u00e0 l'\u00e9poque fatale de notre rencontre avec les crois\u00e9s dans la for\u00eat de Sherwood, fut contraint d'entrer au service du baron Fitz-Alwine. Le baron est \narriv\u00e9 hier avec lady Christabel \u00e0 son ch\u00e2teau de Nottingham. \u2013 418 \u2013 Naturellement le Saxon fait soldat est revenu avec lui, et sa \npremi\u00e8re pens\u00e9e a \u00e9t\u00e9 de s'unir \u00e0 nous. Il m'a donc appris qu'Al-\nlan Clare tenait un rang distingu\u00e9 dans l'arm\u00e9e du roi de France, \net qu'il \u00e9tait sur le point d'obtenir un cong\u00e9 pour venir passer quelques mois en Angleterre. \n \u2013 Voil\u00e0 en v\u00e9rit\u00e9 une heureuse nouvelle, cher Robin, s'\u00e9cria \nMarianne ; comme toujours vous \u00eates le bon ange de votre pau-vre amie. Allan vous aime d\u00e9j\u00e0 beaucoup, mais combien il vous \naimera plus encore lorsque je lui aurai dit \u00e0 quel point vous avez \n\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9reux et bon pour celle qu i, sans l'appui de votre protec-\ntrice tendresse, serait morte d'ennui, de chagrin et d'inqui\u00e9tude. \n \u2013 Ch\u00e8re Marianne, r\u00e9pondit le jeune homme, vous direz \u00e0 \nAllan que j'ai fait tout mon possible pour vous aider \u00e0 supporter patiemment la douleur de son absence ; vous lui direz que j'ai \u00e9t\u00e9 pour vous un fr\u00e8re tendre et d\u00e9vou\u00e9. \n \u2013 Un fr\u00e8re ! ah ! plus qu'un fr\u00e8re, dit doucement Marianne. \u2013 Ch\u00e8re bien-aim\u00e9e, murmura Ro bin en pressant la jeune \nfille sur son c\u0153ur, dites-lui que je vous aime passionn\u00e9ment et que toute ma vie vous appartient. \n Le tendre t\u00eate-\u00e0-t\u00eate des deux jeunes gens se prolongea \nlongtemps, et s'il arriva \u00e0 Robin de presser trop vivement contre \nles siennes les mains de sa belle fianc\u00e9e, cette affectueuse ca-\nresse eut la chaste r\u00e9serve d'un amour respectueux. \n Le lendemain, au point du jour, Robin Hood monta \u00e0 che-\nval, et, sans avertir personne de ce d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9, il gagna en toute h\u00e2te la for\u00eat de Sherwood. Par ses ordres une cinquan-taine d'hommes, plac\u00e9s sous le commandement de Petit-Jean, se rendirent \u00e0 Barnsdale, et, cach \u00e9s dans les environs du village, \nils y attendirent les derni\u00e8res instructions de leur jeune chef. \n \u2013 419 \u2013 Le soir m\u00eame, Robin Hood conduisit ses hommes dans un \npetit bois qui faisait face au ch\u00e2teau d'Hubert de Boissy, et leur \nraconta en peu de mots l'inf\u00e2 me conduite du chevalier nor-\nmand. \n \u2013 J'ai appris, ajouta Robin, qu'Hubert de Boissy se pr\u00e9pa-\nrait \u00e0 prendre une revanche terrible ; il a r\u00e9uni ses vassaux, qui sont au nombre de quarante, et cette nuit il doit faire une des-\ncente sur le ch\u00e2teau de notre cher parent et ami sir Guy de Gamwell ; il se propose d'ince ndier les b\u00e2timents, de tuer les \nhommes et d'enlever les femmes. Eh bien ! mes gar\u00e7ons, il a compt\u00e9 sans nous ; nous d\u00e9fendrons l'approche de Barnsdale ; la victoire ne peut \u00eatre mise en doute. Adresse et courage, et en avant ! \n \u2013 En avant ! cri\u00e8rent avec enthousiasme les joyeux hom-\nmes de la for\u00eat. \n Aux premi\u00e8res t\u00e9n\u00e8bres de la nuit, les portes du ch\u00e2teau \nd'Hubert donn\u00e8rent passage \u00e0 une troupe d'hommes qui prit \u00e0 pas muets le chemin de Barnsdale. Mais \u00e0 peine eut-elle franchi les limites de la propri\u00e9t\u00e9 du No rmand, qu'un cri de guerre pas-\nsa au-dessus de sa t\u00eate et la gla\u00e7 a de terreur. Hubert s'\u00e9lan\u00e7a au \nmilieu de ses hommes, et, les encourageant de la voix et du geste, il se pr\u00e9cipita du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 s'\u00e9tait fait entendre cette mena-\n\u00e7ante clameur. Aussit\u00f4t les forestiers sortirent du bois et fondi-\nrent sur la petite troupe. \n La bataille violemment engag\u00e9e allait devenir sanglante, \nlorsque Robin Hood se rencontra face \u00e0 face avec le chevalier de Boissy. \n Le combat fut terrible. Hubert se d\u00e9fendit vaillamment ; \nmais Robin Hood, dont les forces \u00e9taient tripl\u00e9es par la col\u00e8re, fit des prodiges de valeur et enfon\u00e7a son \u00e9p\u00e9e jusqu'\u00e0 la garde dans le c\u0153ur du chevalier normand. \u2013 420 \u2013 \nLes vassaux demand\u00e8rent quartier, et Robin fut g\u00e9n\u00e9reux ; \nson ennemi mort, il donna l'ordre d'arr\u00eater le combat. Le ch\u00e2-\nteau de Boissy fut livr\u00e9 aux flammes, et le seigneur de ce magni-fique domaine pendu \u00e0 un arbre du chemin. \n Marianne \u00e9tait veng\u00e9e. \nFIN. \u2013 421 \u2013 Bibliographie \u2013 \u0152uvres compl\u00e8tes \nTir\u00e9 de Bibliographie des Auteurs Modernes (1801 \u2013 1934) \npar Hector Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chro-\nnique des Lettres Fran\u00e7aises, Aux Horizons de France, 39 rue \ndu G\u00e9n\u00e9ral Foy , 1935 Tome 5. \n \n1. \u00c9l\u00e9gie sur la mort du g\u00e9n\u00e9ral Foy. Paris, S\u00e9tier, \n1825, in-8 de 14 pp. \n \n2. La Chasse et l'Amour. \nVaudeville en un acte, par MM. Rousseau, Adolphe (M. \nRibbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie : A. Du-mas). Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, au th\u00e9\u00e2tre de l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, S\u00e9tier, 1825, in-8 de 40 pp. \n3. Canaris. \nDithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 10 pp. 4. Nouvelles contemporaines. \nParis, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 pp. 5. La Noce et l'Enterrement. \nVaudeville en trois tableaux , par MM. Davy, Lassagne et \nGustave. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, au th\u00e9\u00e2tre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826, in-8 de 46 pp. \n \n6. Henri III et sa cour. \u2013 422 \u2013 Drame historique en cinq actes et en prose. \nRepr\u00e9sent\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre-Fran\u00e7ais (11 f\u00e9v.1829). \nParis, Vezard et Cie, 1829, in-8 de 171 pp. 7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. \nTrilogie dramatique sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et \u00e9pilogue. Repr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Paris sur le Th\u00e9\u00e2tre Royal de l'Od\u00e9on (30 mars 1830). Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp. 8. Rapport au G\u00e9n\u00e9ral La F ayette sur l'enl\u00e8vement \ndes poudres de Soissons. Paris, Impr. de S\u00e9tier, s.d. \n(1830), in-8 de 7 pp. 9. N a p o l \u00e9 o n B o n a p a r t e , o u t r e n t e a n s d e l ' h i s t o i r e \nde France. Drame en six actes. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, sur le Th\u00e9\u00e2tre Royal de \nl'Od\u00e9on (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de XVI-219 pp. 10. Antony. \nDrame en cinq actes en prose. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fo is sur le th\u00e9\u00e2tre de la Porte-\nSaint-Martin (3 mai 1831). \nParis, Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp.et 1 \nf.n. ch. (post-scriptum). 11. Charles VII chez ses grands vassaux. \nTrag\u00e9die en cinq actes. Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois sur le Th\u00e9\u00e2tre Royal de l'Od\u00e9on (20 oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp. \u2013 423 \u2013 12. Richard Darlington. \nDrame en cinq actes et en prose, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de La Maison du \nDocteur , prologue par MM. Dinaux. \nRepr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fo is sur le th\u00e9\u00e2tre de la Porte-\nSaint-Martin (10 d\u00e9c. 1831). \nParis, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp. 13. Teresa. \nDrame en cinq actes et en prose. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois sur le Th\u00e9\u00e2tre Royal de l'Op\u00e9ra-Comique (6 f\u00e9v. 1832). Paris, Barba; Vve Charles B\u00e9chet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp. 14. Le Mari de la veuve. \nCom\u00e9die en un acte et en prose, par M.***. Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois sur le Th\u00e9\u00e2tre-Fran\u00e7ais (4 avr. 1832). Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp. 15. La Tour de Nesle. \nDrame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. Gaillardet et ***. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le th\u00e9\u00e2tre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). \nParis, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 4 ff., 98 pp. 16. Gaule et France. \nParis, U. Canel ; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp. 17. Impressions de voyage. \nParis, A. Guyot, Charpentier et Dumont, 1834-1837, 5 vol. in-8. 18. Ang\u00e8le. \nDrame en cinq actes. \u2013 424 \u2013 Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 pp. \n \n19. Catherine Howard. \nDrame en cinq actes et en huit tableaux. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp. 20. Souvenirs d'Antony. \nParis, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 pp. 21. Chroniques de France. Isabel de Bavi\u00e8re (R\u00e8gne \nde Charles VI). Paris, Librairie de Dumont, 1835 , 2 vol. in-8 de 406 pp. et \n419 pp. 22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. \nMyst\u00e8re en cinq actes. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le th\u00e9\u00e2tre de la Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, \u00c9diteur du Magasin Th\u00e9\u00e2tral, 1836 in-8 de 303 p. 23. Kean. \nCom\u00e9die en cinq actes. Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois aux Vari\u00e9t\u00e9s (31 ao\u00fbt 1836). \nParis, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 pp. 24. Piquillo. \nOp\u00e9ra-comique en trois actes. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois sur le Th\u00e9\u00e2tre Royal de l'Op\u00e9ra-Comique (31 oct. 1837). Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp. 25. Caligula. \nTrag\u00e9die en cinq actes et en vers, avec un prologue. \u2013 425 \u2013 Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre-\nFran\u00e7ais (26 d\u00e9c. 1837). \nParis, Marchant, Editeur du Magasin Th\u00e9\u00e2tral, 1838 in-8 de 170 p. 26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (pr\u00e9-\nc\u00e9d\u00e9 de Murat ). \nParis, Dumont, Au Salon litt\u00e9raire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp. 27. Le Capitaine Paul \n(La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont, 1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp. 28. Paul Jones. \nDrame en cinq actes. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp. 29. Nouvelles impressions de voyage. \nQuinze jours au Sina\u00ef, par MM. A. Dumas et A. Dauzats. \nParis, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp 30. Act\u00e9. \nParis, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et \n302 pp. 31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. \nParis, Dumont, (et Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8. 32. Jacques Ortis. \nParis, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (pr\u00e9face de Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp. 33. Mademoiselle de Belle-Isle. \u2013 426 \u2013 Drame en cinq actes, en prose. \nRepr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre-\nFran\u00e7ais (2 avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp. 34. Le Capitaine Pamphile. \nParis, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et 296 pp. 35. L'Alchimiste. \nDrame en cinq actes en vers. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fo is, sur le Th\u00e9\u00e2tre de la Re-\nnaissance (10 avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 176 pp. 36. Crimes c\u00e9l\u00e8bres. \nParis, Administration de librairie, 1839-1841, 8 vol. in-8. 37. Napol\u00e9on , avec douze portraits en pied, grav\u00e9s sur \nacier par les meilleurs artistes, d'apr\u00e8s les peintures et les dessins de Horace Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque fran\u00e7ais; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp. 38. Othon l'archer. \nParis, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp. \n 39. Les Stuarts. \nParis, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp. 40. Ma\u00eetre Adam le Calabrais. \nParis, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp. 41. Aventures de John Davys. \nParis, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. in-8. \u2013 427 \u2013 42. Le Ma\u00eetre d'armes. \nParis, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 et 336 \npp. 43. Un Mariage sous Louis XV. \nCom\u00e9die en cinq actes. Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre-Fran\u00e7ais (1er juin 1841). Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp. 44. Prax\u00e8de, suivi de Don Martin de Freytas et de \nPierre-le-Cruel. Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp. 45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la \nFrance. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp. 46. Excursions sur les bords du Rhin. \nParis, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 328, 326 et 334 pp. 47. Une ann\u00e9e \u00e0 Florence. \nParis, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 pp. 48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. \nParis, Magen et Comon, 1842, in-8 de VII-327 pp. \n 49. Le Speronare \nParis, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. 50. Le Capitaine Arena. \nParis, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 pp. 51. Lorenzino. Magasin th\u00e9\u00e2tral. Th\u00e9\u00e2tre fran\u00e7ais. \nDrame en cinq actes et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp. \u2013 428 \u2013 \n52. Halifax. Magasin th\u00e9\u00e2tral. Choix de pi\u00e8ces nouvelles, \njou\u00e9es sur tous les th\u00e9\u00e2tres de Paris. Th\u00e9\u00e2tre des Vari\u00e9t\u00e9s. \nCom\u00e9die en trois actes et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp. 53. Le Chevalier d'Harmental. \nParis, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. 54. Le Corricolo. \nParis, Dolin, 1843, 4 vol. in-8. 55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. \nCom\u00e9die en cinq actes, suivie d'une lettre \u00e0 l'auteur \u00e0 M. Ju-\nles Janin. Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre-F r a n \u00e7 a i s ( 2 5 j u i l l . 1 8 4 3 ) . P a r i s , c h e z M a r c h a n t , e t t o u s l e s Marchands de Nouveaut\u00e9s, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de Dumas \u00e0 son \u00e9diteur), 38 pp. et VIII \npp. (lettre \u00e0 J. Janin). 56. La Villa Palmieri. \nParis, Dolin, 1843, 2 vol. in-8. 