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{"filename": "Dickens-Noel.pdf", "content": "Charles Dickens\nCantique de No\u00ebl\nBeQCantique de No\u00ebl\npar\nCharles Dickens\n(1812-1870)\nLa Biblioth\u00e8que \u00e9lectronique du Qu\u00e9bec\nCollection \u00c0 tous les vents\nVolume 16 : version 2.0\n2Du m\u00eame auteur, \u00e0 la Biblioth\u00e8que  :\nLes conteurs \u00e0 la ronde\nOliver Twist\nDavid Copperfield\nLes grandes esp\u00e9rances\nLe grillon du foyer\nL\u2019ab\u00eeme\n3Cantique de No\u00ebl\nSources :  Charles  Dickens,  Contes  de  No\u00ebl , \ntraduits de l\u2019anglais par Mlle de Saint-Romain et  \nM. de Goy, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1890.\n4Premier couplet\nLe spectre de Marley\nMarley  \u00e9tait  mort,  pour  commencer.  L\u00e0-\ndessus,  pas  l\u2019ombre  d\u2019un  doute.  Le  registre  \nmortuaire  \u00e9tait  sign\u00e9  par  le  ministre,  le  clerc,  \nl\u2019entrepreneur des pompes fun\u00e8bres et celui qui  \navait men\u00e9 le deuil. Scrooge l\u2019avait sign\u00e9, et le  \nnom de Scrooge \u00e9tait bon \u00e0 la bourse, quel que  \nf\u00fbt le papier sur lequel il lui pl\u00fbt d\u2019apposer sa  \nsignature.\nLe vieux Marley \u00e9tait aussi mort qu\u2019un clou de  \nporte.1\nAttention ! je ne veux pas dire que je sache par  \nmoi-m\u00eame ce qu\u2019il y a de particuli\u00e8rement mort  \ndans un clou de porte. J\u2019aurais pu, quant \u00e0 moi,  \nme  sentir  port\u00e9  plut\u00f4t  \u00e0  regarder  un  clou  de  \n1 Locution proverbiale en Angleterre.\n5cercueil comme le morceau de fer le plus mort  \nqui soit dans le commerce  ; mais la sagesse de  \nnos anc\u00eatres \u00e9clate dans les similitudes, et mes  \nmains  profanes  n\u2019iront  pas  toucher  \u00e0  l\u2019arche  \nsainte ;  autrement  le  pays  est  perdu.  Vous  me  \npermettrez  donc  de  r\u00e9p\u00e9ter  avec  \u00e9nergie  que  \nMarley \u00e9tait aussi mort qu\u2019un clou de porte.\nScrooge  savait-il  qu\u2019il  f\u00fbt  mort  ?  Sans \ncontredit.  Comment  aurait-il  pu  en  \u00eatre  \nautrement ? Scrooge et lui \u00e9taient associ\u00e9s depuis  \nje ne sais combien d\u2019ann\u00e9es. Scrooge \u00e9tait son  \nseul  ex\u00e9cuteur  testamentaire,  le  seul  \nadministrateur  de  son  bien,  son  seul  l\u00e9gataire  \nuniversel, son unique ami, le seul qui e\u00fbt suivi  \nson convoi. Quoiqu\u2019\u00e0 dire vrai, il ne f\u00fbt pas si  \nterriblement boulevers\u00e9 par ce triste \u00e9v\u00e9nement,  \nqu\u2019il ne se montr\u00e2t un habile homme d\u2019affaires le  \njour  m\u00eame  des  fun\u00e9railles  et  qu\u2019il  ne  l\u2019e\u00fbt  \nsolennis\u00e9 par un march\u00e9 des plus avantageux.\nLa  mention  des  fun\u00e9railles  de  Marley  me  \nram\u00e8ne \u00e0 mon point de d\u00e9part. Il n\u2019y a pas de  \ndoute  que  Marley  \u00e9tait  mort  :  ceci  doit  \u00eatre  \nparfaitement compris, autrement l\u2019histoire que je  \n6vais  raconter  ne  pourrait  rien  avoir  de  \nmerveilleux.  Si  nous  n\u2019\u00e9tions  bien  convaincus  \nque le p\u00e8re d\u2019Hamlet est mort, avant que la pi\u00e8ce  \ncommence, il n\u2019y aurait rien de plus remarquable  \n\u00e0 le voir r\u00f4der la nuit, par un vent d\u2019est, sur les  \nremparts de sa ville, qu\u2019\u00e0 voir tout autre monsieur  \nd\u2019un \u00e2ge m\u00fbr se promener mal \u00e0 propos au milieu  \ndes t\u00e9n\u00e8bres, dans un lieu rafra\u00eechi par la brise,  \ncomme serait, par exemple, le cimeti\u00e8re de Saint-\nPaul,  simplement  pour  frapper  d\u2019\u00e9tonnement  \nl\u2019esprit faible de son fils.\nScrooge  n\u2019effa\u00e7a  jamais  le  nom  du  vieux  \nMarley. Il \u00e9tait encore inscrit, plusieurs ann\u00e9es  \napr\u00e8s, au-dessus de la porte du magasin  : Scrooge \net Marley. La maison de commerce \u00e9tait connue  \nsous  la  raison  Scrooge  et  Marley. Quelquefois  \ndes gens peu au courant des affaires l\u2019appelaient  \nScrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout court  ; \nmais il r\u00e9pondait \u00e9galement \u00e0 l\u2019un et \u00e0 l\u2019autre  \nnom ; pour lui c\u2019\u00e9tait tout un.\nOh ! il tenait bien le poing ferm\u00e9 sur la meule,  \nle bonhomme Scrooge  ! Le vieux p\u00e9cheur \u00e9tait un  \navare qui savait saisir fortement, arracher, tordre,  \n7pressurer, gratter, ne point l\u00e2cher surtout  ! Dur et \ntranchant comme une pierre \u00e0 fusil dont jamais  \nl\u2019acier  n\u2019a  fait  jaillir  une  \u00e9tincelle  g\u00e9n\u00e9reuse,  \nsecret, renferm\u00e9 en lui-m\u00eame et solitaire comme  \nune hu\u00eetre. Le froid qui \u00e9tait au dedans de lui  \ngelait son vieux visage, pin\u00e7ait son nez pointu,  \nridait sa joue, rendait sa d\u00e9marche roide et ses  \nyeux rouges, bleuissait ses l\u00e8vres minces et se  \nmanifestait au dehors par le son aigre de sa voix.  \nUne  gel\u00e9e  blanche  recouvrait  constamment  sa  \nt\u00eate, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il  \nportait toujours et partout avec lui sa temp\u00e9rature  \nau-dessous  de  z\u00e9ro  ;  il  gla\u00e7ait  son  bureau  aux  \njours caniculaires et ne le d\u00e9gelait pas d\u2019un degr\u00e9  \n\u00e0 No\u00ebl.\nLa chaleur et le froid ext\u00e9rieurs avaient peu  \nd\u2019influence sur Scrooge. Les ardeurs de l\u2019\u00e9t\u00e9 ne  \npouvaient  le  r\u00e9chauffer,  et  l\u2019hiver  le  plus  \nrigoureux ne parvenait pas \u00e0 le refroidir. Aucun  \nsouffle de vent n\u2019\u00e9tait plus \u00e2pre que lui. Jamais  \nneige  en  tombant  n\u2019alla  plus  droit  \u00e0  son  but,  \njamais pluie battante ne fut plus inexorable. Le  \nmauvais temps ne savait par o\u00f9 trouver prise sur  \nlui ; les plus fortes averses, la neige, la gr\u00eale, les  \n8giboul\u00e9es ne pouvaient se vanter d\u2019avoir sur lui  \nqu\u2019un avantage  : elles tombaient souvent \u00ab  avec \nprofusion. \u00bb Scrooge ne connut jamais ce mot.\nPersonne ne l\u2019arr\u00eata jamais dans la rue pour  \nlui dire d\u2019un air satisfait  : \u00ab Mon cher Scrooge,  \ncomment  vous  portez-vous  ?  quand  viendrez-\nvous me voir  ? \u00bb Aucun mendiant n\u2019implorait de  \nlui  le  plus  l\u00e9ger  secours,  aucun  enfant  ne  lui  \ndemandait  l\u2019heure.  On  ne  vit  jamais  personne,  \nsoit homme, soit femme, prier Scrooge, une seule  \nfois dans toute sa vie, de lui indiquer le chemin  \nde tel ou tel endroit. Les chiens d\u2019aveugles eux-\nm\u00eames semblaient le conna\u00eetre, et, quand ils le  \nvoyaient venir, ils entra\u00eenaient leurs ma\u00eetres sous  \nles  portes  coch\u00e8res  et  dans  les  ruelles,  puis  \nremuaient  la  queue  comme  pour  dire  :  \u00ab Mon \npauvre ma\u00eetre aveugle, mieux vaut pas d\u2019\u0153il du  \ntout qu\u2019un mauvais \u0153il  ! \u00bb\nMais  qu\u2019importait  \u00e0  Scrooge  ?  C\u2019\u00e9tait  l\u00e0  \npr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019il voulait. Se faire un chemin  \nsolitaire  le  long  des  grands  chemins  de  la  vie  \nfr\u00e9quent\u00e9s par la foule, en avertissant les passants  \npar un \u00e9criteau qu\u2019ils eussent \u00e0 se tenir \u00e0 distance,  \n9c\u2019\u00e9tait pour Scrooge du vrai nanan, comme disent  \nles petits gourmands.\nUn jour, le meilleur de tous les bons jours de  \nl\u2019ann\u00e9e, la veille de No\u00ebl, le vieux Scrooge \u00e9tait  \nassis, fort occup\u00e9, dans son comptoir. Il faisait un  \nfroid  vif  et  per\u00e7ant,  le  temps  \u00e9tait  brumeux  ; \nScrooge pouvait entendre les gens aller et venir  \ndehors, dans la ruelle, soufflant dans leurs doigts,  \nrespirant avec bruit, se frappant la poitrine avec  \nles mains et tapant des pieds sur le trottoir pour  \nles r\u00e9chauffer. Trois heures seulement venaient  \nde sonner aux horloges de la Cit\u00e9, et cependant il  \n\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 presque nuit. Il n\u2019avait pas fait clair de  \ntout  le  jour,  et  les  lumi\u00e8res  qui  paraissaient  \nderri\u00e8re  les  fen\u00eatres  des  comptoirs  voisins  \nressemblaient \u00e0 des taches de graisse rouge\u00e2tres  \nqui s\u2019\u00e9talaient sur le fond noir\u00e2tre d\u2019un air \u00e9pais  \net  en  quelque  sorte  palpable.  Le  brouillard  \np\u00e9n\u00e9trait dans l\u2019int\u00e9rieur des maisons par toutes  \nles fentes et les trous de serrure  ; au dehors il \u00e9tait  \nsi dense, que, quoique la rue f\u00fbt des plus \u00e9troites,  \nles  maisons  en  face  ne  paraissaient  plus  que  \ncomme des fant\u00f4mes. \u00c0 voir les nuages sombres  \ns\u2019abaisser de plus en plus et r\u00e9pandre sur tous les  \n10objets une obscurit\u00e9 profonde, on aurait pu croire  \nque la nature \u00e9tait venue s\u2019\u00e9tablir tout pr\u00e8s de l\u00e0  \npour y exploiter  une  brasserie  mont\u00e9e  sur  une  \nvaste \u00e9chelle.\nLa porte du comptoir de Scrooge demeurait  \nouverte, afin qu\u2019il p\u00fbt avoir l\u2019\u0153il sur son commis  \nqui se tenait un peu plus loin, dans une petite  \ncellule triste, sorte de citerne sombre, occup\u00e9 \u00e0  \ncopier des lettres. Scrooge avait un tr\u00e8s petit feu,  \nmais celui du commis \u00e9tait beaucoup plus petit  \nencore : on aurait dit qu\u2019il n\u2019y avait qu\u2019un seul  \nmorceau de charbon. Il ne pouvait l\u2019augmenter,  \ncar Scrooge gardait la bo\u00eete \u00e0 charbon dans sa  \nchambre,  et  toutes  les  fois  que  le  malheureux  \nentrait avec la pelle, son patron ne manquait pas  \nde  lui  d\u00e9clarer  qu\u2019il  serait  forc\u00e9  de  le  quitter.  \nC\u2019est pourquoi le commis mettait son cache-nez  \nblanc et essayait de se r\u00e9chauffer \u00e0 la chandelle  ; \nmais comme ce n\u2019\u00e9tait pas un homme de grande  \nimaginative, ses efforts demeur\u00e8rent superflus.\n\u00ab Je vous souhaite un gai No\u00ebl, mon oncle, et  \nque Dieu vous garde  ! \u00bb, cria une voix joyeuse.  \nC\u2019\u00e9tait la voix du neveu de Scrooge, qui \u00e9tait  \n11venu le surprendre si vivement qu\u2019il n\u2019avait pas  \neu le temps de le voir.\n\u00ab Bah ! dit Scrooge, sottise  ! \u00bb\nIl s\u2019\u00e9tait tellement  \u00e9chauff\u00e9 dans sa marche  \nrapide par ce temps de brouillard et de gel\u00e9e, le  \nneveu de Scrooge, qu\u2019il en \u00e9tait tout en feu  ; son \nvisage \u00e9tait rouge comme une cerise, ses yeux  \n\u00e9tincelaient,  et  la  vapeur  de  son  haleine  \u00e9tait  \nencore toute fumante.\n\u00ab No\u00ebl, une sottise, mon oncle  ! dit le neveu  \nde Scrooge ; ce n\u2019est pas l\u00e0 ce que vous voulez  \ndire sans doute  ?\n\u2013 Si fait, r\u00e9pondit Scrooge. Un gai No\u00ebl  ! Quel \ndroit avez-vous d\u2019\u00eatre gai  ? Quelle raison auriez-\nvous  de  vous  livrer  \u00e0  des  gaiet\u00e9s  ruineuses  ? \nVous \u00eates d\u00e9j\u00e0 bien assez pauvre  !\n\u2013 Allons,  allons  !  reprit  gaiement  le  neveu,  \nquel droit avez-vous d\u2019\u00eatre triste  ? Quelle raison  \navez-vous de vous livrer \u00e0 vos chiffres moroses  ? \nVous \u00eates d\u00e9j\u00e0 bien assez riche  !\n\u2013 Bah ! \u00bb  dit  encore  Scrooge,  qui,  pour  le  \nmoment, n\u2019avait pas une meilleure r\u00e9ponse pr\u00eate  ; \n12et son bah ! fut suivi de l\u2019autre mot  : sottise !\n\u00ab Ne  soyez  pas  de  mauvaise  humeur,  mon  \noncle, fit le neveu.\n\u2013 Et comment ne pas l\u2019\u00eatre, repartit l\u2019oncle,  \nlorsqu\u2019on  vit  dans  un  monde  de  fous  tel  que  \ncelui-ci ?  Un  gai  No\u00ebl  !  Au  diable  vos  gais  \nNo\u00ebls !  Qu\u2019est-ce  que  No\u00ebl,  si  ce  n\u2019est  une  \n\u00e9poque  pour  payer  l\u2019\u00e9ch\u00e9ance  de  vos  billets,  \nsouvent  sans  avoir  d\u2019argent  ?  un  jour  o\u00f9  vous  \nvous trouvez plus vieux d\u2019une ann\u00e9e et pas plus  \nriche d\u2019une heure  ? un jour o\u00f9, la balance de vos  \nlivres  \u00e9tablie,  vous  reconnaissez,  apr\u00e8s  douze  \nmois  \u00e9coul\u00e9s,  que  chacun  des  articles  qui  s\u2019y  \ntrouvent  mentionn\u00e9s  vous  a  laiss\u00e9  sans  le  \nmoindre profit  ? Si je pouvais en faire \u00e0 ma t\u00eate,  \ncontinua Scrooge d\u2019un ton indign\u00e9, tout imb\u00e9cile  \nqui court les rues avec un gai No\u00ebl sur les l\u00e8vres  \nserait mis \u00e0 bouillir dans la marmite avec son  \npropre pouding et enterr\u00e9 avec une branche de  \nhoux au travers du c\u0153ur. C\u2019est comme \u00e7a.\n\u2013 Mon oncle ! dit le neveu, voulant se faire  \nl\u2019avocat de No\u00ebl.\n\u2013 Mon neveu ! reprit l\u2019oncle s\u00e9v\u00e8rement, f\u00eatez  \n13No\u00ebl \u00e0 votre fa\u00e7on, et laissez-moi le f\u00eater \u00e0 la  \nmienne.\n\u2013 F\u00eater  No\u00ebl !  r\u00e9p\u00e9ta  le  neveu  de  Scrooge  ; \nmais vous ne le f\u00eatez pas, mon oncle.\n\u2013 Alors laissez-moi ne pas le f\u00eater. Grand bien  \npuisse-t-il  vous  faire  !  Avec  cela  qu\u2019il  vous  a  \ntoujours fait grand bien  !\n\u2013 Il y a quantit\u00e9 de choses, je l\u2019avoue, dont  \nj\u2019aurais  pu  retirer  quelque  bien,  sans  en  avoir  \nprofit\u00e9 n\u00e9anmoins, r\u00e9pondit le neveu  ; No\u00ebl entre \nautres. Mais au moins ai-je toujours regard\u00e9 le  \njour de No\u00ebl quand il est revenu (mettant de c\u00f4t\u00e9  \nle  respect  d\u00fb  \u00e0  son  nom  sacr\u00e9  et  \u00e0  sa  divine  \norigine, si on peut les mettre de c\u00f4t\u00e9 en songeant  \n\u00e0  No\u00ebl),  comme  un  beau  jour,  un  jour  de  \nbienveillance, de pardon, de charit\u00e9, de plaisir, le  \nseul, dans le long calendrier de l\u2019ann\u00e9e, o\u00f9 je  \nsache que tous, hommes et femmes, semblent, par  \nun consentement unanime, ouvrir librement les  \nsecrets de leurs c\u0153urs et voir dans les gens au-\ndessous d\u2019eux de vrais compagnons de voyage  \nsur le chemin du tombeau, et non pas une autre  \nrace  de  cr\u00e9atures  marchant  vers  un  autre  but.  \n14C\u2019est pourquoi, mon oncle, quoiqu\u2019il n\u2019ait jamais  \nmis  dans  ma  poche  la  moindre  pi\u00e8ce  d\u2019or  ou  \nd\u2019argent, je crois que No\u00ebl m\u2019a fait vraiment du  \nbien et qu\u2019il m\u2019en fera encore  ; aussi je r\u00e9p\u00e8te  : \nVive No\u00ebl ! \u00bb\nLe  commis  dans  sa  citerne  applaudit  \ninvolontairement  ; mais, s\u2019apercevant \u00e0 l\u2019instant  \nm\u00eame  qu\u2019il  venait  de  commettre  une  \ninconvenance,  il  voulut  attiser  le  feu  et  ne  fit  \nqu\u2019en  \u00e9teindre  pour  toujours  la  derni\u00e8re  \napparence d\u2019\u00e9tincelle.\n\u00ab Que  j\u2019entende  encore  le  moindre  bruit  de  \nvotre c\u00f4t\u00e9, dit Scrooge, et vous f\u00eaterez votre No\u00ebl  \nen perdant votre place. Quant \u00e0 vous, monsieur,  \najouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous  \n\u00eates en v\u00e9rit\u00e9 un orateur distingu\u00e9. Je m\u2019\u00e9tonne  \nque vous n\u2019entriez pas au parlement.\n\u2013 Ne  vous  f\u00e2chez  pas,  mon  oncle.  Allons,  \nvenez d\u00eener demain chez nous.  \u00bb\nScrooge dit qu\u2019il voudrait le voir au... oui, en  \nv\u00e9rit\u00e9, il le dit. Il pronon\u00e7a le mot tout entier, et  \ndit qu\u2019il aimerait mieux le voir au d... (Le lecteur  \nfinira le mot si cela lui pla\u00eet.)\n15\u00ab Mais  pourquoi  ?  s\u2019\u00e9cria  son  neveu...  \nPourquoi ?\n\u2013 Pourquoi  vous  \u00eates-vous  mari\u00e9  ?  demanda \nScrooge.\n\u2013 Parce que j\u2019\u00e9tais amoureux.\n\u2013 Parce que vous \u00e9tiez amoureux  ! grommela \nScrooge, comme si c\u2019\u00e9tait la plus grosse sottise  \ndu monde apr\u00e8s le gai No\u00ebl. Bonsoir  !\n\u2013 Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me  \nvoir avant mon mariage. Pourquoi vous en faire  \nun pr\u00e9texte pour ne pas venir maintenant  ?\n\u2013 Bonsoir, dit Scrooge.\n\u2013 Je  ne  d\u00e9sire  rien  de  vous  ;  je  ne  vous  \ndemande  rien.  Pourquoi  ne  serions-nous  pas  \namis ?\n\u2013 Bonsoir, dit Scrooge.\n\u2013 Je  suis  pein\u00e9,  bien  sinc\u00e8rement  pein\u00e9  de  \nvous voir si r\u00e9solu. Nous n\u2019avons jamais eu rien  \nl\u2019un contre l\u2019autre, au moins de mon c\u00f4t\u00e9. Mais  \nj\u2019ai fait cette tentative pour honorer No\u00ebl, et je  \ngarderai  ma  bonne  humeur  de  No\u00ebl  jusqu\u2019au  \nbout. Ainsi, un gai No\u00ebl, mon oncle  !\n16\u2013 Bonsoir, dit Scrooge.\n\u2013 Et je vous souhaite aussi la bonne ann\u00e9e  !\n\u2013 Bonsoir, \u00bb r\u00e9p\u00e9ta Scrooge.\nSon  neveu  quitta  la  chambre  sans  dire  \nseulement un mot de m\u00e9contentement. Il s\u2019arr\u00eata  \n\u00e0  la  porte  d\u2019entr\u00e9e  pour  faire  ses  souhaits  de  \nbonne ann\u00e9e au commis, qui, bien que gel\u00e9, \u00e9tait  \nn\u00e9anmoins plus chaud que Scrooge, car il les lui  \nrendit cordialement.\n\u00abVoil\u00e0  un  autre  fou, murmura  Scrooge, qui  \nl\u2019entendit de sa place  : mon commis, avec quinze  \nschellings par semaine, une femme et des enfants,  \nparlant d\u2019un gai No\u00ebl. Il y a de quoi se retirer aux  \npetites maisons.  \u00bb\nCe  fou  fieff\u00e9  donc,  en  allant  reconduire  le  \nneveu  de  Scrooge,  avait  introduit  deux  autres  \npersonnes.  C\u2019\u00e9taient  deux  messieurs  de  bonne  \nmine, d\u2019une figure avenante, qui se tenaient en ce  \nmoment, chapeau bas, dans le bureau de Scrooge.  \nIls avaient \u00e0 la main des registres et des papiers,  \net le salu\u00e8rent.\n\u00ab Scrooge et Marley, je crois  ? dit l\u2019un d\u2019eux  \n17en consultant sa liste. Est-ce \u00e0 M. Scrooge ou \u00e0  \nM. Marley que j\u2019ai le plaisir de parler  ?\n\u2013 M. Marley est mort depuis sept ans, r\u00e9pondit  \nScrooge. Il y a juste sept ans qu\u2019il est mort, cette  \nnuit m\u00eame.\n\u2013 Nous ne doutons pas que sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ne  \nsoit bien repr\u00e9sent\u00e9e par son associ\u00e9 survivant,  \u00bb \ndit  l\u2019\u00e9tranger  en  pr\u00e9sentant  ses  pouvoirs  pour  \nqu\u00eater.\nElle l\u2019\u00e9tait certainement  ; car les deux associ\u00e9s  \nse ressemblaient comme deux gouttes d\u2019eau. Au  \nmot  f\u00e2cheux  de  g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9,  Scrooge  fron\u00e7a  le  \nsourcil,  hocha  la  t\u00eate  et  rendit  au  visiteur  ses  \ncertificats.\n\u00ab \u00c0 cette \u00e9poque joyeuse de l\u2019ann\u00e9e, monsieur  \nScrooge, dit celui-ci en prenant une plume, il est  \nplus d\u00e9sirable  encore que  d\u2019habitude  que nous  \npuissions  recueillir  un  l\u00e9ger  secours  pour  les  \npauvres et les indigents qui souffrent \u00e9norm\u00e9ment  \ndans la saison o\u00f9 nous sommes. Il y en a des  \nmilliers qui manquent du plus strict n\u00e9cessaire, et  \ndes centaines de mille qui n\u2019ont pas \u00e0 se donner  \nle plus l\u00e9ger bien-\u00eatre.\n18\u2013 N\u2019y  a-t-il  pas  des  prisons  ?  demanda \nScrooge.\n\u2013 Oh !  en  tr\u00e8s  grand  nombre,  dit  l\u2019\u00e9tranger  \nlaissant retomber sa plume.\n\u2013 Et les maisons de refuge, continua Scrooge,  \nne sont- elles plus en activit\u00e9  ?\n\u2013 Pardon, monsieur, r\u00e9pondit l\u2019autre  ; et pl\u00fbt \u00e0 \nDieu qu\u2019elles ne le fussent pas  !\n\u2013 Le moulin de discipline et la loi des pauvres  \nsont  toujours  en  pleine  vigueur,  alors  ?  dit \nScrooge.\n\u2013 Toujours ; et ils ont fort \u00e0 faire tous les deux.\n\u2013 Oh ! j\u2019avais craint, d\u2019apr\u00e8s ce que vous me  \ndisiez  d\u2019abord,  que  quelque  circonstance  \nimpr\u00e9vue ne f\u00fbt venue entraver la marche de ces  \nutiles  institutions.  Je  suis  vraiment  ravi  \nd\u2019apprendre le contraire, dit Scrooge.\n\u2013 Persuad\u00e9s qu\u2019elles ne peuvent gu\u00e8re fournir  \nune satisfaction chr\u00e9tienne du corps et de l\u2019\u00e2me \u00e0  \nla  multitude,  quelques-uns  d\u2019entre  nous  \ns\u2019efforcent  de  r\u00e9unir  une  petite  somme  pour  \nacheter aux pauvres un peu de viande et de bi\u00e8re,  \n19avec  du  charbon  pour  se  chauffer.  Nous  \nchoisissons  cette  \u00e9poque,  parce  que  c\u2019est,  de  \ntoute l\u2019ann\u00e9e, le temps o\u00f9 le besoin se fait le plus  \nvivement sentir, et o\u00f9 l\u2019abondance fait le plus de  \nplaisir. Pour combien vous inscrirai-je  ?\n\u2013 Pour rien ! r\u00e9pondit Scrooge.\n\u2013 Vous d\u00e9sirez garder l\u2019anonyme.\n\u2013 Je d\u00e9sire qu\u2019on me laisse en repos. Puisque  \nvous me demandez ce que je d\u00e9sire, messieurs,  \nvoil\u00e0 ma r\u00e9ponse. Je ne me r\u00e9jouis pas moi-m\u00eame  \n\u00e0 No\u00ebl, et je ne puis fournir aux paresseux les  \nmoyens  de  se  r\u00e9jouir.  J\u2019aide  \u00e0  soutenir  les  \n\u00e9tablissements dont je vous parlais tout \u00e0 l\u2019heure  ; \nils co\u00fbtent assez cher  : ceux qui ne se trouvent  \npas bien ailleurs n\u2019ont qu\u2019\u00e0 y aller.\n\u2013 Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et  \nbeaucoup d\u2019autres qui aimeraient mieux mourir.\n\u2013 S\u2019ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge,  \nils feraient tr\u00e8s bien de suivre cette id\u00e9e et de  \ndiminuer l\u2019exc\u00e9dent de la population. Au reste,  \nexcusez-moi  ; je ne connais pas tout \u00e7a.\n\u2013 Mais  il  vous  serait  facile  de  le  conna\u00eetre,  \n20observa l\u2019\u00e9tranger.\n\u2013 Ce n\u2019est pas ma besogne, r\u00e9pliqua Scrooge.  \nUn  homme  a  bien  assez  de  faire  ses  propres  \naffaires, sans se m\u00ealer de celles des autres. Les  \nmiennes  prennent  tout  mon  temps.  Bonsoir,  \nmessieurs. \u00bb\nVoyant  clairement  qu\u2019il  serait  inutile  de  \npoursuivre  leur  requ\u00eate,  les  deux  \u00e9trangers  se  \nretir\u00e8rent. Scrooge se remit au travail, de plus en  \nplus content de lui, et d\u2019une humeur plus enjou\u00e9e  \nqu\u2019\u00e0 son ordinaire.\nCependant  le  brouillard  et  l\u2019obscurit\u00e9  \ns\u2019\u00e9paississaient  tellement,  que  l\u2019on  voyait  des  \ngens courir \u00e7\u00e0 et l\u00e0 par les rues avec des torches  \nallum\u00e9es, offrant leurs services aux cochers pour  \nmarcher devant les chevaux et les guider dans  \nleur chemin. L\u2019antique tour d\u2019une \u00e9glise, dont la  \nvieille cloche renfrogn\u00e9e avait toujours l\u2019air de  \nregarder Scrooge curieusement \u00e0 son bureau par  \nune  fen\u00eatre  gothique  pratiqu\u00e9e  dans  le  mur,  \ndevint invisible et sonna les heures, les demies et  \nles  quarts  dans  les  nuages  avec  des  vibrations  \ntremblantes  et  prolong\u00e9es,  comme  si  ses  dents  \n21eussent claqu\u00e9 l\u00e0-haut dans sa t\u00eate gel\u00e9e. Le froid  \ndevint intense dans la rue m\u00eame. Au coin de la  \ncour,  quelques  ouvriers,  occup\u00e9s  \u00e0  r\u00e9parer  les  \nconduits  du  gaz,  avaient  allum\u00e9  un  \u00e9norme  \nbrasier,  autour  duquel  se  pressait  une  foule  \nd\u2019hommes et d\u2019enfants d\u00e9guenill\u00e9s, se chauffant  \nles mains et clignant les yeux devant la flamme  \navec  un  air  de  ravissement.  Le  robinet  de  la  \nfontaine \u00e9tait d\u00e9laiss\u00e9 et les eaux refoul\u00e9es qui  \ns\u2019\u00e9taient congel\u00e9es tout autour de lui formaient  \ncomme  un  cadre  de  glace  misanthropique,  qui  \nfaisait horreur \u00e0 voir.\nLes lumi\u00e8res brillantes des magasins, o\u00f9 les  \nbranches  et  les  baies  de  houx  p\u00e9tillaient  \u00e0  la  \nchaleur  des  becs  de  gaz  plac\u00e9s  derri\u00e8re  les  \nfen\u00eatres,  jetaient  sur  les  visages  p\u00e2les  des  \npassants  un  reflet  rouge\u00e2tre.  Les  boutiques  de  \nmarchands  de  volailles  et  d\u2019\u00e9piciers  \u00e9taient  \ndevenues comme un d\u00e9cor splendide, un glorieux  \nspectacle, qui ne permettait pas de croire que la  \nvulgaire pens\u00e9e de n\u00e9goce et de trafic e\u00fbt rien \u00e0  \nd\u00e9m\u00ealer avec ce luxe inusit\u00e9. Le lord-maire, dans  \nsa  puissante  forteresse  de  Mansion-House,  \ndonnait ses ordres \u00e0 ses cinquante cuisiniers et \u00e0  \n22ses  cinquante  sommeliers  pour  f\u00eater  No\u00ebl,  \ncomme doit le faire la maison d\u2019un lord-maire  ; et \nm\u00eame le petit tailleur qu\u2019il avait condamn\u00e9, le  \nlundi pr\u00e9c\u00e9dent, \u00e0 une amende de cinq schellings  \npour  s\u2019\u00eatre  laiss\u00e9  arr\u00eater  dans  les  rues  ivre  et  \nfaisant un tapage infernal, pr\u00e9parait tout dans son  \ngaletas pour le pouding du lendemain, tandis que  \nsa  maigre  moiti\u00e9  sortait,  avec  son  maigre  \nnourrisson dans les bras, pour aller acheter \u00e0 la  \nboucherie le morceau de b\u0153uf indispensable.\nCependant  le  brouillard  redouble,  le  froid  \nredouble ! un froid vif, \u00e2pre, p\u00e9n\u00e9trant. Si le bon  \nsaint Dunstan  avait  seulement  pinc\u00e9  le  nez du  \ndiable avec un temps pareil, au lieu de se servir  \nde ses armes famili\u00e8res, c\u2019est pour le coup que le  \nmalin esprit n\u2019aurait pas manqu\u00e9 de pousser des  \nhurlements. Le propri\u00e9taire d\u2019un jeune nez, petit,  \nrong\u00e9, m\u00e2ch\u00e9 par le froid affam\u00e9, comme les os  \nsont rong\u00e9s par les chiens, se baissa devant le  \ntrou de la serrure de Scrooge pour le r\u00e9galer d\u2019un  \nchant de No\u00ebl  ; mais au premier mot de\nDieu vous aide, mon gai monsieur  !\n23Que rien ne trouble votre c\u0153ur  !\nScrooge saisit sa r\u00e8gle avec un geste si \u00e9nergique  \nque le chanteur s\u2019enfuit \u00e9pouvant\u00e9, abandonnant  \nle trou de la serrure au brouillard et aux frimas  \nqui  sembl\u00e8rent  s\u2019y  pr\u00e9cipiter  vers  Scrooge  par  \nsympathie.\nEnfin  l\u2019heure  de  fermer  le  comptoir  arriva.  \nScrooge  descendit  de  son  tabouret  d\u2019un  air  \nbourru, paraissant donner ainsi le signal tacite du  \nd\u00e9part au commis qui attendait dans la citerne et  \nqui,  \u00e9teignant  aussit\u00f4t  sa  chandelle,  mit  son  \nchapeau sur sa t\u00eate.\n\u00ab Vous  voudriez  avoir  toute  la  journ\u00e9e  de  \ndemain, je suppose  ? dit Scrooge.\n\u2013 Si cela vous convenait, monsieur.\n\u2013 Cela ne me convient nullement, et ce n\u2019est  \npoint juste. Si je vous retenais une demi-couronne  \npour ce jour-l\u00e0, vous vous croiriez l\u00e9s\u00e9, j\u2019en suis  \ns\u00fbr. \u00bb\nLe commis sourit l\u00e9g\u00e8rement.\n\u00ab Et  cependant,  dit  Scrooge,  vous  ne  me  \n24regardez pas comme l\u00e9s\u00e9, moi, si je vous paye  \nune journ\u00e9e pour ne rien faire.  \u00bb\nLe commis observa que cela n\u2019arrivait qu\u2019une  \nfois l\u2019an.\n\u00ab Pauvre excuse pour mettre la main dans la  \npoche  d\u2019un  homme  tous  les  25  d\u00e9cembre,  dit  \nScrooge  en  boutonnant  sa  redingote  jusqu\u2019au  \nmenton.  Mais  je  suppose  qu\u2019il  vous  faut  la  \njourn\u00e9e tout enti\u00e8re  ; t\u00e2chez au moins de m\u2019en  \nd\u00e9dommager  en  venant  de  bonne  heure  apr\u00e8s-\ndemain matin.  \u00bb\nLe  commis  le  promit  et  Scrooge  sortit  en  \ngrommelant. Le comptoir fut ferm\u00e9 en un clin  \nd\u2019\u0153il, et le commis, les deux bouts de son cache-\nnez blanc pendant jusqu\u2019au bas de sa veste (car il  \nn\u2019\u00e9levait pas ses pr\u00e9tentions jusqu\u2019\u00e0 porter une  \nredingote), se mit \u00e0 glisser une vingtaine de fois  \nsur le trottoir de Cornhill, \u00e0 la suite d\u2019une bande  \nde gamins, en l\u2019honneur de la veille de No\u00ebl, et,  \nse dirigeant ensuite vers sa demeure \u00e0 Camden-\nTown, il y arriva toujours courant de toutes ses  \nforces pour jouer \u00e0 colin-maillard.\nScrooge  prit  son  triste  d\u00eener  dans  la  triste  \n25taverne o\u00f9 il mangeait d\u2019ordinaire. Ayant lu tous  \nles journaux et charm\u00e9 le reste de la soir\u00e9e en  \nparcourant son livre de comptes, il alla chez lui  \npour  se  coucher.  Il  habitait  un  appartement  \noccup\u00e9 autrefois par feu son associ\u00e9. C\u2019\u00e9tait une  \nenfilade de chambres obscures qui faisaient partie  \nd\u2019un vieux b\u00e2timent sombre, situ\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9  \nd\u2019une ruelle o\u00f9 il avait si peu de raison d\u2019\u00eatre,  \nqu\u2019on ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de croire qu\u2019il \u00e9tait  \nvenu se blottir l\u00e0, un jour que, dans sa jeunesse, il  \njouait \u00e0 cache-cache avec d\u2019autres maisons et ne  \ns\u2019\u00e9tait  plus  ensuite  souvenu  de  son  chemin.  Il  \n\u00e9tait alors assez vieux et assez triste, car personne  \nn\u2019y  habitait,  except\u00e9  Scrooge,  tous  les  autres  \nappartements \u00e9tant lou\u00e9s pour servir de comptoirs  \nou  de  bureaux.  La  cour  \u00e9tait  si  obscure,  que  \nScrooge  lui-m\u00eame,  quoiqu\u2019il  en  conn\u00fbt  \nparfaitement chaque pav\u00e9, fut oblig\u00e9 de t\u00e2tonner  \navec  les  mains.  Le  brouillard  et  les  frimas  \nenveloppaient tellement la vieille porte sombre de  \nla maison, qu\u2019il semblait que le g\u00e9nie de l\u2019hiver  \nse t\u00eent assis sur le seuil, absorb\u00e9 dans ses tristes  \nm\u00e9ditations.\nLe fait est qu\u2019il n\u2019y avait absolument rien de  \n26particulier dans le marteau de la porte, sinon qu\u2019il  \n\u00e9tait trop gros  : le fait est encore que Scrooge  \nl\u2019avait vu soir et matin, chaque jour, depuis qu\u2019il  \ndemeurait  en  ce  lieu  ;  qu\u2019en  outre  Scrooge  \nposs\u00e9dait  aussi  peu  de  ce  qu\u2019on  appelle  \nimagination  qu\u2019aucun  habitant  de  la  Cit\u00e9  de  \nLondres, y compris m\u00eame, je crains d\u2019\u00eatre un peu  \nt\u00e9m\u00e9raire,  la  corporation,  les  aldermen  et  les  \nnotables. Il faut bien aussi se mettre dans l\u2019esprit  \nque Scrooge n\u2019avait pas pens\u00e9 une seule fois \u00e0  \nMarley,  depuis  qu\u2019il  avait,  cette  apr\u00e8s-midi  \nm\u00eame,  fait  mention  de  la  mort  de  son  ancien  \nassoci\u00e9,  laquelle  remontait  \u00e0  sept  ans.  Qu\u2019on  \nm\u2019explique alors, si on le peut, comment il se fit  \nque Scrooge, au moment o\u00f9 il mit la clef dans la  \nserrure, vit dans le marteau, sans avoir prononc\u00e9  \nde  paroles  magiques  pour  le  transformer,  non  \nplus un marteau, mais la figure de Marley.\nOui, vraiment, la figure de Marley  ! Ce n\u2019\u00e9tait \npas une  ombre  imp\u00e9n\u00e9trable  comme  les autres  \nobjets  de  la  cour,  elle  paraissait  au  contraire  \nentour\u00e9e  d\u2019une  lueur  sinistre,  semblable  \u00e0  un  \nhomard  avari\u00e9  dans  une  cave  obscure.  Son  \nexpression n\u2019avait rien qui rappel\u00e2t la col\u00e8re ou la  \n27f\u00e9rocit\u00e9,  mais  elle  regardait  Scrooge  comme  \nMarley  avait  coutume  de  le  faire,  avec  des  \nlunettes  de  spectre  relev\u00e9es  sur  son  front  de  \nrevenant.  La  chevelure  \u00e9tait  curieusement  \nsoulev\u00e9e comme par un souffle ou une vapeur  \nchaude, et, quoique les yeux fussent tout grands  \nouverts, ils demeuraient parfaitement immobiles.  \nCette  circonstance  et  sa  couleur  livide  la  \nrendaient  horrible  ;  mais  l\u2019horreur  qu\u2019\u00e9prouvait  \nScrooge \u00e0 sa vue ne semblait pas du fait de la  \nfigure, elle venait plut\u00f4t de lui-m\u00eame et ne tenait  \npas \u00e0 l\u2019expression de la physionomie du d\u00e9funt.  \nLorsqu\u2019il eut consid\u00e9r\u00e9 fixement ce ph\u00e9nom\u00e8ne,  \nil n\u2019y trouva plus qu\u2019un marteau.\nDire qu\u2019il ne tressaillit pas ou que son sang ne  \nressentit point une impression terrible \u00e0 laquelle  \nil avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tranger depuis son enfance, serait un  \nmensonge. Mais il mit la main sur la clef, qu\u2019il  \navait  l\u00e2ch\u00e9e  d\u2019abord,  la  tourna  brusquement,  \nentra et alluma sa chandelle.\nIl  s\u2019arr\u00eata,  un  moment  irr\u00e9solu,  avant  de  \nfermer la porte, et commen\u00e7a par regarder avec  \npr\u00e9caution  derri\u00e8re  elle,  comme  s\u2019il  se  f\u00fbt  \n28presque attendu \u00e0 \u00eatre \u00e9pouvant\u00e9 par la vue de la  \nqueue effil\u00e9e de Marley s\u2019avan\u00e7ant jusque dans le  \nvestibule. Mais il n\u2019y avait rien derri\u00e8re la porte,  \nexcept\u00e9  les  \u00e9crous  et  les  vis  qui  y  fixaient  le  \nmarteau ; ce que voyant, il dit  : \u00ab Bah ! bah ! \u00bb en \nla poussant avec violence.\nLe bruit r\u00e9sonna dans toute la maison comme  \nun  tonnerre.  Chaque  chambre  au-dessus  et  \nchaque  futaille  au-dessous,  dans  la  cave  du  \nmarchand  de  vin,  semblait  rendre  un  son  \nparticulier pour faire sa partie dans ce concert  \nd\u2019\u00e9chos. Scrooge n\u2019\u00e9tait pas homme \u00e0 se laisser  \neffrayer  par  des  \u00e9chos.  Il  ferma  solidement  la  \nporte,  traversa  le  vestibule  et  monta  l\u2019escalier,  \nprenant le temps d\u2019ajuster sa chandelle chemin  \nfaisant.\nVous  parlez  des  bons  vieux  escaliers  \nd\u2019autrefois  par  o\u00f9  l\u2019on  aurait  fait  monter  \nfacilement  un  carrosse  \u00e0  six  chevaux  ou  le  \ncort\u00e8ge d\u2019un petit acte du parlement  ; mais moi, \nje vous dis que celui de Scrooge \u00e9tait bien autre  \nchose ;  vous  auriez  pu  y  faire  monter  un  \ncorbillard,  en  le  prenant  dans  sa  plus  grande  \n29largeur,  la  barre  d\u2019appui  contre  le  mur,  et  la  \nporti\u00e8re du c\u00f4t\u00e9 de la rampe, et c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 chose  \nfacile : il y avait bien assez de place pour cela et  \nplus  encore  qu\u2019il  n\u2019en  fallait.  Voil\u00e0  peut-\u00eatre  \npourquoi Scrooge crut voir marcher devant lui,  \ndans l\u2019obscurit\u00e9, un convoi fun\u00e8bre. Une demi-\ndouzaine des becs de gaz de la rue auraient eu  \npeine \u00e0 \u00e9clairer suffisamment le vestibule  ; vous \npouvez  donc  supposer  qu\u2019il  y  faisait  joliment  \nsombre avec la chandelle de Scrooge.\nIl montait toujours, ne s\u2019en souciant pas plus  \nque  de  rien  du  tout.  L\u2019obscurit\u00e9  ne  co\u00fbte  pas  \ncher, c\u2019est pour cela que Scrooge ne la d\u00e9testait  \npas.  Mais  avant  de  fermer  sa  lourde  porte,  il  \nparcourut les pi\u00e8ces de son appartement pour voir  \nsi tout \u00e9tait en ordre. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un souvenir  \ninquiet de la myst\u00e9rieuse figure qui lui trottait  \ndans la t\u00eate.\nLe salon, la chambre \u00e0 coucher, la chambre de  \nd\u00e9barras, tout se trouvait en ordre. Personne sous  \nla table, personne sous le sofa  ; un petit feu dans  \nla grille ; la cuiller et la tasse pr\u00eates  ; et sur le feu  \nla petite casserole d\u2019eau de gruau (car Scrooge  \n30avait un rhume de cerveau). Personne sous son  \nlit, personne dans le cabinet, personne dans sa  \nrobe  de  chambre  suspendue  contre  la  muraille  \ndans  une  attitude  suspecte.  La  chambre  de  \nd\u00e9barras comme d\u2019habitude  : un vieux garde-feu,  \nde vieilles savates, deux paniers \u00e0 poisson, un  \nlavabo sur trois pieds et un fourgon.\nParfaitement rassur\u00e9, Scrooge tira sa porte et  \ns\u2019enferma \u00e0 double tour, ce qui n\u2019\u00e9tait point son  \nhabitude. Ainsi garanti de toute surprise, il \u00f4ta sa  \ncravate, mit sa robe de chambre, ses pantoufles et  \nson bonnet de nuit, et s\u2019assit devant le feu pour  \nprendre son gruau.\nC\u2019\u00e9tait, en v\u00e9rit\u00e9, un tr\u00e8s petit feu, si peu que  \nrien  pour  une  nuit  si  froide.  Il  fut  oblig\u00e9  de  \ns\u2019asseoir  tout  pr\u00e8s  et  de  le  couver  en  quelque  \nsorte,  avant  de  pouvoir  extraire  la  moindre  \nsensation de chaleur d\u2019un feu si mesquin qu\u2019il  \naurait tenu dans la main. Le foyer ancien avait \u00e9t\u00e9  \nconstruit, il y a longtemps, par quelque marchand  \nhollandais,  et  garni  tout  autour  de  plaques  \nflamandes sur lesquelles on avait repr\u00e9sent\u00e9 des  \nsc\u00e8nes de l\u2019\u00c9criture. Il y avait des Ca\u00efn et des  \n31Abel, des filles de Pharaon, des reines de Saba,  \ndes messagers ang\u00e9liques descendant au travers  \ndes airs sur des nuages semblables \u00e0 des lits de  \nplume, des Abraham, des Balthazar, des ap\u00f4tres  \ns\u2019embarquant  dans  des  bateaux  en  forme  de  \nsauci\u00e8re,  des  centaines  de  figures  capables  de  \ndistraire sa pens\u00e9e  ; et cependant, ce visage de  \nMarley, mort depuis sept ans, venait, comme la  \nbaguette de l\u2019ancien proph\u00e8te, absorber tout le  \nreste.  Si  chacune  de  ces  plaques  vernies  e\u00fbt  \ncommenc\u00e9 par \u00eatre un cadre vide avec le pouvoir  \nde  repr\u00e9senter  sur  sa  surface  unie  quelques  \nformes  compos\u00e9es  des  fragments  \u00e9pars  des  \npens\u00e9es de Scrooge, chaque carreau aurait offert  \nune copie de la t\u00eate du vieux Marley.\n\u00ab Sottise ! \u00bb,  dit  Scrooge  ;  et  il  se  mit  \u00e0  \nmarcher dans la chambre de long en large.\nApr\u00e8s plusieurs tours, il se rassit. Comme il se  \nrenversait la t\u00eate dans son fauteuil, son regard  \ns\u2019arr\u00eata  par  hasard  sur  une  sonnette  hors  de  \nservice suspendue dans la chambre et qui, pour  \nquelque  dessein  depuis  longtemps  oubli\u00e9,  \ncommuniquait avec une pi\u00e8ce situ\u00e9e au dernier  \n32\u00e9tage  de  la  maison.  Ce  fut  avec  une  extr\u00eame  \nsurprise, avec une terreur \u00e9trange, inexplicable,  \nqu\u2019au  moment  o\u00f9  il  la  regardait,  il  vit  cette  \nsonnette commencer \u00e0 se mettre en mouvement.  \nElle  s\u2019agita  d\u2019abord  si  doucement,  qu\u2019\u00e0  peine  \nrendit-elle  un  son  ;  mais  bient\u00f4t  elle  sonna  \u00e0  \ndouble carillon, et toutes les autres sonnettes de  \nla maison se mirent de la partie.\nCela ne dura peut-\u00eatre qu\u2019une demi-minute ou  \nune  minute  au  plus,  mais  cette  minute  pour  \nScrooge  fut  aussi  longue  qu\u2019une  heure.  Les  \nsonnettes  s\u2019arr\u00eat\u00e8rent  comme  elles  avaient  \ncommenc\u00e9, toutes en m\u00eame temps. Leur bruit fut  \nremplac\u00e9  par  un  choc  de  ferrailles  venant  de  \nprofondeurs  souterraines,  comme  si  quelqu\u2019un  \ntra\u00eenait une lourde cha\u00eene sur les tonneaux dans la  \ncave  du  marchand  de  vin.  Scrooge  se  souvint  \nalors  d\u2019avoir  ou\u00ef  dire  que,  dans  les  maisons  \nhant\u00e9es par les revenants, ils tra\u00eenaient toujours  \ndes cha\u00eenes apr\u00e8s eux.\nLa porte de la cave s\u2019ouvrit avec un horrible  \nfracas,  et  alors  il  entendit  le  bruit  devenir  \nbeaucoup  plus  fort  au  rez-de-chauss\u00e9e,  puis  \n33monter l\u2019escalier, et enfin s\u2019avancer directement  \nvers sa porte.\n\u00ab Sottise encore que tout cela  ! dit Scrooge  ; je \nne veux pas y croire.  \u00bb\nIl changea cependant de couleur, lorsque, sans  \nle moindre temps d\u2019arr\u00eat, le spectre traversa la  \nporte  massive  et,  p\u00e9n\u00e9trant  dans  la  chambre,  \npassa devant ses yeux. Au moment o\u00f9 il entrait,  \nla flamme mourante se releva comme pour crier  : \n\u00ab Je le reconnais  ! c\u2019est le spectre de Marley  ! \u00bb, \npuis elle retomba.\nLe  m\u00eame  visage,  absolument  le  m\u00eame  : \nMarley avec sa queue effil\u00e9e, son gilet ordinaire,  \nses pantalons collants et ses bottes dont les glands  \nde soie se balan\u00e7aient en mesure avec sa queue,  \nles pans de son habit et son toupet. La cha\u00eene  \nqu\u2019il tra\u00eenait \u00e9tait pass\u00e9e autour de sa ceinture  ; \nelle \u00e9tait longue, tournait autour de lui comme  \nune queue, et \u00e9tait faite (car Scrooge la consid\u00e9ra  \nde pr\u00e8s) de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de  \ngrands-livres,  de  paperasses  et  de  bourses  \npesantes en acier. Son corps \u00e9tait transparent, si  \nbien que Scrooge, en l\u2019observant et regardant \u00e0  \n34travers son gilet, pouvait voir les deux boutons  \ncousus par derri\u00e8re \u00e0 la taille de son habit.\nScrooge  avait  souvent  entendu  dire  que  \nMarley n\u2019avait pas d\u2019entrailles, mais il ne l\u2019avait  \njamais cru jusqu\u2019alors.\nNon,  et  m\u00eame  il  ne  le  croyait  pas  encore.  \nQuoique  son  regard  p\u00fbt  traverser  le  fant\u00f4me  \nd\u2019outre en outre, quoiqu\u2019il le v\u00eet l\u00e0 debout devant  \nlui,  quoiqu\u2019il  sent\u00eet  l\u2019influence  glaciale  de  ses  \nyeux  glac\u00e9s  par  la  mort,  quoiqu\u2019il  remarqu\u00e2t  \njusqu\u2019au tissu du foulard pli\u00e9 qui lui couvrait la  \nt\u00eate,  en  passant  sous  son  menton,  et  auquel  il  \nn\u2019avait  point  pris  garde  auparavant,  il  refusait  \nencore de croire et luttait contre le t\u00e9moignage de  \nses sens.\n\u00ab Que  veut  dire  ceci  ?  demanda  Scrooge  \ncaustique et froid comme toujours. Que d\u00e9sirez-\nvous de moi ?\n\u2013 Beaucoup de choses  ! \u00bb\nC\u2019est la voix de Marley, plus de doute \u00e0 cet  \n\u00e9gard.\n\u00ab Qui \u00eates-vous  ?\n35\u2013 Demandez-moi qui j\u2019\u00e9tais.\n\u2013 Qui \u00e9tiez-vous alors  ? dit Scrooge, \u00e9levant la  \nvoix. Vous \u00eates bien puriste... pour une ombre.\n\u2013 De mon vivant j\u2019\u00e9tais votre associ\u00e9, Jacob  \nMarley.\n\u2013 Pouvez-vous...  pouvez-vous  vous  asseoir  ? \ndemanda  Scrooge  en  le  regardant  d\u2019un  air  de  \ndoute.\n\u2013 Je le puis.\n\u2013 Alors faites-le.  \u00bb\nScrooge fit cette question parce qu\u2019il ne savait  \npas  si  un  spectre  aussi  transparent  pouvait  se  \ntrouver dans la condition voulue pour prendre un  \nsi\u00e8ge, et il sentait que, si par hasard la chose \u00e9tait  \nimpossible,  il  le  r\u00e9duirait  \u00e0  la  n\u00e9cessit\u00e9  d\u2019une  \nexplication  embarrassante.  Mais  le  fant\u00f4me  \ns\u2019assit  vis-\u00e0-vis  de  lui,  de  l\u2019autre  c\u00f4t\u00e9  de  la  \nchemin\u00e9e, comme s\u2019il ne faisait que cela toute la  \njourn\u00e9e.\n\u00ab Vous  ne  croyez  pas  en  moi  ?  observa  le  \nspectre.\n\u2013 Non, dit Scrooge.\n36\u2013 Quelle preuve de ma r\u00e9alit\u00e9 voudriez-vous  \navoir, outre le t\u00e9moignage de vos sens  ?\n\u2013 Je ne sais trop, r\u00e9pondit Scrooge.\n\u2013 Pourquoi doutez-vous de vos sens  ?\n\u2013 Parce  que,  r\u00e9pondit  Scrooge,  la  moindre  \nchose suffit pour les affecter. Il suffit d\u2019un l\u00e9ger  \nd\u00e9rangement  dans  l\u2019estomac  pour  les  rendre  \ntrompeurs ; et vous pourriez bien n\u2019\u00eatre au bout  \ndu compte qu\u2019une tranche de b\u0153uf mal dig\u00e9r\u00e9e,  \nune demi-cuiller\u00e9e de moutarde, un morceau de  \nfromage,  un  fragment  de  pomme  de  terre  mal  \ncuite. Qui que vous soyez, pour un mort vous  \nsentez plus la bierre que la bi\u00e8re.  \u00bb\nScrooge  n\u2019\u00e9tait  pas  trop  dans  l\u2019habitude  de  \nfaire  des  calembours,  et  il  se  sentait  alors  \nr\u00e9ellement, au fond du c\u0153ur, fort peu dispos\u00e9 \u00e0  \nfaire le plaisant. La v\u00e9rit\u00e9 est qu\u2019il essayait ce  \nbadinage comme un moyen de faire diversion \u00e0  \nses pens\u00e9es et de surmonter son effroi, car la voix  \ndu  spectre  le  faisait  frissonner  jusque  dans  la  \nmoelle des os.\nDemeurer assis, m\u00eame pour un moment, ses  \n37regards arr\u00eat\u00e9s sur ces yeux fixes, vitreux, c\u2019\u00e9tait  \nl\u00e0,  Scrooge  le  sentait  bien,  une  \u00e9preuve  \ndiabolique.  Il  y  avait  aussi  quelque  chose  de  \nvraiment terrible dans cette atmosph\u00e8re infernale  \ndont  le  spectre  \u00e9tait  environn\u00e9.  Scrooge  ne  \npouvait la sentir lui-m\u00eame, mais elle n\u2019\u00e9tait pas  \nmoins r\u00e9elle ; car, quoique le spectre rest\u00e2t assis,  \nparfaitement immobile, ses cheveux, les basques  \nde  son  habit,  les  glands  de  ses  bottes  \u00e9taient  \nencore agit\u00e9s comme par la vapeur chaude qui  \ns\u2019exhale d\u2019un four.\n\u00ab Voyez-vous  ce  cure-dent  ?  dit  Scrooge,  \nretournant vivement \u00e0 la charge, pour donner le  \nchange \u00e0 sa frayeur, et d\u00e9sirant, ne f\u00fbt-ce que  \npour une seconde, d\u00e9tourner de lui le regard du  \nspectre, froid comme un marbre.\n\u2013 Oui, r\u00e9pondit le fant\u00f4me.\n\u2013 Mais vous ne le regardez seulement pas, dit  \nScrooge.\n\u2013 Cela ne m\u2019emp\u00eache  pas de le voir, dit le  \nspectre.\n\u2013 Eh  bien !  reprit  Scrooge,  je  n\u2019ai  qu\u2019\u00e0  \n38l\u2019avaler, et le reste de mes jours je serai pers\u00e9cut\u00e9  \npar  une  l\u00e9gion  de  lutins,  tous  de  ma  propre  \ncr\u00e9ation. Sottise, je vous dis... sottise  ! \u00bb\n\u00c0 ce mot le spectre poussa un cri effrayant et  \nsecoua sa cha\u00eene avec un bruit si lugubre et si  \n\u00e9pouvantable,  que  Scrooge  se  cramponna  \u00e0  sa  \nchaise pour s\u2019emp\u00eacher de tomber en d\u00e9faillance.  \nMais  combien  redoubla  son  horreur  lorsque  le  \nfant\u00f4me, \u00f4tant le bandage qui entourait sa t\u00eate,  \ncomme s\u2019il \u00e9tait trop chaud pour le garder dans  \nl\u2019int\u00e9rieur  de  l\u2019appartement,  sa  m\u00e2choire  \ninf\u00e9rieure retomba sur sa poitrine.\nScrooge tomba \u00e0 genoux et se cacha le visage  \ndans ses mains.\n\u00ab Mis\u00e9ricorde !  s\u2019\u00e9cria-t-il.  \u00c9pouvantable  \napparition !...  pourquoi  venez-vous  me  \ntourmenter ?\n\u2013 \u00c2me  mondaine  et  terrestre  !  r\u00e9pliqua  le  \nspectre ; croyez-vous en moi ou n\u2019y croyez-vous  \npas ?\n\u2013 J\u2019y crois, dit Scrooge  ; il le faut bien. Mais  \npourquoi les esprits se prom\u00e8nent-ils sur terre, et  \n39pourquoi viennent-ils me trouver  ?\n\u2013 C\u2019est  une  obligation  de  chaque  homme,  \nr\u00e9pondit le spectre, que son \u00e2me renferm\u00e9e au  \ndedans de lui se m\u00eale \u00e0 ses semblables et voyage  \nde tous c\u00f4t\u00e9s  ; si elle ne le fait pendant la vie, elle  \nest condamn\u00e9e \u00e0 le faire apr\u00e8s la mort. Elle est  \noblig\u00e9e d\u2019errer par le monde... (oh  ! malheureux  \nque  je  suis !)....  et  doit  \u00eatre  t\u00e9moin  inutile  de  \nchoses dont il ne lui est plus possible de prendre  \nsa part, quand elle aurait pu en jouir avec les  \nautres  sur  la  terre  pour  les  faire  servir  \u00e0  son  \nbonheur ! \u00bb\nLe  spectre  poussa  encore  un  cri,  secoua  sa  \ncha\u00eene et tordit ses mains fantastiques.\n\u00ab Vous  \u00eates  encha\u00een\u00e9  ?  demanda  Scrooge  \ntremblant ; dites-moi pourquoi.\n\u2013 Je porte la cha\u00eene que j\u2019ai forg\u00e9e pendant ma  \nvie, r\u00e9pondit le fant\u00f4me. C\u2019est moi qui l\u2019ai faite  \nanneau par anneau, m\u00e8tre par m\u00e8tre  ; c\u2019est moi \nqui  l\u2019ai  suspendue  autour  de  mon  corps,  \nlibrement et de ma propre volont\u00e9, comme je la  \nporterai toujours de mon plein gr\u00e9. Est-ce que le  \nmod\u00e8le vous en para\u00eet \u00e9trange  ? \u00bb\n40Scrooge tremblait de plus en plus.\n\u00ab Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le  \nspectre, le poids et la longueur du c\u00e2ble \u00e9norme  \nque vous tra\u00eenez vous-m\u00eame  ? Il \u00e9tait exactement  \naussi long et aussi pesant que cette cha\u00eene que  \nvous  voyez,  il  y  a  aujourd\u2019hui  sept  veilles  de  \nNo\u00ebl.  Vous  y  avez  travaill\u00e9  depuis.  C\u2019est  une  \nbonne cha\u00eene \u00e0 pr\u00e9sent  ! \u00bb\nScrooge regarda autour de lui sur le plancher,  \ns\u2019attendant  \u00e0  se  trouver  lui-m\u00eame  entour\u00e9  de  \nquelque cinquante ou soixante brasses de c\u00e2bles  \nde fer ; mais il ne vit rien.\n\u00ab Jacob, dit-il d\u2019un ton suppliant, mon vieux  \nJacob Marley, parlez-moi encore. Adressez-moi  \nquelques paroles de consolation, Jacob.\n\u2013 Je n\u2019ai pas de consolation \u00e0 donner, reprit le  \nspectre.  Les  consolations  viennent  d\u2019ailleurs,  \nEbenezer  Scrooge  ;  elles  sont  apport\u00e9es  par  \nd\u2019autres ministres \u00e0 d\u2019autres esp\u00e8ces d\u2019hommes  \nque vous. Je ne puis non plus vous dire tout ce  \nque  je  voudrais.  Je  n\u2019ai  plus  que  tr\u00e8s  peu  de  \ntemps \u00e0 ma disposition. Je ne puis me reposer, je  \nne puis m\u2019arr\u00eater, je ne puis s\u00e9journer nulle part.  \n41Mon esprit ne s\u2019\u00e9carta jamais gu\u00e8re au-del\u00e0 de  \nnotre comptoir  ; vous savez, pendant ma vie, mon  \nesprit ne d\u00e9passa jamais les \u00e9troites limites de  \nnotre  bureau  de  change  ;  et  voil\u00e0  pourquoi,  \nmaintenant, il me reste \u00e0 faire tant de p\u00e9nibles  \nvoyages. \u00bb\nC\u2019\u00e9tait chez Scrooge une habitude de fourrer  \nles mains dans les goussets de son pantalon toutes  \nles fois qu\u2019il devenait pensif. R\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 ce  \nqu\u2019avait dit le fant\u00f4me, il prit la m\u00eame attitude,  \nmais sans lever les yeux et toujours agenouill\u00e9.\n\u00ab Il faut donc que vous soyez bien en retard,  \nJacob,  observa  Scrooge  en  v\u00e9ritable  homme  \nd\u2019affaires, quoique avec humilit\u00e9 et d\u00e9f\u00e9rence.\n\u2013 En retard ! r\u00e9p\u00e9ta le spectre.\n\u2013 Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en  \nroute tout ce temps-l\u00e0.\n\u2013 Tout ce temps-l\u00e0, dit le spectre... ni tr\u00eave ni  \nrepos, l\u2019incessante torture du remords.\n\u2013 Vous voyagez vite  ? demanda Scrooge.\n\u2013 Sur les ailes du vent, r\u00e9pliqua le fant\u00f4me.\n\u2013 Vous devez avoir vu bien du pays en sept  \n42ans \u00bb, reprit Scrooge.\nLe spectre, entendant ces paroles, poussa un  \ntroisi\u00e8me  cri,  et  produisit  avec  sa  cha\u00eene  un  \ncliquetis si horrible dans le morne silence de la  \nnuit, que le guet aurait eu toutes les raisons du  \nmonde  de le traduire en justice pour cause de  \ntapage nocturne.\n\u00ab Oh !  captif,  encha\u00een\u00e9,  charg\u00e9  de  fers  ! \ns\u2019\u00e9cria-t-il, pour avoir oubli\u00e9 que chaque homme  \ndoit s\u2019associer, pour sa part, au grand travail de  \nl\u2019humanit\u00e9,  prescrit  par  l\u2019\u00catre  supr\u00eame,  et  en  \nperp\u00e9tuer le progr\u00e8s, car cette terre doit passer  \ndans  l\u2019\u00e9ternit\u00e9  avant  que  le  bien  dont  elle  est  \nsusceptible  soit  enti\u00e8rement  d\u00e9velopp\u00e9  :  pour \navoir oubli\u00e9 que l\u2019immensit\u00e9 de nos regrets ne  \npourra  pas  compenser  les  occasions  manqu\u00e9es  \ndans notre vie  ! et cependant c\u2019est ce que j\u2019ai  \nfait : oh ! oui, malheureusement, c\u2019est ce que j\u2019ai  \nfait !\n\u2013 Cependant  vous  f\u00fbtes  toujours  un  homme  \nexact, habile en affaires, Jacob, balbutia Scrooge  \nqui commen\u00e7ait en ce moment \u00e0 faire un retour  \nsur lui-m\u00eame.\n43\u2013 Les affaires ! s\u2019\u00e9cria le fant\u00f4me en se tordant  \nde nouveau les mains. C\u2019est l\u2019humanit\u00e9 qui \u00e9tait  \nmon affaire ; c\u2019est le bien g\u00e9n\u00e9ral qui \u00e9tait mon  \naffaire ;  c\u2019est  la  charit\u00e9,  la  mis\u00e9ricorde,  la  \ntol\u00e9rance et la bienveillance  ; c\u2019est tout cela qui  \n\u00e9tait  mon  affaire.  Les  op\u00e9rations  de  mon  \ncommerce n\u2019\u00e9taient qu\u2019une goutte d\u2019eau dans le  \nvaste oc\u00e9an de mes affaires.  \u00bb\nIl releva sa cha\u00eene de toute la longueur de son  \nbras, comme pour montrer la cause de tous ses  \nst\u00e9riles regrets, et la rejeta lourdement \u00e0 terre.\n\u00ab C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque de l\u2019ann\u00e9e expirante, dit  \nle spectre, que je souffre le plus. Pourquoi ai-je  \nalors travers\u00e9 la foule de mes semblables toujours  \nles yeux baiss\u00e9s vers les choses de la terre, sans  \nles  lever  jamais  vers  cette  \u00e9toile  b\u00e9nie  qui  \nconduisit les mages \u00e0 une pauvre demeure  ? N\u2019y \navait-il donc pas de pauvres demeures aussi vers  \nlesquelles sa lumi\u00e8re aurait pu me conduire  ? \u00bb\nScrooge \u00e9tait tr\u00e8s effray\u00e9 d\u2019entendre le spectre  \ncontinuer sur ce ton, et il commen\u00e7ait \u00e0 trembler  \nde tous ses membres.\n\u00ab \u00c9coutez-moi, s\u2019\u00e9cria le fant\u00f4me. Mon temps  \n44est bient\u00f4t pass\u00e9.\n\u2013 J\u2019\u00e9coute, dit Scrooge  ; mais  \u00e9pargnez-moi,  \nne faites pas trop de rh\u00e9torique, Jacob, je vous en  \nprie.\n\u2013 Comment  se  fait-il  que je paraisse  devant  \nvous sous une forme que vous puissiez voir, je ne  \nsaurais le dire. Je me suis assis mainte et mainte  \nfois \u00e0 vos c\u00f4t\u00e9s en restant invisible.  \u00bb\nCe n\u2019\u00e9tait pas une id\u00e9e agr\u00e9able. Scrooge fut  \nsaisi de frissons et essuya la sueur qui d\u00e9coulait  \nde son front.\n\u00ab Et  ce  n\u2019est  pas  mon  moindre  supplice,  \ncontinua le spectre... Je suis ici ce soir pour vous  \navertir qu\u2019il vous reste encore une chance et un  \nespoir d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ma destin\u00e9e, une chance et  \nun espoir que vous tiendrez de moi, Ebenezer.\n\u2013 Vous f\u00fbtes toujours pour moi un bon ami, dit  \nScrooge. Merci.\n\u2013 Vous  allez  \u00eatre  hant\u00e9  par  trois  esprits  \u00bb, \najouta le spectre.\nLa figure de Scrooge devint en un moment  \naussi p\u00e2le que celle du fant\u00f4me lui-m\u00eame.\n45\u00ab Est-ce l\u00e0 cette chance et cet espoir dont vous  \nme  parliez,  Jacob  ?  demanda-t-il  d\u2019une  voix  \nd\u00e9faillante.\n\u2013 Oui.\n\u2013 Je...  je...  crois  que  j\u2019aimerais  mieux  qu\u2019il  \nn\u2019en f\u00fbt rien, dit Scrooge.\n\u2013 Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne  \npouvez esp\u00e9rer d\u2019\u00e9viter mon sort. Attendez-vous  \n\u00e0  recevoir  le  premier  demain  quand  l\u2019horloge  \nsonnera une heure.\n\u2013 Ne pourrais-je pas les prendre tous \u00e0 la fois  \npour en finir, Jacob  ? insinua Scrooge.\n\u2013 Attendez le second \u00e0 la m\u00eame heure la nuit  \nd\u2019apr\u00e8s, et le troisi\u00e8me la nuit suivante, quand le  \ndernier coup de minuit aura cess\u00e9 de vibrer. Ne  \ncomptez pas me revoir, mais, dans votre propre  \nint\u00e9r\u00eat, ayez soin de vous rappeler ce qui vient de  \nse passer entre nous.  \u00bb\nApr\u00e8s  avoir  ainsi  parl\u00e9,  le  spectre  prit  sa  \nmentonni\u00e8re sur la table et l\u2019attacha autour de sa  \nt\u00eate comme  auparavant. Scrooge le comprit au  \nbruit sec que firent ses dents lorsque les deux  \n46m\u00e2choires  furent r\u00e9unies  l\u2019une  \u00e0  l\u2019autre par  le  \nbandage. Alors il se hasarda \u00e0 lever les yeux et  \naper\u00e7ut son visiteur surnaturel debout devant lui,  \nportant sa cha\u00eene roul\u00e9e autour de son bras.\nL\u2019apparition  s\u2019\u00e9loigna  en  marchant  \u00e0  \nreculons ; \u00e0 chaque pas qu\u2019elle faisait, la fen\u00eatre  \nse soulevait un peu, de sorte que, quand le spectre  \nl\u2019e\u00fbt atteinte, elle \u00e9tait toute grande ouverte. Il fit  \nsigne  \u00e0  Scrooge  d\u2019approcher  ;  celui-ci  ob\u00e9it.  \nLorsqu\u2019ils  furent  \u00e0  deux  pas  l\u2019un  de  l\u2019autre,  \nl\u2019ombre de Marley leva la main et l\u2019avertit de ne  \npas approcher davantage. Scrooge s\u2019arr\u00eata, non  \npas tant par ob\u00e9issance que par surprise et par  \ncrainte ; car, au moment o\u00f9 le fant\u00f4me leva la  \nmain, il entendit des bruits confus dans l\u2019air, des  \nsons incoh\u00e9rents de lamentation et de d\u00e9sespoir,  \ndes  plaintes  d\u2019une  inexprimable  tristesse,  des  \nvoix de regrets et de remords. Le spectre, ayant  \nun moment pr\u00eat\u00e9 l\u2019oreille, se joignit \u00e0 ce ch\u0153ur  \nlugubre, et s\u2019\u00e9vanouit au sein de la nuit p\u00e2le et  \nsombre.\nScrooge suivit l\u2019ombre jusqu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre, et,  \ndans  sa  curiosit\u00e9  haletante,  il  regarda  par  la  \n47crois\u00e9e.\nL\u2019air \u00e9tait rempli de fant\u00f4mes errant \u00e7\u00e0 et l\u00e0,  \ncomme des \u00e2mes en peine, exhalant, \u00e0 mesure  \nqu\u2019ils  passaient,  de  profonds  g\u00e9missements.  \nChacun  d\u2019eux  tra\u00eenait  une  cha\u00eene  comme  le  \nspectre de Marley  ; quelques-uns, en petit nombre  \n(c\u2019\u00e9taient  peut-\u00eatre  des  cabinets  de  ministres  \ncomplices  d\u2019une  m\u00eame  politique),  \u00e9taient  \nencha\u00een\u00e9s  ensemble  ;  aucun  n\u2019\u00e9tait  libre.  \nPlusieurs  avaient  \u00e9t\u00e9,  pendant  leur  vie,  \npersonnellement connus de Scrooge. Il avait \u00e9t\u00e9  \nintimement li\u00e9 avec un vieux fant\u00f4me en gilet  \nblanc,  \u00e0  la  cheville  duquel  \u00e9tait  attach\u00e9  un  \nmonstrueux  anneau  de  fer  et  qui  se  lamentait  \npiteusement  de  ne  pouvoir  assister  une  \nmalheureuse femme avec son enfant qu\u2019il voyait  \nau-dessous  de  lui  sur  le  seuil  d\u2019une  porte.  Le  \nsupplice  de  tous  ces  spectres  consistait  \n\u00e9videmment en ce qu\u2019ils s\u2019effor\u00e7aient, mais trop  \ntard, d\u2019intervenir dans les affaires humaines, pour  \ny faire quelque bien  ; ils en avaient pour jamais  \nperdu le pouvoir.\nCes  cr\u00e9atures  fantastiques  se  fondirent-elles  \n48dans  le  brouillard  ou  le  brouillard  vint-il  les  \nenvelopper  dans  son  ombre,  Scrooge  n\u2019en  put  \nrien  savoir,  mais  et  les  ombres  et  leurs  voix  \ns\u2019\u00e9teignirent  ensemble,  et  la  nuit  redevint  ce  \nqu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 lorsqu\u2019il \u00e9tait rentr\u00e9 chez lui.\nIl ferma la fen\u00eatre  : il examina soigneusement  \nla porte par laquelle \u00e9tait entr\u00e9 le fant\u00f4me. Elle  \n\u00e9tait  ferm\u00e9e  \u00e0  double  tour,  comme  il  l\u2019avait  \nferm\u00e9e  de  ses  propres  mains  ;  les  verrous  \nn\u2019\u00e9taient  point  d\u00e9rang\u00e9s.  Il  essaya  de  dire  : \n\u00ab Sottise ! \u00bb,  mais  il  s\u2019arr\u00eata  \u00e0  la  premi\u00e8re  \nsyllabe. Se sentant un grand besoin de repos, soit  \npar suite de l\u2019\u00e9motion qu\u2019il avait \u00e9prouv\u00e9e, des  \nfatigues de la journ\u00e9e, de cet aper\u00e7u du monde  \ninvisible, ou de la triste conversation du spectre,  \nsoit \u00e0 cause de l\u2019heure avanc\u00e9e, il alla droit \u00e0 son  \nlit,  sans  m\u00eame  se  d\u00e9shabiller,  et  s\u2019endormit  \naussit\u00f4t.\n49Deuxi\u00e8me couplet\nLe premier des trois esprits\nQuand Scrooge s\u2019\u00e9veilla, il faisait si noir, que,  \nregardant de son lit, il pouvait \u00e0 peine distinguer  \nla fen\u00eatre transparente des murs opaques de sa  \nchambre. Il s\u2019effor\u00e7ait de percer l\u2019obscurit\u00e9 avec  \nses yeux de furet, lorsque l\u2019horloge d\u2019une \u00e9glise  \nvoisine sonna les quatre quarts. Scrooge \u00e9couta  \npour savoir l\u2019heure.\n\u00c0 son grand \u00e9tonnement, la lourde cloche alla  \nde  six  \u00e0  sept,  puis  de  sept  \u00e0  huit,  et  ainsi  \nr\u00e9guli\u00e8rement jusqu\u2019\u00e0 douze  ; alors elle s\u2019arr\u00eata.  \nMinuit !  Il  \u00e9tait  deux  heures  pass\u00e9es  quand  il  \ns\u2019\u00e9tait  couch\u00e9.  L\u2019horloge  allait  donc  mal  ?  Un \ngla\u00e7on devait s\u2019\u00eatre introduit dans les rouages.  \nMinuit !\nScrooge  toucha  le  ressort  de  sa  montre  \u00e0  \n50r\u00e9p\u00e9tition, pour corriger l\u2019erreur de cette horloge  \nqui allait tout de travers. Le petit pouls rapide de  \nla montre battit douze fois et s\u2019arr\u00eata.\n\u00ab Comment ! il n\u2019est pas possible, dit Scrooge,  \nque j\u2019aie dormi tout un jour et une partie d\u2019une  \nseconde nuit. Il n\u2019est pas possible qu\u2019il soit arriv\u00e9  \nquelque  chose  au  soleil  et  qu\u2019il  soit  minuit  \u00e0  \nmidi ! \u00bb\nCette id\u00e9e \u00e9tant de nature \u00e0 l\u2019inqui\u00e9ter, il sauta  \n\u00e0 bas de son lit et marcha \u00e0 t\u00e2tons vers la fen\u00eatre.  \nIl fut oblig\u00e9 d\u2019essuyer les vitres gel\u00e9es avec la  \nmanche de sa robe de chambre avant de pouvoir  \nbien  voir,  et  encore  il  ne  put  pas  voir  \ngrand\u2019chose. Tout ce qu\u2019il put distinguer, c\u2019est  \nque le brouillard \u00e9tait toujours tr\u00e8s \u00e9pais, qu\u2019il  \nfaisait extr\u00eamement froid, qu\u2019on n\u2019entendait pas  \ndehors les gens aller et venir et faire grand bruit,  \ncomme cela aurait indubitablement eu lieu si le  \njour  avait  chass\u00e9  la  nuit  et  prit  possession  du  \nmonde. Ce lui fut un grand soulagement  ; car, \nsans  cela  que  seraient  devenues  ses  lettres  de  \nchange :  \u00ab \u00e0  trois  jours  de  vue,  payez  \u00e0  M.  \nEbenezer Scrooge ou \u00e0 son ordre  \u00bb, et ainsi de  \n51suite ? de pures hypoth\u00e8ques sur les brouillards  \nde l\u2019Hudson.\nScrooge reprit le chemin de son lit et se mit \u00e0  \npenser, \u00e0 repenser, \u00e0 penser encore \u00e0 tout cela,  \ntoujours  et  toujours  et  toujours,  sans  rien  y  \ncomprendre.  Plus  il  pensait,  plus  il  \u00e9tait  \nembarrass\u00e9 ;  et  plus  il  s\u2019effor\u00e7ait  de  ne  pas  \npenser, plus il pensait. Le spectre de Marley le  \ntroublait excessivement. Chaque fois qu\u2019apr\u00e8s un  \nm\u00fbr examen il d\u00e9cidait, au-dedans de lui-m\u00eame,  \nque tout cela \u00e9tait un songe, son esprit, comme un  \nressort qui cesse d\u2019\u00eatre comprim\u00e9, retournait en  \nh\u00e2te \u00e0 sa premi\u00e8re position et lui pr\u00e9sentait le  \nm\u00eame probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre  : \u00ab \u00e9tait-ce ou n\u2019\u00e9tait-\nce pas un songe  ? \u00bb\nScrooge demeura dans cet \u00e9tat jusqu\u2019\u00e0 ce que  \nle carillon e\u00fbt sonn\u00e9 trois quarts d\u2019heure de plus  ; \nalors  il  se  souvint  tout  \u00e0  coup  que  le  spectre  \nl\u2019avait  pr\u00e9venu  d\u2019une  visite  quand  le  timbre  \nsonnerait une heure. Il r\u00e9solut de se tenir \u00e9veill\u00e9  \njusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019heure f\u00fbt pass\u00e9e, et consid\u00e9rant  \nqu\u2019il ne lui \u00e9tait pas plus possible de s\u2019endormir  \nque d\u2019avaler la lune, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre la r\u00e9solution  \n52la plus sage qui f\u00fbt en son pouvoir.\nCe quart d\u2019heure lui parut si long, qu\u2019il crut  \nplus  d\u2019une  fois  s\u2019\u00eatre  assoupi  sans  s\u2019en  \napercevoir, et n\u2019avoir pas entendu sonner l\u2019heure.  \nL\u2019horloge \u00e0 la fin frappa son oreille attentive.\n\u00ab Ding, dong !\n\u2013 Un quart, dit Scrooge comptant.\n\u2013 Ding, dong !\n\u2013 La demie ! dit Scrooge.\n\u2013 Ding, dong !\n\u2013 Les trois quarts, dit Scrooge.\n\u2013 Ding, dong !\n\u2013 L\u2019heure,  l\u2019heure  !  s\u2019\u00e9cria  Scrooge  \ntriomphant, et rien autre  ! \u00bb\nIl parlait avant que le timbre de l\u2019horloge e\u00fbt  \nretenti ;  mais  au  moment  o\u00f9  celui-ci  e\u00fbt  fait  \nentendre  un  coup  profond,  lugubre,  sourd,  \nm\u00e9lancolique, une vive lueur brilla aussit\u00f4t dans  \nla chambre et les rideaux de son lit furent tir\u00e9s.\nLes rideaux de son lit furent tir\u00e9s, vous dis-je,  \nde  c\u00f4t\u00e9,  par  une  main  invisible  ;  non  pas  les  \n53rideaux qui tombaient \u00e0 ses pieds ou derri\u00e8re sa  \nt\u00eate,  mais  ceux  vers  lesquels  son  visage  \u00e9tait  \ntourn\u00e9.  