57. Louise Bernard. Magasin th\u00e9\u00e2tral. Choix de pi\u00e8ces \nnouvelles, jou\u00e9es sur tous les th\u00e9\u00e2tres de Paris. \nTh\u00e9\u00e2tre de la Porte-Saint-Martin. Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 pp. 58. Un Alchimiste au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. \nParis, Imprimerie de Paul Dupont, 1843, in-8 de 23 pp. 59. Filles, Lorettes et Courtisanes. \nParis, Dolin, 1843, in-8. de 338 pp. \u2013 429 \u2013 60. Ascanio. \nParis, Petion, 1844, 5 vol. in-8. \n 61. Le Laird de Dumbicky. Magasin th\u00e9\u00e2tral. Choix de \npi\u00e8ces nouvelles, jou\u00e9es sur tous les th\u00e9\u00e2tres de Paris. Th\u00e9\u00e2tre Royal de l'Od\u00e9on. Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp. 62. Sylvandire. \nParis, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp. 63. Fernande. \nParis, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp. 64. A. Les Trois Mousquetaires \nParis, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. B. Les Mousquetaires \nDrame en cinq actes et douze tableaux, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de L'Au-\nberge de B\u00e9thune , \nprologue par MM. A. Du mas et Auguste Maquet. \nRepr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fo is, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre de \nl'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 pp. \n C. La Jeunesse des Mousquetaires. \nPi\u00e8ce en 14 tableaux, par MM . A. Dumas et Auguste Ma-\nquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetai-\nres. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre Imp\u00e9rial du Cirque (22 mars 1861). \u2013 430 \u2013 Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp. \n \n65. Le Ch\u00e2teau d'Eppstein. \nParis, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de 323, 353 et 322 pp. 66. Amaury. \nParis, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8. 67. C\u00e9cile. \nParis, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp. 68. A. Gabriel Lambert. \nParis, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8. B. Gabriel Lambert. \nDrame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et Am\u00e9-d\u00e9e de Jallais. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1866, in-18 de 132 pp. 69. Louis XIV et son si\u00e8cle. \nParis, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp. 70. A. Le Comte de Monte-Cristo. \nParis, P\u00e9tion, 1845-1846, 18 vol. in-8. \n B. Monte-Cristo. \nDrame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas et \nA. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. C. Le Comte de Morcerf. \nDrame en cinq actes et dix tabl eaux de MM. A. Dumas et A. \nMaquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. \u2013 431 \u2013 D. Villefort. \nDrame en cinq actes et dix tabl eaux de MM. A. Dumas et A. \nMaquet. \nParis, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp. 71. A. La Reine Margot. \nParis, Garnier fr\u00e8res, 1845, 6 vol. in-8. B. La Reine Margot. \nBiblioth\u00e8que dramatique. Th\u00e9\u00e2tre moderne. 2\u00e8me s\u00e9rie. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et \nA. Maquet. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1847, in-12 de 152 pp. 72. Vingt Ans apr\u00e8s, suite des Trois Mousquetaires. \nParis, Baudry, 1845, 10 vol. 73. A. Une Fille du R\u00e9gent. \nParis, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. B. Une Fille du R\u00e9gent. \nCom\u00e9die en cinq actes dont un prologue. Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre-Fran\u00e7ais (1er avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp. \n 74. Les M\u00e9dicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 \net 345 pp. 75. Michel-Ange et Rapha\u00ebl Sanzio. \nParis, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 345 et 306 pp. 76. Les Fr\u00e8res Corses. \nParis, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de 302 et 312 pp. \u2013 432 \u2013 77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. \nParis, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. in-8. \n B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Biblioth\u00e8que drama-\ntique. Th\u00e9\u00e2tre moderne. 2\u00e8me s\u00e9rie. \u00c9pisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et 12 ta-\nbleaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1847, in-18 de 139 pp. 78. Histoire d'un casse-noisette. \nParis, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. in-8. 