Les  rideaux  de  son  lit  furent  tir\u00e9s,  et  \nScrooge,  se  dressant  dans  l\u2019attitude  d\u2019une  \npersonne \u00e0 demi couch\u00e9e, se trouva face \u00e0 face  \navec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi pr\u00e8s  \nde lui que je le suis maintenant de vous, et notez  \nque je me tiens debout, en esprit, \u00e0 votre coude.\nC\u2019\u00e9tait une \u00e9trange figure... celle d\u2019un enfant  ; \net, n\u00e9anmoins, pas aussi semblable \u00e0 un enfant  \nqu\u2019\u00e0 un vieillard vu au travers de quelque milieu  \nsurnaturel, qui lui donnait l\u2019air de s\u2019\u00eatre \u00e9loign\u00e9 \u00e0  \ndistance et d\u2019avoir diminu\u00e9 jusqu\u2019aux proportions  \nd\u2019un enfant. Ses cheveux, qui flottaient autour de  \nson cou et tombaient sur son dos, \u00e9taient blancs  \ncomme si c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 l\u2019effet de l\u2019\u00e2ge  ; et, cependant  \nson visage n\u2019avait pas une ride, sa peau brillait de  \nl\u2019incarnat  le  plus  d\u00e9licat.  Les  bras  \u00e9taient  tr\u00e8s  \nlongs et musculeux  ; les mains de m\u00eame, comme  \ns\u2019il  e\u00fbt  poss\u00e9d\u00e9  une  force  peu  commune.  Ses  \njambes  et  ses  pieds,  tr\u00e8s  d\u00e9licatement  form\u00e9s,  \n\u00e9taient  nus,  comme  les membres  sup\u00e9rieurs. Il  \nportait une tunique du blanc le plus pur, et autour  \nde sa taille \u00e9tait serr\u00e9e une ceinture lumineuse,  \n54qui brillait d\u2019un vif \u00e9clat. Il tenait \u00e0 la main une  \nbranche verte de houx fra\u00eechement coup\u00e9e  ; et, \npar un singulier contraste avec cet embl\u00e8me de  \nl\u2019hiver, il avait ses v\u00eatements garnis des fleurs de  \nl\u2019\u00e9t\u00e9. Mais la chose la plus \u00e9trange qui f\u00fbt en lui,  \nc\u2019est  que  du  sommet  de  sa  t\u00eate  jaillissait  un  \nbrillant jet de lumi\u00e8re, \u00e0 l\u2019aide duquel toutes ces  \nchoses \u00e9taient visibles, et d\u2019o\u00f9 venait, sans doute,  \nque dans ses moments de tristesse, il se servait en  \nguise  de  chapeau  d\u2019un  grand  \u00e9teignoir,  qu\u2019il  \ntenait pr\u00e9sentement sous son bras.\nCe n\u2019\u00e9tait point l\u00e0 cependant, en regardant de  \nplus pr\u00e8s, son attribut le plus \u00e9trange aux yeux de  \nScrooge.  Car,  comme  sa  ceinture  brillait  et  \nreluisait tant\u00f4t sur un point, tant\u00f4t sur un autre, ce  \nqui  \u00e9tait  clair  un  moment  devenait  obscur  \nl\u2019instant  d\u2019apr\u00e8s  ;  l\u2019ensemble  de  sa  personne  \nsubissait aussi ces fluctuations et se montrait en  \ncons\u00e9quence  sous  des  aspects  divers.  Tant\u00f4t  \nc\u2019\u00e9tait un \u00eatre avec un seul bras, une seule jambe  \nou bien vingt jambes, tant\u00f4t deux jambes sans  \nt\u00eate, tant\u00f4t une t\u00eate sans corps  ; les membres qui  \ndisparaissaient  \u00e0  la  vue  ne  laissaient  pas  \napercevoir  un  seul  contour  dans  l\u2019obscurit\u00e9  \n55\u00e9paisse au milieu de laquelle ils s\u2019\u00e9vanouissaient.  \nPuis, par un prodige singulier, il redevenait lui-\nm\u00eame, aussi distinct et aussi visible que jamais.\n\u00ab Monsieur,  demanda  Scrooge,  \u00eates-vous  \nl\u2019esprit dont la venue m\u2019a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9dite  ?\n\u2013 Je le suis. \u00bb\nLa voix \u00e9tait douce et agr\u00e9able, singuli\u00e8rement  \nbasse, comme si, au lieu d\u2019\u00eatre si pr\u00e8s de lui, il se  \nf\u00fbt trouv\u00e9 dans l\u2019\u00e9loignement.\n\u00ab Qui \u00eates-vous donc  ? demanda Scrooge.\n\u2013 Je suis l\u2019esprit de No\u00ebl pass\u00e9.\n\u2013 Pass\u00e9 depuis longtemps  ? demanda Scrooge,  \nremarquant la stature du nain.\n\u2013 Non, votre dernier No\u00ebl.  \u00bb\nPeut-\u00eatre Scrooge n\u2019aurait pu dire pourquoi, si  \non le lui avait demand\u00e9, mais il \u00e9prouvait un d\u00e9sir  \ntout  particulier  de  voir  l\u2019esprit  coiff\u00e9  de  son  \nchapeau, et il le pria de se couvrir.\n\u00ab Eh quoi ! s\u2019\u00e9cria le spectre, voudriez-vous  \nsit\u00f4t  \u00e9teindre  avec  des  mains  mondaines  la  \nlumi\u00e8re que je donne  ? N\u2019est-ce pas assez que  \n56vous soyez un de ceux dont les passions \u00e9go\u00efstes  \nm\u2019ont fait ce chapeau et me forcent \u00e0 le porter \u00e0  \ntravers les si\u00e8cles enfonc\u00e9 sur mon front  ! \u00bb\nScrooge  nia  respectueusement  qu\u2019il  e\u00fbt  \nl\u2019intention de l\u2019offenser, et protesta qu\u2019\u00e0 aucune  \n\u00e9poque  de  sa  vie  il  n\u2019avait  volontairement  \n\u00ab coiff\u00e9 \u00bb l\u2019esprit. Puis il osa lui demander quelle  \nbesogne l\u2019amenait.\n\u00ab Votre bonheur  ! \u00bb dit le fant\u00f4me.\nScrooge se d\u00e9clara fort reconnaissant, mais il  \nne put s\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019une nuit de repos  \nnon  interrompu  aurait  contribu\u00e9  davantage  \u00e0  \natteindre  ce  but.  Il  fallait  que  l\u2019esprit  l\u2019e\u00fbt  \nentendu penser, car il dit imm\u00e9diatement  :\n\u00ab Votre conversion, alors... Prenez garde  ! \u00bb\nTout en parlant, il \u00e9tendit sa forte main, et le  \nsaisit doucement par le bras.\n\u00ab Levez-vous ! et marchez avec moi  ! \u00bb\nC\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 en vain que Scrooge aurait all\u00e9gu\u00e9  \nque  le  temps  et  l\u2019heure  n\u2019\u00e9taient  pas  propices  \npour  une  promenade  \u00e0  pied  ;  que  son  lit  \u00e9tait  \nchaud  et  le  thermom\u00e8tre  bien  au-dessous  de  \n57glace ; qu\u2019il \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement v\u00eatu, n\u2019ayant que  \nses pantoufles, sa robe de chambre et son bonnet  \nde nuit ; et qu\u2019en m\u00eame temps il avait \u00e0 m\u00e9nager  \nson rhume. Pas moyen de r\u00e9sister \u00e0 cette \u00e9treinte,  \nquoique  aussi  douce  que  celle  d\u2019une  main  de  \nfemme. Il se leva  ; mais, s\u2019apercevant que l\u2019esprit  \nse dirigeait vers la fen\u00eatre, il saisit sa robe dans  \nune attitude suppliante.\n\u00ab Je  ne  suis  qu\u2019un  mortel,  lui  repr\u00e9senta  \nScrooge,  et  par  cons\u00e9quent  je  pourrais  bien  \ntomber.\n\u2013 Permettez  seulement  que  ma  main  vous  \ntouche l\u00e0, dit l\u2019esprit mettant sa main sur le c\u0153ur  \nde  Scrooge,  et  vous  serez  soutenu  dans  bien  \nd\u2019autres \u00e9preuves encore.  \u00bb\nComme il pronon\u00e7ait ces paroles, ils pass\u00e8rent  \n\u00e0 travers la muraille et se trouv\u00e8rent sur une route  \nen rase campagne, avec des champs de chaque  \nc\u00f4t\u00e9. La ville avait enti\u00e8rement disparu  : on ne \npouvait plus en voir de vestige. L\u2019obscurit\u00e9 et le  \nbrouillard s\u2019\u00e9taient \u00e9vanouis en m\u00eame temps, car  \nc\u2019\u00e9tait  un  jour  d\u2019hiver, brillant de  clart\u00e9, et la  \nneige couvrait la terre.\n58\u00ab Bon Dieu ! dit Scrooge en joignant les mains  \ntandis qu\u2019il promenait ses regards autour de lui.  \nC\u2019est en ce lieu que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9  ; c\u2019est ici que  \nj\u2019ai pass\u00e9 mon enfance  ! \u00bb\nL\u2019esprit  le  regarda  avec  bont\u00e9.  Son  doux  \nattouchement, quoiqu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 l\u00e9ger et n\u2019e\u00fbt dur\u00e9  \nqu\u2019un  instant,  avait  r\u00e9veill\u00e9  la  sensibilit\u00e9  du  \nvieillard.  Il  avait  la  conscience  d\u2019une  foule  \nd\u2019odeurs  flottant  dans  l\u2019air,  dont  chacune  \u00e9tait  \nassoci\u00e9e  avec  un  millier  de  pens\u00e9es,  \nd\u2019esp\u00e9rances,  de  joies  et  de  pr\u00e9occupations  \noubli\u00e9es depuis longtemps, bien longtemps  !\n\u00ab Votre  l\u00e8vre  tremble,  dit  le  fant\u00f4me.  Et  \nqu\u2019est-ce que vous avez donc l\u00e0 sur la joue  ?\n\u2013 Rien,  dit  Scrooge  tout  bas,  d\u2019une  voix  \nsinguli\u00e8rement \u00e9mue  ; ce n\u2019est pas la peur qui me  \ncreuse les joues  ; ce n\u2019est rien, c\u2019est seulement  \nune fossette que j\u2019ai l\u00e0. Menez-moi, je vous prie,  \no\u00f9 vous voulez.\n\u2013 Vous  vous  rappelez  le  chemin  ?  demanda \nl\u2019esprit.\n\u2013 Me  le  rappeler  !  s\u2019\u00e9cria  Scrooge  avec  \n59chaleur...  Je  pourrais  m\u2019y  retrouver  les  yeux  \nband\u00e9s.\n\u2013 Il  est  bien  \u00e9trange  alors  que  vous  l\u2019ayez  \noubli\u00e9 depuis tant d\u2019ann\u00e9es  ! observa le fant\u00f4me.  \nAvan\u00e7ons. \u00bb\nIls  march\u00e8rent  le  long  de  la  route,  Scrooge  \nreconnaissant  chaque  porte  ;  chaque  poteau,  \nchaque arbre, jusqu\u2019au moment o\u00f9 un petit bourg  \napparut dans le lointain, avec son pont, son \u00e9glise  \net sa rivi\u00e8re au cours sinueux. Quelques poneys  \naux  longs  crins  se  montr\u00e8rent  en  ce  moment  \ntrottant  vers  eux,  mont\u00e9s  par  des  enfants  qui  \nappelaient  d\u2019autres  enfants  juch\u00e9s  dans  des  \ncarrioles  rustiques  et  des  charrettes  que  \nconduisaient  des  fermiers.  Tous  ces  enfants  \n\u00e9taient  tr\u00e8s  anim\u00e9s,  et  \u00e9changeaient  ensemble  \nmille  cris  vari\u00e9s,  jusqu\u2019\u00e0  ce  que  les  vastes  \ncampagnes furent si remplies de cette musique  \njoyeuse,  que  l\u2019air  mis  en  vibration  riait  de  \nl\u2019entendre.\n\u00ab Ce ne sont l\u00e0 que les ombres des choses qui  \nont \u00e9t\u00e9, dit le spectre. Elles ne se doutent pas de  \nnotre pr\u00e9sence.  \u00bb\n60Les gais voyageurs avanc\u00e8rent vers eux  ; et, \u00e0 \nmesure qu\u2019ils venaient, Scrooge les reconnaissait  \net appelait chacun d\u2019eux par son nom. Pourquoi  \n\u00e9tait-il  r\u00e9joui,  plus  qu\u2019on  ne  peut  dire,  de  les  \nvoir ?  pourquoi  son  \u0153il,  ordinairement  sans  \nexpression,  s\u2019illuminait-il  ?  pourquoi  son  c\u0153ur  \nbondissait-il \u00e0 mesure qu\u2019ils passaient  ? Pourquoi \nfut-il rempli de bonheur quand il les entendit se  \nsouhaiter  l\u2019un  \u00e0  l\u2019autre  un  gai  No\u00ebl,  en  se  \ns\u00e9parant  aux  carrefours  et  aux  chemins  de  \ntraverse qui devaient les ramener chacun \u00e0 son  \nlogis ? Qu\u2019\u00e9tait un gai No\u00ebl pour Scrooge  ? Foin \ndu gai No\u00ebl ! Quel bien lui avait-il jamais fait  ?\n\u00ab L\u2019\u00e9cole n\u2019est pas encore tout \u00e0 fait d\u00e9serte,  \ndit  le  fant\u00f4me.  Il  y  reste  encore  un  enfant  \nsolitaire, oubli\u00e9 par ses amis.  \u00bb\nScrooge dit qu\u2019il le reconnaissait, et il soupira.\nIls  quitt\u00e8rent  la  grand\u2019route  pour  s\u2019engager  \ndans  un  chemin  creux  parfaitement  connu  de  \nScrooge,  et  s\u2019approch\u00e8rent  bient\u00f4t  d\u2019une  \nconstruction en briques d\u2019un rouge sombre, avec  \nun petit d\u00f4me surmont\u00e9 d\u2019une girouette  ; sous le \ntoit  une  cloche  \u00e9tait  suspendue.  C\u2019\u00e9tait  une  \n61maison  vaste,  mais  qui  t\u00e9moignait  des  \nvicissitudes de la fortune  ; car on se servait peu  \nde ses spacieuses d\u00e9pendances  ; les murs \u00e9taient  \nhumides  et  couverts  de  mousse,  leurs  fen\u00eatres  \nbris\u00e9es  et  les  portes  d\u00e9labr\u00e9es.  Des  poules  \ngloussaient et se pavanaient dans les \u00e9curies  ; les \nremises et les hangars \u00e9taient envahis par l\u2019herbe.  \n\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, elle n\u2019avait pas gard\u00e9 plus de restes  \nde son ancien \u00e9tat  ; car, en entrant dans le sombre  \nvestibule,  et,  en  jetant  un  regard  \u00e0  travers  les  \nportes  ouvertes  de  plusieurs  pi\u00e8ces,  ils  les  \ntrouv\u00e8rent  pauvrement  meubl\u00e9es,  froides  et  \nsolitaires ;  il  y  avait  dans  l\u2019air  une  odeur  de  \nrenferm\u00e9 ; tout, en ce lieu, respirait un d\u00e9nuement  \nglacial qui donnait \u00e0 penser que ses habitants se  \nlevaient souvent avant le jour pour travailler, et  \nn\u2019avaient pas trop de quoi manger.\nIls  all\u00e8rent,  l\u2019esprit  et  Scrooge,  \u00e0  travers  le  \nvestibule, \u00e0 une porte situ\u00e9e sur le derri\u00e8re de la  \nmaison. Elle s\u2019ouvrit devant eux, et laissa voir  \nune longue salle triste et d\u00e9serte, que rendaient  \nplus d\u00e9serte encore des rang\u00e9es de bancs et de  \npupitres en simple sapin. \u00c0 l\u2019un de ces pupitres,  \npr\u00e8s d\u2019un faible feu, lisait un enfant demeur\u00e9 tout  \n62seul ; Scrooge s\u2019assit sur un banc et pleura en se  \nreconnaissant lui-m\u00eame, oubli\u00e9, d\u00e9laiss\u00e9 comme  \nil avait coutume de l\u2019\u00eatre alors.\nPas un \u00e9cho endormi dans la maison, pas un  \ncri  des  souris  se  livrant  bataille  derri\u00e8re  les  \nboiseries, pas un son produit par le jet d\u2019eau \u00e0  \ndemi gel\u00e9, tombant goutte \u00e0 goutte dans l\u2019arri\u00e8re-\ncour, pas un soupir du vent parmi les branches  \nsans  feuilles  d\u2019un  peuplier  d\u00e9courag\u00e9,  pas  un  \nbattement  sourd  d\u2019une  porte  de  magasin  vide,  \nnon, non, pas le plus l\u00e9ger p\u00e9tillement du feu qui  \nne  f\u00eet  sentir  au  c\u0153ur  de  Scrooge  sa  douce  \ninfluence, et ne donn\u00e2t un plus libre cours \u00e0 ses  \nlarmes.\nL\u2019esprit  lui  toucha  le  bras  et  lui  montra  \nl\u2019enfant, cet autre lui-m\u00eame, attentif \u00e0 sa lecture.\nSoudain,  un  homme  v\u00eatu  d\u2019un  costume  \n\u00e9tranger,  visible,  comme  je  vous  vois,  parut  \ndebout  derri\u00e8re  la  fen\u00eatre,  avec  une  hache  \nattach\u00e9e \u00e0 sa ceinture, et conduisant par le licou  \nun \u00e2ne charg\u00e9 de bois. \u00ab  Mais c\u2019est Ali-Baba  ! \ns\u2019\u00e9cria Scrooge en extase. C\u2019est le bon vieil Ali-\nBaba,  l\u2019honn\u00eate  homme  !  Oui,  oui,  je  le  \n63reconnais. C\u2019est un jour de No\u00ebl que cet enfant  \nl\u00e0-bas avait \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 ici tout seul, et que lui il  \nvint, pour la premi\u00e8re fois, pr\u00e9cis\u00e9ment accoutr\u00e9  \ncomme  cela.  Pauvre  enfant  !  Et  Valentin,  dit  \nScrooge, et son coquin de fr\u00e8re, Orson  ; les voil\u00e0 \naussi.  Et  quel  est  son  nom  \u00e0  celui-l\u00e0,  qui  fut  \nd\u00e9pos\u00e9 tout endormi, presque nu, \u00e0 la porte de  \nDamas ; ne le voyez-vous pas  ? Et le palefrenier  \ndu sultan renvers\u00e9 sens dessus dessous par les  \ng\u00e9nies ; le voil\u00e0 la t\u00eate en bas  ! Bon ! traitez-le \ncomme il le m\u00e9rite  ; j\u2019en suis bien aise. Qu\u2019avait-\nil besoin d\u2019\u00e9pouser la princesse  ! \u00bb\nQuelle surprise pour ses confr\u00e8res de la Cit\u00e9,  \ns\u2019ils avaient pu entendre Scrooge d\u00e9penser tout  \nce  que  sa  nature  avait  d\u2019ardeur  et  d\u2019\u00e9nergie  \u00e0  \ns\u2019extasier  sur  de  tels  souvenirs,  moiti\u00e9  riant,  \nmoiti\u00e9  pleurant, avec un son de voix des plus  \nextraordinaires, et voir l\u2019animation empreinte sur  \nles traits de son visage  !\n\u00ab Voil\u00e0 le perroquet  ! continua-t-il  ; le corps \nvert et la queue jaune, avec une huppe semblable  \n\u00e0  une  laitue  sur  le  haut  de  la  t\u00eate  ;  le  voil\u00e0 ! \n\u00ab Pauvre Robinson Cruso\u00e9  ! \u00bb lui criait-il quand  \n64il revint au logis, apr\u00e8s avoir fait le tour de l\u2019\u00eele  \nen  canot.  \u00ab Pauvre  Robinson  Cruso\u00e9,  o\u00f9  avez-\nvous \u00e9t\u00e9, Robinson Cruso\u00e9  ? \u00bb L\u2019homme croyait  \nr\u00eaver,  mais  non,  il  ne  r\u00eavait  pas.  C\u2019\u00e9tait  le  \nperroquet, vous savez. Voil\u00e0 Vendredi courant \u00e0  \nla petite baie pour sauver sa vie  ! Allons, vite,  \ncourage, houp  ! \u00bb\nPuis, passant d\u2019un sujet \u00e0 un autre avec une  \nrapidit\u00e9  qui  n\u2019\u00e9tait  point  dans  son  caract\u00e8re,  \ntouch\u00e9 de compassion pour cet autre lui-m\u00eame  \nqui lisait ces contes  : \u00ab Pauvre enfant  ! \u00bb r\u00e9p\u00e9ta-t-\nil, et il se mit encore \u00e0 pleurer.\n\u00ab Je voudrais... murmura Scrooge en mettant  \nla main dans sa poche et en regardant autour de  \nlui apr\u00e8s s\u2019\u00eatre essuy\u00e9 les yeux avec sa manche  ; \nmais il est trop tard maintenant.\n\u2013 Qu\u2019y a-t-il ? demanda l\u2019esprit.\n\u2013 Rien,  dit  Scrooge,  rien.  Je  pensais  \u00e0  un  \nenfant qui chantait un No\u00ebl hier soir \u00e0 ma porte  ; \nje voudrais lui avoir donn\u00e9 quelque chose  : voil\u00e0 \ntout. \u00bb\nLe  fant\u00f4me  sourit  d\u2019un  air  pensif,  et  de  la  \n65main, lui fit signe de se taire en disant  : \u00ab Voyons \nun autre No\u00ebl.  \u00bb\n\u00c0 ces mots, Scrooge vit son autre lui-m\u00eame  \nd\u00e9j\u00e0 grandi, et la salle devint un peu plus sombre  \net  un  peu  plus  sale.  Les  panneaux  s\u2019\u00e9taient  \nfendill\u00e9s,  les  fen\u00eatres  \u00e9taient  crevass\u00e9es,  des  \nfragments de pl\u00e2tre \u00e9taient tomb\u00e9s du plafond, et  \nles  lattes  se  montraient  \u00e0  d\u00e9couvert.  Mais  \ncomment  tous  ces  changements  \u00e0  vue  se  \nfaisaient-ils ? Scrooge ne le savait pas plus que  \nvous. Il savait seulement que c\u2019\u00e9tait exact, que  \ntout s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 comme cela, qu\u2019il se trouvait l\u00e0,  \nseul  encore,  tandis  que  tous  les  autres  jeunes  \ngar\u00e7ons \u00e9taient all\u00e9s passer les joyeux jours de  \nf\u00eate dans leurs familles.\nMaintenant il ne lisait plus, mais se promenait  \nde long en large en proie au d\u00e9sespoir. Scrooge  \nregarda le spectre  ; puis, avec un triste hochement  \nde t\u00eate, jeta du c\u00f4t\u00e9 de la porte un coup d\u2019\u0153il  \nplein d\u2019anxi\u00e9t\u00e9.\nElle s\u2019ouvrit ; et une petite fille, beaucoup plus  \njeune que l\u2019\u00e9colier, entra comme un trait  ; elle \npassa ses bras autour de son cou et l\u2019embrassa  \n66plusieurs fois en lui disant  : \u00ab Cher, cher fr\u00e8re  ! Je \nsuis venue pour vous emmener \u00e0 la maison, cher  \nfr\u00e8re, dit-elle en frappant ses petites mains l\u2019une  \ncontre l\u2019autre, et toute courb\u00e9e en deux \u00e0 force de  \nrire. Vous emmener \u00e0 la maison, \u00e0 la maison, \u00e0 la  \nmaison !\n\u2013 \u00c0 la maison, petite Fanny  ? r\u00e9p\u00e9ta l\u2019enfant.\n\u2013 Oui, dit-elle radieuse. \u00c0 la maison, pour tout  \nde bon, \u00e0 la maison, pour toujours, toujours. Papa  \nest maintenant si bon, en comparaison de ce qu\u2019il  \n\u00e9tait  autrefois,  que  la  maison  est  comme  un  \nparadis !  Un  de  ces  soirs,  comme  j\u2019allais  me  \ncoucher, il me parla avec une si grande tendresse,  \nque je n\u2019ai pas eu peur de lui demander encore  \nune  fois  si  vous  ne  pourriez  pas  venir  \u00e0  la  \nmaison ;  il  m\u2019a  r\u00e9pondu  que  oui,  que  vous  le  \npouviez, et m\u2019a envoy\u00e9e avec une voiture pour  \nvous  chercher.  Vous  allez  \u00eatre  un  homme  ! \najouta-t-elle en ouvrant de grands yeux  ; vous ne \nreviendrez jamais ici  ; mais d\u2019abord, nous allons  \ndemeurer ensemble toutes les f\u00eates de No\u00ebl, et  \npasser notre temps de la mani\u00e8re la plus joyeuse  \ndu monde.\n67\u2013 Vous \u00eates une vraie femme, petite Fanny  ! \u00bb, \ns\u2019\u00e9cria le jeune gar\u00e7on.\nElle battit des mains et se mit \u00e0 rire  ; ensuite \nelle essaya de lui caresser la t\u00eate  ; mais, comme  \nelle \u00e9tait trop petite, elle se mit \u00e0 rire encore, et se  \ndressa sur la pointe des pieds pour l\u2019embrasser.  \nAlors,  dans  son  empressement  enfantin,  elle  \ncommen\u00e7a \u00e0 l\u2019entra\u00eener vers la porte, et lui, il  \nl\u2019accompagnait sans regret.\nUne  voix  terrible  se  fit  entendre  dans  le  \nvestibule :  \u00ab Descendez  la  malle  de  master  \nScrooge, allons  ! \u00bb Et en m\u00eame temps parut le  \nma\u00eetre  en  personne,  qui  jeta  sur  le  jeune  M.  \nScrooge un regard de condescendance farouche,  \net  le  plongea  dans  un  trouble  affreux  en  lui  \nsecouant la main en signe d\u2019adieu. Il l\u2019introduisit  \nensuite, ainsi que sa s\u0153ur, dans la vieille salle  \nbasse,  la  plus  froide  qu\u2019on  ait  jamais  vue,  \nv\u00e9ritable  cave,  o\u00f9  les  cartes  suspendues  aux  \nmurailles, les globes c\u00e9lestes et terrestres dans les  \nembrasures de fen\u00eatres, semblaient glac\u00e9s par le  \nfroid.  Il  leur  servit  une  carafe  d\u2019un  vin  \nsinguli\u00e8rement  l\u00e9ger,  et  un  morceau  de  g\u00e2teau  \n68singuli\u00e8rement lourd, r\u00e9galant lui-m\u00eame de ces  \nfriandises le jeune couple, en m\u00eame temps qu\u2019il  \nenvoyait  un  domestique  de  ch\u00e9tive  apparence  \npour  offrir  \u00ab  quelque  chose  \u00bb  au  postillon,  qui  \nr\u00e9pondit  qu\u2019il  remerciait  bien  monsieur,  mais  \nque, si c\u2019\u00e9tait le m\u00eame vin dont il avait d\u00e9j\u00e0 go\u00fbt\u00e9  \nauparavant,  il  aimait  mieux  ne  rien  prendre.  \nPendant ce temps-l\u00e0 on avait attach\u00e9 la malle de  \nma\u00eetre  Scrooge  sur  le  haut  de  la  voiture  ;  les \nenfants dirent adieu de tr\u00e8s grand c\u0153ur au ma\u00eetre,  \net, montant en voiture, ils travers\u00e8rent gaiement  \nl\u2019all\u00e9e  du  jardin  ;  les  roues  rapides  faisaient  \njaillir, comme des flots d\u2019\u00e9cume, la neige et le  \ngivre qui recouvraient les sombres feuilles des  \narbres.\n\u00ab Ce fut toujours une cr\u00e9ature d\u00e9licate qu\u2019un  \nsimple souffle aurait pu fl\u00e9trir, dit le spectre...  \nMais elle avait un grand c\u0153ur.\n\u2013 Oh ! oui, s\u2019\u00e9cria Scrooge. Vous avez raison.  \nCe n\u2019est pas moi qui dirai le contraire, esprit,  \nDieu m\u2019en garde  !\n\u2013 Elle est morte mari\u00e9e, dit l\u2019esprit, et a laiss\u00e9  \ndeux enfants, je crois.\n69\u2013 Un seul, r\u00e9pondit Scrooge.\n\u2013 C\u2019est vrai, dit le spectre, votre neveu.  \u00bb\nScrooge  parut  mal  \u00e0  l\u2019aise  et  r\u00e9pondit  \nbri\u00e8vement : \u00ab Oui. \u00bb\nQuoiqu\u2019ils n\u2019eussent fait que quitter la pension  \nen ce moment, ils se trouvaient d\u00e9j\u00e0 dans les rues  \npopuleuses  d\u2019une  ville,  o\u00f9  passaient  et  \nrepassaient des ombres humaines, o\u00f9 des ombres  \nde charrettes et de voitures se disputaient le pav\u00e9,  \no\u00f9 se rencontraient enfin le bruit et l\u2019agitation  \nd\u2019une v\u00e9ritable ville. On voyait assez clairement,  \n\u00e0 l\u2019\u00e9talage des boutiques, que l\u00e0 aussi on c\u00e9l\u00e9brait  \nle retour de No\u00ebl  ; mais c\u2019\u00e9tait le soir, et les rues  \n\u00e9taient \u00e9clair\u00e9es.\nLe  spectre  s\u2019arr\u00eata  \u00e0  la  porte  d\u2019un  certain  \nmagasin,  et  demanda  \u00e0  Scrooge  s\u2019il  le  \nreconnaissait.\n\u00ab Si je le reconnais  ! dit Scrooge. N\u2019est-ce pas  \nici que j\u2019ai fait mon apprentissage  ? \u00bb\nIls entr\u00e8rent. \u00c0 la vue d\u2019un vieux monsieur en  \nperruque  galloise,  assis  derri\u00e8re  un  pupitre  si  \n\u00e9lev\u00e9, que, si le gentleman avait eu deux pouces  \n70de plus, il se serait cogn\u00e9 la t\u00eate contre le plafond,  \nScrooge s\u2019\u00e9cria en proie \u00e0 une grande excitation  :\n\u00ab Mais  c\u2019est  le  vieux  Fezziwig  !  Dieu  le \nb\u00e9nisse ! C\u2019est Fezziwig ressuscit\u00e9  ! \u00bb\nLe vieux Fezziwig posa sa plume et regarda  \nl\u2019horloge qui marquait sept heures. Il se frotta les  \nmains, rajusta son vaste gilet, rit de toutes ses  \nforces,  depuis  la  plante  des  pieds  jusqu\u2019\u00e0  la  \npointe  des  cheveux,  et  appela  d\u2019une  voix  \npuissante, sonore, riche, pleine et joviale  :\n\u00ab Hol\u00e0 ! oh ! Ebenezer ! Dick ! \u00bb\nL\u2019autre Scrooge, devenu maintenant un jeune  \nhomme,  entra  lestement,  accompagn\u00e9  de  son  \ncamarade d\u2019apprentissage.\n\u00ab C\u2019est Dick Wilkins, pour s\u00fbr  ! dit Scrooge  \nau  fant\u00f4me...  Oui,  c\u2019est  lui  ;  mis\u00e9ricorde  !  le \nvoil\u00e0. Il m\u2019\u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9, le pauvre Dick  ! ce \nbien cher Dick  !\n\u2013 Allons,  allons,  mes  enfants  !  s\u2019\u00e9cria \nFezziwig, on ne travaille plus ce soir. C\u2019est la  \nveille de No\u00ebl, Dick. C\u2019est No\u00ebl, Ebenezer  ! Vite, \nmettons  les  volets,  cria  le  vieux  Fezziwig  en  \n71faisant gaiement claquer ses mains. Allons t\u00f4t  ! \ncomment ! ce n\u2019est pas encore fait  ? \u00bb\nVous  ne  croiriez  jamais  comment  ces  deux  \ngaillards  se  mirent  \u00e0  l\u2019ouvrage  !  Ils  se \npr\u00e9cipit\u00e8rent dans la rue avec les volets, un, deux,  \ntrois ;... les mirent en place,... quatre, cinq, six  ;... \npos\u00e8rent les barres et les clavettes  ;... sept, huit,  \nneuf,... et  revinrent avant que  vous  eussiez pu  \ncompter  jusqu\u2019\u00e0  douze,  haletants  comme  des  \nchevaux de course.\n\u00ab Oh\u00e9 !  oh !  s\u2019\u00e9cria  le  vieux  Fezziwig  \ndescendant de son pupitre avec une merveilleuse  \nagilit\u00e9. D\u00e9barrassons, mes enfants, et faisons de  \nla  place  ici  !  Hol\u00e0,  Dick  !  Allons,  preste,  \nEbenezer ! \u00bb\nD\u00e9barrasser !  ils  auraient  m\u00eame  tout  \nd\u00e9m\u00e9nag\u00e9 s\u2019il avait fallu, sous les yeux du vieux  \nFezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout ce qui  \n\u00e9tait  transportable  fut  enlev\u00e9  comme  pour  \ndispara\u00eetre \u00e0 tout jamais de la vie publique, le  \nplancher balay\u00e9 et arros\u00e9, les lampes appr\u00eat\u00e9es,  \nun tas de charbon jet\u00e9 sur le feu, et le magasin  \ndevint  une  salle  de  bal  aussi  commode,  aussi  \n72chaude, aussi s\u00e8che, aussi brillante qu\u2019on pouvait  \nle d\u00e9sirer pour une soir\u00e9e d\u2019hiver.\nVint  alors  un  m\u00e9n\u00e9trier  avec  son  livre  de  \nmusique. Il monta au haut du grand pupitre, en fit  \nun orchestre et produisit des accords r\u00e9jouissants  \ncomme la colique. Puis entra Mme Fezziwig, un  \nvaste sourire en personne  ; puis entr\u00e8rent les trois  \nmiss  Fezziwig,  radieuses  et  adorables  ;  puis \nentr\u00e8rent les six jeunes poursuivants dont elles  \nbrisaient les c\u0153urs  ; puis entr\u00e8rent tous les jeunes  \ngens et toutes les jeunes filles employ\u00e9s dans le  \ncommerce de la maison  ; puis entra la servante  \navec  son  cousin  le  boulanger  ;  puis  entra  la  \ncuisini\u00e8re  avec  l\u2019ami  intime  de  son  fr\u00e8re,  le  \nmarchand de lait  ; puis entra le petit apprenti d\u2019en  \nface, soup\u00e7onn\u00e9 de ne pas avoir assez de quoi  \nmanger chez son ma\u00eetre  ; il se cachait derri\u00e8re la  \nservante du num\u00e9ro 15, \u00e0 laquelle sa ma\u00eetresse, le  \nfait  \u00e9tait  prouv\u00e9,  avait  tir\u00e9  les  oreilles.  Ils  \nentr\u00e8rent  tous,  l\u2019un  apr\u00e8s  l\u2019autre,  quelques-uns  \nd\u2019un air timide, d\u2019autres plus hardiment, ceux-ci  \navec gr\u00e2ce, ceux-l\u00e0 avec gaucherie, qui poussant,  \nqui  tirant ;  enfin  tous  entr\u00e8rent  de  fa\u00e7on  ou  \nd\u2019autre et n\u2019importe comment. Ils partirent tous,  \n73vingt couples \u00e0 la fois, se tenant par la main et  \nformant une ronde. La moiti\u00e9 se porte en avant,  \npuis revient en arri\u00e8re  ; c\u2019est au tour de ceux-ci \u00e0  \nse balancer en cadence, c\u2019est au tour de ceux-l\u00e0 \u00e0  \nentra\u00eener le mouvement  ; puis ils recommencent  \ntous \u00e0 tourner en rond plusieurs fois, se groupant,  \nse serrant, se poursuivant les uns les autres  : le \nvieux couple n\u2019est jamais \u00e0 sa place, et les jeunes  \ncouples repartent avec vivacit\u00e9, quand ils l\u2019ont  \nmis  dans  l\u2019embarras,  puis,  enfin, la cha\u00eene est  \nrompue et les danseurs se trouvent sans vis-\u00e0-vis.  \nApr\u00e8s  ce  beau  r\u00e9sultat,  le  vieux  Fezziwig,  \nfrappant  des  mains  pour  suspendre  la  danse,  \ns\u2019\u00e9cria : \u00ab C\u2019est bien ! \u00bb et le m\u00e9n\u00e9trier plongea  \nson  visage  \u00e9chauff\u00e9  dans  un  pot  de  porter,  \nsp\u00e9cialement  pr\u00e9par\u00e9  \u00e0  cette  intention.  Mais,  \nlorsqu\u2019il  reparut,  d\u00e9daignant  le  repos,  il  \nrecommen\u00e7a de plus belle, quoiqu\u2019il n\u2019y e\u00fbt pas  \nencore de danseurs, comme si l\u2019autre m\u00e9n\u00e9trier  \navait \u00e9t\u00e9 report\u00e9 chez lui, \u00e9puis\u00e9, sur un volet de  \nfen\u00eatre, et que ce fut un nouveau musicien qui fut  \nvenu le remplacer, r\u00e9solu \u00e0 vaincre ou \u00e0 p\u00e9rir.\nIl y eut encore des danses, et le jeu des gages  \ntouch\u00e9s ; puis encore des danses, un g\u00e2teau, du  \n74n\u00e9gus, une \u00e9norme pi\u00e8ce de r\u00f4ti froid, une autre  \nde bouilli froid, des p\u00e2t\u00e9s au hachis et de la bi\u00e8re  \nen abondance. Mais le grand effet de la soir\u00e9e, ce  \nfut apr\u00e8s le r\u00f4ti et le bouilli, quand le m\u00e9n\u00e9trier  \n(un  fin  matois,  remarquez  bien,  un  diable  \nd\u2019homme  qui  connaissait  bien  son  affaire  :  ce \nn\u2019est  ni  vous  ni  moi  qui  aurions  pu  lui  en  \nremontrer !) commen\u00e7a \u00e0 jouer \u00ab  Sir Robert de  \nCoverley \u00bb.  Alors  s\u2019avan\u00e7a  le  vieux  Fezziwig  \npour danser avec Mme Fezziwig. Ils se plac\u00e8rent  \nen  t\u00eate  de  la  danse.  En  voil\u00e0  de  la  besogne  ! \nvingt-trois ou vingt-quatre couples \u00e0 conduire, et  \ndes gens avec lesquels il n\u2019y avait pas \u00e0 badiner,  \ndes gens qui voulaient danser et ne savaient ce  \nque c\u2019\u00e9tait que d\u2019aller le pas.\nMais quand ils auraient bien \u00e9t\u00e9 deux ou trois  \nfois aussi nombreux, quatre fois m\u00eame, le vieux  \nFezziwig  aurait  \u00e9t\u00e9  capable  de  leur  tenir  t\u00eate,  \nMme Fezziwig pareillement. Quant \u00e0 elle, c\u2019\u00e9tait  \nsa digne compagne, dans toute l\u2019\u00e9tendue du mot.  \nSi ce n\u2019est pas l\u00e0 un assez bel \u00e9loge, qu\u2019on m\u2019en  \nfournisse un autre, et j\u2019en ferai mon profit. Les  \nmollets de Fezziwig \u00e9taient positivement comme  \ndeux  astres.  C\u2019\u00e9taient  des  lunes  qui  se  \n75multipliaient  dans  toutes  les  \u00e9volutions  de  la  \ndanse.  Ils  paraissaient,  disparaissaient,  \nreparaissaient de plus belle. Et quand le vieux  \nFezziwig et Mme Fezziwig eurent ex\u00e9cut\u00e9 toute  \nla  danse :  avancez  et  reculez,  tenez  votre  \ndanseuse par la main, balancez, saluez  ; le tire-\nbouchon ;  enfilez  l\u2019aiguille  et  reprenez  vos  \nplaces ; Fezziwig  faisait  des  entrechats  si  \nlestement, qu\u2019il semblait jouer du flageolet avec  \nses jambes, et retombait ensuite en place sur ses  \npieds droit comme un I.\nQuand  l\u2019horloge  sonna  onze  heures,  ce  bal  \ndomestique prit fin. M. et Mme Fezziwig all\u00e8rent  \nse placer de chaque c\u00f4t\u00e9 de la porte, et secouant  \namicalement  les  mains  \u00e0  chaque  personne  \nindividuellement,  lui  aux  hommes,  elle  aux  \nfemmes,  \u00e0  mesure  que  l\u2019on  sortait,  ils  leur  \nsouhait\u00e8rent \u00e0 tous un joyeux No\u00ebl. Lorsqu\u2019il ne  \nresta plus que les deux apprentis, ils leur firent les  \nm\u00eames adieux, puis les voix joyeuses se turent, et  \nles jeunes gens regagn\u00e8rent leurs lits plac\u00e9s sous  \nun comptoir de l\u2019arri\u00e8re-boutique.\nPendant tout ce temps, Scrooge s\u2019\u00e9tait agit\u00e9  \n76comme un homme qui aurait perdu l\u2019esprit. Son  \nc\u0153ur et son \u00e2me avaient pris part \u00e0 cette sc\u00e8ne  \navec son autre lui-m\u00eame. Il reconnaissait tout, se  \nrappelait  tout,  jouissait  de  tout  et  \u00e9prouvait  la  \nplus \u00e9trange agitation. Ce ne fut plus que quand  \nces brillants visages de son autre lui-m\u00eame et de  \nDick eurent disparu \u00e0 leurs yeux, qu\u2019il se souvint  \ndu  fant\u00f4me  et  s\u2019aper\u00e7ut  que  ce  dernier  le  \nconsid\u00e9rait  tr\u00e8s  attentivement,  tandis  que  la  \nlumi\u00e8re dont sa t\u00eate \u00e9tait surmont\u00e9e brillait d\u2019une  \nclart\u00e9 de plus en plus vive.\n\u00ab Il faut bien peu de chose, dit le fant\u00f4me,  \npour  inspirer  \u00e0  ces  sottes  gens  tant  de  \nreconnaissance...\n\u2013 Peu de chose  ! r\u00e9p\u00e9ta Scrooge.  \u00bb\nL\u2019esprit  lui  fit  signe  d\u2019\u00e9couter  les  deux  \napprentis qui r\u00e9pandaient leurs c\u0153urs en louanges  \nsur Fezziwig, puis ajouta, lorsqu\u2019il eut ob\u00e9i  :\n\u00ab Eh  quoi !  voil\u00e0-t-il  pas  grand\u2019chose  ?  Il  a \nd\u00e9pens\u00e9 quelques livres sterling de votre argent  \nmortel ; trois ou quatre peut-\u00eatre. Cela vaut-il la  \npeine de lui donner tant d\u2019\u00e9loges  ?\n77\u2013 Ce  n\u2019est  pas  cela,  dit  Scrooge  excit\u00e9  par  \ncette  remarque,  et  parlant,  sans  s\u2019en  douter,  \ncomme son autre lui-m\u00eame et non pas comme le  \nScrooge d\u2019aujourd\u2019hui. Ce n\u2019est pas cela, esprit.  \nFezziwig a le pouvoir de nous rendre heureux ou  \nmalheureux ; de faire que notre service devienne  \nl\u00e9ger ou pesant, un plaisir ou une peine. Que ce  \npouvoir  consiste  en  paroles  et  en  regards,  en  \nchoses  si  insignifiantes,  si  fugitives  qu\u2019il  est  \nimpossible de les additionner et de les aligner en  \ncompte,  eh  bien,  qu\u2019est-ce  que  cela  fait  ?  le \nbonheur qu\u2019il nous donne est tout aussi grand que  \ns\u2019il co\u00fbtait une fortune.  \u00bb\nScrooge surprit le regard per\u00e7ant de l\u2019esprit et  \ns\u2019arr\u00eata.\n\u00ab Qu\u2019est-ce  que  vous  avez  ?  demanda  le  \nfant\u00f4me.\n\u2013 Rien de particulier, r\u00e9pondit Scrooge.\n\u2013 Vous  avez  l\u2019air  d\u2019avoir  quelque  chose,  \ninsista le spectre.\n\u2013 Non, dit Scrooge, non. Seulement j\u2019aimerais  \n\u00e0 pouvoir dire en ce moment un mot ou deux \u00e0  \n78mon commis. Voil\u00e0 tout.  \u00bb\nSon  autre  lui-m\u00eame  \u00e9teignit  les  lampes  au  \nmoment o\u00f9 il exprimait ce d\u00e9sir  ; et Scrooge et le  \nfant\u00f4me se trouv\u00e8rent de nouveau c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te en  \nplein air.\n\u00ab Mon  temps  s\u2019\u00e9coule,  observa  l\u2019esprit...  \nVite ! \u00bb\nCette parole n\u2019\u00e9tait point adress\u00e9e \u00e0 Scrooge  \nou \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019il p\u00fbt voir, mais elle produisit  \nun effet imm\u00e9diat, car Scrooge se revit encore. Il  \n\u00e9tait plus \u00e2g\u00e9 maintenant, un homme dans la fleur  \nde l\u2019\u00e2ge. Son visage n\u2019avait point les traits durs et  \ns\u00e9v\u00e8res de sa maturit\u00e9  ; mais il avait commenc\u00e9 \u00e0  \nporter les marques de l\u2019inqui\u00e9tude et de l\u2019avarice.  \nIl y avait dans son regard une mobilit\u00e9 ardente,  \navide, inqui\u00e8te, qui indiquait la passion qui avait  \npris racine en lui  : on devinait d\u00e9j\u00e0 de quel cot\u00e9  \nallait  se  projeter  l\u2019ombre  de  l\u2019arbre  qui  \ncommen\u00e7ait \u00e0 grandir.\nIl n\u2019\u00e9tait pas seul, il se trouvait au contraire \u00e0  \nc\u00f4t\u00e9 d\u2019une belle jeune fille v\u00eatue de deuil, dont  \nles yeux pleins de larmes brillaient \u00e0 la lumi\u00e8re  \ndu spectre de No\u00ebl pass\u00e9.\n79\u00ab Peu importe, disait-elle doucement, \u00e0 vous  \ndu moins. Une autre idole a pris ma place, et, si  \nelle peut vous r\u00e9jouir et vous consoler plus tard,  \ncomme  j\u2019aurais  essay\u00e9 de  le  faire,  je  n\u2019ai  pas  \nautant de raison de m\u2019affliger.\n\u2013 Quelle idole a pris votre place  ? r\u00e9pondit-il.\n\u2013 Le veau d\u2019or.\n\u2013 Voil\u00e0 bien l\u2019impartialit\u00e9 du monde  ! dit-il. Il \nn\u2019y  a  rien  qu\u2019il  traite  plus  durement  que  la  \npauvret\u00e9 ; et il n\u2019y a rien qu\u2019il fasse profession de  \ncondamner  avec  autant  de  s\u00e9v\u00e9rit\u00e9  que  la  \npoursuite de la richesse  !\n\u2013 Vous  craignez  trop  l\u2019opinion  du  monde,  \nr\u00e9pliquait la jeune fille avec douceur. Vous avez  \nsacrifi\u00e9 toutes vos esp\u00e9rances \u00e0 celle d\u2019\u00e9chapper  \nun jour \u00e0 son m\u00e9pris sordide. J\u2019ai vu vos plus  \nnobles aspirations dispara\u00eetre une \u00e0 une, jusqu\u2019\u00e0  \nce que la passion dominante, le lucre, vous ait  \nabsorb\u00e9. N\u2019ai-je pas raison  ?\n\u2013 Eh bien ! quoi ? reprit-il. Lors m\u00eame que je  \nserais  devenu  plus  raisonnable  en  vieillissant,  \napr\u00e8s ? Je ne suis pas chang\u00e9 \u00e0 votre \u00e9gard.  \u00bb\n80Elle secoua la t\u00eate.\n\u00ab Suis-je chang\u00e9  ?\n\u2013 Notre  engagement  est  bien  ancien.  Nous  \nl\u2019avons pris ensemble quand nous \u00e9tions tous les  \ndeux  pauvres  et  contents  de  notre  \u00e9tat,  en  \nattendant  le  jour  o\u00f9  nous  pourrions  am\u00e9liorer  \nnotre  fortune  en  ce  monde  par  notre  patiente  \nindustrie.  Vous  avez  bien  chang\u00e9.  Quand  cet  \nengagement fut pris, vous \u00e9tiez un autre homme.\n\u2013 J\u2019\u00e9tais  un  enfant,  s\u2019\u00e9cria-t-il  avec  \nimpatience.\n\u2013 Votre propre conscience vous dit que vous  \nn\u2019\u00e9tiez point alors ce que vous \u00eates aujourd\u2019hui,  \nr\u00e9pliqua-t-elle. Pour moi, je suis la m\u00eame. Ce qui  \npouvait nous promettre le bonheur, quand nous  \nn\u2019avions qu\u2019un c\u0153ur, n\u2019est plus qu\u2019une source de  \npeines depuis que nous en avons deux. Combien  \nde fois et avec quelle amertume j\u2019y ai pens\u00e9, je ne  \nveux pas vous le dire. Il suffit que j\u2019y aie pens\u00e9,  \net  que  je  puisse  \u00e0  pr\u00e9sent  vous  rendre  votre  \nparole.\n\u2013 Ai-je jamais cherch\u00e9 \u00e0 la reprendre  ?\n81\u2013 De bouche, non, jamais.\n\u2013 Comment, alors  ?\n\u2013 En changeant du tout au tout. Votre humeur  \nn\u2019est plus la m\u00eame, ni l\u2019atmosph\u00e8re au milieu de  \nlaquelle vous vivez  ; ni l\u2019esp\u00e9rance qui \u00e9tait le  \nbut  principal  de  votre  vie.  Si  cet  engagement  \nn\u2019e\u00fbt jamais exist\u00e9 entre nous, dit la jeune fille, le  \nregardant avec douceur, mais avec fermet\u00e9, dites-\nle-moi,  rechercheriez-vous  ma  main  \naujourd\u2019hui ? Oh ! non. \u00bb\nIl parut pr\u00eat \u00e0 c\u00e9der en d\u00e9pit de lui-m\u00eame \u00e0  \ncette supposition trop vraisemblable. Cependant  \nil ne se rendit pas encore  :\n\u00ab Vous ne le pensez pas, dit-il.\n\u2013 Je serais bien heureuse de penser autrement  \nsi je le pouvais, r\u00e9pondit-elle  ; Dieu le sait  ! Pour \nque je me sois rendue moi-m\u00eame \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9  \naussi p\u00e9nible, il faut bien qu\u2019elle ait une force  \nirr\u00e9sistible. Mais, si vous \u00e9tiez libre aujourd\u2019hui  \nou demain, comme hier, puis-je croire que vous  \nchoisiriez pour femme une fille sans dot, vous  \nqui, dans vos plus intimes confidences, alors que  \n82vous  lui  ouvriez  votre  c\u0153ur  avec  le  plus  \nd\u2019abandon, ne cessiez de peser toutes choses dans  \nles balances de l\u2019int\u00e9r\u00eat, et de tout estimer par le  \nprofit que vous pouviez en retirer  ! ou si, venant \u00e0  \noublier un instant, \u00e0 cause d\u2019elle, les principes qui  \nfont  votre  seule  r\u00e8gle  de  conduite,  vous  vous  \narr\u00eatiez \u00e0 ce choix, ne sais-je donc pas que vous  \nne  tarderiez  point  \u00e0  le  regretter  et  \u00e0  vous  en  \nrepentir ? j\u2019en suis convaincue  ; c\u2019est pourquoi je  \nvous rends votre libert\u00e9, de grand c\u0153ur, \u00e0 cause  \nm\u00eame de l\u2019amour que je vous portais autrefois,  \nquand vous \u00e9tiez si diff\u00e9rent de ce que vous \u00eates  \naujourd\u2019hui. \u00bb\nIl  allait  parler  ;  mais  elle  continua  en  \nd\u00e9tournant les yeux  :\n\u00ab Peut-\u00eatre...  mais  non,  disons  plut\u00f4t  :  sans \naucun doute, la m\u00e9moire du pass\u00e9 m\u2019autorise \u00e0  \nl\u2019esp\u00e9rer, vous souffrirez de ce parti. Mais encore  \nun peu, bien peu de temps, et vous bannirez avec  \nempressement ce souvenir importun comme un  \nr\u00eave inutile et f\u00e2cheux dont vous vous f\u00e9liciterez  \nd\u2019\u00eatre d\u00e9livr\u00e9. Puisse la nouvelle existence que  \nvous aurez choisie vous rendre heureux  ! \u00bb\n83Elle le quitta, et ils se s\u00e9par\u00e8rent.\n\u00ab Esprit,  dit  Scrooge,  ne  me  montrez  plus  \nrien ! Ramenez-moi \u00e0 la maison. Pourquoi vous  \nplaisez-vous \u00e0 me tourmenter  ?\n\u2013 Encore une ombre  ! cria le spectre.\n\u2013 Non,  plus  d\u2019autres  !  dit  Scrooge  ;  je  n\u2019en \nveux pas voir davantage. Ne me  montrez  plus  \nrien !... \u00bb\nMais le fant\u00f4me impitoyable l\u2019\u00e9treignit entre  \nses deux bras et le for\u00e7a \u00e0 consid\u00e9rer la suite des  \n\u00e9v\u00e9nements.\nIls se trouv\u00e8rent tout \u00e0 coup transport\u00e9s dans  \nun autre lieu o\u00f9 une sc\u00e8ne d\u2019un autre genre vint  \nfrapper  leurs  regards  ;  c\u2019\u00e9tait  une  chambre,  ni  \ngrande, ni belle, mais agr\u00e9able et commode. Pr\u00e8s  \nd\u2019un bon feu d\u2019hiver \u00e9tait assise une belle jeune  \nfille, qui ressemblait tellement \u00e0 la derni\u00e8re, que  \nScrooge la prit pour elle, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il aper\u00e7\u00fbt  \ncette  derni\u00e8re  devenue  maintenant  une  grave  \nm\u00e8re de famille, assise vis-\u00e0-vis de sa fille. Le  \nbruit  qui  se  faisait  dans  cette  chambre  \u00e9tait  \nassourdissant, car il y avait l\u00e0 plus d\u2019enfants que  \n84Scrooge, dans l\u2019agitation extr\u00eame de son esprit,  \nn\u2019en pouvait compter  ; et, bien diff\u00e9rents de la  \njoyeuse troupe dont parle le po\u00e8me, au lieu de  \nquarante  enfants  silencieux  comme  s\u2019il  n\u2019y  en  \navait eu qu\u2019un seul, chacun d\u2019eux, au contraire,  \nse montrait bruyant et tapageur comme quarante.  \nLa cons\u00e9quence in\u00e9vitable d\u2019une telle situation  \n\u00e9tait un vacarme dont rien ne saurait donner une  \nid\u00e9e ; mais personne ne semblait s\u2019en inqui\u00e9ter.  \nBien plus, la m\u00e8re et la fille en riaient de tout leur  \nc\u0153ur et s\u2019en amusaient beaucoup. Celle-ci, ayant  \ncommenc\u00e9 \u00e0 se m\u00ealer \u00e0 leurs jeux, fut aussit\u00f4t  \nmise  au  pillage  par  ces  petits  brigands  qui  la  \ntrait\u00e8rent sans piti\u00e9. Que n\u2019aurais-je pas donn\u00e9  \npour \u00eatre l\u2019un d\u2019eux  ! Quoique assur\u00e9ment je ne  \nme fusse jamais conduit avec tant de rudesse, oh  ! \nnon !  Je  n\u2019aurais  pas  voulu,  pour  tout  l\u2019or  du  \nmonde, avoir emm\u00eal\u00e9 si rudement, ni tir\u00e9 avec  \ntant de brutalit\u00e9 ces cheveux si bien peign\u00e9s  ; et \nquant au charmant petit soulier, je me serais bien  \ngard\u00e9 de le lui \u00f4ter de force, Dieu me b\u00e9nisse  ! \nquand il se serait agi de sauver ma vie. Pour ce  \nqui est de mesurer sa taille en jouant comme ils le  \nfaisaient sans scrupule, ces petits audacieux, je ne  \n85l\u2019aurais certainement pas os\u00e9 non plus  ; j\u2019aurais \ncraint qu\u2019en punition de ce sacril\u00e8ge, mon bras ne  \nf\u00fbt condamn\u00e9 \u00e0 s\u2019arrondir toujours, sans pouvoir  \nse  redresser  jamais.  Et  pourtant,  je  l\u2019avoue,  \nj\u2019aurais bien voulu toucher ses l\u00e8vres, lui adresser  \ndes questions afin qu\u2019elle f\u00fbt forc\u00e9e de les ouvrir  \npour me r\u00e9pondre, fixer mes regards sur les cils  \nde ses yeux baiss\u00e9s, sans la faire rougir  ; d\u00e9nouer \nsa chevelure ondoyante dont une seule boucle e\u00fbt  \n\u00e9t\u00e9  pour  moi  le  plus  pr\u00e9cieux  de  tous  les  \nsouvenirs ;  bref,  j\u2019aurais  voulu,  je  le  confesse,  \nqu\u2019il me  f\u00fbt  permis  de  jouir aupr\u00e8s d\u2019elle  des  \nprivil\u00e8ges d\u2019un enfant, et, cependant, demeurer  \nassez homme pour en appr\u00e9cier toute la valeur.\nMais  voil\u00e0  qu\u2019en  ce  moment  on  entendit  \nfrapper \u00e0 la porte, et il s\u2019ensuivit imm\u00e9diatement  \nun  tel  tumulte  et  une  telle  confusion,  que  ce  \ngroupe aussi bruyant qu\u2019anim\u00e9 qui l\u2019entourait la  \nporta violemment, sans qu\u2019elle put s\u2019en d\u00e9fendre,  \nla figure riante et les v\u00eatements en d\u00e9sordre, du  \nc\u00f4t\u00e9 de la porte, au-devant du p\u00e8re qui rentrait  \nsuivi  d\u2019un  homme  charg\u00e9  de  joujoux  et  de  \ncadeaux de No\u00ebl. Qu\u2019on se figure les cris, les  \nbatailles, les assauts livr\u00e9s au commissionnaire  \n86sans d\u00e9fense  ! C\u2019est \u00e0 qui l\u2019escaladera avec des  \nchaises en guise d\u2019\u00e9chelles, pour fouiller dans ses  \npoches, lui arracher les petits paquets envelopp\u00e9s  \nde  papier  gris,  le  saisir  par  la  cravate,  se  \nsuspendre \u00e0 son cou, lui distribuer, en signe d\u2019une  \ntendresse que rien ne peut r\u00e9primer, force coups  \nde poing dans le dos, force coups de pied dans les  \nos des jambes. Et puis, quels cris de joie et de  \nbonheur  accueillent  l\u2019ouverture  de  chaque  \npaquet ! Quel effet produit la f\u00e2cheuse nouvelle  \nque le marmot a \u00e9t\u00e9 pris sur le fait, mettant dans  \nsa bouche une po\u00eale \u00e0 frire du petit m\u00e9nage, et  \nqu\u2019il  est  plus  que  suspect\u00e9  d\u2019avoir  aval\u00e9  un  \ndindon en sucre, coll\u00e9 sur un plat de bois  ! Quel \nimmense  soulagement  de  reconna\u00eetre  que  c\u2019est  \nune  fausse  alarme  !  Leur  joie,  leur  \nreconnaissance, leur enthousiasme, tout cela ne  \nsaurait se d\u00e9crire. Enfin, l\u2019heure \u00e9tant arriv\u00e9e, peu  \n\u00e0 peu les enfants, avec leurs \u00e9motions, sortent du  \nsalon l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, montent l\u2019escalier quatre  \n\u00e0 quatre jusqu\u2019\u00e0 leur chambre situ\u00e9e au dernier  \n\u00e9tage, o\u00f9 ils se couchent, et le calme rena\u00eet.\nAlors Scrooge redoubla d\u2019attention quand le  \nma\u00eetre du logis, sur lequel s\u2019appuyait tendrement  \n87sa fille, s\u2019assit entre elle et sa m\u00e8re, au coin du  \nfeu ;  et  quand  il  vint  \u00e0  penser  qu\u2019une  autre  \ncr\u00e9ature  semblable,  tout  aussi  gracieuse,  tout  \naussi belle, aurait pu l\u2019appeler son p\u00e8re, et faire  \nun printemps du triste hiver de sa vie, ses yeux se  \nremplirent de larmes.\n\u00ab Bella, dit le mari se tournant vers sa femme  \navec un sourire, j\u2019ai vu ce soir un de vos anciens  \namis.\n\u2013 Qui donc ?\n\u2013 Devinez !\n\u2013 Comment  le  puis-je  ?...  Mais,  j\u2019y  suis,  \najouta-t-elle aussit\u00f4t en riant comme lui. C\u2019est M.  \nScrooge.\n\u2013 Lui-m\u00eame. Je passais devant la fen\u00eatre de  \nson  comptoir  ;  et,  comme  les  volets  n\u2019\u00e9taient  \npoint ferm\u00e9s et qu\u2019il avait de la lumi\u00e8re, je n\u2019ai  \npu m\u2019emp\u00eacher de le voir. Son associ\u00e9 se meurt,  \ndit-on ; il \u00e9tait donc l\u00e0 seul comme toujours, je  \npense, tout seul au monde.\n\u2013 Esprit,  dit  Scrooge  d\u2019une  voix  saccad\u00e9e,  \n\u00e9loignez-moi d\u2019ici.\n88\u2013 Je vous ai pr\u00e9venu, r\u00e9pondit le fant\u00f4me, que  \nje vous montrerais les ombres de ce qui a \u00e9t\u00e9  ; ne \nvous en prenez pas \u00e0 moi si elles sont ce qu\u2019elles  \nsont, et non autre chose.\n\u2013 Emmenez-moi  ! s\u2019\u00e9cria Scrooge, je ne puis  \nsupporter davantage ce spectacle  ! \u00bb\nIl se tourna  vers  l\u2019esprit, et voyant qu\u2019il  le  \nregardait  avec  un  visage  dans  lequel,  par  une  \nsingularit\u00e9  \u00e9trange,  se  retrouvaient  des  traits  \n\u00e9pars de tous les visages qu\u2019il lui avait montr\u00e9s, il  \nse jeta sur lui.\n\u00ab Laissez-moi !  s\u2019\u00e9cria-t-il  ;  ramenez-moi,  \ncessez de m\u2019obs\u00e9der  ! \u00bb\nDans la lutte, si toutefois c\u2019\u00e9tait une lutte, car  \nle spectre, sans aucune r\u00e9sistance apparente, ne  \npouvait  \u00eatre  \u00e9branl\u00e9  par  aucun  effort  de  son  \nadversaire, Scrooge observa que la lumi\u00e8re de sa  \nt\u00eate  brillait,  de  plus  en  plus  \u00e9clatante.  \nRapprochant  alors  dans  son  esprit  cette  \ncirconstance  de  l\u2019influence  que  le  fant\u00f4me  \nexer\u00e7ait  sur  lui,  il  saisit  l\u2019\u00e9teignoir  et,  par  un  \nmouvement soudain, le lui enfon\u00e7a vivement sur  \nla t\u00eate.\n89L\u2019esprit s\u2019affaissa tellement sous ce chapeau  \nfantastique, qu\u2019il disparut presque en entier  ; mais \nScrooge avait beau peser sur lui de toutes ses  \nforces, il ne pouvait venir \u00e0 bout de cacher la  \nlumi\u00e8re qui s\u2019\u00e9chappait de dessous l\u2019\u00e9teignoir et  \nrayonnait autour de lui sur le sol.\nIl se sentit \u00e9puis\u00e9 et domin\u00e9 par un irr\u00e9sistible  \nbesoin de dormir, puis bient\u00f4t il se trouva dans sa  \nchambre \u00e0 coucher. Alors il fit un dernier effort  \npour  enfoncer  encore  davantage  l\u2019\u00e9teignoir,  sa  \nmain  se  d\u00e9tendit,  et  il  n\u2019eut  que  le  temps  de  \nrouler  sur  son  lit  avant  de  tomber  dans  un  \nprofond sommeil.\n90Troisi\u00e8me couplet\nLe second des trois esprits\nR\u00e9veill\u00e9  au  milieu  d\u2019un  ronflement  d\u2019une  \nforce prodigieuse, et s\u2019asseyant sur son lit pour  \nrecueillir ses pens\u00e9es, Scrooge n\u2019eut pas besoin  \nqu\u2019on  lui  dise  que  l\u2019horloge  allait  de  nouveau  \nsonner  une  heure.  Il  sentit  de  lui-m\u00eame  qu\u2019il  \nreprenait connaissance juste \u00e0 point nomm\u00e9 pour  \nse mettre en rapport avec le second messager qui  \nlui  serait  envoy\u00e9  par  l\u2019intervention  de  Jacob  \nMarley. Mais trouvant tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able le frisson  \nqu\u2019il \u00e9prouvait en restant l\u00e0 \u00e0 se demander lequel  \nde ses rideaux tirerait ce nouveau spectre, il les  \ntira tous les deux de ses propres mains, puis, se  \nlaissant retomber sur son oreiller, il tint l\u2019\u0153il au  \nguet tout autour de son lit, car il d\u00e9sirait affronter  \nbravement l\u2019esprit au moment de son apparition,  \net n\u2019avait envie ni d\u2019\u00eatre assailli par surprise, ni  \n91de se laisser dominer par une trop vive \u00e9motion.\nMessieurs  les  esprits  forts,  habitu\u00e9s  \u00e0  ne  \ndouter de rien, qui se piquent d\u2019\u00eatre blas\u00e9s sur  \ntous  les  genres  d\u2019\u00e9motion,  et  de  se  trouver,  \u00e0  \ntoute  heure,  \u00e0  la  hauteur  des  circonstances,  \nexpriment  la  vaste  \u00e9tendue  de  leur  courage  \nimpassible en face des aventures impr\u00e9vues, en se  \nd\u00e9clarant pr\u00eats \u00e0 tout, depuis une partie de croix  \nou pile, jusqu\u2019\u00e0 une partie d\u2019honneur (c\u2019est ainsi,  \nje  crois,  qu\u2019on  appelle  l\u2019homicide).  Entre  ces  \ndeux extr\u00eames, il se trouve, sans aucun doute, un  \nchamp assez spacieux, et une grande vari\u00e9t\u00e9 de  \nsujets.  Sans  vouloir  faire  de  Scrooge  un  \nmatamore si farouche, je ne saurais m\u2019emp\u00eacher  \nde vous prier de croire qu\u2019il \u00e9tait pr\u00eat aussi \u00e0  \nd\u00e9fier  un  nombre  presque  infini  d\u2019apparitions  \n\u00e9tranges et fantastiques, et \u00e0 ne se laisser \u00e9tonner  \npar quoi que ce f\u00fbt en ce genre, depuis la vue  \nd\u2019un  enfant  au  berceau,  jusqu\u2019\u00e0  celle  d\u2019un  \nrhinoc\u00e9ros !\nMais, s\u2019il s\u2019attendait presque \u00e0 tout, il n\u2019\u00e9tait,  \npar le fait, nullement pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y e\u00fbt  \nrien,  et  c\u2019est  pourquoi,  quand  l\u2019horloge  vint  \u00e0  \n92sonner  une  heure,  et  qu\u2019aucun  fant\u00f4me  ne  lui  \napparut, il fut pris d\u2019un frisson violent et se mit \u00e0  \ntrembler de tous ses membres. Cinq minutes, dix  \nminutes, un quart d\u2019heure se pass\u00e8rent, rien ne se  \nmontra. Pendant tout ce temps, il demeura \u00e9tendu  \nsur son lit, o\u00f9 se r\u00e9unissaient, comme en un point  \ncentral, les rayons d\u2019une lumi\u00e8re rouge\u00e2tre qui  \nl\u2019\u00e9claira  tout  entier  quand  l\u2019horloge  annon\u00e7a  \nl\u2019heure. Cette lumi\u00e8re toute seule lui causait plus  \nd\u2019alarmes qu\u2019une douzaine de spectres, car il ne  \npouvait en comprendre ni la signification ni la  \ncause, et parfois il craignait d\u2019\u00eatre en ce moment  \nun cas int\u00e9ressant de combustion spontan\u00e9e, sans  \navoir au moins la consolation de le savoir. \u00c0 la  \nfin,  cependant,  il  commen\u00e7a  \u00e0  penser,  comme  \nvous et moi l\u2019aurions pens\u00e9 d\u2019abord (car c\u2019est  \ntoujours la personne qui ne se trouve point dans  \nl\u2019embarras, qui sait ce qu\u2019on aurait d\u00fb faire alors,  \net ce qu\u2019elle aurait fait incontestablement)  ; \u00e0 la \nfin, dis-je, il commen\u00e7a  \u00e0 penser que le foyer  \nmyst\u00e9rieux de cette lumi\u00e8re fantastique pourrait  \n\u00eatre dans la chambre voisine, d\u2019o\u00f9, en la suivant  \npour ainsi dire \u00e0 la trace, on reconnaissait qu\u2019elle  \nsemblait  s\u2019\u00e9chapper.  Cette  id\u00e9e  s\u2019empara  si  \n93compl\u00e8tement de son esprit, qu\u2019il se leva aussit\u00f4t  \ntout doucement, mit ses pantoufles, et se glissa  \nsans bruit du c\u00f4t\u00e9 de la porte.\nAu moment o\u00f9 Scrooge mettait la main sur la  \nserrure, une voix \u00e9trange l\u2019appela par son nom et  \nlui dit d\u2019entrer. Il ob\u00e9it.\nC\u2019\u00e9tait  bien  son  salon  ;  il  n\u2019y  avait  pas  le  \nmoindre doute \u00e0 cet \u00e9gard  ; mais son salon avait  \nsubi une transformation surprenante. Les murs et  \nle  plafond  \u00e9taient  si  richement  d\u00e9cor\u00e9s  de  \nguirlandes de feuillage verdoyant, qu\u2019on e\u00fbt dit  \nun  bosquet  v\u00e9ritable  dont  toutes  les  branches  \nreluisaient  de  baies  cramoisies.  Les  feuilles  \nlustr\u00e9es du houx, du gui et du lierre refl\u00e9taient la  \nlumi\u00e8re,  comme  si  on  y  avait  suspendu  une  \ninfinit\u00e9  de  petits  miroirs  ;  dans  la  chemin\u00e9e  \nflambait  un  feu  magnifique,  tel  que  ce  foyer  \nmorne et froid comme la pierre n\u2019en avait jamais  \nconnu  au  temps  de  Scrooge  ou  de  Marley,  ni  \ndepuis bien des hivers. On voyait, entass\u00e9s sur le  \nplancher,  pour  former  une  sorte  de  tr\u00f4ne,  des  \ndindes, des oies, du gibier de toute esp\u00e8ce, des  \nvolailles  grasses,  des  viandes  froides,  des  \n94cochons  de  lait,  des  jambons,  des  aunes  de  \nsaucisses,  des  p\u00e2t\u00e9s  de  hachis,  des  plum-\npuddings, des barils d\u2019hu\u00eetres, des marrons r\u00f4tis,  \ndes pommes vermeilles, des oranges juteuses, des  \npoires succulentes, d\u2019immense g\u00e2teaux des rois et  \ndes bols de punch bouillant qui obscurcissaient la  \nchambre  de  leur  d\u00e9licieuse  vapeur.  Un  joyeux  \ng\u00e9ant, superbe \u00e0 voir, s\u2019\u00e9talait \u00e0 l\u2019aise sur ce lit de  \nrepos ; il portait \u00e0 la main une torche allum\u00e9e,  \ndont la forme se rapprochait assez d\u2019une corne  \nd\u2019abondance,  et  il  l\u2019\u00e9leva  au-dessus  de  sa  t\u00eate  \npour que sa lumi\u00e8re vint frapper Scrooge, lorsque  \nce  dernier  regarda  au  travers  de  la  porte  \nentreb\u00e2ill\u00e9e.\n\u00ab Entrez ! s\u2019\u00e9cria le fant\u00f4me. Entrez  ! N\u2019ayez \npas peur de faire plus ample connaissance avec  \nmoi, mon ami  ! \u00bb\nScrooge  entra  timidement,  inclinant  la  t\u00eate  \ndevant  l\u2019esprit.  Ce  n\u2019\u00e9tait  plus  le  Scrooge  \nrechign\u00e9  d\u2019autrefois  ;  et,  quoique  les  yeux  du  \nspectre fussent doux et bienveillants, il baissait  \nles siens devant lui.\n\u00ab Je  suis  l\u2019esprit  de  No\u00ebl  pr\u00e9sent,  dit  le  \n95fant\u00f4me. Regardez-moi  ! \u00bb\nScrooge ob\u00e9it avec respect. Ce No\u00ebl-l\u00e0 \u00e9tait  \nv\u00eatu  d\u2019une  simple  robe,  ou  tunique,  d\u2019un  vert  \nfonc\u00e9,  bord\u00e9e  d\u2019une  fourrure  blanche.  Elle  \nretombait si n\u00e9gligemment sur son corps, que sa  \nlarge poitrine demeurait d\u00e9couverte, comme s\u2019il  \ne\u00fbt  d\u00e9daign\u00e9  de  chercher  \u00e0  se  cacher  ou  \u00e0  se  \ngarantir  par  aucun  artifice.  Ses  pieds,  qu\u2019on  \npouvait voir sous les amples plis de cette robe,  \n\u00e9taient  nus  pareillement  ;  et,  sur  sa  t\u00eate,  il  ne  \nportait pas d\u2019autre coiffure qu\u2019une couronne de  \nhoux, sem\u00e9e \u00e7\u00e0 et l\u00e0 de petits gla\u00e7ons brillants.  \nLes  longues  boucles  de  sa  chevelure  brune  \nflottaient en libert\u00e9  ; elles \u00e9taient aussi libres que  \nsa figure \u00e9tait franche, son \u0153il \u00e9tincelant, sa main  \nouverte,  sa  voix  joyeuse,  ses  mani\u00e8res  \nd\u00e9pouill\u00e9es de toute contrainte et son air riant. Un  \nantique  fourreau  \u00e9tait  suspendu  \u00e0  sa  ceinture,  \nmais sans \u00e9p\u00e9e, et \u00e0 demi rong\u00e9 par la rouille.\n\u00ab Vous  n\u2019avez  encore  jamais  vu  mon  \nsemblable ! s\u2019\u00e9cria l\u2019esprit.\n\u2013 Jamais, r\u00e9pondit Scrooge.\n\u2013 Est-ce  que  vous  n\u2019avez  jamais  fait  route  \n96avec les plus jeunes membres de ma famille  ; je \nveux dire (car je suis tr\u00e8s jeune) mes fr\u00e8res a\u00een\u00e9s  \nde ces derni\u00e8res ann\u00e9es  ? poursuivit le fant\u00f4me.\n\u2013 Je ne le crois pas, dit Scrooge. J\u2019ai peur que  \nnon. Est-ce que vous avez eu beaucoup de fr\u00e8res,  \nesprit ?\n\u2013 Plus de dix-huit cents, dit le spectre.\n\u2013 Une famille terriblement nombreuse, quelle  \nd\u00e9pense ! \u00bb murmura Scrooge.\nLe fant\u00f4me de No\u00ebl pr\u00e9sent se leva.\n\u00ab Esprit,  dit  Scrooge  avec  soumission,  \nconduisez-moi o\u00f9 vous voudrez. Je suis sorti la  \nnuit derni\u00e8re malgr\u00e9 moi, et j\u2019ai re\u00e7u une le\u00e7on  \nqui commence \u00e0 porter son fruit. Ce soir, si vous  \navez  quelque  chose  \u00e0  m\u2019apprendre,  je  ne  \ndemande pas mieux que d\u2019en faire mon profit.\n\u2013 Touchez ma robe  ! \u00bb\nScrooge  ob\u00e9it  et  se  cramponna  \u00e0  sa  robe  : \nhoux,  gui,  baies  rouges,  lierre,  dindes,  oies,  \ngibier,  volailles,  jambon,  viandes,  cochons  de  \nlait, saucisses, hu\u00eetres, p\u00e2t\u00e9s, puddings, fruits et  \npunch, tout s\u2019\u00e9vanouit \u00e0 l\u2019instant. La chambre, le  \n97feu,  la  lueur  rouge\u00e2tre,  la  nuit  disparurent  de  \nm\u00eame : ils se trouv\u00e8rent dans les rues de la ville,  \nle matin de No\u00ebl, o\u00f9 les gens, sous l\u2019impression  \nd\u2019un froid un peu vif, faisaient partout un genre  \nde musique quelque peu sauvage, mais avec un  \nentrain dont le bruit n\u2019\u00e9tait pas sans charme, en  \nraclant la neige qui couvrait les trottoirs devant  \nleur maison, ou en la balayant de leurs goutti\u00e8res,  \nd\u2019o\u00f9 elle tombait dans la rue \u00e0 la grande joie des  \nenfants ravis de la voir ainsi rouler en autant de  \npetites avalanches artificielles.\nLes  fa\u00e7ades  des  maisons  paraissaient  bien  \nnoires  et  les  fen\u00eatres  encore  davantage,  par  le  \ncontraste  qu\u2019elles  offraient  avec  la  nappe  de  \nneige unie et blanche qui s\u2019\u00e9tendait sur les toits,  \net celle m\u00eame qui recouvrait la terre, quoiqu\u2019elle  \nf\u00fbt moins virginale  ; car la couche sup\u00e9rieure en  \navait \u00e9t\u00e9 comme labour\u00e9e en sillons profonds par  \nles roues pesantes des charrettes et des voitures  ; \nces  orni\u00e8res  l\u00e9g\u00e8res  se  croisaient  et  se  \nrecroisaient l\u2019une l\u2019autre des milliers de fois aux  \ncarrefours des principales rues, et formaient un  \nlabyrinthe inextricable de rigoles entrem\u00eal\u00e9es, \u00e0  \ntravers la bourbe jaun\u00e2tre durcie sous sa surface,  \n98et  l\u2019eau  congel\u00e9e  par  le  froid.  Le  ciel  \u00e9tait  \nsombre ; les rues les plus \u00e9troites disparaissaient  \nenvelopp\u00e9es dans un \u00e9pais brouillard qui tombait  \nen verglas  et  dont  les atomes  les  plus  pesants  \ndescendaient en une averse de suie, comme  si  \ntoutes  les  chemin\u00e9es  de  la  Grande-Bretagne  \navaient  pris  feu,  de  concert,  et  se  ramonaient  \nelles-m\u00eames \u00e0 c\u0153ur joie. Londres, ni son climat,  \nn\u2019avaient  rien  de  bien  agr\u00e9able.  Cependant  on  \nremarquait partout dehors un air d\u2019all\u00e9gresse, que  \nle plus beau jour et le plus brillant soleil d\u2019\u00e9t\u00e9 se  \nseraient en vain efforc\u00e9s d\u2019y r\u00e9pandre.\nEn effet, les hommes qui d\u00e9blayaient les toits  \nparaissaient  joyeux  et  de  bonne  humeur  ;  ils \ns\u2019appelaient d\u2019une maison \u00e0 l\u2019autre, et de temps  \nen temps \u00e9changeaient en plaisantant une boule  \nde  neige  (projectile  assur\u00e9ment  plus  inoffensif  \nque  maint  sarcasme),  riant  de  tout  leur  c\u0153ur  \nquand  elle  atteignait  le  but,  et  de  grand  c\u0153ur  \naussi quand elle venait \u00e0 le manquer.\nLes  boutiques  de  marchands  de  volailles  \n\u00e9taient  encore  \u00e0  moiti\u00e9  ouvertes,  celles  des  \nfruitiers brillaient de toute leur splendeur. Ici de  \n99gros paniers, ronds, au ventre rebondi, pleins de  \nsuperbes marrons, s\u2019\u00e9talant sur les portes, comme  \nles larges gilets de ces bons vieux gastronomes  \ns\u2019\u00e9talent  sur  leur  abdomen,  semblaient  pr\u00eats  \u00e0  \ntomber dans la rue, victimes de leur corpulence  \napoplectique  ;  l\u00e0,  des  oignons  d\u2019Espagne  \nrouge\u00e2tres, hauts en couleur, aux larges flancs,  \nrappelant par cet embonpoint heureux les moines  \nde  leur  patrie,  et  lan\u00e7ant  du  haut  de  leurs  \ntablettes, d\u2019aga\u00e7antes \u0153illades aux jeunes filles  \nqui passaient en jetant un coup d\u2019\u0153il discret sur  \nles branches de gui suspendues en guirlandes  ; \npuis encore, des poires, des pommes amoncel\u00e9es  \nen  pyramides  app\u00e9tissantes  ;  des  grappes  de  \nraisin, que les marchands avaient eu l\u2019attention  \nd\u00e9licate  de  suspendre  aux  endroits  les  plus  \nexpos\u00e9s  \u00e0  la  vue,  afin  que  les  amateurs  se  \nsentissent venir l\u2019eau \u00e0 la bouche, et pussent se  \nrafra\u00eechir gratis en passant  ; des tas de noisettes,  \nmoussues  et  brunes,  faisant  souvenir,  par  leur  \nbonne odeur, d\u2019anciennes promenades dans les  \nbois, o\u00f9 l\u2019on avait le plaisir d\u2019enfoncer jusqu\u2019\u00e0 la  \ncheville au milieu des feuilles s\u00e8ches  ; des biffins \nde  Norfolk,  dodues  et  brunes,  qui  faisaient  \n100ressortir la teinte dor\u00e9e des oranges et des citrons,  \net semblaient se recommander avec instance par  \nleur volume et leur apparence juteuse, pour qu\u2019on  \nles emport\u00e2t dans des sacs de papier, afin de les  \nmanger au dessert. Les poissons d\u2019or et d\u2019argent,  \neux-m\u00eames, expos\u00e9s dans des bocaux parmi ces  \nfruits de choix, quoique appartenant \u00e0 une race  \ntriste et apathique, paraissaient s\u2019apercevoir, tout  \npoissons qu\u2019ils \u00e9taient, qu\u2019il se passait quelque  \nchose  d\u2019extraordinaire,  allaient  et  venaient,  \nouvrant  la  bouche  tout  autour  de  leur  petit  \nunivers, dans un \u00e9tat d\u2019agitation h\u00e9b\u00e9t\u00e9e.