79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. \nParis, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 de 126 pp. 80. Nanon de Lartigues. \nParis, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 331 pp. 81. Madame de Cond\u00e9. \nParis, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et 307 pp. 82. La Vicomtesse de Cambes. \nParis, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 334 et 324 pp. \n83. L'Abbaye de Peyssac. \nParis, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80 \u00e0 83 ) constituent une s\u00e9rie intitu-\nl\u00e9e : La Guerre des femmes , qui a inspir\u00e9 la pi\u00e8ce : \n La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre Historique (1er oct. 1849 ). Paris, A. Cadot, 1849, gr. \nin-8 de 57 pp. \u2013 433 \u2013 \n84. A. La Dame de Monsoreau. \nParis, P\u00e9tion, 1846, 8 vol. in-8. \n B. La Dame de Monsoreau. \nDrame en cinq actes et dix tableaux, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de L'Etang de \nBeaug\u00e9, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. \nParis, Michel L\u00e9vy, 1860, in-12 de 196 pp. 85. Le B\u00e2tard de Maul\u00e9on. \nParis, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8. 86. Les Deux Diane. \nParis, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8. 87. M\u00e9moires d'un m\u00e9decin. \nParis, Fellens et Dufour (et A. Cadot), 1846-1848, 19 vol. in-\n8. 88. Les Quarante-Cinq. \nParis, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8. 89. Intrigue et Amour. Biblioth\u00e8que dramatique. \nTh\u00e9\u00e2tre moderne. 2\u00e8me s\u00e9rie. Drame en cinq actes et neuf tableaux. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1847, in-12 de 99 pp. 90. Impressions de voyage. De Paris \u00e0 Cadix. \nParis, Ancienne maison Delloye , Garnier fr\u00e8res, 1847-1848, \n5 vol. in-8. 91. Hamlet, prince de Danemark. \nBiblioth\u00e8que dramatique. Th\u00e9\u00e2tre moderne. 2\u00e8me s\u00e9rie. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1848, in-18 de 106 pp. \u2013 434 \u2013 \n92. Catilina. \nDrame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. \nMaquet. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1848, in-18 de 151 pp. 93. Le Vicomte de Bragelonne. ou Dix ans plus tard, \nsuite des Trois Mousquetaires et de Vingt Ans apr\u00e8s. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1848-1850, 26 vol. in-8. 94. Le V\u00e9loce, ou Tanger, Alger et Tunis. \nParis, A. Cadot, 1848-1851, 4 vol. in-8. 95. Le Comte Hermann. \n2\u00e8me S\u00e9rie du Magasin th\u00e9\u00e2tral\u2026 Drame en cinq actes, avec pr\u00e9face et \u00e9pilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp. 96. Les Mille et un fant\u00f4mes. \nParis, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 et 309 pp. 97. La R\u00e9gence. \nParis, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp. 98. Louis Quinze. \nParis, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. \n 99. Les Mariages du p\u00e8re Olifus. \nParis, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. 100. Le Collier de la Reine. \nParis, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8. 101. M\u00e9moires de J.-F. Talma. \n\u00c9crits par lui-m\u00eame et recueillis et mis en ordre sur les pa-piers de sa famille, par A. Dumas. \u2013 435 \u2013 Paris, 1849 (et 1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8. \n \n102. La Femme au collier de velours. \nParis, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 de 326 et 333 pp. 103. Montevideo ou une nouvelle Troie. \nParis, Imprimerie centrale de Napol\u00e9on Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp. 104. La Chasse au chastre. \nMagasin th\u00e9\u00e2tral. Pi\u00e8ces nouvelles\u2026 Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de librairie th\u00e9\u00e2trale. Ancienne mai-son Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp. 105. La Tulipe noire. \nParis, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, 304 et 316 pp. 106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-\nAntoinette.) Paris, A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8. \n 107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). \nParis, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8. 108. Dieu dispose. \nParis, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8. \n 109. La Barri\u00e8re de Clichy. \nDrame militaire en 5 actes et 14 tableaux. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Paris sur le Th\u00e9\u00e2tre Na-tional (ancien Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Th\u00e9\u00e2trale, 1851, in-8 de 48 pp. 110. Impressions de voyage. Suisse. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1851, 3 vol. in-18. \u2013 436 \u2013 111. Ange Pitou. \nParis, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8. \n 112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Sc\u00e8nes de la \nvie r\u00e9volutionnaire. Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 \nvol. in-8. 113. Histoire de deux si\u00e8cles ou la Cour, l'\u00c9glise et le \npeuple depuis 1650 jusqu'\u00e0 nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8. 114. Conscience. \nParis, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8. 