\nEt les \u00e9piciers donc  ! oh ! les \u00e9piciers  ! leurs \nboutiques \u00e9taient presque ferm\u00e9es, moins peut-\n\u00eatre un volet ou deux demeur\u00e9s ouverts  ; mais \nque de belles choses se laissaient voir \u00e0 travers  \nces \u00e9troites lacunes  ! Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement le  \nson  joyeux  des  balances  retombant  sur  le  \ncomptoir, ou le craquement de la ficelle sous les  \nciseaux qui la s\u00e9parent vivement  de sa bobine  \npour  envelopper  les  paquets,  ni  le  cliquetis  \nincessant des bottes de fer-blanc pour servir le th\u00e9  \nou  le  moka  aux  pratiques.  Pan,  pan,  sur  le  \ncomptoir ;  parais,  disparais,  elles  voltigeaient  \n101entre les mains des gar\u00e7ons comme les gobelets  \nd\u2019un escamoteur  ; ce n\u2019\u00e9taient pas seulement les  \nparfums m\u00e9lang\u00e9s du th\u00e9 et du caf\u00e9 si agr\u00e9ables \u00e0  \nl\u2019odorat, les raisins secs si beaux et si abondants,  \nles  amandes  d\u2019une  si  \u00e9clatante  blancheur,  les  \nb\u00e2tons de cannelle si longs et si droits, les autres  \n\u00e9pices  si  d\u00e9licieuses,  les  fruits  confits  si  bien  \nglac\u00e9s et tachet\u00e9s de sucre candi, que leur vue  \nseule  bouleversait  les  spectateurs  les  plus  \nindiff\u00e9rents et les faisait s\u00e9cher d\u2019envie  ; ni les \nfigues  moites  et  charnues,  ou  les  pruneaux  de  \nTours et d\u2019Agen, \u00e0 la rougeur modeste, au go\u00fbt  \nacidul\u00e9, dans leurs corbeilles richement d\u00e9cor\u00e9es,  \nni enfin toutes ces bonnes choses orn\u00e9es de leur  \nparure de f\u00eate  ; mais il fallait voir les pratiques, si  \nempress\u00e9es et si avides de r\u00e9aliser les esp\u00e9rances  \ndu  jour,  qu\u2019elles  se  bousculaient  \u00e0  la  porte,  \nheurtaient  violemment  l\u2019un  contre  l\u2019autre  leurs  \npaniers \u00e0 provisions, oubliaient leurs emplettes  \nsur  le  comptoir,  revenaient  les  chercher  en  \ncourant, et commettaient mille erreurs semblables  \nde  la  meilleure  humeur  du  monde,  tandis  que  \nl\u2019\u00e9picier  et  ses  gar\u00e7ons  montraient  tant  de  \nfranchise et de rondeur, que les c\u0153urs de cuivre  \n102poli  avec  lesquels  ils  tenaient  attach\u00e9es  par  \nderri\u00e8re leurs serpilli\u00e8res, \u00e9taient l\u2019image de leurs  \npropres c\u0153urs expos\u00e9s au public pour passer une  \ninspection g\u00e9n\u00e9rale..., de beaux c\u0153urs dor\u00e9s, des  \nc\u0153urs  \u00e0  prendre,  si  vous  voulez,  \nmesdemoiselles  !\nMais bient\u00f4t les cloches appel\u00e8rent les bonnes  \ngens \u00e0 l\u2019\u00e9glise ou \u00e0 la chapelle  ; ils sortirent par  \ntroupes  pour  s\u2019y  rendre,  remplissant  les  rues,  \ndans leurs plus beaux habits et avec leurs plus  \njoyeux  visages.  Au  m\u00eame  moment,  d\u2019une  \nquantit\u00e9 de petites rues lat\u00e9rales, de passages et  \nde  cours  sans  nom,  s\u2019\u00e9lanc\u00e8rent  une  multitude  \ninnombrable  de  personnes,  portant  leur  d\u00eener  \nchez le boulanger pour le mettre au four. La vue  \nde ces pauvres gens charg\u00e9s de leurs galas, parut  \nbeaucoup int\u00e9resser l\u2019esprit, car il se tint, avec  \nScrooge  \u00e0  ses  c\u00f4t\u00e9s,  sur  le  seuil  d\u2019une  \nboulangerie, et, soulevant le couvercle des plats \u00e0  \nmesure qu\u2019ils passaient, il arrosait d\u2019encens leur  \nd\u00eener avec sa torche. C\u2019\u00e9tait, en v\u00e9rit\u00e9, une torche  \nfort extraordinaire que la sienne, car, une fois ou  \ndeux, quelques porteurs de d\u00eeners s\u2019\u00e9tant adress\u00e9  \ndes paroles de col\u00e8re pour s\u2019\u00eatre heurt\u00e9s un peu  \n103rudement  dans  leur  empressement,  il  en  fit  \ntomber  sur  eux  quelques  gouttes  d\u2019eau  ;  et \naussit\u00f4t ces hommes reprirent toute leur bonne  \nhumeur,  s\u2019\u00e9criant  que  c\u2019\u00e9tait  une  honte  de  se  \nquereller un jour de No\u00ebl. Et rien de plus vrai  ! \nmon Dieu ! rien de plus vrai  !\nPeu \u00e0 peu les cloches se turent, les boutiques  \nde  boulangers  se  ferm\u00e8rent,  mais  il  y  avait  \ncomme  un  avant-go\u00fbt  r\u00e9jouissant  de  tous  ces  \nd\u00eeners  et  des  progr\u00e8s  de  leur  cuisson  dans  la  \nvapeur humide qui d\u00e9gelait en l\u2019air au-dessus de  \nchaque four, dont le carreau fumait comme s\u2019il  \ncuisait avec les plats.\n\u00ab Y a-t-il  donc  une  saveur particuli\u00e8re dans  \nces gouttes que vous faites tomber de votre torche  \nen la secouant  ? demanda Scrooge.\n\u2013 Certainement, il y a ma saveur, \u00e0 moi.\n\u2013 Est-ce qu\u2019elle peut se communiquer \u00e0 toute  \nesp\u00e8ce de d\u00eener aujourd\u2019hui  ? demanda Scrooge.\n\u2013 \u00c0 tout d\u00eener offert cordialement, et surtout  \naux plus pauvres.\n\u2013 Pourquoi aux plus pauvres  ?\n104\u2013 Parce que ce sont ceux qui en ont le plus  \nbesoin.\n\u2013 Esprit,  dit  Scrooge  apr\u00e8s  un  instant  de  \nr\u00e9flexion, je m\u2019\u00e9tonne alors que, parmi tous les  \n\u00eatres qui remplissent les mondes situ\u00e9s autour de  \nnous, des esprits comme vous se soient charg\u00e9s  \nd\u2019une commission aussi peu charitable  : celle de \npriver  ces  pauvres  gens  des  occasions  qui  \ns\u2019offrent \u00e0 eux de prendre un plaisir innocent.\n\u2013 Moi ! s\u2019\u00e9cria l\u2019esprit.\n\u2013 Oui, puisque vous les privez du moyen de  \nd\u00eener  tous  les  huit  jours,  et  cela  le  seul  jour  \nsouvent o\u00f9 l\u2019on puisse dire qu\u2019ils d\u00eenent, continua  \nScrooge. N\u2019est-ce pas vrai  ?\n\u2013 Moi ! s\u2019\u00e9cria l\u2019esprit.\n\u2013 Certainement  ;  n\u2019est-ce  pas  vous  qui  \ncherchez  \u00e0  faire  fermer  ces  fours  le  jour  du  \nsabbat ? dit Scrooge. Et cela ne revient-il pas au  \nm\u00eame ?\n\u2013 Moi ! je cherche cela  ! s\u2019\u00e9cria l\u2019esprit.\n\u2013 Pardonnez-moi, si je me trompe. Cela se fait  \nen  votre  nom  ou,  du  moins,  au  nom  de  votre  \n105famille, dit Scrooge.\n\u2013 Il y a, r\u00e9pondit l\u2019esprit, sur cette terre o\u00f9  \nvous habitez, des hommes qui ont la pr\u00e9tention  \nde nous conna\u00eetre, et qui, sous notre nom, ne font  \nque servir leurs passions coupables, l\u2019orgueil, la  \nm\u00e9chancet\u00e9,  la  haine,  l\u2019envie,  la  bigoterie  et  \nl\u2019\u00e9go\u00efsme ; mais ils sont aussi \u00e9trangers \u00e0 nous et  \n\u00e0 toute notre famille que s\u2019ils n\u2019avaient jamais vu  \nle  jour.  Rappelez-vous  cela,  et  une  autre  fois  \nrendez-les responsables de leurs actes, mais non  \npas nous. \u00bb\nScrooge  le  lui  promit  ;  alors  ils  se  \ntransport\u00e8rent, invisibles comme ils l\u2019avaient \u00e9t\u00e9  \njusque-l\u00e0,  dans  les  faubourgs  de  la  ville.  Une  \nfacult\u00e9 remarquable du spectre (Scrooge l\u2019avait  \nobserv\u00e9 d\u00e9j\u00e0 chez le boulanger) \u00e9tait de pouvoir,  \nnonobstant  sa  taille  gigantesque,  s\u2019arranger  de  \ntoute place, sans \u00eatre g\u00ean\u00e9, en sorte que, sous le  \ntoit le plus bas, il conservait la m\u00eame gr\u00e2ce, la  \nm\u00eame majest\u00e9 surnaturelle qu\u2019il e\u00fbt pu le faire  \nsous la vo\u00fbte la plus \u00e9lev\u00e9e d\u2019un palais.\nPeut-\u00eatre \u00e9tait-ce le plaisir qu\u2019\u00e9prouvait le bon  \nesprit \u00e0 faire montre de cette facult\u00e9 singuli\u00e8re,  \n106ou  bien  encore  la  tendance  de  sa  nature  \nbienveillante, g\u00e9n\u00e9reuse, cordiale et sa sympathie  \npour les pauvres qui le conduisit tout droit chez le  \ncommis de Scrooge  ; c\u2019est l\u00e0, en effet, qu\u2019il porta  \nses  pas,  emmenant  avec  lui  Scrooge,  toujours  \ncramponn\u00e9 \u00e0 sa robe. Sur le seuil de la porte,  \nl\u2019esprit  sourit  et  s\u2019arr\u00eata  pour  b\u00e9nir,  en  \nl\u2019aspergeant  de  sa  torche,  la  demeure  de  Bob  \nCratchit.  Voyez  !  Bob  n\u2019avait  lui-m\u00eame  que  \nquinze  Bob2 par  semaine  ;  chaque  samedi  il  \nn\u2019empochait que quinze exemplaires de son nom  \nde  bapt\u00eame,  et  pourtant  le  fant\u00f4me  de  No\u00ebl  \npr\u00e9sent  n\u2019en  b\u00e9nit  pas  moins  sa  petite  maison  \ncompos\u00e9e de quatre chambres  !\nAlors se leva mistress Cratchit, la femme de  \nCratchit, pauvrement v\u00eatue d\u2019une robe retourn\u00e9e,  \nmais, en revanche, toute par\u00e9e de rubans \u00e0 bon  \nmarch\u00e9, de ces rubans qui produisent, ma foi, un  \njoli effet, pour la bagatelle de douze sous. Elle  \nmettait le couvert, aid\u00e9e de Belinda Cratchit, la  \nseconde de ses filles, tout aussi enrubann\u00e9e que  \nsa  m\u00e8re,  tandis  que  ma\u00eetre  Pierre  Cratchit  \n2 Bob, nom populaire pour exprimer un schelling.\n107plongeait une fourchette dans la marmite remplie  \nde pommes de terre et ramenait jusque dans sa  \nbouche  les  coins  de  son  monstrueux  col  de  \nchemise, pas pr\u00e9cis\u00e9ment son col de chemise, car  \nc\u2019\u00e9tait celle de son p\u00e8re  ; mais Bob l\u2019avait pr\u00eat\u00e9e  \nce jour-l\u00e0, en l\u2019honneur de No\u00ebl, \u00e0 son h\u00e9ritier  \npr\u00e9somptif,  lequel,  heureux  de  se  voir  si  bien  \nattif\u00e9, br\u00fblait d\u2019aller montrer son linge dans les  \nparcs  fashionables.  Et  puis  deux  autres  petits  \nCratchit, gar\u00e7on et fille, se pr\u00e9cipit\u00e8rent dans la  \nchambre  en  s\u2019\u00e9criant  qu\u2019ils  venaient  de  flairer  \nl\u2019oie, devant la boutique du boulanger, et qu\u2019ils  \nl\u2019avaient  bien  reconnue  pour  la  leur.  Ivres  \nd\u2019avance  \u00e0  la  pens\u00e9e  d\u2019une  bonne  sauce  \u00e0  la  \nsauge  et  \u00e0  l\u2019oignon,  les  petits  gourmands  se  \nmirent  \u00e0  danser  de  joie  autour  de  la  table,  et  \nport\u00e8rent  aux  nues  ma\u00eetre  Pierre  Cratchit,  le  \ncuisinier du jour, tandis que ce dernier (pas du  \ntout  fier,  quoique  son  col  de  chemise  f\u00fbt  si  \ncopieux qu\u2019il mena\u00e7ait de l\u2019\u00e9touffer) soufflait le  \nfeu, tant et si bien que les pommes de terre en  \nretard rattrap\u00e8rent le temps perdu et vinrent taper,  \nen bouillant, au couvercle de la casserole, pour  \navertir qu\u2019elles \u00e9taient bonnes \u00e0 retirer et \u00e0 peler.\n108\u00ab Qu\u2019est-ce  qui  peut  donc  retenir  votre  \nexcellent  p\u00e8re  ?  dit  mistress  Cratchit.  Et  votre  \nfr\u00e8re Tiny Tim  ? et Martha  ? Au dernier No\u00ebl,  \nelle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9e depuis une demi-heure  !\n\u2013 La voici, Martha, m\u00e8re  ! s\u2019\u00e9cria une jeune  \nfille qui parut en m\u00eame temps.\n\u2013 Voici  Martha,  m\u00e8re  !  r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent  les  deux  \npetits Cratchit. Hourra  ! si vous saviez comme il  \ny a une belle oie, Martha  !\n\u2013 Ah !  ch\u00e8re  enfant,  que  le  bon  Dieu  vous  \nb\u00e9nisse ! Comme vous venez tard  ! dit mistress  \nCratchit l\u2019embrassant une douzaine de fois et la  \nd\u00e9barrassant de son ch\u00e2le et de son chapeau avec  \nune tendresse empress\u00e9e.\n\u2013 C\u2019est que nous avions beaucoup d\u2019ouvrage \u00e0  \nterminer  hier  soir,  ma  m\u00e8re,  r\u00e9pondit  la  jeune  \nfille, et, ce matin, il a fallu le livrer  !\n\u2013 Bien ! bien ! n\u2019y pensons plus, puisque vous  \nvoil\u00e0, dit mistress Cratchit. Allons  ! asseyez-vous  \npr\u00e8s du feu et chauffez-vous, ma ch\u00e8re enfant  !\n\u2013 Non, non ! voici papa qui vient, cri\u00e8rent les  \ndeux  petits  Cratchit  qu\u2019on  voyait  partout  en  \n109m\u00eame temps. Cache-toi, Martha, cache-toi  ! \u00bb\nEt Martha se cacha  ; puis entra le petit Bob, le  \np\u00e8re  Bob  avec son cache-nez pendant  de  trois  \npieds  au  moins  devant  lui,  sans  compter  la  \nfrange ; ses habits us\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la corde \u00e9taient  \nraccommod\u00e9s  et  bross\u00e9s  soigneusement,  pour  \nleur donner un air de f\u00eate  ; Bob portait Tiny Tim  \nsur son \u00e9paule. H\u00e9las  ! le pauvre Tiny Tim  ! il \navait une petite b\u00e9quille et une m\u00e9canique en fer  \npour soutenir ses jambes.\n\u00ab Eh bien ! o\u00f9 est notre Martha  ? s\u2019\u00e9cria Bob  \nCratchit en jetant les yeux tout autour de lui.\n\u2013 Elle ne vient pas, r\u00e9pondit mistress Cratchit.\n\u2013 Elle  ne  vient  pas  ?  dit  Bob  frapp\u00e9  d\u2019un  \nabattement soudain, et perdant, en un clin d\u2019\u0153il,  \ntout cet \u00e9lan de gaiet\u00e9 avec lequel il avait port\u00e9  \nTiny  Tim  depuis  l\u2019\u00e9glise,  toujours  courant  \ncomme son dada, un vrai cheval de course. Elle  \nne vient pas ! un jour de No\u00ebl  ! \u00bb\nMartha  ne  put  supporter  de  le  voir  ainsi  \ncontrari\u00e9, m\u00eame pour rire  ; aussi n\u2019attendit-elle  \npas  plus  longtemps  pour  sortir  de  sa  cachette,  \n110derri\u00e8re la porte du cabinet, et courut-elle se jeter  \ndans ses bras, tandis que les deux petits Cratchit  \ns\u2019empar\u00e8rent de Tiny Tim et le port\u00e8rent dans la  \nbuanderie,  afin  qu\u2019il  p\u00fbt  entendre  le  pudding  \nchanter dans la casserole.\n\u00ab Et  comment  s\u2019est  comport\u00e9  le  petit  Tiny  \nTim ?  demanda  mistress  Cratchit  apr\u00e8s  qu\u2019elle  \ne\u00fbt  raill\u00e9  Bob  de  sa  cr\u00e9dulit\u00e9  et  que  Bob  e\u00fbt  \nembrass\u00e9 sa fille tout \u00e0 son aise.\n\u2013 Comme  un  vrai  bijou,  dit  Bob,  et  mieux  \nencore. Oblig\u00e9 qu\u2019il est de demeurer si longtemps  \nassis tout seul, il devient r\u00e9fl\u00e9chi, et on ne saurait  \ncroire toutes les id\u00e9es qui lui passent par la t\u00eate. Il  \nme  disait,  en  revenant, qu\u2019il esp\u00e9rait  avoir \u00e9t\u00e9  \nremarqu\u00e9 dans l\u2019\u00e9glise par les fid\u00e8les, parce qu\u2019il  \nest estropi\u00e9, et que les chr\u00e9tiens doivent aimer,  \nsurtout un jour de No\u00ebl, \u00e0 se rappeler celui qui a  \nfait marcher les boiteux et voir les aveugles.  \u00bb\nLa  voix  de  Bob  tremblait  en  r\u00e9p\u00e9tant  ces  \nmots ; elle trembla plus encore quand il ajouta  \nque Tiny Tim devenait chaque jour plus fort et  \nplus vigoureux.\nOn entendit retentir sur le plancher son active  \n111petite b\u00e9quille, et, \u00e0 l\u2019instant, Tiny Tim rentra,  \nescort\u00e9 par le petit fr\u00e8re et la petite s\u0153ur jusqu\u2019\u00e0  \nson tabouret, pr\u00e8s du feu. Alors Bob, retroussant  \nses manches par \u00e9conomie, comme si, le pauvre  \ngar\u00e7on ! elles pouvaient s\u2019user davantage, prit du  \ngeni\u00e8vre et des citrons et en composa dans un bol  \nune sorte de boisson chaude, qu\u2019il fit mijoter sur  \nla plaque apr\u00e8s l\u2019avoir agit\u00e9e dans tous les sens  ; \npendant ce temps, ma\u00eetre Pierre et les deux petits  \nCratchit,  qu\u2019on  \u00e9tait  s\u00fbr  de  trouver  partout,  \nall\u00e8rent chercher l\u2019oie, qu\u2019ils rapport\u00e8rent bient\u00f4t  \nen procession triomphale.\n\u00c0 voir le tumulte caus\u00e9 par cette apparition, on  \naurait dit qu\u2019une oie est le plus rare de tous les  \nvolatiles, un ph\u00e9nom\u00e8ne emplum\u00e9, aupr\u00e8s duquel  \nun  cygne  noir  serait  un  lieu  commun  ;  et,  en \nv\u00e9rit\u00e9, une oie \u00e9tait bien en effet une des sept  \nmerveilles  dans  cette  pauvre  maison.  Mistress  \nCratchit fit bouillir le jus, pr\u00e9par\u00e9 d\u2019avance, dans  \nune  petite  casserole  ;  ma\u00eetre  Pierre  \u00e9crasa  les  \npommes de terre avec une vigueur incroyable  ; \nmiss Belinda sucra la sauce aux pommes  ; Martha \nessuya les assiettes chaudes  ; Bob fit asseoir Tiny  \nTim pr\u00e8s de lui \u00e0 l\u2019un des coins de la table  ; les \n112deux petits Cratchit plac\u00e8rent des chaises pour  \ntout le monde, sans s\u2019oublier eux-m\u00eames, et, une  \nfois  en  faction  \u00e0  leur  poste,  fourr\u00e8rent  leurs  \ncuillers dans leur bouche pour ne point c\u00e9der \u00e0 la  \ntentation de demander de l\u2019oie avant que v\u00eent leur  \ntour d\u2019\u00eatre servis. Enfin, les plats furent mis sur  \nla  table,  et  l\u2019on  dit  le  Benedicite,  suivi  d\u2019un  \nmoment  de  silence  g\u00e9n\u00e9ral,  lorsque  mistress  \nCratchit, promenant lentement son regard le long  \ndu couteau \u00e0 d\u00e9couper, se pr\u00e9para \u00e0 le plonger  \ndans les flancs de la b\u00eate  ; mais \u00e0 peine l\u2019e\u00fbt-elle  \nfait, \u00e0 peine la farce si longtemps attendue se f\u00fbt-\nelle  pr\u00e9cipit\u00e9e  par  cette  ouverture,  qu\u2019un  \nmurmure  de  bonheur  \u00e9clata  tout  autour  de  la  \ntable, et Tiny Tim lui-m\u00eame, excit\u00e9 par les deux  \npetits Cratchit, frappa sur la table avec le manche  \nde  son  couteau,  et  cria  d\u2019une  voix  faible  : \n\u00ab Hourra ! \u00bb\nJamais on ne vit oie pareille  ! Bob dit qu\u2019il ne  \ncroyait pas  qu\u2019on  en e\u00fbt jamais  fait  cuire une  \nsemblable.  Sa  tendret\u00e9,  sa  saveur,  sa  grosseur,  \nson bon march\u00e9, furent le texte comment\u00e9 par  \nl\u2019admiration  universelle  ;  avec  la  sauce  aux  \npommes  et  la  pur\u00e9e  de  pommes  de  terre,  elle  \n113suffit amplement pour le d\u00eener de toute la famille.  \n\u00ab En v\u00e9rit\u00e9, dit mistress Cratchit, apercevant un  \npetit  atome  d\u2019os  rest\u00e9  sur  un  plat,  on  n\u2019a  pas  \nseulement pu manger tout  \u00bb, et pourtant tout le  \nmonde en avait eu \u00e0 bouche que veux-tu  ; et les \ndeux  petits  Cratchit,  en  particulier,  \u00e9taient  \nbarbouill\u00e9s jusqu\u2019aux yeux de sauce \u00e0 la sauge et  \n\u00e0  l\u2019oignon.  Mais  alors,  les  assiettes  ayant  \u00e9t\u00e9  \nchang\u00e9es  par  miss  Belinda,  mistress  Cratchit  \nsortit seule, trop \u00e9mue pour supporter la pr\u00e9sence  \nde t\u00e9moins, afin d\u2019aller chercher le pudding et de  \nl\u2019apporter sur la table.\nSupposez qu\u2019il soit manqu\u00e9  ! supposez qu\u2019il  \nse brise quand on le retournera  ! supposez que  \nquelqu\u2019un ait saut\u00e9 par-dessus le mur de l\u2019arri\u00e8re-\ncour et l\u2019ait vol\u00e9 pendant qu\u2019on se r\u00e9galait de  \nl\u2019oie ; \u00e0 cette supposition, les deux petits Cratchit  \ndevinrent  bl\u00eames  !  Il  n\u2019y  avait  pas  d\u2019horreurs  \ndont on ne f\u00eet la supposition.\nOh ! oh ! quelle vapeur \u00e9paisse  ! Le pudding  \n\u00e9tait  tir\u00e9  du  chaudron.  Quelle  bonne  odeur  de  \nlessive ! (c\u2019\u00e9tait le linge qui l\u2019enveloppait). Quel  \nm\u00e9lange d\u2019odeurs app\u00e9tissantes, qui rappellent le  \n114restaurateur, le p\u00e2tissier de la maison d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 et  \nla blanchisseuse sa voisine  ! C\u2019\u00e9tait le pudding.  \nApr\u00e8s  une  demi-minute  \u00e0  peine  d\u2019absence,  \nmistress Cratchit rentrait, le visage anim\u00e9, mais  \nsouriante  et  toute  glorieuse,  avec  le  pudding,  \nsemblable \u00e0 un boulet de canon tachet\u00e9, si dur, si  \nferme,  nageant  au  milieu  d\u2019un  quart  de  pinte  \nd\u2019eau-de-vie  enflamm\u00e9e  et  surmont\u00e9  de  la  \nbranche de houx consacr\u00e9e \u00e0 No\u00ebl.\nOh ! quel merveilleux pudding  ! Bob Cratchit  \nd\u00e9clara, et cela d\u2019un ton calme et s\u00e9rieux, qu\u2019il le  \nregardait  comme  le  chef-d\u2019\u0153uvre  de  mistress  \nCratchit  depuis  leur  mariage.  Mistress  Cratchit  \nr\u00e9pondit  qu\u2019\u00e0  pr\u00e9sent  qu\u2019elle  n\u2019avait  plus  ce  \npoids sur le c\u0153ur, elle avouerait qu\u2019elle avait eu  \nquelques doutes sur la quantit\u00e9 de farine. Chacun  \neut quelque chose \u00e0 en dire, mais personne ne  \ns\u2019avisa de dire, s\u2019il le pensa, que c\u2019\u00e9tait un bien  \npetit pudding pour une aussi nombreuse famille.  \nFranchement, c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 bien vilain de le penser ou  \nde le dire. Il n\u2019y a pas de Cratchit qui n\u2019en e\u00fbt  \nrougi de honte.\nEnfin, le d\u00eener achev\u00e9, on enleva la nappe, un  \n115coup de balai fut donn\u00e9 au foyer et le feu raviv\u00e9.  \nLe  grog  fabriqu\u00e9  par  Bob  ayant  \u00e9t\u00e9  go\u00fbt\u00e9  et  \ntrouv\u00e9 parfait, on mit des pommes et des oranges  \nsur la table  et  une grosse poign\u00e9e  de  marrons  \nsous les cendres. Alors toute la famille se rangea  \nautour  du  foyer  en  cercle,  comme  disait  Bob  \nCratchit, il voulait dire en demi-cercle  : on mit \npr\u00e8s  de  Bob  tous  les  cristaux  de  la  famille,  \nsavoir : deux verres \u00e0 boire et un petit verre \u00e0  \nservir la cr\u00e8me dont l\u2019anse \u00e9tait cass\u00e9e. Qu\u2019est-ce  \nque cela fait  ? Ils n\u2019en contenaient pas moins la  \nliqueur bouillante puis\u00e9e dans le bol tout aussi  \nbien que des gobelets d\u2019or auraient pu le faire, et  \nBob la servit avec des yeux rayonnants de joie,  \ntandis que les marrons se fendaient avec fracas et  \np\u00e9tillaient sous la cendre. Alors Bob proposa ce  \ntoast :\n\u00ab Un joyeux No\u00ebl pour nous tous, mes amis  ! \nQue Dieu nous b\u00e9nisse  ! \u00bb\nLa famille enti\u00e8re fit \u00e9cho.\n\u00ab Que  Dieu  b\u00e9nisse  chacun  de  nous  ! \u00bb,  dit \nTiny Tim, le dernier de tous.\nIl  \u00e9tait  assis  tr\u00e8s  pr\u00e8s  de  son  p\u00e8re  sur  son  \n116tabouret. Bob tenait sa petite main fl\u00e9trie dans la  \nsienne,  comme  s\u2019il  e\u00fbt  voulu  lui  donner  une  \nmarque  plus  particuli\u00e8re  de  sa  tendresse  et  le  \ngarder \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s de peur qu\u2019on ne v\u00eent le lui  \nenlever.\n\u00ab Esprit,  dit  Scrooge  avec  un  int\u00e9r\u00eat  qu\u2019il  \nn\u2019avait jamais \u00e9prouv\u00e9 auparavant, dites-moi si  \nTiny Tim vivra.\n\u2013 Je vois une place vacante au coin du pauvre  \nfoyer, r\u00e9pondit le spectre, et une b\u00e9quille sans  \npropri\u00e9taire qu\u2019on garde soigneusement. Si mon  \nsuccesseur ne change rien \u00e0 ces images, l\u2019enfant  \nmourra.\n\u2013 Non, non, dit Scrooge. Oh  ! non, bon esprit  ! \ndites qu\u2019il sera \u00e9pargn\u00e9.\n\u2013 Si  mon  successeur  ne  change  rien  \u00e0  ces  \nimages, qui sont l\u2019avenir, reprit le fant\u00f4me, aucun  \nautre  de  ma  race  ne  le  trouvera ici.  Eh  bien  ! \napr\u00e8s ! s\u2019il meurt, il diminuera le superflu de la  \npopulation. \u00bb\nScrooge  baissa  la  t\u00eate  lorsqu\u2019il  entendit  \nl\u2019esprit r\u00e9p\u00e9ter ses propres paroles, et il se sentit  \n117p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de douleur et de repentir.\n\u00ab Homme, dit le spectre, si vous avez un c\u0153ur  \nd\u2019homme et non de pierre, cessez d\u2019employer ce  \njargon odieux jusqu\u2019\u00e0 ce que vous ayez appris ce  \nque  c\u2019est  que  ce  superflu  et  o\u00f9  il  se  trouve.  \nVoulez-vous donc d\u00e9cider quels hommes doivent  \nvivre, quels hommes doivent mourir  ? Il se peut \nqu\u2019aux yeux de Dieu vous soyez moins digne de  \nvivre que des millions de cr\u00e9atures semblables \u00e0  \nl\u2019enfant  de  ce  pauvre  homme.  Grand  Dieu  ! \nentendre l\u2019insecte sur la feuille d\u00e9clarer qu\u2019il y a  \ntrop d\u2019insectes vivants parmi ses fr\u00e8res affam\u00e9s  \ndans la poussi\u00e8re  ! \u00bb\nScrooge  s\u2019humilia  devant  la  r\u00e9primande  de  \nl\u2019esprit,  et,  tout  tremblant,  abaissa  ses  regards  \nvers  la  terre.  Mais  il  les  releva  bient\u00f4t  en  \nentendant prononcer son nom.\n\u00ab \u00c0 M. Scrooge  ! disait Bob  ; je veux vous  \nproposer la sant\u00e9 de M. Scrooge, le patron de  \nnotre petit gala.\n\u2013 Un  beau  patron,  ma  foi  !  s\u2019\u00e9cria  mistress  \nCratchit, rouge d\u2019\u00e9motion  ; je voudrais le tenir  \nici, je lui en servirais un gala de ma fa\u00e7on, et il  \n118faudrait qu\u2019il e\u00fbt bon app\u00e9tit pour s\u2019en r\u00e9galer  !\n\u2013 Ma  ch\u00e8re,  reprit  Bob...  ;  les  enfants  !...  le \njour de No\u00ebl !\n\u2013 Il faut, en effet, que ce soit le jour de No\u00ebl,  \ncontinua-t-elle, pour qu\u2019on boive \u00e0 la sant\u00e9 d\u2019un  \nhomme  aussi  odieux,  aussi  avare,  aussi  dur  et  \naussi insensible que M. Scrooge. Vous savez s\u2019il  \nest tout cela, Robert  ! Personne ne le sait mieux  \nque vous, pauvre ami  !\n\u2013 Ma ch\u00e8re, r\u00e9pondit Bob doucement... le jour  \nde No\u00ebl.\n\u2013 Je boirai \u00e0 sa sant\u00e9 pour l\u2019amour de vous et  \nen  l\u2019honneur  de  ce  jour,  dit  mistress  Cratchit,  \nmais  non  pour  lui.  Je  lui  souhaite  donc  une  \nlongue  vie,  joyeux  No\u00ebl  et  heureuse  ann\u00e9e  ! \nVoil\u00e0-t-il pas de quoi le rendre bien heureux et  \nbien joyeux ! J\u2019en doute. \u00bb\nLes enfants burent \u00e0 la sant\u00e9 de M. Scrooge  \napr\u00e8s leur m\u00e8re  ; c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re chose qu\u2019ils  \nne fissent pas ce jour-l\u00e0 de bon c\u0153ur  ; Tiny Tim \nbut le dernier, mais il aurait bien donn\u00e9 son toast  \npour  deux  sous.  Scrooge  \u00e9tait  l\u2019ogre  de  la  \n119famille ; la mention de son nom jeta sur cette  \npetite  f\u00eate  un  sombre  nuage  qui  ne  se  dissipa  \ncompl\u00e8tement qu\u2019apr\u00e8s cinq grandes minutes.\nCe temps \u00e9coul\u00e9, ils furent dix fois plus gais  \nqu\u2019avant, d\u00e8s qu\u2019on en eut enti\u00e8rement fini avec  \ncet  \u00e9pouvantail  de  Scrooge.  Bob  Cratchit  leur  \napprit qu\u2019il avait en vue pour Master Pierre une  \nplace qui lui rapporterait, en cas de r\u00e9ussite, cinq  \nschellings six pence par semaine. Les deux petits  \nCratchit rirent comme des fous en pensant que  \nPierre allait entrer dans les affaires, et Pierre lui-\nm\u00eame  regarda  le  feu  d\u2019un  air  pensif  entre  les  \ndeux pointes de son col, comme s\u2019il se consultait  \nd\u00e9j\u00e0  pour  savoir  quelle  sorte  de  placement  il  \nhonorerait  de  son  choix  quand  il  serait  en  \npossession de ce revenu embarrassant.\nMartha, pauvre apprentie chez une marchande  \nde modes, raconta alors quelle esp\u00e8ce d\u2019ouvrage  \nelle avait \u00e0 faire, combien d\u2019heures elle travaillait  \nsans s\u2019arr\u00eater, et se r\u00e9jouit d\u2019avance \u00e0 la pens\u00e9e  \nqu\u2019elle  pourrait  demeurer  fort  tard  au  lit  le  \nlendemain matin, jour de repos pass\u00e9 \u00e0 la maison.  \nElle  ajouta  qu\u2019elle  avait  vu,  peu  de  jours  \n120auparavant, une comtesse et un lord, et que le  \nlord \u00e9tait bien \u00e0 peu pr\u00e8s de la taille de Pierre  ; \nsur quoi Pierre tira si haut son col de chemise,  \nque vous n\u2019auriez pu apercevoir sa t\u00eate si vous  \naviez \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Pendant tout ce temps, les marrons et  \nle pot au grog circulaient \u00e0 la ronde, puis Tiny  \nTim se mit \u00e0 chanter une ballade sur un enfant  \n\u00e9gar\u00e9 au milieu des neiges  ; Tiny Tim avait une  \npetite  voix  plaintive  et  chanta  sa  romance  \u00e0  \nmerveille, ma foi  !\nIl  n\u2019y  avait  rien  dans  tout  cela  de  bien  \naristocratique. Ce n\u2019\u00e9tait pas une belle famille  ; \nils n\u2019\u00e9taient bien v\u00eatus ni les uns ni les autres  ; \nleurs souliers \u00e9taient loin d\u2019\u00eatre imperm\u00e9ables  ; \nleurs habits n\u2019\u00e9taient pas cossus  ; Pierre pouvait  \nbien  m\u00eame  avoir  fait  la  connaissance,  j\u2019en  \nmettrais  ma  main  au  feu,  avec  la  boutique  de  \nquelque  fripier.  Cependant  ils  \u00e9taient  heureux,  \nreconnaissants,  charm\u00e9s  les  uns  des  autres  et  \ncontents de leur sort  ; et au moment o\u00f9 Scrooge  \nles quitta, ils semblaient de plus en plus heureux  \nencore \u00e0 la lueur des \u00e9tincelles que la torche de  \nl\u2019esprit r\u00e9pandait sur eux  ; aussi les suivit-il du  \nregard, et en particulier Tiny Tim, sur lequel il  \n121tint l\u2019\u0153il fix\u00e9 jusqu\u2019au bout.\nCependant  la  nuit  \u00e9tait  venue,  sombre  et  \nnoire ; la neige tombait \u00e0 gros flocons, et, tandis  \nque  Scrooge  parcourait  les  rues  avec  l\u2019esprit,  \nl\u2019\u00e9clat des feux p\u00e9tillait dans les cuisines, dans  \nles salons, partout, avec un effet merveilleux. Ici,  \nla flamme vacillante laissait voir les pr\u00e9paratifs  \nd\u2019un bon petit d\u00eener de famille, avec les assiettes  \nqui chauffaient devant le feu, et des rideaux \u00e9pais  \nd\u2019un rouge fonc\u00e9, qu\u2019on allait tirer bient\u00f4t pour  \nemp\u00eacher le froid et l\u2019obscurit\u00e9 de la rue. L\u00e0, tous  \nles enfants de la maison s\u2019\u00e9lan\u00e7aient dehors dans  \nla  neige  au-devant  de  leurs  s\u0153urs  mari\u00e9es,  de  \nleurs fr\u00e8res, de leurs cousins, de leurs oncles, de  \nleurs tantes, pour \u00eatre les premiers  \u00e0 leur dire  \nbonjour. Ailleurs, les silhouettes des convives se  \ndessinaient sur les stores. Un groupe de belles  \njeunes  filles,  encapuchonn\u00e9es,  chauss\u00e9es  de  \nsouliers fourr\u00e9s, et causant toutes \u00e0 la fois, se  \nrendaient d\u2019un pied l\u00e9ger chez quelque voisin  ; \nmalheur  alors  au  c\u00e9libataire  (les  rus\u00e9es  \nmagiciennes, elles le savaient bien  !) qui les y  \nverrait faire leur entr\u00e9e avec leur teint vermeil,  \nanim\u00e9 par le froid  !\n122\u00c0  en  juger  par  le  nombre  de  ceux  qu\u2019ils  \nrencontraient  sur  leur  route  se  rendant  \u00e0  \nd\u2019amicales r\u00e9unions, vous auriez pu croire qu\u2019il  \nne restait plus personne dans les maisons pour  \nleur donner la bienvenue \u00e0 leur arriv\u00e9e, quoique  \nce fut tout le contraire  ; pas une maison o\u00f9 l\u2019on  \nn\u2019attend\u00eet compagnie, pas une chemin\u00e9e o\u00f9 l\u2019on  \nn\u2019e\u00fbt empil\u00e9 le charbon jusqu\u2019\u00e0 la gorge. Aussi,  \nDieu du ciel  ! comme l\u2019esprit \u00e9tait ravi d\u2019aise  ! \ncomme il d\u00e9couvrait sa large poitrine  ! comme il \nouvrait  sa  vaste  main  !  comme  il  planait  au-\ndessus de cette foule, d\u00e9versant avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9  \nsa  joie  vive  et  innocente  sur  tout  ce  qui  se  \ntrouvait  \u00e0  sa  port\u00e9e  !  Il  n\u2019y  eut  pas  jusqu\u2019\u00e0  \nl\u2019allumeur  de  r\u00e9verb\u00e8res  qui,  dans  sa  course  \ndevant lui, marquant de points lumineux les rues  \nt\u00e9n\u00e9breuses, tout habill\u00e9 d\u00e9j\u00e0 pour aller passer sa  \nsoir\u00e9e  quelque  part,  se  mit  \u00e0  rire  aux  \u00e9clats  \nlorsque l\u2019esprit passa pr\u00e8s de lui, bien qu\u2019il ne s\u00fbt  \npas, le  brave  homme,  qu\u2019il e\u00fbt en  ce  moment  \npour compagnie No\u00ebl en personne.\nTout \u00e0 coup, sans que le spectre e\u00fbt dit un seul  \nmot pour pr\u00e9parer son compagnon \u00e0 ce brusque  \nchangement,  ils  se  trouv\u00e8rent  au  milieu  d\u2019un  \n123marais triste, d\u00e9sert, parsem\u00e9 de monstrueux tas  \nde pierres brutes, comme si c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 un cimeti\u00e8re  \nde  g\u00e9ants ;  l\u2019eau  s\u2019y  r\u00e9pandait  partout  o\u00f9  elle  \nvoulait, elle n\u2019avait pas d\u2019autre obstacle que la  \ngel\u00e9e qui la retenait prisonni\u00e8re  ; il ne venait rien  \nen ce triste lieu, si ce n\u2019est de la mousse, des  \ngen\u00eats et une herbe ch\u00e9tive et rude. \u00c0 l\u2019horizon,  \ndu c\u00f4t\u00e9 de l\u2019ouest, le soleil couchant avait laiss\u00e9  \nune tra\u00een\u00e9e de feu d\u2019un rouge ardent qui illumina  \nun instant ce paysage d\u00e9sol\u00e9, comme le regard  \n\u00e9tincelant  d\u2019un  \u0153il  sombre,  dont  les  paupi\u00e8res  \ns\u2019abaissant  peu  \u00e0  peu,  jusqu\u2019\u00e0  ce  qu\u2019elles  se  \nferment  tout  \u00e0  fait,  finirent  par  se  perdre  \ncompl\u00e8tement dans l\u2019obscurit\u00e9 d\u2019une nuit \u00e9paisse.