115. Un Gil Blas en Californie. \nParis, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de 317 et 296 pp. 116. Olympe de Cl\u00e8ves. \nParis, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8. 117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et \npriv\u00e9e de Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, \n1852, 8 vol. in-8. 118. Mes M\u00e9moires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8. \n119. La Comtesse de Charny. \nParis, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8. 120. Isaac Laquedem. \nParis, A la Librairie Th\u00e9\u00e2trale, 1853, 5 vol. in-8. 121. Le Pasteur d'Ashbourn. \nParis, A. Cadot , 1853, 8 vol. in-8. 122. Les Drames de la mer. \nParis, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et 324 pp. \u2013 437 \u2013 \n123. Ing\u00e9nue. \nParis, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8. \n 124. La Jeunesse de Pierrot. par Aramis. Publications \ndu Mousquetaire Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp. 125. Le Marbrier. \nDrame en trois actes. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le th\u00e9\u00e2tre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1854, in-18 de 48 pp. 126. La Conscience. \nDrame en cinq actes et en six tableaux. Paris, Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp. 127. A. El Salteador. \nRoman de cape et d'\u00e9p\u00e9e. Paris, A. Cadot, 1854, 3 vol. in-8. Il a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 de ce roman une pi\u00e8ce dont voici le titre : B. Le Gentilhomme de la montagne. \nDrame en cinq actes et huit tableaux, par A. Dumas (et Ed. \nLockroy). Paris, Michel L\u00e9vy, 1860, in-18 de 144 pp. 128. Une Vie d'artiste. \nParis, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 pp. 129. Saphir, pierre pr\u00e9cieuse mont\u00e9e par Alexandre \nDumas. Biblioth\u00e8que du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp. \u2013 438 \u2013 130. Catherine Blum. \nParis, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8. \n 131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Re-\ncueillies par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8. 132. La Jeunesse de Louis XIV. \nCom\u00e9die en cinq actes et en prose. Paris, Librairie Th\u00e9\u00e2trale, 1856, in-16 de 306 pp. 133. Souvenirs de 1830 \u00e0 1842. \nParis, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8. 134. Le Page du Duc de Savoie. \nParis, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8. 135. Les Mohicans de Paris. \nParis, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8. 136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le com-\nmissionnaire. Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 des Mohicans de Paris, la pi\u00e8ce suivante: \nB. Les Mohicans de Paris. \nDrame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel L\u00e9vy, 1864, in-12 de 162 pp. 137. Ta\u00efti. Marquises. Californie. Journal de Ma-\ndame Giovanni. R\u00e9dig\u00e9 et publi\u00e9 par A. Dumas. \nParis, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8. 138. La derni\u00e8re ann\u00e9e de Marie Dorval. \nParis, Librairie Nouvelle, 1855, in-32 de 96 pp. \u2013 439 \u2013 139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux \u00e9l\u00e9-\nphants.) Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8. \n \n140. Les Grands hommes en robe de chambre. C\u00e9-\nsar. Paris, A. Cadot, 1856, 7 vol. in-8. \n 141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri \nIV. Paris, A. Cadot, 1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp. \n 142. Les Grands hommes en robe de chambre. Ri-\nchelieu. Paris, A. Cadot, 1856, 5 vol. in-8. 143. L'Orestie. \nTrag\u00e9die en trois actes et en vers, imit\u00e9e de l'antique. Paris, Librairie Th\u00e9\u00e2trale, 1856, in-12 de 108 pp. 144. Le Li\u00e8vre de mon grand-p\u00e8re. \nParis, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp. 145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. \nDrame historique en 5 actes et 9 tableaux, par MM. A. Du-\nmas et X. de Mont\u00e9pin. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fo is sur le Th\u00e9\u00e2tre Imp\u00e9rial du \nCirque (15 nov. 1856). \nA la Librairie Th\u00e9\u00e2trale, 1856, gr. in-8 de 16 pp. 146. P\u00e8lerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du \nCouret). M\u00e9dine et la Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-\n1857, 6 vol. in-8. 147. Madame du Deffand. \nParis, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8. 148. La Dame de volupt\u00e9. \nM\u00e9moires de Mlle de Luynes, publi\u00e9s par A. Dumas. \u2013 440 \u2013 Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 \npp. \n 149. L'Invitation \u00e0 la valse. \nCom\u00e9die en un acte et en prose. Repr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre du Gymnase (18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp. 150. L'Homme aux contes. \nLe Soldat de plomb et la danseuse de papier. Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de Pierrot. \u00c9dition interdite en France. Bruxelles, Office de publicit\u00e9, Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp. 151. Les Compagnons de J\u00e9hu. \nParis, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8. 152. Charles le T\u00e9m\u00e9raire. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, 2 vol. in-12 de 324 et 310 pp. 153. Le Meneur de loups. \nParis, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8. \n 154. Causeries. \nPremi\u00e8re et deuxi\u00e8me s\u00e9ries. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, 2 vol. in-8. 155. La Retraite illumin\u00e9e , par A. Dumas, avec divers \nappendices par M. Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-\u00e9diteur, 1858, in-12 de 88 pp. 156. L'Honneur est satisfait. \u2013 441 \u2013 Com\u00e9die en un acte et en prose. \nParis, Librairie Th\u00e9\u00e2trale, 1858, in-12 de 48 pp. \n 157. La Route de Varennes. \nParis, Michel L\u00e9vy, 1860, in-18 de 279 pp. 158. L'Horoscope. \nParis, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8. 159. Histoire de mes b\u00eates. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1867, in-18 de 333 pp. 160. Le Chasseur de sauvagine. \nParis, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de chacun 317 pp. 161. Ainsi soit-il. \nParis, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 de ce roman la pi\u00e8ce suivante: Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel L\u00e9vy, 1869, in-18 de 96 pp. 162. Black. \nParis, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8. \n 163. Les Louves de Machecoul , par A. Dumas et G. de \nCherville. Paris, A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8. 164. De Paris \u00e0 Astrakan, nouvelles impressions de \nvoyage. Premi\u00e8re et deuxi\u00e8me s\u00e9rie. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 318 et 313 pp. \u2013 442 \u2013 165. Lettres de Saint-P\u00e9tersbourg (sur le Servage en \nRussie). \n\u00c9dition interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de 232 pp. 166. La Fr\u00e9gate l'Esp\u00e9rance. \n\u00c9dition interdite pour la France. Bruxelles, Office de publicit\u00e9; Leipzig, A. D\u00fcrr, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 232 pp. 167. Contes pour les grands et les petits enfants. \nBruxelles, Office de publicit\u00e9; Leipzig, A. D\u00fcrr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et 204 pp. 168. Jane. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1862, in-18 de 324 pp. 169. Herminie et Marianna. \n\u00c9dition interdite pour la France. Bruxelles, M\u00e9line, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp. 170. Ammalat-Beg. \nParis, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et 352 pp. \n171. La Maison de glace. \nParis, Michel L\u00e9vy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 et 280 pp. 172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. \nParis, Librairie Th\u00e9\u00e2trale, s. d. (1859), in-4 de 240 pp. 173. Traduction de Victor Pe rceval. M\u00e9moires d'un \npoliceman. P a r i s , A . C a d o t , 1 8 5 9 , 2 v o l . i n - 8 d e c h a c u n \n325 pp. \u2013 443 \u2013 174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de \n1859. \nParis, A. Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp. 175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un \nchalet.) Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre suivant : Le Fils du For\u00e7at \n 176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux ter-\nres antipodiques. Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8. 177. Une Aventure d'amour (Herminie). \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1867, in-18 de 274 pp. 178. Le P\u00e8re la Ruine. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, in-18 de 320 pp 179. La Vie au d\u00e9sert. Cinq ans de chasse dans l'int\u00e9-\nrieur de l'Afrique m\u00e9ridionale par Gordon Cum-ming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. (1860), gr. in-8 de 132 pp. \n180. Moullah-Nour. \n\u00c9dition interdite pour la France. Bruxelles, M\u00e9line, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp. 181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, pu-\nbli\u00e9 par A. Dumas. Premi\u00e8re, deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me s\u00e9rie. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, 3 vol. in-18. 182. Le Roman d'Elvire. \u2013 444 \u2013 Op\u00e9ra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. de Leu-\nven. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, in-18 de 97 pp. 183. L'Envers d'une conspiration. \nCom\u00e9die en cinq actes, en prose. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, in-18 de 132 pp. 184. M\u00e9moires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit \noriginal, par A. Dumas. Premi\u00e8re et deuxi\u00e8me s\u00e9rie. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, 2 vol. in-18 de 312 et 268 pp. 185. Le p\u00e8re Gigogne contes pour les enfants. \nPremi\u00e8re et deuxi\u00e8me s\u00e9rie. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1860, 2 vol. in-18. 186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. \nParis, A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp. 187. Jacquot sans oreilles. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1873, in-18 de XXVIII-231 pp. \n188. Une nuit \u00e0 Florence sous Alexandre de M\u00e9dicis. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1861, in-18 de 250 pp. 189. Les Garibaldiens. R\u00e9volution de Sicile et de \nNaples. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1861, in-18 de 376 pp. \n 190. Les Morts vont vite. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1861, 2 vol. in-18 de 322 et 294 pp. 191. La Boule de neige. \u2013 445 \u2013 Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1862, in-18 de 292 pp. \n \n192. La Princesse Flora. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1862, in-18 de 253 pp. 193. Italiens et Flamands. \nPremi\u00e8re et deuxi\u00e8me s\u00e9rie. Paris, Michel L\u00e9vy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp. 194. Sultanetta. \nParis, Michel L\u00e9vy, 1862, in-18 de 320 pp. 195. Les Deux Reines, suite et fin des M\u00e9moires de \nMlle de Luynes. Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1864, 2 vol. in-\n18 de 333 et 329 pp. 196. La San-Felice. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1864-1865, 9 vol. in-18. 197. Un Pays inconnu, (G\u00e9ral-Milco; Br\u00e9sil.). \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1865, in-18 de 320 pp. 198. Les Gardes forestiers. \nDrame en cinq actes. Repr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 Paris, sur le Grand-\nTh\u00e9\u00e2tre parisien (28 mai 1865). Paris, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp. 199. Souvenirs d'une favorite. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1865, 4 vol. in-18. 200. Les Hommes de fer. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1867, in-18 de 305 pp. 201. A. Les Blancs et les Bleus. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1867-1868, 3 vol. in-18. \u2013 446 \u2013 \nB. Les Blancs et les Bleus. \nDrame en cinq actes, en onze tableaux. \nRepr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fo is, \u00e0 Paris, sur le Th\u00e9\u00e2tre du \nCh\u00e2telet (10 mars 1869). (Michel L\u00e9vy fr\u00e8res), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp. 202. La Terreur prussienne. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1868 , 2 vol. in-18 de 296 et 294 \npp. 203. Souvenirs dramatiques. \nP a r i s , M i c h e l L \u00e9 v y f r \u00e8 r e s , 1 8 6 8 , 2 v o l . i n - 1 8 d e 3 2 6 e t 2 7 6 pp. 204. Parisiens et provinciaux. \nP a r i s , M i c h e l L \u00e9 v y f r \u00e8 r e s , 1 8 6 8 , 2 v o l . i n - 1 8 d e 3 2 6 e t 2 7 6 pp. 205. L'\u00cele de feu. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1871, 2 vol. in-18 de 285 et 254 pp. 206. Cr\u00e9ation et R\u00e9demption. Le Docteur myst\u00e9-\nrieux. \nP a r i s , M i c h e l L \u00e9 v y f r \u00e8 r e s , 1 8 7 2 , 2 v o l . i n - 1 8 d e 3 2 0 e t 3 1 2 pp. 207. Cr\u00e9ation et R\u00e9demption. La Fille du Marquis. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp. 208. Le Prince des voleurs. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1872, 2 vol. in-18 de 293 et 275 pp. \u2013 447 \u2013 209. Robin Hood le proscrit. \nParis, Michel L\u00e9vy fr\u00e8res, 1873, 2 vol. in-18 de 262 et 273 \npp. 210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas \n(et D.-J. Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp. B. Petit dictionnaire de cuisine. \nParis, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 pp. 211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-L\u00e9vy, \n1877, in-18 de 304 pp. 212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1888, \nin-16 de 111 pp. \u2013 448 \u2013 \u00c0 propos de cette \u00e9dition \u00e9lectronique \nTexte libre de droits. \n \nCorrections, \u00e9dition, conversion informatique et publication par \nle groupe : \n \nEbooks libres et gratuits \n \nhttp://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits \n \nAdresse du site web du groupe : \n http://www.ebooksgratuits.com/ \n \n\u2014 \nJuin 2005 \n\u2014 \n \n\u2013 Dispositions : \nLes livres que nous mettons \u00e0 votre disposition, sont des textes \nlibres de droits, que vous pouvez utiliser librement, \u00e0 une fin \nnon commerciale et non professionnelle . Tout lien vers notre \nsite est bienvenu\u2026 \n \n\u2013 Qualit\u00e9 : \nLes textes sont livr\u00e9s tels quels sans garantie de leur int\u00e9grit\u00e9 parfaite par rapport \u00e0 l'origin al. 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