\n\u00ab O\u00f9 sommes-nous  ? demanda Scrooge.\n\u2013 Nous sommes o\u00f9 vivent les mineurs, ceux  \nqui  travaillent  dans  les  entrailles  de  la  terre,  \nr\u00e9pondit  l\u2019esprit  ;  mais  ils  me  reconnaissent.  \nRegardez ! \u00bb\nUne lumi\u00e8re brilla \u00e0 la fen\u00eatre d\u2019une pauvre  \nhutte, et ils se dirig\u00e8rent rapidement de ce c\u00f4t\u00e9.  \nPassant \u00e0 travers le mur de pierres et de boue, ils  \ntrouv\u00e8rent  une  joyeuse  compagnie  assembl\u00e9e  \n124autour  d\u2019un  feu  splendide.  Un  vieux,  vieux  \nbonhomme  et  sa  femme,  leurs  enfants,  leurs  \npetits-enfants,  et  une  autre  g\u00e9n\u00e9ration  encore,  \n\u00e9taient tous l\u00e0 r\u00e9unis, v\u00eatus de leurs habits de  \nf\u00eate.  Le  vieillard,  d\u2019une  voix  qui  s\u2019\u00e9levait  \nrarement au-dessus des sifflements aigus du vent  \nsur la lande d\u00e9serte, leur chantait un No\u00ebl (d\u00e9j\u00e0  \nfort ancien lorsqu\u2019il n\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame qu\u2019un tout  \npetit enfant) ; de temps en temps ils reprenaient  \ntous  ensemble  le  refrain.  Chaque  fois  qu\u2019ils  \nchantaient,  le  vieillard  sentait  redoubler  sa  \nvigueur et sa verve  ; mais chaque fois, d\u00e8s qu\u2019ils  \nse  taisaient,  il  retombait  dans  sa  premi\u00e8re  \nfaiblesse.\nL\u2019esprit ne s\u2019arr\u00eata pas en cet endroit, mais  \nordonna \u00e0 Scrooge de saisir fortement sa robe et  \nle  transporta,  en  passant  au-dessus  du  marais,  \no\u00f9 ? Pas \u00e0 la mer, sans doute  ? Si, vraiment, \u00e0 la  \nmer. Scrooge, tournant la t\u00eate, vit avec horreur,  \nbien loin derri\u00e8re eux, la derni\u00e8re langue de terre,  \nune rang\u00e9e de rochers affreux  ; ses oreilles furent  \nassourdies  par  le  bruit  des  flots  qui  \ntourbillonnaient,  mugissaient  avec  le  fracas  du  \ntonnerre  et  venaient  se  briser  au  sein  des  \n125\u00e9pouvantables cavernes qu\u2019ils avaient creus\u00e9es,  \ncomme si, dans les acc\u00e8s de sa rage, la mer e\u00fbt  \nessay\u00e9 de miner la terre.\nB\u00e2ti  sur  le  triste  r\u00e9cif  d\u2019un  rocher  \u00e0  fleur  \nd\u2019eau, \u00e0 quelques lieues du rivage, et battu par les  \neaux tout le long de l\u2019ann\u00e9e avec un acharnement  \nfurieux, se dressait un phare solitaire. D\u2019\u00e9normes  \ntas de plantes marines s\u2019accumulaient \u00e0 sa base,  \net les oiseaux  des  temp\u00eates,  engendr\u00e9s  par les  \nvents, peut-\u00eatre comme les algues par les eaux,  \nvoltigeaient alentour, s\u2019\u00e9levant et s\u2019abaissant tour  \n\u00e0 tour, comme les vagues qu\u2019ils effleuraient dans  \nleur vol.\nMais, m\u00eame en ce lieu, deux hommes charg\u00e9s  \nde la garde du phare avaient allum\u00e9 un feu qui  \njetait un rayon de clart\u00e9 sur l\u2019\u00e9pouvantable mer, \u00e0  \ntravers  l\u2019ouverture  pratiqu\u00e9e  dans  l\u2019\u00e9paisse  \nmuraille.  Joignant  leurs  mains  calleuses  par-\ndessus  la  table  grossi\u00e8re  devant  laquelle  ils  \n\u00e9taient assis, ils se souhaitaient l\u2019un \u00e0 l\u2019autre un  \njoyeux No\u00ebl en buvant leur grog, et le plus \u00e2g\u00e9  \ndes deux dont le visage \u00e9tait racorni et coutur\u00e9  \npar les intemp\u00e9ries de l\u2019air, comme une de ces  \n126figures sculpt\u00e9es \u00e0 la proue d\u2019un vieux b\u00e2timent,  \nentonna  de  sa  voix  rauque  un  chant  sauvage  \nqu\u2019on aurait pu prendre lui-m\u00eame pour un coup  \nde vent pendant l\u2019orage.\nLe spectre allait toujours au-dessus de la mer  \nsombre et houleuse, toujours, toujours, jusqu\u2019\u00e0 ce  \nque dans son vol rapide, bien loin de la terre et de  \ntout  rivage,  comme  il  l\u2019apprit  \u00e0  Scrooge,  ils  \ns\u2019abattirent sur un vaisseau et se plac\u00e8rent tant\u00f4t  \npr\u00e8s du timonier \u00e0 la roue du gouvernail, tant\u00f4t \u00e0  \nla vigie sur l\u2019avant, ou \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des officiers de  \nquart, visitant ces sombres et fantastiques figures  \ndans les diff\u00e9rents postes o\u00f9 ils montaient leur  \nfaction. Mais chacun de ces hommes fredonnait  \nun chant de No\u00ebl, ou pensait \u00e0 No\u00ebl, ou rappelait  \n\u00e0  voix  basse  \u00e0  son  compagnon  quelque  No\u00ebl  \npass\u00e9, avec les esp\u00e9rances qui s\u2019y rattachent d\u2019un  \nretour heureux au sein de la famille. Tous, \u00e0 bord,  \n\u00e9veill\u00e9s ou endormis, bons ou m\u00e9chants, avaient  \n\u00e9chang\u00e9 les uns avec les autres, ce matin-l\u00e0, une  \nparole plus bienveillante qu\u2019en aucun autre jour  \nde l\u2019ann\u00e9e ; tous avaient pris une part plus ou  \nmoins  grande  \u00e0  ses  joies  ;  ils  s\u2019\u00e9taient  tous  \nsouvenus  de  leurs  parents  ou  de  leurs  amis  \n127absents, comme ils avaient esp\u00e9r\u00e9 tous qu\u2019\u00e0 leur  \ntour ceux qui leur \u00e9taient chers \u00e9prouvaient dans  \nle m\u00eame moment le m\u00eame plaisir \u00e0 penser \u00e0 eux.\nCe  fut  une  grande  surprise  pour  Scrooge,  \ntandis  qu\u2019il  pr\u00eatait  l\u2019oreille  aux  g\u00e9missements  \nplaintifs du vent, et qu\u2019il songeait \u00e0 ce qu\u2019avait de  \nsolennel  un  semblable  voyage  au  milieu  des  \nt\u00e9n\u00e8bres, par-dessus des ab\u00eemes inconnus dont les  \nprofondeurs  \u00e9taient  des  secrets  aussi  \nimp\u00e9n\u00e9trables  que  la  mort  ;  ce  fut  une  grande  \nsurprise  pour  Scrooge,  ainsi  plong\u00e9  dans  ses  \nr\u00e9alisations, d\u2019entendre un rire joyeux. Mais sa  \nsurprise devint bien plus grande encore quand il  \nreconnut que cet \u00e9clat de rire avait \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 par  \nson neveu, et se vit lui-m\u00eame dans une chambre  \nparfaitement  \u00e9clair\u00e9e,  chaude,  brillante  de  \npropret\u00e9,  avec  l\u2019esprit  \u00e0  ses  c\u00f4t\u00e9s,  souriant  et  \njetant sur ce m\u00eame neveu des regards pleins de  \ndouceur et de complaisance.\n\u00ab Ah ! ah ! ah ! faisait le neveu de Scrooge.  \nAh ! ah ! ah ! \u00bb\nS\u2019il vous arrivait, par un hasard peu probable,  \nde rencontrer un homme qui s\u00fbt rire de meilleur  \n128c\u0153ur que le neveu de Scrooge, tout ce que je puis  \nvous dire, c\u2019est que j\u2019aimerais \u00e0 faire aussi sa  \nconnaissance.  Faites-moi  le  plaisir  de  me  le  \npr\u00e9senter, et je cultiverai sa soci\u00e9t\u00e9.\nPar une heureuse, juste et noble compensation  \ndes choses d\u2019ici-bas, si la maladie et le chagrin  \nsont  contagieux,  il  n\u2019y  a  rien  qui  le  soit  plus  \nirr\u00e9sistiblement  aussi  que  le  rire  et  la  bonne  \nhumeur. Pendant que le neveu de Scrooge riait de  \ncette mani\u00e8re, se tenant les c\u00f4tes, et faisant faire \u00e0  \nson visage les contorsions les plus extravagantes,  \nla ni\u00e8ce de Scrooge, sa ni\u00e8ce par alliance, riait  \nd\u2019aussi bon c\u0153ur que lui  ; leurs amis r\u00e9unis chez  \neux n\u2019\u00e9taient pas le moins du monde en arri\u00e8re et  \nriaient \u00e9galement \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e. Ah  ! ah ! ah ! \nah ! ah ! ah !\n\u00ab Oui, ma parole d\u2019honneur, il m\u2019a dit, s\u2019\u00e9cria  \nle neveu de Scrooge, que No\u00ebl \u00e9tait une sottise.  \nEt il le pensait  !\n\u2013 Ce  n\u2019en  est  que  plus  honteux  pour  lui,  \nFred ! \u00bb dit la ni\u00e8ce de Scrooge avec indignation.  \nCar parlez-moi des femmes, elles ne font jamais  \nrien \u00e0 demi ; elles prennent tout au s\u00e9rieux.  \u00bb\n129La ni\u00e8ce de Scrooge \u00e9tait jolie, excessivement  \njolie,  avec  un  charmant  visage,  un  air  na\u00eff,  \ncandide :  une  ravissante  petite  bouche  qui  \nsemblait faite pour \u00eatre bais\u00e9e, et elle l\u2019\u00e9tait, sans  \naucun doute  ; sur le menton, quantit\u00e9 de petites  \nfossettes  qui  se  fondaient  l\u2019une  dans  l\u2019autre  \nlorsqu\u2019elle riait, et les deux yeux les plus vifs, les  \nplus p\u00e9tillants que vous ayez jamais vus illuminer  \nla t\u00eate d\u2019une jeune fille  ; en un mot, sa beaut\u00e9  \navait  quelque  chose  de  provoquant  peut-\u00eatre,  \nmais on voyait bien aussi qu\u2019elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0  \ndonner  satisfaction.  Oh  !  mais,  satisfaction  \ncompl\u00e8te.\n\u00ab C\u2019est  un  dr\u00f4le  de  corps,  le  vieux  \nbonhomme ! dit le neveu de Scrooge  ; c\u2019est vrai, \net il pourrait \u00eatre plus agr\u00e9able, mais ses d\u00e9fauts  \nportent avec eux leur propre ch\u00e2timent, et je n\u2019ai  \nrien \u00e0 dire contre lui.\n\u2013 Je crois qu\u2019il est tr\u00e8s riche, Fred  ? poursuivit \nla ni\u00e8ce de Scrooge  ; au moins, vous me l\u2019avez  \ntoujours dit.\n\u2013 Qu\u2019importe  sa  richesse,  ma  ch\u00e8re  amie,  \nreprit son mari  ; elle ne lui est d\u2019aucune utilit\u00e9  ; il \n130ne s\u2019en sert pour faire du bien \u00e0 personne, pas  \nm\u00eame \u00e0 lui. Il n\u2019a pas seulement la satisfaction de  \npenser... ah ! ah ! ah !... que c\u2019est nous qu\u2019il en  \nfera profiter bient\u00f4t.\n\u2013 Tenez ! je ne peux pas le souffrir,  \u00bb continua \nla ni\u00e8ce. Les s\u0153urs de la ni\u00e8ce de Scrooge et  \ntoutes les autres dames pr\u00e9sentes exprim\u00e8rent la  \nm\u00eame opinion.\n\u00ab Oh !  bien,  moi,  dit  le  neveu,  je  suis  plus  \ntol\u00e9rant que vous  ; j\u2019en suis seulement pein\u00e9 pour  \nlui, et jamais je ne pourrais lui en vouloir quand  \nm\u00eame j\u2019en aurais envie, car enfin, qui souffre de  \nses boutades et de sa mauvaise humeur  ? Lui, lui \nseul. Ce que j\u2019en dis, ce n\u2019est pas parce qu\u2019il s\u2019est  \nmis en t\u00eate de ne pas nous aimer assez pour venir  \nd\u00eener  avec  nous  ;  car,  apr\u00e8s  tout,  il  n\u2019a  perdu  \nqu\u2019un m\u00e9chant d\u00eener...\n\u2013 Vraiment !  eh  bien !  je  pense,  moi,  qu\u2019il  \nperd  un  fort  bon  d\u00eener  \u00bb,  dit  sa  petite  femme,  \nl\u2019interrompant.  Tous  les  convives  furent  du  \nm\u00eame avis, et on doit reconna\u00eetre qu\u2019ils \u00e9taient  \njuges  comp\u00e9tents  en  cette  mati\u00e8re,  puisqu\u2019ils  \nvenaient  justement  de  le  manger  ;  dans  ce \n131moment, le dessert \u00e9tait encore sur la table, et ils  \nse pressaient autour du feu \u00e0 la lueur de la lampe.\n\u00ab Ma  foi !  je  suis  enchant\u00e9  de  l\u2019apprendre,  \nreprit le neveu de Scrooge, parce que je n\u2019ai pas  \ngrande  confiance  dans  le  talent  de  ces  jeunes  \nm\u00e9nag\u00e8res. Qu\u2019en dites-vous, Topper  ? \u00bb\nTopper avait \u00e9videmment jet\u00e9 les yeux sur une  \ndes s\u0153urs de la ni\u00e8ce de Scrooge, car il r\u00e9pondit  \nqu\u2019un  c\u00e9libataire  \u00e9tait  un  mis\u00e9rable  paria  qui  \nn\u2019avait pas le droit d\u2019exprimer une opinion sur ce  \nsujet ;  et  l\u00e0-dessus,  la  s\u0153ur  de  la  ni\u00e8ce  de  \nScrooge,  la  petite  femme  rondelette  que  vous  \nvoyez l\u00e0-bas avec un fichu de dentelles, pas celle  \nqui porte \u00e0 la main un bouquet de roses, se mit \u00e0  \nrougir.\n\u00ab Continuez donc ce que vous alliez nous dire,  \nFred, dit la petite femme en frappant des mains. Il  \nn\u2019ach\u00e8ve jamais ce qu\u2019il a commenc\u00e9  ! Que c\u2019est \ndonc ridicule  ! \u00bb\nLe  neveu  de  Scrooge  s\u2019abandonna  \nbruyamment  \u00e0  un  nouvel  acc\u00e8s  d\u2019hilarit\u00e9,  et,  \ncomme il \u00e9tait impossible de se pr\u00e9server de la  \ncontagion, quoique la petite s\u0153ur potel\u00e9e essay\u00e2t  \n132apparemment  de  le  faire  en  respirant  force  \nvinaigre  aromatique,  tout  le  monde  sans  \nexception suivit son exemple.\n\u00ab J\u2019allais  ajouter  seulement,  dit le  neveu  de  \nScrooge, qu\u2019en nous faisant mauvais visage et en  \nrefusant de venir se r\u00e9jouir avec nous, il perd  \nquelques moments de plaisir qui ne lui auraient  \npas fait de mal. \u00c0 coup s\u00fbr, il se prive d\u2019une  \ncompagnie  plus  agr\u00e9able  qu\u2019il  ne  saurait  en  \ntrouver dans ses propres pens\u00e9es, dans son vieux  \ncomptoir humide ou au milieu de ses chambres  \npoudreuses. Cela n\u2019emp\u00eache pas que je compte  \nbien lui offrir chaque ann\u00e9e la m\u00eame chance, que  \ncela lui plaise ou non, car j\u2019ai piti\u00e9 de lui. Libre \u00e0  \nlui de se moquer de No\u00ebl jusqu\u2019\u00e0 sa mort, mais il  \nne  pourra  s\u2019emp\u00eacher  d\u2019en  avoir  meilleure  \nopinion, j\u2019en suis s\u00fbr, lorsqu\u2019il me verra venir  \ntous les ans, toujours de bonne humeur, lui dire  : \n\u00ab Oncle Scrooge, comment vous portez-vous  ? \u00bb \nSi cela pouvait seulement  lui donner l\u2019id\u00e9e de  \nlaisser douze cents francs \u00e0 son pauvre commis,  \nce serait d\u00e9j\u00e0 quelque chose. Je ne sais pas, mais  \npourtant je crois bien l\u2019avoir \u00e9branl\u00e9 hier.  \u00bb\n133Ce fut \u00e0 leur tour de rire maintenant \u00e0 l\u2019id\u00e9e  \npr\u00e9somptueuse  qu\u2019il  e\u00fbt  pu  \u00e9branler  Scrooge.  \nMais comme il avait un excellent caract\u00e8re, et  \nqu\u2019il ne s\u2019inqui\u00e9tait gu\u00e8re de savoir pourquoi on  \nriait, pourvu que l\u2019on r\u00eet, il les encouragea dans  \nleur  gaiet\u00e9  en  faisant  circuler  joyeusement  la  \nbouteille.\nApr\u00e8s le th\u00e9, on fit un peu de musique  ; car \nc\u2019\u00e9tait une famille de musiciens qui s\u2019entendaient  \n\u00e0 merveille, je vous assure, \u00e0 chanter des ariettes  \net des ritournelles, surtout Topper, qui savait faire  \ngronder sa basse comme un artiste consomm\u00e9,  \nsans avoir besoin de gonfler les larges veines de  \nson  front,  ni  de  devenir  rouge  comme  une  \n\u00e9crevisse. La ni\u00e8ce de Scrooge pin\u00e7ait tr\u00e8s bien  \nde la harpe : entre autres morceaux, elle joua un  \nsimple  petit  air  (un  rien  que  vous  auriez  pu  \napprendre \u00e0 siffler en deux minutes), justement  \nl\u2019air favori de la jeune fille qui allait autrefois  \nchercher  Scrooge  \u00e0  sa  pension,  comme  le  \nfant\u00f4me de No\u00ebl pass\u00e9 le lui avait rappel\u00e9. \u00c0 ces  \nsons bien connus, tout ce que le spectre lui avait  \nmontr\u00e9  alors  se  pr\u00e9senta  de  nouveau  \u00e0  son  \nsouvenir ; de plus en plus attendri, il songea que,  \n134s\u2019il avait pu souvent entendre cet air, depuis de  \nlongues ann\u00e9es, il aurait sans doute cultiv\u00e9 de ses  \npropres  mains,  pour  son  bonheur,  les  douces  \naffections  de  la  vie,  ce  qui  valait  mieux  que  \nd\u2019aiguiser la b\u00eache impatiente du fossoyeur qui  \navait enseveli Jacob Marley.\nMais la soir\u00e9e ne fut pas consacr\u00e9e tout enti\u00e8re  \n\u00e0 la musique. Au bout de quelques instants, on  \njoua aux gages touch\u00e9s, car il faut bien redevenir  \nenfants quelquefois, surtout \u00e0 No\u00ebl, un jour de  \nf\u00eate fond\u00e9 par un Dieu enfant. Attention  ! voil\u00e0 \nqu\u2019on commence d\u2019abord par une partie de colin-\nmaillard.  Oh  !  le  tricheur  de  Topper  !  Il  fait \nsemblant de ne pas voir avec son bandeau, mais,  \nn\u2019ayez  pas  peur,  il  n\u2019a  pas  ses  yeux  dans  sa  \npoche.  Je  suis  s\u00fbr  qu\u2019il  s\u2019est  entendu  avec  le  \nneveu de Scrooge, et que l\u2019esprit de No\u00ebl pr\u00e9sent  \nne s\u2019y est pas laiss\u00e9 prendre. La mani\u00e8re dont le  \nsoi-disant  aveugle  poursuit  la  petite  s\u0153ur  \nrondelette au fichu de dentelle est une v\u00e9ritable  \ninsulte  \u00e0  la  cr\u00e9dulit\u00e9  de  la  nature  humaine.  \nQu\u2019elle renverse le garde-feu, qu\u2019elle roule par-\ndessus les chaises, qu\u2019elle aille se cogner contre  \nle  piano,  ou  bien  qu\u2019elle  s\u2019\u00e9touffe  dans  les  \n135rideaux, partout o\u00f9 elle va, il y va  ; il sait toujours  \nreconna\u00eetre o\u00f9 est la petite s\u0153ur rondelette  ; il ne \nveut attraper personne autre  ; vous avez beau le  \nheurter en courant, comme tant d\u2019autres l\u2019ont fait  \nexpr\u00e8s, il fera bien semblant de chercher \u00e0 vous  \nsaisir, avec une maladresse qui fait injure \u00e0 votre  \nintelligence, mais \u00e0 l\u2019instant il ira se jeter de c\u00f4t\u00e9  \ndans  la  direction  de  la  petite  s\u0153ur  rondelette.  \n\u00ab Ce n\u2019est pas de franc jeu  \u00bb, dit-elle souvent en  \nfuyant, et elle a raison  ; mais lorsqu\u2019il l\u2019attrape \u00e0  \nla fin, quand, en d\u00e9pit de ses mouvements rapides  \npour lui \u00e9chapper, et de tous les fr\u00e9missements de  \nsa robe de soie froiss\u00e9e \u00e0 chaque meuble, il est  \nparvenu \u00e0 l\u2019acculer dans un coin, d\u2019o\u00f9 elle ne  \npeut  plus  sortir,  sa  conduite  alors  devient  \nvraiment abominable. Car, sous pr\u00e9texte qu\u2019il ne  \nsait pas qui c\u2019est, il faut qu\u2019il touche sa coiffure  ; \nsous pr\u00e9texte de s\u2019assurer de son identit\u00e9, il se  \npermet de toucher certaine bague qu\u2019elle porte au  \ndoigt, de manier certaine cha\u00eene pass\u00e9e autour de  \nson  cou.  Le  vilain  monstre  !  aussi  nul  doute  \nqu\u2019elle  ne  lui  en  dise  sa  fa\u00e7on  de  penser,  \nmaintenant que le mouchoir ayant pass\u00e9 sur les  \nyeux d\u2019une autre personne, ils ont ensemble un  \n136entretien si confidentiel, derri\u00e8re les rideaux, dans  \nl\u2019embrasure de la fen\u00eatre  !\nLa ni\u00e8ce de Scrooge n\u2019\u00e9tait pas de la partie de  \ncolin-maillard  ; elle \u00e9tait demeur\u00e9e dans un bon  \npetit coin de la salle, assise \u00e0 son aise sur un  \nfauteuil  avec  un  tabouret  sous  les  pieds  ;  le \nfant\u00f4me et Scrooge se tenaient debout derri\u00e8re  \nelle ;  mais,  par  exemple,  elle  prenait  part  aux  \ngages touch\u00e9s et fut particuli\u00e8rement admirable \u00e0  \nComment l\u2019aimez-vous  ? avec toutes les lettres de  \nl\u2019alphabet.  De  m\u00eame  au  jeu  de  O\u00f9,  quand  et  \ncomment ? elle  \u00e9tait  fort  habile,  et,  \u00e0  la  joie  \nsecr\u00e8te du neveu de Scrooge, elle battait \u00e0 plates  \ncoutures toutes ses s\u0153urs, quoiqu\u2019elles ne fussent  \npas sottes, non  ; demandez plut\u00f4t \u00e0 Topper. Il se  \ntrouvait bien l\u00e0 environ une vingtaine d\u2019invit\u00e9s,  \ntant jeunes que vieux, mais tout le monde jouait,  \njusqu\u2019\u00e0 Scrooge lui-m\u00eame, qui, oubliant tout \u00e0  \nfait, tant il s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 cette sc\u00e8ne, qu\u2019on ne  \npouvait entendre sa voix, criait tout haut les mots  \nqu\u2019on donnait \u00e0 deviner  ; et il rencontrait juste  \nfort souvent je dois l\u2019avouer, car l\u2019aiguille la plus  \npointue, la meilleure  Whitechapel, garantie pour  \nne pas couper le fil, n\u2019est pas plus fine ni plus  \n137d\u00e9li\u00e9e que l\u2019esprit de Scrooge, avec l\u2019air ben\u00eat  \nqu\u2019il se donnait expr\u00e8s pour attraper le monde.\nLe spectre prenait plaisir \u00e0 le voir dans ces  \ndispositions et il le regardait d\u2019un air si rempli de  \nbienveillance, que Scrooge lui demanda en gr\u00e2ce,  \ncomme l\u2019e\u00fbt fait un enfant, de rester jusqu\u2019apr\u00e8s  \nle d\u00e9part des convi\u00e9s. Mais pour ce qui est de  \ncela,  l\u2019esprit  lui  dit  que  c\u2019\u00e9tait  une  chose  \nimpossible.\n\u00ab Voici  un  nouveau  jeu,  dit  Scrooge.  Une  \ndemi-heure, esprit, seulement une demi-heure  ! \u00bb\nC\u2019\u00e9tait le jeu appel\u00e9 Oui et non ; le neveu de  \nScrooge  devait  penser  \u00e0  quelque  chose  et  les  \nautres chercher \u00e0 deviner ce \u00e0 quoi il pensait  ; il \nne r\u00e9pondait \u00e0 toutes leurs questions que par oui \net  par  non,  suivant  le  cas.  Le  feu  roulant  \nd\u2019interrogations  auxquelles  il  se  vit  expos\u00e9  lui  \narracha successivement une foule d\u2019aveux  : qu\u2019il \npensait \u00e0 un animal, que c\u2019\u00e9tait un animal vivant,  \nun  animal  d\u00e9sagr\u00e9able,  un  animal  sauvage,  un  \nanimal qui grondait et grognait quelquefois, qui  \nd\u2019autres fois parlait, qui habitait Londres, qui se  \npromenait dans les rues, qu\u2019on ne montrait pas  \n138pour de l\u2019argent, qui n\u2019\u00e9tait men\u00e9 en laisse par  \npersonne, qui, ne vivait pas dans une m\u00e9nagerie,  \nqu\u2019on ne tuait jamais \u00e0 l\u2019abattoir, et qui n\u2019\u00e9tait ni  \nun cheval, ni un \u00e2ne, ni une vache, ni un taureau,  \nni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni un chat,  \nni un ours. \u00c0 chaque nouvelle question qui lui  \n\u00e9tait  adress\u00e9e,  ce  gueux  de  neveu  partait  d\u2019un  \nnouvel \u00e9clat de rire, et il lui en prenait de telles  \nenvies, qu\u2019il \u00e9tait oblig\u00e9 de se lever du sofa pour  \ntr\u00e9pigner  sur  le  parquet.  \u00c0  la  fin,  la  s\u0153ur  \nrondelette, prise \u00e0 son tour d\u2019un fou rire, s\u2019\u00e9cria  :\n\u00ab Je l\u2019ai trouv\u00e9  ! Je le tiens, Fred  ! Je sais ce \nque c\u2019est.\n\u2013 Qu\u2019est-ce donc  ? demanda Fret.\n\u2013 C\u2019est votre oncle Scro-o-o-o-oge  ! \u00bb\nC\u2019\u00e9tait  cela  m\u00eame.  L\u2019admiration  fut  le  \nsentiment  g\u00e9n\u00e9ral,  quoique  quelques  personnes  \nfissent remarquer que la r\u00e9ponse \u00e0 cette question  \n\u00ab Est-ce  un  ours  ? \u00bb  aurait  d\u00fb  \u00eatre  \u00ab  Oui \u00bb ; \nd\u2019autant  qu\u2019il  avait  suffi  dans  ce  cas  d\u2019une  \nr\u00e9ponse n\u00e9gative pour d\u00e9tourner leurs pens\u00e9es de  \nM.  Scrooge,  en  supposant  qu\u2019elles  se  fussent  \nport\u00e9es sur lui d\u2019abord.\n139\u00ab Eh  bien !  il  a  singuli\u00e8rement  contribu\u00e9  \u00e0  \nnous  divertir,  dit  Fred,  et  nous  serions  de  \nv\u00e9ritables ingrats si nous ne buvions \u00e0 sa sant\u00e9.  \nVoici  justement  que  nous  tenons  \u00e0  la  main  \nchacun un verre de punch au vin  ; ainsi donc : \u00c0 \nl\u2019oncle Scrooge  !\n\u2013 Soit ! \u00e0 l\u2019oncle Scrooge  ! s\u2019\u00e9cri\u00e8rent-ils tous.\n\u2013 Un  joyeux  No\u00ebl  et  une  bonne  ann\u00e9e  au  \nvieillard, n\u2019importe ce qu\u2019il est  ! dit le neveu de  \nScrooge. Il n\u2019accepterait pas ce souhait de ma  \nbouche,  mais  il  l\u2019aura  n\u00e9anmoins.  \u00c0  l\u2019oncle  \nScrooge ! \u00bb\nL\u2019oncle Scrooge s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 peu \u00e0 peu si bien  \ngagner par l\u2019hilarit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, il se sentait le c\u0153ur  \nsi l\u00e9ger, qu\u2019il aurait fait raison \u00e0 la compagnie,  \nquoiqu\u2019elle ne s\u2019aper\u00e7\u00fbt pas de sa pr\u00e9sence, et  \nprononc\u00e9  un  discours  de  remerciement  que  \npersonne n\u2019e\u00fbt entendu, si le spectre lui en avait  \ndonn\u00e9 le temps. Mais la sc\u00e8ne enti\u00e8re disparut  \ncomme le neveu pronon\u00e7ait la derni\u00e8re parole de  \nson  toast ;  et  d\u00e9j\u00e0  Scrooge  et  l\u2019esprit  avaient  \nrepris le cours de leurs voyages.\nIls virent beaucoup de pays, all\u00e8rent fort loin  \n140et visit\u00e8rent un grand nombre  de demeures,  et  \ntoujours avec d\u2019heureux r\u00e9sultats pour ceux que  \nNo\u00ebl approchait. L\u2019esprit se tenait aupr\u00e8s du lit  \ndes malades, et ils oubliaient leurs maux sur la  \nterre  \u00e9trang\u00e8re,  et  l\u2019exil\u00e9  se  croyait  pour  un  \nmoment transport\u00e9 au sein de la patrie. Il visitait  \nune  \u00e2me  en  lutte  avec  le  sort  et  aussit\u00f4t  elle  \ns\u2019ouvrait  \u00e0  des  sentiments  de  r\u00e9signation  et  \u00e0  \nl\u2019espoir  d\u2019un  meilleur  avenir.  Il  abordait  les  \npauvres, et aussit\u00f4t ils se croyaient riches. Dans  \nles maisons de charit\u00e9, les h\u00f4pitaux, les prisons,  \ndans tous ces refuges de la mis\u00e8re, o\u00f9 l\u2019homme  \nvain et orgueilleux n\u2019avait pu abuser de sa petite  \nautorit\u00e9 si passag\u00e8re pour en interdire l\u2019entr\u00e9e et  \nen  barrer  la  porte  \u00e0  l\u2019esprit,  il  laissait  sa  \nb\u00e9n\u00e9diction et enseignait \u00e0 Scrooge ses pr\u00e9ceptes  \ncharitables.\nCe fut l\u00e0 une longue nuit, si toutes ces choses  \ns\u2019accomplirent  seulement  en  une  nuit  ;  mais \nScrooge en douta, parce qu\u2019il lui semblait que  \nplusieurs f\u00eates  de No\u00ebl avaient  \u00e9t\u00e9 condens\u00e9es  \ndans l\u2019espace de temps qu\u2019ils pass\u00e8rent ensemble.  \nUne chose \u00e9trange aussi, c\u2019est que, tandis que  \nScrooge n\u2019\u00e9prouvait aucune modification dans sa  \n141forme ext\u00e9rieure, le fant\u00f4me devenait plus vieux,  \nvisiblement plus vieux. Scrooge avait remarqu\u00e9  \nce  changement,  mais  il  n\u2019en  dit  pas  un  mot,  \njusqu\u2019\u00e0 ce que, au sortir d\u2019un lieu o\u00f9 une r\u00e9union  \nd\u2019enfants c\u00e9l\u00e9brait les Rois, jetant les yeux sur  \nl\u2019esprit quand ils furent seuls, il s\u2019aper\u00e7ut que ses  \ncheveux avaient blanchi.\n\u00ab La vie des esprits est-elle donc si courte  ? \ndemanda-t-il.\n\u2013 Ma vie sur ce globe est tr\u00e8s courte, en effet,  \nr\u00e9pondit le spectre. Elle finit cette nuit.\n\u2013 Cette nuit ! s\u2019\u00e9cria Scrooge.\n\u2013 Ce  soir,  \u00e0  minuit.  \u00c9coutez  !  L\u2019heure \napproche. \u00bb\nEn  ce  moment,  l\u2019horloge  sonnait  les  trois  \nquarts de onze heures.\n\u00ab Pardonnez-moi  l\u2019indiscr\u00e9tion  de  ma  \ndemande, dit Scrooge, qui regardait attentivement  \nla robe de l\u2019esprit, mais je vois quelque chose  \nd\u2019\u00e9trange et qui ne vous appartient pas, sortir de  \ndessous votre robe. Est-ce un pied ou une griffe  ?\n\u2013 Ce pourrait \u00eatre une griffe, \u00e0 en juger par la  \n142chair  qui  est  au-dessus,  r\u00e9pondit  l\u2019esprit  avec  \ntristesse. Regardez.  \u00bb\nDes plis de sa robe, il d\u00e9gagea deux enfants,  \ndeux cr\u00e9atures mis\u00e9rables, abjectes, effrayantes,  \nhideuses, repoussantes, qui s\u2019agenouill\u00e8rent \u00e0 ses  \npieds et se cramponn\u00e8rent \u00e0 son v\u00eatement.\n\u00ab Oh !  homme !  regarde,  regarde  \u00e0  tes  \npieds ! \u00bb s\u2019\u00e9cria le fant\u00f4me.\nC\u2019\u00e9taient  un  gar\u00e7on  et  une  fille,  jaunes,  \nmaigres,  couverts  de  haillons,  au  visage  \nrenfrogn\u00e9, f\u00e9roces, quoique rampants dans leur  \nabjection.  Une  jeunesse  gracieuse  aurait  d\u00fb  \nremplir leurs joues et r\u00e9pandre sur leur teint ses  \nplus fra\u00eeches couleurs  ; au lieu de cela, une main  \nfl\u00e9trie et dess\u00e9ch\u00e9e, comme celle du temps, les  \navait rid\u00e9s, amaigris, d\u00e9color\u00e9s  ; ces traits o\u00f9 les  \nanges  auraient  d\u00fb  tr\u00f4ner,  les  d\u00e9mons  s\u2019y  \ncachaient  plut\u00f4t  pour  lancer  de  l\u00e0  des  regards  \nmena\u00e7ants. Nul changement, nulle d\u00e9gradation,  \nnulle  d\u00e9composition  de  l\u2019esp\u00e8ce  humaine,  \u00e0  \naucun  degr\u00e9,  dans  tous  les  myst\u00e8res  les  plus  \nmerveilleux  de  la  cr\u00e9ation,  n\u2019ont  produit  des  \nmonstres \u00e0 beaucoup pr\u00e8s aussi horribles et aussi  \n143effrayants.\nScrooge recula, p\u00e2le de terreur  ; ne voulant pas  \nblesser l\u2019esprit, leur p\u00e8re peut-\u00eatre, il essaya de  \ndire que c\u2019\u00e9taient de beaux enfants, mais les mots  \ns\u2019arr\u00eat\u00e8rent d\u2019eux-m\u00eames dans sa gorge, pour ne  \npas  se  rendre  complices  d\u2019un  mensonge  si  \n\u00e9norme.\n\u00ab Esprit ! est-ce que ce sont vos enfants  ? \u00bb\nScrooge n\u2019en put dire davantage.\n\u00ab Ce sont les enfants des hommes, dit l\u2019esprit,  \nlaissant  tomber  sur  eux  un  regard,  et  ils  \ns\u2019attachent \u00e0 moi pour me porter plainte contre  \nleurs p\u00e8res. Celui-l\u00e0 est l\u2019ignorance  ; celle-ci la \nmis\u00e8re. Gardez-vous de l\u2019un et de l\u2019autre et de  \ntoute leur descendance, mais surtout du premier,  \ncar sur son front je vois \u00e9crit  : Condamnation.  \nH\u00e2te-toi,  Babylone,  dit-il  en  \u00e9tendant  sa  main  \nvers  la  Cit\u00e9  ;  h\u00e2te-toi  d\u2019effacer  ce  mot,  qui  te  \ncondamne plus que lui  ; toi \u00e0 ta ruine, comme lui  \nau  malheur.  Ose  dire  que  tu  n\u2019en  es  pas  \ncoupable ; calomnie m\u00eame ceux qui t\u2019accusent  : \nCela  peut  servir  au  succ\u00e8s  de  tes  desseins  \nabominables. Mais gare la fin  !\n144\u2013 N\u2019ont-ils  donc  aucun  refuge,  aucune  \nressource ? s\u2019\u00e9cria Scrooge.\n\u2013 N\u2019y a-t-il pas des prisons  ? dit l\u2019esprit, lui  \nrenvoyant avec ironie pour la derni\u00e8re fois ses  \npropres paroles. N\u2019y  a-t-il pas des maisons  de  \nforce ? \u00bb\nL\u2019horloge sonnait minuit.\nScrooge chercha du regard le spectre et ne le  \nvit plus. Quand le dernier son cessa de vibrer, il  \nse rappela la pr\u00e9diction du vieux Jacob Marley,  \net,  levant  les  yeux,  il  aper\u00e7ut  un  fant\u00f4me  \u00e0  \nl\u2019aspect solennel, drap\u00e9 dans une robe \u00e0 capuchon  \net qui venait \u00e0 lui glissant sur la terre comme une  \nvapeur.\n145Quatri\u00e8me couplet\nLe dernier esprit\nLe fant\u00f4me approchait d\u2019un pas lent, grave et  \nsilencieux. Quand il fut arriv\u00e9 pr\u00e8s de Scrooge,  \ncelui-ci fl\u00e9chit le genou, car cet esprit semblait  \nr\u00e9pandre autour de lui, dans l\u2019air qu\u2019il traversait,  \nune terreur sombre et myst\u00e9rieuse.\nUne  longue  robe  noire  l\u2019enveloppait  tout  \nentier et cachait sa t\u00eate, son visage, sa forme, ne  \nlaissant rien voir qu\u2019une de ses mains \u00e9tendues,  \nsans quoi il eut \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile de d\u00e9tacher cette  \nfigure des ombres de la nuit, et de la distinguer de  \nl\u2019obscurit\u00e9 compl\u00e8te dont elle \u00e9tait environn\u00e9e.\nQuand Scrooge vint se placer \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, il  \nreconnut que le spectre \u00e9tait d\u2019une taille \u00e9lev\u00e9e et  \nmajestueuse, et que sa myst\u00e9rieuse pr\u00e9sence le  \nremplissait d\u2019une crainte solennelle. Mais il n\u2019en  \n146sut pas davantage, car l\u2019esprit ne pronon\u00e7ait pas  \nune parole et ne faisait aucun mouvement.\n\u00ab Suis-je en la pr\u00e9sence du spectre de No\u00ebl \u00e0  \nvenir ? \u00bb, dit Scrooge.\nL\u2019esprit  ne  r\u00e9pondit  rien,  mais  continua  de  \ntenir la main tendue en avant.\n\u00abVous allez me montrer les ombres des choses  \nqui ne sont pas arriv\u00e9es encore et qui arriveront  \ndans  la  suite  des  temps,  poursuivit  Scrooge.  \nN\u2019est-ce pas, esprit  ? \u00bb\nLa partie sup\u00e9rieure de la robe du fant\u00f4me se  \ncontracta un instant par le rapprochement de ses  \nplis, comme si le spectre avait inclin\u00e9 la t\u00eate. Ce  \nfut la seule r\u00e9ponse qu\u2019il en obtint.\nQuoique  habitu\u00e9  d\u00e9j\u00e0  au  commerce  des  \nesprits,  Scrooge  \u00e9prouvait  une  telle  frayeur  en  \npr\u00e9sence de ce spectre silencieux, que ses jambes  \ntremblaient sous lui et qu\u2019il se sentit \u00e0 peine la  \nforce de se tenir debout, quand il se pr\u00e9para \u00e0 le  \nsuivre. L\u2019esprit s\u2019arr\u00eata un moment, comme s\u2019il  \ne\u00fbt remarqu\u00e9 son trouble et qu\u2019il e\u00fbt voulu lui  \ndonner le temps de se remettre.\n147Mais  Scrooge  n\u2019en  fut  que  plus  agit\u00e9  ;  un \nfrisson  de  terreur  vague  parcourait  tous  ses  \nmembres, quand il venait \u00e0 songer que derri\u00e8re ce  \nsombre  linceul,  des  yeux  de  fant\u00f4me  \u00e9taient  \nattentivement fix\u00e9s sur lui, et que, malgr\u00e9 tous ses  \nefforts, il ne pouvait voir qu\u2019une main de spectre  \net une grande masse noir\u00e2tre.\n\u00ab Esprit  de  l\u2019avenir  !  s\u2019\u00e9cria-t-il  ;  je  vous \nredoute  plus  qu\u2019aucun  des  spectres  que  j\u2019aie  \nencore vus ! Mais, parce que je sais que vous  \nvous proposez mon bien, et parce que j\u2019esp\u00e8re  \nvivre de mani\u00e8re \u00e0 \u00eatre un tout autre homme que  \nje n\u2019\u00e9tais, je suis pr\u00eat \u00e0 vous accompagner avec  \nun  c\u0153ur  reconnaissant.  Ne  me  parlerez-vous  \npas ? \u00bb\nPoint de r\u00e9ponse. La main seule \u00e9tait toujours  \ntendue droit devant eux.\n\u00ab Guidez-moi ! dit Scrooge, guidez-moi  ! La \nnuit avance rapidement  ; c\u2019est un temps pr\u00e9cieux  \npour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi.  \u00bb\nLe  fant\u00f4me  s\u2019\u00e9loigna  de  la  m\u00eame  mani\u00e8re  \nqu\u2019il \u00e9tait venu. Scrooge le suivit dans l\u2019ombre de  \nsa  robe,  et  il  lui  sembla  que  cette  ombre  la  \n148soulevait et l\u2019emportait avec elle.\nOn  ne  pourrait  pas  dire  pr\u00e9cis\u00e9ment  qu\u2019ils  \nentr\u00e8rent dans la ville, ce fut plut\u00f4t la ville qui  \nsembla surgir autour d\u2019eux et les entourer de son  \npropre mouvement. Toutefois ils \u00e9taient au c\u0153ur  \nm\u00eame  de  la  Cit\u00e9,  \u00e0  la  Bourse,  parmi  les  \nn\u00e9gociants qui allaient de \u00e7\u00e0 et de l\u00e0 en toute  \nh\u00e2te, faisant sonner l\u2019argent dans leurs poches, se  \ngroupant pour causer affaires, regardant \u00e0 leurs  \nmontres  et  jouant  d\u2019un  air  pensif  avec  leurs  \ngrandes breloques, etc., etc., comme Scrooge les  \navait vus si souvent.\nL\u2019esprit s\u2019arr\u00eata pr\u00e8s d\u2019un petit groupe de ces  \ncapitalistes. Scrooge, remarquant la direction de  \nsa  main  tendue  de  leur  c\u00f4t\u00e9,  s\u2019approcha  pour  \nentendre la conversation.\n\u00ab Non..., disait un grand et gros homme avec  \nun  menton  monstrueux,  je  n\u2019en  sais  pas  \ndavantage ; je sais seulement qu\u2019il est mort.\n\u2013 Quand est-il mort  ? demanda un autre.\n\u2013 La nuit derni\u00e8re, je crois.\n\u2013 Comment,  et  de  quoi  est-il  mort  ?  dit  un \n149troisi\u00e8me  personnage  en  prenant  une  \u00e9norme  \nprise de tabac dans une vaste tabati\u00e8re. Je croyais  \nqu\u2019il ne mourrait jamais...\n\u2013 Il  n\u2019y  a  que  Dieu  qui  le  sache,  reprit  le  \npremier avec un b\u00e2illement.\n\u2013 Qu\u2019a-t-il  fait  de  son  argent  ?  demanda  un  \nmonsieur \u00e0 la face rubiconde dont le bout du nez  \n\u00e9tait  orn\u00e9  d\u2019une  excroissance  de  chair  qui  \npendillait sans cesse comme les caroncules d\u2019un  \ndindon.\n\u2013 Je n\u2019en sais trop rien, fit l\u2019homme au double  \nmenton en b\u00e2illant de nouveau. Peut-\u00eatre l\u2019a-t-il  \nlaiss\u00e9 \u00e0 sa soci\u00e9t\u00e9  ; en tout cas, ce n\u2019est pas \u00e0 moi  \nqu\u2019il l\u2019a laiss\u00e9  : voil\u00e0 tout ce que je sais.  \u00bb\nCette  plaisanterie  fut  accueillie  par  un  rire  \ng\u00e9n\u00e9ral.\n\u00ab Il est probable,  dit  le m\u00eame  interlocuteur,  \nque  les  chaises  ne  lui  co\u00fbteront  pas  cher  \u00e0  \nl\u2019\u00e9glise, non plus que les voitures  ; car, sur mon  \n\u00e2me, je ne connais personne qui soit dispos\u00e9 \u00e0  \naller \u00e0 son enterrement. Si nous faisions la partie  \nd\u2019y aller sans invitation  !\n150\u2013 Cela  m\u2019est  \u00e9gal,  s\u2019il  y  a  une  collation,  \nobserva le monsieur \u00e0 la loupe  ; mais je veux \u00eatre  \nnourri pour la peine.\n\u2013 Eh bien ! apr\u00e8s tout, dit celui qui avait parl\u00e9  \nle  premier,  je  vois  que  je  suis  encore  le  plus  \nd\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de vous tous, car je n\u2019y allais pas  \npour qu\u2019on me donn\u00e2t des gants noirs, je n\u2019en  \nporte  pas ;  ni  pour  sa  collation,  je  ne  go\u00fbte  \njamais ;  et  pourtant  je  m\u2019offre  \u00e0  y  aller,  si  \nquelqu\u2019un veut venir avec moi. C\u2019est que, voyez-\nvous,  en  y  r\u00e9fl\u00e9chissant  je  ne  suis  pas  s\u00fbr  le  \nmoins  du  monde  de  n\u2019avoir  pas  \u00e9t\u00e9  son  plus  \nintime ami, car nous avions l\u2019habitude de nous  \narr\u00eater pour \u00e9changer quelques mots toutes les  \nfois  que  nous  nous  rencontrions.  Adieu,  \nmessieurs ; au revoir ! \u00bb\nLe  groupe  se  dispersa  et  alla  se  m\u00ealer  \u00e0  \nd\u2019autres.  Scrooge  reconnaissait  tous  ces  \npersonnages : il regarda l\u2019esprit comme pour lui  \ndemander  l\u2019explication  de  ce  qu\u2019il  venait  \nd\u2019entendre.\nLe fant\u00f4me se glissa dans une rue et montra du  \ndoigt  deux  individus  qui  s\u2019abordaient.  Scrooge  \n151\u00e9couta  encore,  croyant  trouver  l\u00e0  le  mot  de  \nl\u2019\u00e9nigme.\nIl  les  reconnaissait  \u00e9galement  tr\u00e8s  bien  ; \nc\u2019\u00e9taient deux n\u00e9gociants, riches et consid\u00e9r\u00e9s. Il  \ns\u2019\u00e9tait toujours piqu\u00e9 d\u2019\u00eatre bien plac\u00e9 dans leur  \nestime,  au point  de vue des  affaires,  s\u2019entend,  \npurement  et  simplement  au  point  de  vue  des  \naffaires.\n\u00ab Comment vous portez-vous  ? dit l\u2019un.\n\u2013 Et vous ? r\u00e9pondit l\u2019autre.\n\u2013 Bien ! fit le premier. Le vieux  Gobseck a \ndonc enfin son compte, hein  ?\n\u2013 On me l\u2019a dit...  ; il fait froid, n\u2019est-ce pas  ?\n\u2013 Peuh !  Un  temps  de  la  saison  !  temps  de \nNo\u00ebl. Vous ne patinez pas, je suppose  ?\n\u2013 Non,  non ;  j\u2019ai  bien  autre  chose  \u00e0  faire.  \nBonjour. \u00bb\nPas  un  mot  de  plus.  Telles  furent  leur  \nrencontre, leur conversation et leur s\u00e9paration.\nScrooge  eut  d\u2019abord  la  pens\u00e9e  de  s\u2019\u00e9tonner  \nque l\u2019esprit attach\u00e2t une telle importance \u00e0 des  \n152conversations  en  apparence  si  triviales  ;  mais \nintimement convaincu qu\u2019elles devaient avoir un  \nsens cach\u00e9, il se mit \u00e0 consid\u00e9rer, \u00e0 part lui, quel  \nil pouvait \u00eatre selon toutes les probabilit\u00e9s. Il \u00e9tait  \ndifficile  qu\u2019elles se rapportassent  \u00e0 la mort  de  \nJacob, son vieil associ\u00e9  ; du moins, la chose ne  \nparaissait  pas  vraisemblable,  car  cette  mort  \nappartenait  au  pass\u00e9,  et  le  spectre  avait  pour  \nd\u00e9partement  l\u2019avenir  :  il  ne  voyait  non  plus  \npersonne de ses connaissances \u00e0 qui il put les  \nappliquer. Toutefois, ne doutant pas que, quelle  \nque  f\u00fbt  celle  \u00e0  qui  il  convenait  d\u2019en  faire  \nl\u2019application,  elles  ne  renfermassent  une  le\u00e7on  \nsecr\u00e8te \u00e0 son adresse, et pour son bien, il r\u00e9solut  \nde recueillir avec soin chacune des paroles qu\u2019il  \nentendrait  et  chacune  des  choses  qu\u2019il  verrait,  \nmais surtout d\u2019observer attentivement sa propre  \nimage lorsqu\u2019elle lui appara\u00eetrait, persuad\u00e9 que la  \nconduite de son futur lui-m\u00eame lui donnerait la  \nclef  de  cette \u00e9nigme  et  en  rendrait la  solution  \nfacile.\nIl se chercha donc en ce lieu  ; mais un autre  \noccupait sa place accoutum\u00e9e, dans le coin qu\u2019il  \naffectionnait  particuli\u00e8rement,  et,  quoique  \n153l\u2019horloge indiqu\u00e2t l\u2019heure o\u00f9 il venait d\u2019ordinaire  \n\u00e0 la Bourse, il ne vit personne qui lui ressembl\u00e2t,  \nparmi  cette  multitude  qui  se  pressait  sous  le  \nporche  pour  y  entrer.  Cela  le  surprit  peu,  \nn\u00e9anmoins,  car  depuis  ses  premi\u00e8res  visions  il  \navait m\u00e9dit\u00e9 dans son esprit un changement de  \nvie ; il pensait, il esp\u00e9rait que son absence \u00e9tait  \nune  preuve  qu\u2019il  avait  mis  ses  nouvelles  \nr\u00e9solutions en pratique.\nLe fant\u00f4me se tenait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, immobile,  \nsombre, toujours le bras tendu. Quand Scrooge  \nsortit de sa r\u00eaverie, il s\u2019imagina, au mouvement  \nde la main et d\u2019apr\u00e8s la position du spectre vis-\u00e0-\nvis de lui, que ses yeux invisibles le regardaient  \nfixement. Cette pens\u00e9e le fit frissonner de la t\u00eate  \naux pieds.\nQuittant  le  th\u00e9\u00e2tre  bruyant  des  affaires,  ils  \nall\u00e8rent dans un quartier obscur de la ville, o\u00f9  \nScrooge n\u2019avait pas encore p\u00e9n\u00e9tr\u00e9, quoiqu\u2019il en  \nconn\u00fbt  parfaitement  les  \u00eatres  et  la  mauvaise  \nrenomm\u00e9e. Les rues \u00e9taient sales et \u00e9troites, les  \nboutiques et les maisons mis\u00e9rables, les habitants  \n\u00e0  demi  nus,  ivres,  mal  chauss\u00e9s,  hideux.  Des  \n154all\u00e9es  et  des  passages  sombres,  comme  autant  \nd\u2019\u00e9gouts, vomissaient leurs odeurs repoussantes,  \nleurs immondices et leurs ignobles habitants dans  \nce labyrinthe de rues  ; tout le quartier respirait le  \ncrime, l\u2019ordure, la mis\u00e8re.\nAu fond de ce repaire inf\u00e2me on voyait une  \nboutique basse, s\u2019avan\u00e7ant en saillie sous le toit  \nd\u2019un auvent, dans laquelle on achetait le fer, les  \nvieux chiffons, les vieilles bouteilles, les os, les  \nrestes des assiettes du d\u00eener d\u2019hier au soir. Sur le  \nplancher, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, \u00e9taient entass\u00e9s des clefs  \nrouill\u00e9es, des clous, des cha\u00eenes, des gonds, des  \nlimes, des plateaux de balances, des poids et toute  \nesp\u00e8ce  de  ferraille.  Des  myst\u00e8res  que  peu  de  \npersonnes  eussent  \u00e9t\u00e9  curieuses  d\u2019approfondir  \ns\u2019agitaient  peut-\u00eatre  sous  ces  monceaux  de  \nguenilles  repoussantes,  sous  ces  masses  de  \ngraisse corrompue et ces s\u00e9pulcres d\u2019ossements.  \nAssis  au  milieu  des  marchandises  dont  il  \ntrafiquait, pr\u00e8s d\u2019un r\u00e9chaud de vieilles briques,  \nun sale coquin, aux cheveux blanchis par l\u2019\u00e2ge (il  \navait pr\u00e8s de soixante-dix ans), s\u2019abritait contre  \nl\u2019air  froid  du  dehors,  au  moyen  d\u2019un  rideau  \ncrasseux,  compos\u00e9  de  lambeaux  d\u00e9pareill\u00e9s  \n155suspendus  \u00e0  une  ficelle,  et  fumait  sa  pipe  en  \nsavourant avec d\u00e9lices la volupt\u00e9 de sa paisible  \nsolitude.\nScrooge  et  le  fant\u00f4me  se  trouv\u00e8rent  en  \npr\u00e9sence de cet homme, au moment pr\u00e9cis o\u00f9 une  \nfemme, charg\u00e9e d\u2019un lourd paquet, se glissa dans  \nla  boutique.  \u00c0  peine  y  eut-elle  mis  les  pieds,  \nqu\u2019une  autre  femme,  charg\u00e9e  de  la  m\u00eame  \nmani\u00e8re,  entra  pareillement  ;  cette  derni\u00e8re  fut  \nsuivie de pr\u00e8s par un homme v\u00eatu d\u2019un habit noir  \nr\u00e2p\u00e9, qui ne parut pas moins surpris de la vue des  \ndeux  femmes  qu\u2019elles  ne  l\u2019avaient  \u00e9t\u00e9  elles-\nm\u00eames en se reconnaissant l\u2019une l\u2019autre. Apr\u00e8s  \nquelques instants de stup\u00e9faction muette partag\u00e9e  \npar l\u2019homme \u00e0 la pipe, ils se mirent \u00e0 \u00e9clater de  \nrire tous les trois.\n\u00ab Que la femme de journ\u00e9e passe la premi\u00e8re,  \ns\u2019\u00e9cria  celle  qui  \u00e9tait  entr\u00e9e  d\u2019abord.  La  \nblanchisseuse  viendra  apr\u00e8s  elle,  puis,  en  \ntroisi\u00e8me lieu, l\u2019homme des pompes fun\u00e8bres. Eh  \nbien ! vieux Joe, dites donc, en voil\u00e0 un hasard  ! \nNe dirait-on pas que nous nous sommes donn\u00e9 ici  \nrendez-vous tous les trois  ?\n156\u2013 Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir  \nla  place,  dit  le  vieux  Joe  \u00f4tant  sa  pipe  de  sa  \nbouche. Entrez au salon. Depuis longtemps vous  \ny avez vos libres entr\u00e9es, et les deux autres ne  \nsont pas  non plus  des  \u00e9trangers.  Attendez  que  \nj\u2019aie ferm\u00e9 la porte de la boutique. Ah  ! comme \nelle crie ! je ne crois pas qu\u2019il y ait ici de ferraille  \nplus rouill\u00e9e que ses gonds, comme il n\u2019y a pas  \nnon plus, j\u2019en suis bien s\u00fbr, d\u2019os aussi vieux que  \nles miens dans tout mon magasin. Ah  ! ah ! nous \nsommes tous en harmonie avec notre condition,  \nnous  sommes  bien  assortis.  Entrez  au  salon.  \nEntrez. \u00bb\nLe salon \u00e9tait l\u2019espace s\u00e9par\u00e9 de la boutique  \npar  le  rideau  de  loques.  Le  vieux  marchand  \nremua  le  feu  avec  un  barreau  bris\u00e9  provenant  \nd\u2019une rampe d\u2019escalier, et, apr\u00e8s avoir raviv\u00e9 sa  \nlampe fumeuse (car il faisait nuit) avec le tuyau  \nde sa pipe, il le retint dans sa bouche.\nPendant qu\u2019il faisait ainsi les honneurs de son  \nhospitalit\u00e9, la femme qui avait d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 jeta son  \npaquet  \u00e0  terre,  et  s\u2019assit,  dans  une  pose  \nnonchalante, sur un tabouret, croisant ses coudes  \n157sur ses genoux, et lan\u00e7ant aux deux autres comme  \nun d\u00e9fi hardi.\n\u00ab Eh bien ! quoi ? Qu\u2019y a-t-il donc  ? Qu\u2019est-ce \nqu\u2019il y a, mistress Dilber  ? dit-elle. Chacun a bien  \nle droit de songer \u00e0 soi, je pense. Est-ce qu\u2019il a  \nfait autre chose toute sa vie, lui ?\n\u2013 C\u2019est vrai, par ma foi  ! fit la blanchisseuse.  \nPersonne plus que lui.\n\u2013 Eh bien ! alors, vous n\u2019avez pas besoin de  \nrester l\u00e0 \u00e0 vous \u00e9carquiller les yeux comme si  \nvous aviez peur, bonne femme  : les loups ne se  \nmangent pas, je suppose.\n\u2013 Bien s\u00fbr ! dirent en m\u00eame  temps  mistress  \nDilber et le croque-mort. Nous l\u2019esp\u00e9rons bien.\n\u2013 En ce cas, s\u2019\u00e9cria la femme, tout est pour le  \nmieux. Il n\u2019y a pas besoin de chercher midi \u00e0  \nquatorze  heures.  Et  d\u2019ailleurs,  voyez  le  grand  \nmal.  \u00c0  qui  est-ce  qu\u2019on  fait  tort  avec  ces  \nbagatelles ? Ce n\u2019est pas au mort, je suppose  ?\n\u2013 Ma foi, non, dit mistress Dilber en riant.\n\u2013 S\u2019il voulait les conserver apr\u00e8s sa mort, le  \nvieux grigou, poursuivit la femme, pourquoi n\u2019a-\n158t-il pas fait comme tout le monde  ? Il n\u2019avait qu\u2019\u00e0  \nprendre une garde pour le veiller quand la mort  \nest venue le frapper, au lieu de rester l\u00e0 \u00e0 rendre  \nle dernier soupir dans son coin, tout seul comme  \nun chien.\n\u2013 C\u2019est bien la pure v\u00e9rit\u00e9, dit Mme Dilber. Il  \nn\u2019a que ce qu\u2019il m\u00e9rite.\n\u2013 Je voudrais bien qu\u2019il n\u2019en f\u00fbt pas quitte \u00e0 si  \nbon  march\u00e9,  reprit  la  femme  ;  et  il  en  serait  \nautrement, vous pouvez vous en rapporter \u00e0 moi,  \nsi j\u2019avais pu mettre les mains sur quelque autre  \nchose. Ouvrez ce paquet, vieux Joe, et voyons ce  \nque cela  vaut. Parlez  franchement.  Je  n\u2019ai  pas  \npeur de passer la premi\u00e8re  ; je ne crains pas qu\u2019ils  \nle voient. Nous savions tr\u00e8s bien, je crois, avant  \nde  nous  rencontrer  ici,  que  nous  faisions  nos  \npetites affaires. Il n\u2019y a pas de mal \u00e0 cela. Ouvrez  \nle paquet, Joe.\u00bb\nMais il y eut assaut de politesse. Ses amis, par  \nd\u00e9licatesse,  ne  voulurent  pas  le  permettre,  et  \nl\u2019homme \u00e0 l\u2019habit noir r\u00e2p\u00e9, montant le premier  \nsur la br\u00e8che, produisit son butin. Il n\u2019\u00e9tait pas  \nconsid\u00e9rable  :  un  cachet  ou  deux,  un  porte-\n159crayon, deux boutons de manche et une \u00e9pingle  \nde peu de valeur, voil\u00e0 tout. Chacun de ces objets  \nfut examin\u00e9 en particulier et pris\u00e9 par le vieux  \nJoe, qui marqua sur le mur avec de la craie les  \nsommes  qu\u2019il  \u00e9tait  dispos\u00e9  \u00e0  en  donner,  et  \nadditionna le total quand il vit qu\u2019il n\u2019y avait plus  \nd\u2019autre article.\n\u00ab Voil\u00e0 votre compte, dit-il, et je ne donnerais  \npas six pence de plus quand on devrait me faire  \nr\u00f4tir \u00e0 petit feu. Qui vient apr\u00e8s  ? \u00bb\nC\u2019\u00e9tait le tour de mistress Dilber. Elle d\u00e9ploya  \ndes draps, des serviettes, un habit, deux cuillers \u00e0  \nth\u00e9 en argent, forme antique, une pince \u00e0 sucre et  \nquelques bottes. Son compte lui fut fait sur le mur  \nde la m\u00eame mani\u00e8re.\n\u00ab Je donne toujours trop aux dames. C\u2019est une  \nde mes faiblesses, et c\u2019est ainsi que je me ruine,  \ndit le vieux Joe. Voil\u00e0 votre compte. Si vous me  \ndemandez  un  penny  de  plus  et  que  vous  \nmarchandiez l\u00e0-dessus, je pourrai bien me raviser  \net  rabattre  un  \u00e9cu  sur  la  g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9  de  mon  \npremier instinct.\n\u2013 Et maintenant, Joe, d\u00e9faites mon paquet  \u00bb, \n160dit la premi\u00e8re femme.\nJoe se mit \u00e0 genoux pour plus de facilit\u00e9, et,  \napr\u00e8s avoir d\u00e9fait une grande quantit\u00e9 de n\u0153uds,  \nil  tira  du  paquet  une  grosse  et  lourde  pi\u00e8ce  \nd\u2019\u00e9toffe sombre.\n\u00ab Quel nom donnez-vous \u00e0 cela  ? dit-il. Des  \nrideaux de lit  ?\n\u2013 Oui ! r\u00e9pondit la femme en riant et en se  \npenchant sur ses bras crois\u00e9s. Des rideaux de lit  !\n\u2013 Il n\u2019est pas Dieu possible que vous les ayez  \nenlev\u00e9s,  anneaux  et  tout,  pendant  qu\u2019il  \u00e9tait  \nencore l\u00e0 sur son lit  ? demanda Joe.\n\u2013 Que si, reprit la femme, et pourquoi pas  ?\n\u2013 Allons, vous \u00e9tiez n\u00e9e pour faire fortune, dit  \nJoe, et fortune vous ferez.\n\u2013 Certainement  je  ne  retirerai  pas  la  main  \nquand je pourrai la mettre sur quelque chose, par  \n\u00e9gard pour un homme pareil, je vous en r\u00e9ponds,  \nJoe, dit la femme avec le plus grand sang-froid.  \nNe  laissez  pas  tomber  de  l\u2019huile  sur  les  \ncouvertures, maintenant.\n\u2013 Ses couvertures, \u00e0 lui  ? demanda Joe.\n161\u2013 Et \u00e0 qui donc  ? r\u00e9pondit la femme. N\u2019avez-\nvous  pas  peur  qu\u2019il  s\u2019enrhume  pour  n\u2019en  pas  \navoir ?\n\u2013 Ah \u00e7\u00e0 ! j\u2019esp\u00e8re toujours qu\u2019il n\u2019est pas mort  \nde  quelque  maladie  contagieuse,  hein  ?  dit  le \nvieux Joe, s\u2019arr\u00eatant dans son examen et levant la  \nt\u00eate.\n\u2013 N\u2019ayez pas peur, Joe, je n\u2019\u00e9tais pas tellement  \nfolle de sa soci\u00e9t\u00e9, que je fusse rest\u00e9e aupr\u00e8s de  \nlui pour de semblables mis\u00e8res, s\u2019il y avait eu le  \nmoindre  danger...  Oh  !  vous  pouvez  examiner  \ncette chemise jusqu\u2019\u00e0 ce que les yeux vous en  \ncr\u00e8vent, vous n\u2019y trouverez pas le plus petit trou  ; \nelle  n\u2019est  pas  m\u00eame  \u00e9lim\u00e9e  :  c\u2019\u00e9tait  bien  sa  \nmeilleure, et de fait elle n\u2019est pas mauvaise. C\u2019est  \nbien heureux que je me sois trouv\u00e9e l\u00e0  ; sans moi, \non l\u2019aurait perdue.\n\u2013 Qu\u2019appelez-vous perdue  ? demanda le vieux  \nJoe.\n\u2013 On l\u2019aurait enseveli avec, pour s\u00fbr, reprit-\nelle en riant. Croiriez-vous qu\u2019il y avait d\u00e9j\u00e0 eu  \nquelqu\u2019un d\u2019assez sot pour le faire  ; mais je la lui  \nai \u00f4t\u00e9e bien vite. Si le calicot n\u2019est pas assez bon  \n162pour cette besogne, je ne vois gu\u00e8re \u00e0 quoi il peut  \nservir. C\u2019est tr\u00e8s bon pour couvrir un corps  ; et, \nquant \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9gance, le bonhomme ne sera pas plus  \nlaid dans une chemise de calicot qu\u2019il ne l\u2019\u00e9tait  \navec sa chemise de toile, c\u2019est impossible.  \u00bb\nScrooge  \u00e9coutait  ce  dialogue  avec  horreur.  \nTous ces gens-l\u00e0, assis ou plut\u00f4t accroupis autour  \nde leur proie, serr\u00e9s les uns contre les autres, \u00e0 la  \nfaible lueur de la lampe du vieillard, lui causaient  \nun  sentiment  de  haine  et  de  d\u00e9go\u00fbt  aussi  \nprononc\u00e9  que  s\u2019il  e\u00fbt  vu  d\u2019obsc\u00e8nes  d\u00e9mons  \noccup\u00e9s \u00e0 marchander le cadavre lui-m\u00eame.\n\u00ab Ah ! ah ! continua en riant la m\u00eame femme  \nlorsque  le  vieux  Joe,  tirant  un  sac  de  flanelle  \nrempli  d\u2019argent,  compta  \u00e0  chacun,  sur  le  \nplancher, la somme qui lui revenait pour sa part.  \nVoil\u00e0 bien le meilleur, voyez-vous  ! Il n\u2019a, de son  \nvivant, effray\u00e9 tout le monde, et tenu chacun loin  \nde lui que pour nous assurer des profits apr\u00e8s sa  \nmort. Ah ! ah ! ah !\n\u2013 Esprit ! dit Scrooge frissonnant de la t\u00eate aux  \npieds. Je comprends, je comprends. Le sort de cet  \ninfortun\u00e9 pourrait \u00eatre le mien. C\u2019est l\u00e0 que m\u00e8ne  \n163une  vie  comme  la  mienne...  Seigneur  \nmis\u00e9ricordieux, qu\u2019est-ce que je vois  ? \u00bb\nIl recula de terreur, car la sc\u00e8ne avait chang\u00e9,  \net  il  touchait  presque  un  lit,  un  lit  nu,  sans  \nrideaux, sur lequel, recouvert d\u2019un drap d\u00e9chir\u00e9,  \nreposait  quelque  chose  dont  le  silence  m\u00eame  \nr\u00e9v\u00e9lait la nature en un terrible langage.\nLa  chambre  \u00e9tait  tr\u00e8s  sombre,  trop  sombre  \npour qu\u2019on put remarquer avec exactitude ce qui  \ns\u2019y trouvait, bien que Scrooge, ob\u00e9issant \u00e0 une  \nimpulsion secr\u00e8te, promen\u00e2t ses regards curieux,  \ninquiet  de  savoir  ce  que  c\u2019\u00e9tait  que  cette  \nchambre.  Une  p\u00e2le  lumi\u00e8re,  venant  du  dehors,  \ntombait directement sur le lit o\u00f9 gisait le cadavre  \nde cet homme d\u00e9pouill\u00e9, vol\u00e9, abandonn\u00e9 de tout  \nle  monde,  aupr\u00e8s  duquel  personne  ne  pleurait,  \npersonne ne veillait.\nScrooge jeta les yeux sur le fant\u00f4me, dont la  \nmain fatale lui montrait la t\u00eate du mort. Le linceul  \navait \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 avec tant de n\u00e9gligence, qu\u2019il aurait  \nsuffi du plus l\u00e9ger mouvement de son doigt pour  \nmettre  \u00e0  nu  ce  visage.  Scrooge  y  songea  ;  il \nvoyait combien c\u2019\u00e9tait facile, il \u00e9prouvait le d\u00e9sir  \n164de  le  faire,  mais  il  n\u2019avait  pas  plus  la  force  \nd\u2019\u00e9carter ce voile que de renvoyer le spectre, qui  \nse tenait debout \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.\n\u00ab Oh !  froide,  froide,  affreuse,  \u00e9pouvantable  \nmort ! Tu peux dresser ici ton autel et l\u2019entourer  \nde toutes les terreurs dont tu disposes  ; car tu es \nbien l\u00e0 dans ton domaine  ! Mais, quand c\u2019est une  \nt\u00eate aim\u00e9e, respect\u00e9e et honor\u00e9e, tu ne peux faire  \nservir  un  seul  de  ses  cheveux  \u00e0  tes  terribles  \ndesseins, ni rendre odieux un de ses traits. Ce  \nn\u2019est pas qu\u2019alors la main ne devienne pesante  \naussi, et ne retombe si je l\u2019abandonne  ; ce n\u2019est \npas que le c\u0153ur et le pouls ne soient silencieux  ; \nmais  cette  main,  elle  fut  autrefois  ouverte,  \ng\u00e9n\u00e9reuse,  loyale  ;  ce  c\u0153ur  fut  brave,  chaud,  \nhonn\u00eate et tendre  : c\u2019\u00e9tait un vrai c\u0153ur d\u2019homme  \nqui  battait  l\u00e0  dans  sa  poitrine.  Frappe,  frappe,  \nmort impitoyable  ! tes coups sont vains. Tu vas  \nvoir  jaillir  de  sa  blessure  ses  bonnes  actions,  \nl\u2019honneur de sa vie \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, la semence de sa  \nvie immortelle  ! \u00bb\nAucune  voix  ne  pronon\u00e7a  ces  paroles  aux  \noreilles  de  Scrooge,  il  les  entendit  cependant  \n165lorsqu\u2019il regarda le lit. \u00ab  Si cet homme pouvait  \nrevivre, pensait-il, que dirait-il \u00e0 pr\u00e9sent de ses  \npens\u00e9es  d\u2019autrefois  ?  L\u2019avarice,  la  duret\u00e9  de  \nc\u0153ur, l\u2019\u00e2pret\u00e9 au gain, ces pens\u00e9es-l\u00e0, vraiment,  \nl\u2019ont conduit \u00e0 une belle fin  ! Il est l\u00e0, gisant dans  \ncette maison d\u00e9serte et sombre, o\u00f9 il n\u2019y a ni  \nhomme, ni femme, ni enfant, qui puisse dire  : Il \nfut bon pour moi dans telle ou telle circonstance,  \net je serai bon pour lui, \u00e0 mon tour, en souvenir  \nd\u2019une parole bienveillante.  \u00bb Seulement un chat  \ngrattait \u00e0 la porte, et, sous la pierre du foyer, on  \nentendait un bruit de rats qui rongeaient quelque  \nchose.  Que  venaient-ils  chercher  dans  cette  \nchambre  mortuaire  ?  Pourquoi  \u00e9taient-ils  si  \navides, si turbulents  ? Scrooge n\u2019osa y penser.\n\u00ab Esprit,  dit-il,  ce  lieu  est  affreux.  En  le  \nquittant,  je  n\u2019oublierai  pas  la  le\u00e7on  qu\u2019il  me  \ndonne, croyez-moi. Partons  ! \u00bb\nLe spectre, de son doigt immobile, lui montrait  \ntoujours la t\u00eate du cadavre.\n\u00ab Je vous comprends, r\u00e9pondit Scrooge, et je  \nle ferais si  je  pouvais. Mais  je  n\u2019en ai  pas  la  \nforce ; esprit, je n\u2019en ai pas la force.  \u00bb\n166Le fant\u00f4me parut encore le regarder avec une  \nattention plus marqu\u00e9e.\n\u00ab S\u2019il y a quelqu\u2019un dans la ville qui ressente  \nune \u00e9motion p\u00e9nible par suite de la mort de cet  \nhomme, dit Scrooge en proie aux angoisses de  \nl\u2019agonie, montrez-moi cette personne, esprit, je  \nvous en conjure.\u00bb\nLe fant\u00f4me \u00e9tendit un moment sa sombre robe  \ndevant lui comme une aile, puis, la repliant, lui fit  \nvoir une chambre \u00e9clair\u00e9e par la lumi\u00e8re du jour,  \no\u00f9 se trouvaient une m\u00e8re et ses enfants.\nElle attendait quelqu\u2019un avec une impatience  \ninqui\u00e8te ; car elle allait et venait dans sa chambre,  \ntressaillait  au  moindre  bruit,  regardait  par  la  \nfen\u00eatre, jetait les yeux sur la pendule, essayait,  \nmais en vain, de recourir \u00e0 son aiguille, et pouvait  \n\u00e0 peine supporter les voix des enfants dans leurs  \njeux.\nEnfin retentit \u00e0 la porte le coup de marteau si  \nlongtemps attendu. Elle courut ouvrir  : c\u2019\u00e9tait son \nmari,  homme  jeune  encore,  au  visage  abattu,  \nfl\u00e9tri par le chagrin  ; on y voyait pourtant en ce  \nmoment une expression remarquable, une sorte  \n167de  plaisir  triste  dont  il  avait  honte  et  qu\u2019il  \ns\u2019effor\u00e7ait de r\u00e9primer.\nIl s\u2019assit pour manger le d\u00eener que sa femme  \navait tenu chaud pr\u00e8s du feu, et quand elle lui  \ndemanda  d\u2019une  voix  faible  :  \u00ab Quelles \nnouvelles ? \u00bb (ce qu\u2019elle ne fit qu\u2019apr\u00e8s un long  \nsilence), il parut embarrass\u00e9 de r\u00e9pondre.\n\u00ab Sont-elles  bonnes  ou  mauvaises  ?  dit-elle \npour l\u2019aider.\n\u2013 Mauvaises, r\u00e9pondit-il.\n\u2013 Sommes-nous tout \u00e0 fait ruin\u00e9s  ?\n\u2013 Non, Caroline. Il y a encore de l\u2019espoir.\n\u2013 S\u2019il se laisse toucher, dit-elle toute surprise  ; \napr\u00e8s un tel miracle, on pourrait tout esp\u00e9rer, sans  \ndoute.\n\u2013 Il ne peut plus se laisser toucher, dit le mari  ; \nil est mort. \u00bb\nC\u2019\u00e9tait une cr\u00e9ature douce et patiente que cette  \nfemme.  On  le  voyait  rien  qu\u2019\u00e0  sa  figure,  et  \ncependant elle ne put s\u2019emp\u00eacher de b\u00e9nir Dieu  \nau fond de son \u00e2me \u00e0 cette annonce impr\u00e9vue, ni  \nde le dire en joignant les mains. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s,  \n168elle demanda pardon au ciel, car elle en avait  \nregret ;  mais  le  premier  mouvement  partait  du  \nc\u0153ur.\n\u00ab Ce que cette femme \u00e0 moiti\u00e9 ivre, dont je  \nvous ai parl\u00e9 hier soir, m\u2019a dit, quand j\u2019ai essay\u00e9  \nde le voir pour obtenir de lui une semaine de  \nd\u00e9lai, et ce que je regardais comme une d\u00e9faite  \npour m\u2019\u00e9viter est la v\u00e9rit\u00e9 pure  ; non seulement il  \n\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fort malade, mais il \u00e9tait mourant.\n\u2013 \u00c0 qui sera transf\u00e9r\u00e9e notre dette  ?\n\u2013 Je  l\u2019ignore.  Mais,  avant  ce  temps,  nous  \naurons  la  somme,  et,  lors  m\u00eame  que  nous  ne  \nserions pas pr\u00eats, ce serait jouer de malheur si  \nnous trouvions dans son successeur un cr\u00e9ancier  \naussi  impitoyable.  Nous  pouvons  dormir  cette  \nnuit plus tranquilles, Caroline  !\u00bb\nOui,  malgr\u00e9  eux,  leurs  c\u0153urs  \u00e9taient  \nd\u00e9barrass\u00e9s d\u2019un poids bien lourd. Les visages  \ndes enfants group\u00e9s autour d\u2019eux, afin d\u2019\u00e9couter  \nune  conversation  qu\u2019ils  comprenaient  si  peu,  \n\u00e9taient  plus  ouverts  et  anim\u00e9s  d\u2019une  joie  plus  \nvive ; la mort de cet homme rendait un peu de  \nbonheur \u00e0 une famille  ! La seule \u00e9motion caus\u00e9e  \n169par  cet  \u00e9v\u00e9nement,  dont  le  spectre  venait  de  \nrendre  Scrooge  t\u00e9moin,  \u00e9tait  une  \u00e9motion  de  \nplaisir.\n\u00ab Esprit, dit Scrooge, faites-moi voir quelque  \nsc\u00e8ne de tendresse \u00e9troitement li\u00e9e avec l\u2019id\u00e9e de  \nla mort ; sinon cette chambre sombre, que nous  \navons  quitt\u00e9e  tout  \u00e0  l\u2019heure,  sera  toujours  \npr\u00e9sente \u00e0 mon souvenir.  \u00bb\nLe fant\u00f4me le conduisit au travers de plusieurs  \nrues qui lui \u00e9taient famili\u00e8res  ; \u00e0 mesure qu\u2019ils  \nmarchaient, Scrooge regardait de c\u00f4t\u00e9 et d\u2019autre  \ndans l\u2019espoir de retrouver son image, mais nulle  \npart il ne pouvait la voir. Ils entr\u00e8rent dans la  \nmaison  du  pauvre  Bob  Cratchit,  cette  m\u00eame  \nmaison que Scrooge avait visit\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment,  \net trouv\u00e8rent la m\u00e8re et les enfants assis autour du  \nfeu.\nIls \u00e9taient calmes, tr\u00e8s calmes. Les bruyants  \npetits  Cratchit  se  tenaient  dans  un  coin  aussi  \ntranquilles que des statues, et demeuraient assis,  \nles yeux fix\u00e9s sur Pierre, qui avait un livre ouvert  \ndevant lui. La m\u00e8re et ses filles s\u2019occupaient \u00e0  \ncoudre.  Toute  la  famille  \u00e9tait  bien  tranquille  \n170assur\u00e9ment !\n\u00ab Et il prit un enfant, et il le mit au milieu  \nd\u2019eux. \u00bb\nO\u00f9 Scrooge avait-il entendu ces paroles  ? Il ne \nles  avait  pas  r\u00eav\u00e9es.  Il  fallait  bien  que  ce  fut  \nl\u2019enfant qui les avait lues \u00e0 haute voix, quand  \nScrooge et l\u2019esprit franchissaient le seuil de la  \nporte. Pourquoi interrompait-il sa lecture  ?\nLa m\u00e8re posa son ouvrage sur la table et se  \ncouvrit le visage de ses mains.\n\u00ab La couleur de cette \u00e9toffe me fait mal aux  \nyeux, dit-elle.\n\u2013 La couleur ? Ah ! pauvre Tiny Tim  !\n\u2013 Ils sont mieux maintenant, dit la femme de  \nCratchit.  C\u2019est  sans  doute  de  travailler  \u00e0  la  \nlumi\u00e8re qui les fatigue, mais je ne voudrais pour  \nrien au monde laisser voir \u00e0 votre p\u00e8re, quand il  \nrentrera, que mes yeux sont fatigu\u00e9s. Il ne doit  \npas tarder, c\u2019est bient\u00f4t l\u2019heure.\n\u2013 L\u2019heure  est  pass\u00e9e,  r\u00e9pondit  Pierre  en  \nfermant le livre. Mais je trouve qu\u2019il va un peu  \nmoins vite depuis quelques soirs, ma m\u00e8re.  \u00bb\n171La famille  retomba  dans  son silence et son  \nimmobilit\u00e9.  Enfin,  la  m\u00e8re  reprit  d\u2019une  voix  \nferme,  dont  le  ton  de  gaiet\u00e9  ne  faiblit  qu\u2019une  \nfois :\n\u00ab J\u2019ai vu un temps o\u00f9 il allait vite, tr\u00e8s vite  \nm\u00eame, avec... avec Tiny Tim sur son \u00e9paule.\n\u2013 Et moi aussi, s\u2019\u00e9cria Pierre  ; souvent.\n\u2013 Et moi aussi,  \u00bb s\u2019\u00e9cria un autre.\nTous r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent  : \u00ab Et moi aussi.\n\u2013 Mais Tiny Tim \u00e9tait tr\u00e8s l\u00e9ger \u00e0 porter, reprit  \nla m\u00e8re en retournant \u00e0 son ouvrage  ; et puis son  \np\u00e8re l\u2019aimait tant que ce n\u2019\u00e9tait pas pour lui une  \npeine... oh ! non. Mais j\u2019entends votre p\u00e8re \u00e0 la  \nporte ! \u00bb\nElle  courut  au-devant  de  lui.  Le  petit  Bob  \nentra avec son cache-nez  ; il en avait bien besoin,  \nle pauvre p\u00e8re. Son th\u00e9 \u00e9tait tout pr\u00eat contre le  \nfeu, c\u2019\u00e9tait \u00e0 qui s\u2019empresserait pour le servir.  \nAlors les deux petits Cratchit grimp\u00e8rent sur ses  \ngenoux,  et  chacun  d\u2019eux  posa  sa  petite  joue  \ncontre les siennes, comme pour lui dire  : \u00ab N\u2019y \npensez plus, mon p\u00e8re  ; ne vous chagrinez pas  ! \u00bb\n172Bob fut tr\u00e8s gai avec eux, il eut pour tout le  \nmonde  une bonne parole  : il regarda l\u2019ouvrage  \n\u00e9tal\u00e9 sur la table et donna des \u00e9loges \u00e0 l\u2019adresse  \net \u00e0 l\u2019habilet\u00e9 de mistress Cratchit et de ses filles.  \n\u00ab Ce sera fini longtemps avant dimanche, dit-il.\n\u2013 Dimanche !  Vous  y  \u00eates  donc  all\u00e9  \naujourd\u2019hui, Robert  ? demanda sa femme.\n\u2013 Oui, ma ch\u00e8re, r\u00e9pondit Bob. J\u2019aurais voulu  \nque vous eussiez pu y venir  : cela vous aurait fait  \ndu bien de voir comme l\u2019emplacement est vert.  \nMais  vous  irez  le  voir  souvent.  Je  lui  avais  \npromis que j\u2019irais m\u2019y promener un dimanche...  \nMon petit, mon petit enfant  ! s\u2019\u00e9cria Bob  ! Mon \ncher petit enfant  ! \u00bb\nIl  \u00e9clata  tout  \u00e0  coup,  sans  pouvoir  s\u2019en  \nemp\u00eacher.  Pour  qu\u2019il  p\u00fbt  s\u2019en  emp\u00eacher,  il  \nn\u2019aurait pas fallu qu\u2019il se sentit encore si pr\u00e8s de  \nson enfant.\nIl quitta la chambre et monta dans celle de  \nl\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur, joyeusement \u00e9clair\u00e9e et par\u00e9e  \nde guirlandes comme \u00e0 No\u00ebl. Il y avait une chaise  \nplac\u00e9e tout contre le lit de l\u2019enfant, et l\u2019on voyait  \n\u00e0 des signes certains que quelqu\u2019un \u00e9tait venu  \n173r\u00e9cemment l\u2019occuper. Le pauvre Bob s\u2019y assit \u00e0  \nson tour ; et, quand il se fut un peu recueilli, un  \npeu calm\u00e9, il d\u00e9posa un baiser sur ce cher petit  \nvisage. Alors il se montra plus r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 ce cruel  \n\u00e9v\u00e9nement, et redescendit presque heureux... en  \napparence.\nLa famille se rapprocha du feu en causant  ; les \njeunes filles et leur m\u00e8re travaillaient toujours.  \nBob leur parla de la bienveillance extraordinaire  \nque lui avait t\u00e9moign\u00e9e le neveu de M. Scrooge,  \nqu\u2019il  avait  vu  une  fois  \u00e0  peine,  et  qui,  le  \nrencontrant ce jour-l\u00e0 dans la rue et le voyant un  \npeu... un peu abattu, vous savez, dit Bob, s\u2019\u00e9tait  \ninform\u00e9  avec  int\u00e9r\u00eat  de  ce  qui  lui  arrivait  de  \nf\u00e2cheux. Sur quoi, poursuivit Bob, car c\u2019est bien  \nle monsieur le plus affable qu\u2019il soit possible de  \nvoir, je lui ai tout racont\u00e9. \u2013 Je suis sinc\u00e8rement  \nafflig\u00e9  de  ce  que  vous  m\u2019apprenez,  monsieur  \nCratchit, dit-il, pour vous et pour votre excellente  \nfemme. \u00c0 propos, comment a-t-il pu savoir cela,  \nje l\u2019ignore absolument.\n\u2013 Savoir quoi, mon ami  ?\n\u2013 Que vous \u00e9tiez une excellente femme.\n174\u2013 Mais tout  le  monde  ne  le  sait-il pas  ?  dit \nPierre.\n\u2013 Tr\u00e8s  bien  r\u00e9pliqu\u00e9,  mon  gar\u00e7on  !  s\u2019\u00e9cria \nBob.  J\u2019esp\u00e8re  que  tout  le  monde  le  sait.  \n\u00ab Sinc\u00e8rement  afflig\u00e9,  disait-il,  pour  votre  \nexcellente femme  ; si je puis vous \u00eatre utile en  \nquelque  chose,  ajouta-t-il  en  me  remettant  sa  \ncarte, voici mon adresse. Je vous en prie, venez  \nme voir. \u00bb Eh bien ! j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 charm\u00e9, non pas  \ntant pour ce qu\u2019il serait en \u00e9tat de faire en notre  \nfaveur,  que  pour  ses  mani\u00e8res  pleines  de  \nbienveillance. On aurait dit qu\u2019il avait r\u00e9ellement  \nconnu  notre  Tiny  Tim,  et  qu\u2019il  le  regrettait  \ncomme nous.\n\u2013 Je suis s\u00fbre qu\u2019il a un bon c\u0153ur, dit mistress  \nCratchit.\n\u2013 Vous  en  seriez  bien  plus  s\u00fbre,  ma  ch\u00e8re  \namie, reprit Bob, si vous l\u2019aviez vu et que vous  \nlui eussiez parl\u00e9. Je ne serais pas du tout surpris,  \nremarquez ceci, qu\u2019il trouv\u00e2t une meilleure place  \n\u00e0 Pierre.\n\u2013 Entendez-vous,  Pierre  ?  dit  mistress  \nCratchit.\n175\u2013 Et alors, s\u2019\u00e9cria une des jeunes filles, Pierre  \nse mariera et s\u2019\u00e9tablira pour son compte.\n\u2013 Allez  vous  promener,  repartit  Pierre  en  \nfaisant une grimace.\n\u2013 Dame ! cela peut \u00eatre ou ne pas \u00eatre, l\u2019un  \nn\u2019est pas plus s\u00fbr que l\u2019autre, dit Bob. La chose  \npeut arriver un de ces jours, quoique nous ayons,  \nmon enfant, tout le temps d\u2019y penser. Mais, de  \nquelque mani\u00e8re et dans quelque temps que nous  \nnous s\u00e9parions les uns des autres, je suis s\u00fbr que  \npas un de nous n\u2019oubliera le pauvre Tiny Tim  ; \nn\u2019est-ce  pas,  nous  n\u2019oublierons  jamais  cette  \npremi\u00e8re s\u00e9paration  ?\n\u2013 Jamais,  mon  p\u00e8re,  s\u2019\u00e9cri\u00e8rent-ils  tous  \nensemble.\n\u2013 Et je sais, dit Bob, je sais, mes amis, que,  \nquand  nous  nous  rappellerons  combien  il  fut  \ndoux  et  patient,  quoique  ce  ne  f\u00fbt  qu\u2019un  tout  \npetit,  tout  petit  enfant,  nous  n\u2019aurons  pas  de  \nquerelles  les uns  avec  les  autres,  car ce serait  \noublier le pauvre Tiny Tim.\n\u2013 Non, jamais, mon p\u00e8re  ! r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent-ils tous.\n176\u2013 Vous me rendez bien heureux, dit le petit  \nBob, oui, bien heureux  ! \u00bb\nMistress  Cratchit  l\u2019embrassa,  ses  filles  \nl\u2019embrass\u00e8rent,  les  deux  petits  Cratchit  \nl\u2019embrass\u00e8rent,  Pierre  et  lui  se  serr\u00e8rent  \ntendrement la main. \u00c2me de Tiny Tim, dans ton  \nessence enfantine tu \u00e9tais une \u00e9manation de la  \ndivinit\u00e9 !\n\u00ab Spectre, dit Scrooge, quelque chose me dit  \nque l\u2019heure de notre s\u00e9paration approche. Je le  \nsais, sans savoir comment elle aura lieu. Dites-\nmoi quel \u00e9tait donc cet homme que nous avons  \nvu gisant sur son lit de mort  ? \u00bb\nLe  fant\u00f4me  de  No\u00ebl  futur  le  transporta,  \ncomme  auparavant  (quoique  \u00e0  une  \u00e9poque  \ndiff\u00e9rente, pensait-il, car ces derni\u00e8res visions se  \nbrouillaient un peu dans son esprit  ; ce qu\u2019il y \nvoyait de plus clair, c\u2019est qu\u2019elles se rapportaient  \n\u00e0 l\u2019avenir), dans les lieux o\u00f9 se r\u00e9unissent les  \ngens d\u2019affaires et les n\u00e9gociants, mais sans lui  \nmontrer son autre lui-m\u00eame. \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, l\u2019esprit  \nne s\u2019arr\u00eata nulle part, mais  continua sa course  \ndirectement, comme pour atteindre plus vite au  \n177but, jusqu\u2019\u00e0 ce que Scrooge le supplia de s\u2019arr\u00eater  \nun instant.\n\u00ab Cette cour, dit-il, que nous traversons si vite,  \nest  depuis  longtemps  le  lieu  o\u00f9  j\u2019ai  \u00e9tabli  le  \ncentre  de  mes  occupations.  Je  reconnais  la  \nmaison ;  laissez-moi  voir  ce  que  je  serai  un  \njour. \u00bb\nL\u2019esprit s\u2019arr\u00eata  ; sa main d\u00e9signait un autre  \npoint.\n\u00ab Voici  la  maison  l\u00e0-bas,  s\u2019\u00e9cria  Scrooge.  \nPourquoi me faites-vous signe d\u2019aller plus loin  ?\u00bb\nL\u2019inexorable  doigt  ne  changeait  pas  de  \ndirection. Scrooge courut \u00e0 la h\u00e2te vers la fen\u00eatre  \nde  son  comptoir  et  regarda  dans  l\u2019int\u00e9rieur.  \nC\u2019\u00e9tait encore un comptoir, mais non plus le sien.  \nL\u2019ameublement n\u2019\u00e9tait pas le m\u00eame, la personne  \nassise dans le fauteuil n\u2019\u00e9tait pas lui. Le fant\u00f4me  \nfaisait toujours le geste indicateur.\nScrooge le rejoignit, et, tout en se demandant  \npourquoi il ne se voyait pas l\u00e0 et ce qu\u2019il pouvait  \n\u00eatre devenu, il suivit son guide jusqu\u2019\u00e0 une grille  \nde fer. Avant d\u2019entrer, il s\u2019arr\u00eata pour regarder  \n178autour de lui.\nUn  cimeti\u00e8re.  Ici,  sans  doute,  g\u00eet  sous  \nquelques  pieds  de  terre  le  malheureux  dont  il  \nallait  apprendre  le  nom.  C\u2019\u00e9tait  un  bien  bel  \nendroit, ma foi  ! environn\u00e9 de longues murailles,  \nde maisons voisines, envahi par le gazon et les  \nherbes sauvages, plut\u00f4t la mort de la v\u00e9g\u00e9tation  \nque la vie, encombr\u00e9 du trop-plein des s\u00e9pultures,  \nengraiss\u00e9 jusqu\u2019au d\u00e9go\u00fbt. Oh  ! le bel endroit  !\nL\u2019esprit, debout au milieu des tombeaux, en  \nd\u00e9signa un. Scrooge s\u2019en approcha en tremblant.  \nLe fant\u00f4me \u00e9tait toujours exactement le m\u00eame,  \nmais  Scrooge  crut  reconna\u00eetre  dans  sa  forme  \nsolennelle  quelque  augure  nouveau  dont  il  eut  \npeur.\n\u00ab Avant que je fasse un pas de plus vers cette  \npierre que vous me montrez, lui dit-il, r\u00e9pondez \u00e0  \ncette seule question  : Tout ceci, est-ce l\u2019image de  \nce  qui  doit  \u00eatre,  ou  seulement  de  ce  qui  peut  \n\u00eatre ? \u00bb\nL\u2019esprit, pour toute r\u00e9ponse, abaissa sa main  \ndu c\u00f4t\u00e9 de la tombe pr\u00e8s de laquelle il se tenait.\n179\u00ab Quand  les  hommes  s\u2019engagent  dans  \nquelques r\u00e9solutions, elles leur annoncent certain  \nbut qui peut \u00eatre in\u00e9vitable, s\u2019ils pers\u00e9v\u00e8rent dans  \nleur voie. Mais, s\u2019ils la quittent, le but change  ; \nen est-il de m\u00eame des tableaux que vous faites  \npasser sous mes yeux  ? \u00bb\nEt l\u2019esprit demeura immobile comme toujours.  \nScrooge se tra\u00eena vers le tombeau, tremblant de  \nfrayeur, et, suivant la direction du doigt, lut sur la  \npierre  d\u2019une  s\u00e9pulture  abandonn\u00e9e  son  propre  \nnom :\nEBENEZER SCROOGE\n\u00ab C\u2019est donc moi qui suis l\u2019homme que j\u2019ai vu  \ngisant sur son lit de mort  ? \u00bb s\u2019\u00e9cria-t-il, tombant  \n\u00e0 genoux.\nLe doigt du fant\u00f4me se dirigea alternativement  \nde la tombe \u00e0 lui et de lui \u00e0 la tombe.\n\u00ab Non, esprit ! oh ! non, non ! \u00bb\nLe doigt \u00e9tait toujours l\u00e0.\n\u00ab Esprit, s\u2019\u00e9cria-t-il en se cramponnant  \u00e0 sa  \nrobe, \u00e9coutez- moi  ! je ne suis plus l\u2019homme que  \nj\u2019\u00e9tais ; je ne serai plus l\u2019homme que j\u2019aurais \u00e9t\u00e9  \n180si je n\u2019avais pas eu le bonheur de vous conna\u00eetre.  \nPourquoi me montrer toutes ces choses, s\u2019il n\u2019y a  \nplus aucun espoir pour moi  ? \u00bb\nPour la premi\u00e8re fois, la main parut faire un  \nmouvement.\n\u00ab Bon  esprit,  poursuivit  Scrooge  toujours  \nprostern\u00e9 \u00e0 ses pieds, la face contre terre, vous  \ninterc\u00e9derez pour moi, vous aurez piti\u00e9 de moi.  \nAssurez-moi  que  je  puis  encore  changer  ces  \nimages que vous m\u2019avez montr\u00e9es, en changeant  \nde vie ! \u00bb\nLa main s\u2019agita avec un geste bienveillant.\n\u00ab J\u2019honorerai No\u00ebl au fond de mon c\u0153ur, et je  \nm\u2019efforcerai  d\u2019en  conserver  le  culte  toute  \nl\u2019ann\u00e9e.  Je  vivrai  dans  le  pass\u00e9,  le  pr\u00e9sent  et  \nl\u2019avenir ; les trois esprits ne me quitteront plus,  \ncar  je  ne  veux  pas  oublier  leurs  le\u00e7ons.  Oh  ! \ndites-moi  que  je  puis  faire  dispara\u00eetre  \nl\u2019inscription de cette pierre  ! \u00bb\nDans son angoisse, il saisit la main du spectre.  \nElle voulut se d\u00e9gager, mais il la retint par une  \npuissante  \u00e9treinte.  Toutefois  l\u2019esprit,  plus  fort,  \n181encore cette fois, le repoussa.\nLevant les mains dans une derni\u00e8re pri\u00e8re, afin  \nd\u2019obtenir du spectre qu\u2019il change\u00e2t sa destin\u00e9e,  \nScrooge  aper\u00e7ut  une  alt\u00e9ration  dans  la  robe  \u00e0  \ncapuchon  de  l\u2019esprit  qui  diminua  de  taille,  \ns\u2019affaissa  sur  lui-m\u00eame  et  se  transforma  en  \ncolonne de lit.\n182Cinqui\u00e8me couplet\nLa conclusion\nC\u2019\u00e9tait une colonne de lit.\nOui ; et de son lit encore et dans sa chambre,  \nbien mieux. Le lendemain  lui appartenait pour  \ns\u2019amender et r\u00e9former sa vie  !\n\u00ab Je veux vivre dans le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et  \nl\u2019avenir ! r\u00e9p\u00e9ta Scrooge en sautant \u00e0 bas du lit.  \nLes le\u00e7ons des trois esprits demeureront grav\u00e9es  \ndans ma m\u00e9moire. \u00d4 Jacob Marley  ! que le ciel et  \nla f\u00eate de No\u00ebl soient b\u00e9nis de leurs bienfaits  ! Je \nle dis \u00e0 genoux, vieux Jacob, oui, \u00e0 genoux.  \u00bb\nIl \u00e9tait si anim\u00e9, si \u00e9chauff\u00e9 par de bonnes  \nr\u00e9solutions, que sa voix bris\u00e9e r\u00e9pondait \u00e0 peine  \nau  sentiment  qui  l\u2019inspirait.  Il  avait  sanglot\u00e9  \nviolemment  dans  sa  lutte  avec  l\u2019esprit,  et  son  \nvisage \u00e9tait inond\u00e9 de larmes.\n183\u00ab Ils  ne  sont  pas  arrach\u00e9s,  s\u2019\u00e9cria  Scrooge  \nembrassant un des rideaux de son lit, ils ne sont  \npas arrach\u00e9s, ni les anneaux non plus. Ils sont ici,  \nje suis ici ; les images des choses qui auraient pu  \nse  r\u00e9aliser  peuvent  s\u2019\u00e9vanouir  ;  elles \ns\u2019\u00e9vanouiront, je le sais  ! \u00bb\nCependant  ses  mains  \u00e9taient  occup\u00e9es  \u00e0  \nbrouiller ses v\u00eatements  ; il les mettait \u00e0 l\u2019envers,  \nles retournait sens dessus dessous, le bas en haut  \net  le  haut  en  bas  ;  dans  son  trouble,  il  les  \nd\u00e9chirait, les laissait tomber \u00e0 terre, les rendait  \nenfin complices de toutes sortes d\u2019extravagances.\n\u00ab Je ne sais pas ce que fais  ! s\u2019\u00e9cria-t-il riant et  \npleurant \u00e0 la fois, et se posant avec ses bas en  \ncopie  parfaite  du  Laocoon  antique  et  de  ses  \nserpents. Je suis l\u00e9ger comme une plume  ; je suis \nheureux comme un ange, gai comme un \u00e9colier,  \n\u00e9tourdi comme un homme ivre. Un joyeux No\u00ebl \u00e0  \ntout le monde  ! une bonne, une heureuse ann\u00e9e \u00e0  \ntous ! Hol\u00e0 ! h\u00e9 ! ho ! hol\u00e0 ! \u00bb\nIl avait pass\u00e9  en  gambadant  de sa  chambre  \ndans le salon, et se trouvait l\u00e0 maintenant, tout  \nhors d\u2019haleine.\n184\u00ab Voil\u00e0  bien  la  casserole  o\u00f9  \u00e9tait  l\u2019eau  de  \ngruau ! s\u2019\u00e9cria-t-il en s\u2019\u00e9lan\u00e7ant de nouveau et  \nrecommen\u00e7ant ses cabrioles devant la chemin\u00e9e.  \nVoil\u00e0 la porte par laquelle est entr\u00e9 le spectre de  \nMarley ! voil\u00e0 le coin o\u00f9 \u00e9tait assis l\u2019esprit de  \nNo\u00ebl pr\u00e9sent  ! voil\u00e0 la fen\u00eatre o\u00f9 j\u2019ai vu les \u00e2mes  \nen peine : tout est \u00e0 sa place, tout est vrai, tout est  \narriv\u00e9... Ah ! ah ! ah ! \u00bb\nR\u00e9ellement, pour un homme qui n\u2019avait pas  \npratiqu\u00e9  depuis  tant  d\u2019ann\u00e9es,  c\u2019\u00e9tait  un  rire  \nsplendide, un des rires les plus magnifiques, le  \np\u00e8re  d\u2019une  longue,  longue  lign\u00e9e  de  rires  \n\u00e9clatants !\n\u00ab Je ne sais quel jour du mois nous sommes  \naujourd\u2019hui !  continua  Scrooge.  Je  ne  sais  \ncombien  de  temps  je  suis  demeur\u00e9  parmi  les  \nesprits. Je ne sais rien  : je suis comme un petit  \nenfant.  Cela  m\u2019est  bien  \u00e9gal.  Je  voudrais  bien  \nl\u2019\u00eatre, un petit enfant. H\u00e9  ! hol\u00e0 ! houp ! hol\u00e0 ! \nh\u00e9 ! \u00bb\nIl fut interrompu dans ses transports par les  \ncloches des \u00e9glises qui sonnaient le carillon le  \nplus folichon qu\u2019il e\u00fbt jamais entendu.\n185Ding,  din,  dong,  boum  !  boum,  ding,  din,  \ndong ! Boum ! boum ! boum ! dong ! ding, din, \ndong ! boum !\n\u00ab Oh ! superbe, superbe  ! \u00bb\nCourant  \u00e0  la  fen\u00eatre,  il  l\u2019ouvrit  et  regarda  \ndehors. Pas de brume, pas de brouillard  ; un froid \nclair, \u00e9clatant, un de ces froids qui vous \u00e9gayent  \net vous ravigotent, un de ces froids qui sifflent \u00e0  \nfaire danser le sang dans vos veines  ; un soleil \nd\u2019or ; un ciel divin  ; un air frais et agr\u00e9able  ; des \ncloches en gaiet\u00e9. Oh  ! superbe, superbe  !\n\u00ab Quel  jour  sommes-nous  aujourd\u2019hui  ?  cria \nScrooge  de  sa  fen\u00eatre  \u00e0  un  petit  gar\u00e7on  \nendimanch\u00e9, qui s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 peut-\u00eatre pour le  \nregarder.\n\u2013 Hein ? r\u00e9pondit l\u2019enfant \u00e9bahi.\n\u2013 Quel  jour  sommes-nous  aujourd\u2019hui,  mon  \nbeau gar\u00e7on ? dit Scrooge.\n\u2013 Aujourd\u2019hui ! repartit l\u2019enfant  ; mais c\u2019est le  \njour de No\u00ebl.\n\u2013 Le jour de No\u00ebl  ! se dit Scrooge. Je ne l\u2019ai  \ndonc pas manqu\u00e9  ! Les esprits ont tout fait en une  \n186nuit. Ils peuvent faire tout ce qu\u2019ils veulent  ; qui \nen doute ? certainement qu\u2019ils le peuvent. Hol\u00e0  ! \nh\u00e9 ! mon beau petit gar\u00e7on  !\n\u2013 Hol\u00e0 ! r\u00e9pondit l\u2019enfant.\n\u2013 Connais-tu  la  boutique  du  marchand  de  \nvolailles, au coin de la seconde rue  ?\n\u2013 Je crois bien !\n\u2013 Un enfant plein d\u2019intelligence  ! dit Scrooge.  \nUn enfant remarquable  ! Sais-tu si l\u2019on a vendu la  \nbelle  dinde  qui  \u00e9tait  hier  en  montre  ?  pas  la \npetite ; la grosse ?\n\u2013 Ah ! celle qui est aussi grosse que moi  ?\n\u2013 Quel enfant d\u00e9licieux  ! dit Scrooge. Il y a  \nplaisir \u00e0 causer avec lui. Oui, mon chat  !\n\u2013 Elle y est encore, dit l\u2019enfant.\n\u2013 Vraiment !  continua  Scrooge.  Eh  bien,  va  \nl\u2019acheter !\n\u2013 Farceur ! s\u2019\u00e9cria l\u2019enfant.\n\u2013 Non, dit Scrooge, je parle s\u00e9rieusement. Va  \nacheter  et  dis  qu\u2019on  me  l\u2019apporte  ;  je  leur \ndonnerai ici l\u2019adresse o\u00f9 il faut la porter. Reviens  \n187avec  le  gar\u00e7on  et  je  te  donnerai  un  schelling.  \nTiens ! si tu reviens avec lui en moins de cinq  \nminutes, je te donnerai un \u00e9cu.  \u00bb\nL\u2019enfant partit comme un trait. Il aurait fallu  \nque  l\u2019archer  e\u00fbt  une  main  bien  ferme  sur  la  \nd\u00e9tente pour lancer sa fl\u00e8che moiti\u00e9  seulement  \naussi vite.\n\u00ab Je  l\u2019enverrai  chez  Bob  Cratchit,  murmura  \nScrooge se frottant les mains et \u00e9clatant de rire. Il  \nne saura pas d\u2019o\u00f9 cela lui vient. Elle est deux fois  \ngrosse comme  Tiny Tim.  Je suis s\u00fbr que Bob  \ngo\u00fbtera la plaisanterie  ; jamais Joe Miller n\u2019en a  \nfait une pareille.  \u00bb\nIl \u00e9crivit l\u2019adresse d\u2019une main qui n\u2019\u00e9tait pas  \ntr\u00e8s ferme, mais il l\u2019\u00e9crivit pourtant, tant bien que  \nmal, et descendit ouvrir la porte de la rue pour  \nrecevoir  le  commis  du  marchand  de  volailles.  \nComme  il  restait  l\u00e0  debout  \u00e0  l\u2019attendre,  le  \nmarteau frappa ses regards.\n\u00ab Je l\u2019aimerai toute ma vie  ! s\u2019\u00e9cria-t-il en le  \ncaressant de la main. Et moi qui, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent,  \nne le regardais jamais, je crois. Quelle honn\u00eate  \nexpression  dans  sa  figure  !  Ah !  le  bon, \n188l\u2019excellent marteau  ! Mais voici la dinde  ! Hol\u00e0 ! \nh\u00e9 ! Houp, houp  ! comment vous va  ? Un joyeux  \nNo\u00ebl ! \u00bb\nC\u2019\u00e9tait une dinde, celle-l\u00e0  ! Non, il n\u2019est pas  \npossible qu\u2019il se soit jamais tenu sur ses jambes,  \nce volatile ; il les aurait bris\u00e9es en moins d\u2019une  \nminute,  comme  des  b\u00e2tons  de  cire  \u00e0  cacheter.  \n\u00ab Mais j\u2019y pense, vous ne pourrez pas porter cela  \njusqu\u2019\u00e0 Camden-Town, mon ami, dit Scrooge  ; il \nfaut prendre un cab.  \u00bb\nLe  rire  avec  lequel  il  dit  cela,  le  rire  avec  \nlequel il paya la dinde, le rire avec lequel il paya  \nle cab, et le rire avec lequel il r\u00e9compensa le petit  \ngar\u00e7on ne fut surpass\u00e9 que par le fou rire avec  \nlequel  il  se  rassit  dans  son  fauteuil,  essouffl\u00e9,  \nhors d\u2019haleine, et il continua de rire jusqu\u2019aux  \nlarmes.\nCe ne lui fut pas chose facile que de se raser,  \ncar sa main continuait \u00e0 trembler beaucoup  ; et \ncette op\u00e9ration exige une grande attention, m\u00eame  \nquand  vous  ne  dansez  pas  en  vous  faisant  la  \nbarbe. Mais il se serait coup\u00e9 le bout du nez, qu\u2019il  \naurait  mis  tout  tranquillement  sur  l\u2019entaille  un  \n189morceau de taffetas d\u2019Angleterre sans rien perdre  \nde sa bonne humeur.\nIl s\u2019habilla, mit tout ce qu\u2019il avait de mieux,  \net, sa toilette faite, sortit pour se promener dans  \nles rues. La foule s\u2019y pr\u00e9cipitait en ce moment,  \ntelle qu\u2019il l\u2019avait vue en compagnie du spectre de  \nNo\u00ebl  pr\u00e9sent.  Marchant  les  mains  crois\u00e9es  \nderri\u00e8re le dos, Scrooge regardait tout le monde  \navec un sourire de satisfaction. Il avait l\u2019air si  \nparfaitement gracieux, en un mot, que trois ou  \nquatre joyeux gaillards ne purent s\u2019emp\u00eacher de  \nl\u2019interpeller.  \u00ab  Bonjour,  monsieur  !  Un  joyeux  \nNo\u00ebl,  monsieur  ! \u00bb  Et  Scrooge  affirma  souvent  \nplus tard que, de tous les sons agr\u00e9ables qu\u2019il  \navait jamais entendus, ceux-l\u00e0 avaient \u00e9t\u00e9, sans  \ncontredit, les plus doux \u00e0 son oreille.\nIl  n\u2019avait  pas  fait  beaucoup  de  chemin,  \nlorsqu\u2019il reconnut,  se  dirigeant de  son  c\u00f4t\u00e9,  le  \nmonsieur \u00e0 la tournure distingu\u00e9e qui \u00e9tait venu  \nle  trouver  la  veille  dans  son  comptoir,  et  lui  \ndisant : \u00ab Scrooge et Marley, je crois  ? \u00bb Il sentit \nune douleur poignante lui traverser le c\u0153ur \u00e0 la  \npens\u00e9e du regard qu\u2019allait jeter sur lui le vieux  \n190monsieur au moment o\u00f9 ils se rencontreraient  ; \nmais il comprit aussit\u00f4t ce qu\u2019il avait \u00e0 faire, et  \nprit bien vite son parti.\n\u00ab Mon cher monsieur, dit-il en pressant le pas  \npour lui prendre les deux mains, comment vous  \nportez-vous ? J\u2019esp\u00e8re que votre journ\u00e9e d\u2019hier a  \n\u00e9t\u00e9  bonne.  C\u2019est  une  d\u00e9marche  qui  vous  fait  \nhonneur ! Un joyeux No\u00ebl, monsieur  !\n\u2013 Monsieur Scrooge  ?\n\u2013 Oui, c\u2019est mon nom  ; je crains qu\u2019il ne vous  \nsoit pas des plus agr\u00e9ables. Permettez que je vous  \nfasse  mes  excuses.  Voudriez-vous  avoir  la  \nbont\u00e9... (Ici Scrooge lui murmura quelques mots  \n\u00e0 l\u2019oreille.)\n\u2013 Est-il  Dieu  possible  !  s\u2019\u00e9cria  ce  dernier,  \ncomme  suffoqu\u00e9. Mon cher monsieur Scrooge,  \nparlez-vous s\u00e9rieusement  ?\n\u2013 S\u2019il vous pla\u00eet, dit Scrooge  ; pas un liard de  \nmoins.  Je  ne  fais  que  solder  l\u2019arri\u00e9r\u00e9,  je  vous  \nassure. Me ferez-vous cette gr\u00e2ce  ?\n\u2013 Mon  cher  monsieur,  reprit  l\u2019autre  en  lui  \nsecouant  la  main  cordialement,  je  ne  sais  \n191comment louer tant de munifi...\n\u2013 Pas  un  mot,  je  vous  prie,  interrompit  \nScrooge. Venez me voir  ; voulez-vous venir me  \nvoir ?\n\u2013 Oui !  sans  doute  \u00bb,  s\u2019\u00e9cria  le  vieux  \nmonsieur. \u00c9videmment, c\u2019\u00e9tait son intention  ; on \nne pouvait s\u2019y m\u00e9prendre, \u00e0 son air.\n\u00ab Merci dit Scrooge. Je vous suis infiniment  \nreconnaissant,  je  vous  remercie  mille  fois.  \nAdieu ! \u00bb\nIl  entra  \u00e0  l\u2019\u00e9glise  ;  il  parcourut  les  rues,  il  \nexamina  les  gens  qui  allaient  et  venaient  en  \ngrande h\u00e2te, donna aux enfants de petites tapes  \ncaressantes sur la t\u00eate, interrogea les mendiants  \nsur  leurs  besoins,  laissa  tomber  des  regards  \ncurieux dans les cuisines des maisons, les reporta  \nensuite  aux  fen\u00eatres  ;  tout  ce  qu\u2019il  voyait  lui  \nfaisait plaisir. Il ne s\u2019\u00e9tait jamais imagin\u00e9 qu\u2019une  \npromenade, que rien au monde p\u00fbt lui donner tant  \nde bonheur. L\u2019apr\u00e8s-midi, il dirigea ses pas du  \nc\u00f4t\u00e9 de la maison de son neveu.\nIl passa et repassa une douzaine de fois devant  \n192la porte, avant d\u2019avoir le courage de monter le  \nperron et de frapper. Mais enfin il s\u2019enhardit et  \nlaissa retomber le marteau.\n\u00ab Votre  ma\u00eetre  est-il  chez  lui,  ma  ch\u00e8re  \nenfant ? dit Scrooge \u00e0 la servante... Beau brin de  \nfille, ma foi !\n\u2013 Oui, monsieur.\n\u2013 O\u00f9 est-il, mignonne  ?\n\u2013 Dans  la  salle  \u00e0  manger,  monsieur,  avec  \nmadame. Je vais vous conduire au salon, s\u2019il vous  \npla\u00eet.\n\u2013 Merci ; il me conna\u00eet, reprit Scrooge, la main  \nd\u00e9j\u00e0 pos\u00e9e sur le bouton de la porte de la salle \u00e0  \nmanger ; je vais entrer ici, mon enfant.  \u00bb\nIl tourna le bouton tout doucement, et passa la  \nt\u00eate de c\u00f4t\u00e9 par la porte entreb\u00e2ill\u00e9e. Le jeune  \ncouple examinait alors la table (dress\u00e9e comme  \npour  un  gala),  car  ces  nouveaux  mari\u00e9s  sont  \ntoujours excessivement pointilleux sur l\u2019\u00e9l\u00e9gance  \ndu service : ils aiment \u00e0 s\u2019assurer que tout est  \ncomme il faut.\n\u00ab Fred ! \u00bb dit Scrooge.\n193Dieu  du  ciel  !  comme  sa  ni\u00e8ce  par  alliance  \ntressaillit ! Scrooge avait oubli\u00e9, pour le moment,  \ncomment il l\u2019avait vue assise dans son coin avec  \nun tabouret sous les pieds, sans quoi il ne serait  \npoint entr\u00e9 de la sorte  ; il n\u2019aurait pas os\u00e9.\n\u00ab Dieu  me  pardonne  !  s\u2019\u00e9cria  Fred,  qui  est  \ndonc l\u00e0 ?\n\u2013 C\u2019est  moi,  votre  oncle  Scrooge  ;  je  viens \nd\u00eener. Voulez-vous que j\u2019entre, Fred  ? \u00bb\nS\u2019il voulait qu\u2019il entr\u00e2t  ! Peu s\u2019en fallut qu\u2019il  \nne lui disloqu\u00e2t le bras pour le faire entrer. Au  \nbout  de  cinq  minutes,  Scrooge  fut  \u00e0  son  aise  \ncomme dans sa propre maison. Rien ne pouvait  \n\u00eatre plus cordial que la r\u00e9ception du neveu  ; la \nni\u00e8ce  imita  son  mari  ;  Topper  en  fit  autant,  \nlorsqu\u2019il arriva, et aussi la petite s\u0153ur rondelette,  \nquand  elle  vint,  et  tous  les  autres  convives,  \u00e0  \nmesure qu\u2019ils entr\u00e8rent. Quelle admirable partie,  \nquels  admirables  petits  jeux,  quelle  admirable  \nunanimit\u00e9, quel ad-mi-ra-ble bonheur  !\nMais le lendemain, Scrooge se rendit de bonne  \nheure au comptoir, oh  ! de tr\u00e8s bonne heure. S\u2019il  \npouvait  seulement  y  arriver  le  premier  et  \n194surprendre  Bob  Cratchit  en  flagrant  d\u00e9lit  de  \nretard ! C\u2019\u00e9tait en ce moment sa pr\u00e9occupation la  \nplus ch\u00e8re.\nIl y r\u00e9ussit ; oui, il eut ce plaisir  ! L\u2019horloge \nsonna neuf heures, point de Bob  ; neuf heures un  \nquart, point de Bob. Bob se trouva en retard de  \ndix-huit minutes et demie. Scrooge \u00e9tait assis, la  \nporte toute grande ouverte, afin qu\u2019il le p\u00fbt voir  \nse glisser dans sa citerne.\nAvant  d\u2019ouvrir  la  porte,  Bob  avait  \u00f4t\u00e9  son  \nchapeau, puis son cache-nez  : en un clin d\u2019\u0153il, il  \nfut install\u00e9 sur son tabouret et se mit \u00e0 faire courir  \nsa plume, comme pour essayer de rattraper neuf  \nheures.\n\u00ab Hol\u00e0 ! grommela Scrooge, imitant le mieux  \nqu\u2019il pouvait son ton d\u2019autrefois  ; qu\u2019est-ce que  \ncela veut dire de venir si tard  ?\n\u2013 Je suis bien f\u00e2ch\u00e9, monsieur, dit Bob. Je suis  \nen retard.\n\u2013 En retard ! reprit Scrooge. En effet, il me  \nsemble que vous \u00eates en retard. Venez un peu par  \nici, s\u2019il vous pla\u00eet.\n195\u2013 Ce n\u2019est qu\u2019une fois tous les ans, monsieur,  \nfit Bob timidement en sortant de sa citerne  ; cela \nne m\u2019arrivera plus. Je me suis un peu amus\u00e9 hier,  \nmonsieur.\n\u2013 Fort  bien ;  mais  je  vous  dirai,  mon  ami,  \najouta  Scrooge,  que  je  ne  puis  laisser  plus  \nlongtemps  aller  les  choses  comme  cela.  Par  \ncons\u00e9quent, poursuivit-il, en sautant \u00e0 bas de son  \ntabouret et en portant \u00e0 Bob une telle botte dans  \nle  flanc  qu\u2019il  le  fit  tr\u00e9bucher  jusque  dans  sa  \nciterne ; par cons\u00e9quent, je vais augmenter vos  \nappointements  ! \u00bb\nBob trembla et se rapprocha de la r\u00e8gle de son  \nbureau. Il eut un moment la pens\u00e9e d\u2019en assener  \nun  coup  \u00e0  Scrooge,  de  le  saisir  au  collet  et  \nd\u2019appeler \u00e0 l\u2019aide les gens qui passaient dans la  \nruelle pour lui faire mettre la camisole de force.\n\u00ab Un joyeux No\u00ebl, Bob  ! dit Scrooge avec un  \nair trop s\u00e9rieux pour qu\u2019on p\u00fbt s\u2019y m\u00e9prendre et  \nen lui frappant amicalement sur l\u2019\u00e9paule. Un plus  \njoyeux No\u00ebl, Bob, mon brave gar\u00e7on, que je ne  \nvous l\u2019ai souhait\u00e9 depuis longues ann\u00e9es  ! Je vais \naugmenter vos appointements et je m\u2019efforcerai  \n196de  venir  en  aide  \u00e0  votre  laborieuse  famille  ; \nensuite  cette  apr\u00e8s-midi  nous  discuterons  nos  \naffaires sur un bol de No\u00ebl rempli d\u2019un bischoff  \nfumant, Bob  ! Allumez les deux feux  ; mais avant \nde mettre un point sur un  i, Bob Cratchit, allez  \nvite acheter un seau neuf pour le charbon.  \u00bb\nScrooge fit encore plus qu\u2019il n\u2019avait promis  ; \nnon seulement il tint sa parole, mais il fit mieux,  \nbeaucoup mieux.\nQuant \u00e0 Tiny Tim, qui ne mourut pas, Scrooge  \nfut pour lui un second p\u00e8re.\nIl  devint  un  aussi  bon  ami,  un  aussi  bon  \nma\u00eetre, un aussi bon homme que le bourgeois de  \nla bonne vieille  Cit\u00e9,  ou de  toute autre bonne  \nvieille  cit\u00e9,  ville  ou  bourg,  dans  le  bon  vieux  \nmonde.  Quelques  personnes  rirent  de  son  \nchangement ;  mais  il  les  laissa  rire  et  ne  s\u2019en  \nsoucia gu\u00e8re  ; car il en savait assez pour ne pas  \nignorer que, sur notre globe, il n\u2019est jamais rien  \narriv\u00e9  de  bon  qui  n\u2019ait  eu  la  chance  de  \ncommencer par faire rire certaines gens. Puisqu\u2019il  \nfaut que ces gens-l\u00e0 soient aveugles, il pensait  \nqu\u2019apr\u00e8s tout il vaut tout autant que leur maladie  \n197se manifeste par les grimaces, qui leur rident les  \nyeux \u00e0 force de rire, au lieu de se produire sous  \nune forme moins attrayante. Il riait lui-m\u00eame au  \nfond du c\u0153ur  ; c\u2019\u00e9tait toute sa vengeance.\nIl n\u2019eut plus de commerce avec les esprits  ; \nmais il en eut beaucoup plus avec les hommes,  \ncultivant ses amis et sa famille tout le long de  \nl\u2019ann\u00e9e  pour  bien  se  pr\u00e9parer  \u00e0  f\u00eater  No\u00ebl,  et  \npersonne ne s\u2019y entendait mieux que lui  : tout le \nmonde lui rendait cette justice.\nPuisse-t-on en dire autant de vous, de moi, de  \nnous tous, et alors comme disait Tiny Tim  :\n\u00ab Que Dieu nous b\u00e9nisse, tous tant que nous  \nsommes ! \u00bb\n198199Cet ouvrage est le 16e publi\u00e9\ndans la collection \u00c0 tous les vents\npar la Biblioth\u00e8que \u00e9lectronique du Qu\u00e9bec.\nLa Biblioth\u00e8que \u00e9lectronique du Qu\u00e9bec\nest la propri\u00e9t\u00e9 exclusive de\nJean-Yves Dupuis.\n200"}